00:00Regardez bien ce décor. Un joli café avec son fameux losange rouge, son logo presse et sa terrasse.
00:05A priori, rien d'extraordinaire, mais si je vous disais que cet endroit pourrait faire basculer une élection.
00:12Le 30 janvier dernier, la publication d'une étude menée par un chercheur français à l'Université de Zurich
00:17a démontré un lien entre la disparition des bars tabac en France et la progression du vote pour le Rassemblement
00:23national.
00:24De nombreux médias ont relayé les résultats de ces recherches inédites
00:27qui montrent qu'au cours des dernières décennies, la fermeture par milliers de ces lieux de sociabilité,
00:32pour reprendre le jargon de l'étude, a engendré des conséquences sociales et politiques, en particulier dans les communes rurales.
00:39Alors comme la prochaine année s'annonce très chargée électoralement en France, avec les municipales, la présidentielle et les législatives,
00:45je me suis rendu dans la meuse pour discuter de ce sujet.
00:48C'est l'un des départements où on a vu le plus de fermetures de bars tabac en France ces
00:53dernières années.
00:53C'est parti.
00:59Bonjour, Yann.
01:00C'est ça.
01:01Pierre.
01:01Bonjour.
01:02Enchanté.
01:03Je veux boire un café ?
01:04Ah, je veux bien s'il vous plaît.
01:06Vous êtes le seul bar tabac ici ?
01:08Oui, je suis le seul bar tabac à Dieu sur Meuse.
01:11Bar tabac, restaurant, Française des Jeux, PMU, un service de proximité au maximum qu'on essaye de faire.
01:15On fait restaurant en même temps et ici on est quasiment 1600 habitants.
01:21Une très belle commune où il fait très bon vivre.
01:25Bonjour madame, est-ce que je peux vous embêter une minute ?
01:27Oh, pas longtemps, je vais à l'école à la midi, donc c'est bon.
01:29D'accord, vous allez chercher votre petite fille ?
01:31La petite fille.
01:32La petite fille.
01:32Donc c'est mon petit quotidien.
01:34Tous les jours, je viens boire mon petit café.
01:37Et puis Yann, c'est un ami maintenant depuis longtemps.
01:39Et moi, c'est une petite détente, je fais ma petite demi-heure ici, je gratte mon petit jeu.
01:43Hier, j'ai garni 100 euros.
01:45Ça fait plaisir de venir.
01:47On voit du monde, on sait les nouvelles, c'est bien.
01:50C'est sympathique.
01:51Moi, je viens souvent, c'est le dimanche et puis bon, on y est bien, quoi.
01:56Si fermé, ça ne serait pas bien, quoi.
01:58Parce que déjà, pour le tabac, ça serait difficile et puis après, on s'ennuierait, quoi.
02:03Vous allez au bureau de tabac, vous avez tout, quoi.
02:05Il y a la presse, il y a tout, il y a la FDJ, il y a...
02:09Enfin, je veux dire, on peut y manger, vous avez bien vu.
02:11Vous avez un petit service public.
02:12Oui, c'est ça, exactement ça.
02:14Vous pouvez amener vos colis, tout, on manque de rien.
02:17Dès que le Yann est fermé, le village est mort, on ne voit plus personne.
02:21Non, non, il faut que ça reste.
02:23Est-ce qu'il vous plaît dans le quotidien de votre métier ?
02:26La discussion avec les clients, déconner avec eux, rigoler, parler du appui, du beau temps,
02:31de l'avenir, entre parenthèses, parce qu'en ce moment, c'est un peu compliqué, quoi.
02:35Vous avez peut-être l'impression de voir ce type de café partout,
02:38mais figurez-vous qu'il y en avait beaucoup plus avant.
02:40Dans les années 60, on comptait environ 200 000 cafés et bistrots en France.
02:45Il y en a cinq fois moins aujourd'hui.
02:47Ils ont quand même toujours fait partie du paysage français, de la culture française.
02:51Et d'ailleurs, début 2026, Emmanuel Macron a plaidé pour que les cafés et bistrots
02:55fassent partie du patrimoine mondial de l'UNESCO.
02:58C'est déjà de notre culture, le béret, la baguette, le petit rouge, ce qu'on avait avant.
03:04Bon, maintenant, tout est perdu.
03:05Suite à la Covid, c'est vrai qu'on a mangé pas mal.
03:07Je pense qu'on peut se réinventer en se diversifiant au maximum.
03:10Mais vraiment au maximum.
03:11Parce que maintenant, juste bar, c'est pas la peine.
03:15J'ai juste tabac non plus.
03:17Il faut être tout seul.
03:18Si on a du personnel, c'est pas la peine.
03:20Avec les charges qu'on a, c'est impossible.
03:24Je vous disais, la Meuse, c'est l'un des départements les plus concernés par la fermeture des cafés et
03:27bars tabac en France.
03:29Un sur deux a fermé au cours des 20 dernières années.
03:31Là, je suis à Thilly-sur-Meuse, une petite commune de 300 habitants, où le dernier bar tabac a fermé
03:37en 2013.
03:38J'ai rendez-vous avec le maire.
03:39Il se trouve que c'est lui-même qui tenait ce bar tabac avant qu'il ferme.
03:48Et donc, il ne reste plus rien, là ?
03:50Aujourd'hui, non, il ne reste plus rien.
03:51C'est en cours de rénovation pour faire un gîte.
03:54Vous aviez le bord, une partie après qui était le fond, qui était en restaurant.
04:00Et donc, on faisait bord tabac.
04:02On vendait aussi les timbres postaux et ainsi de suite.
04:11Donc, là, c'est un bord qui a été nettoyé et remis.
04:17Donc, c'est tout ce qui reste du bar tabac ?
04:19C'est tout ce qui reste du bar tabac.
04:20C'est les étagères qu'il y avait pour nous faire le tabac.
04:25Ça vous manque un peu cette époque ou pas ?
04:26Oui, ça ne peut que manquer.
04:28Ça ne peut que manquer parce que le contact avec les clients,
04:33même si c'était en 2013, on n'était pas acharnés sur les réseaux sociaux comme aujourd'hui.
04:39On se donnait rendez-vous là.
04:41On discutait entre copains pour boire un verre.
04:45On faisait des concours de fléchettes.
04:47On a fait aussi des concours de quilles.
04:49On faisait plein d'animations.
04:51Que les gens soyez chez eux comme un peu dans la famille, quoi, en fait.
04:54Parce que les personnes, quand ils venaient, ils se confiaient beaucoup.
05:00Moi, comme j'aime bien dire, je n'ai jamais touché de l'argent, de la sécurité sociale,
05:06mais on a quand même fait beaucoup de psychologie, quand même.
05:12Au bout d'un moment, plutôt que de manger les grenouilles,
05:15comment on bouffait les grenouilles ?
05:17Eh bien, il vaut mieux arrêter, quoi.
05:18Alors, c'est un crève-cœur, c'est un crève-cœur,
05:21parce qu'il y en a, ils te le disent même un peu avec le sourire,
05:24mais tu nous as abandonnés.
05:27Bonjour, Hugo Subtil, vous êtes chercheur en sciences politiques
05:29à l'université de Zurich, en Suisse.
05:31C'est vous qui avez réalisé cette fameuse étude publiée par le CEPREMAP.
05:34C'est un laboratoire de recherche français.
05:36Vous avez étudié les données de 18 000 fermetures de Barthaba en France
05:39entre 2002 et 2022.
05:41Vous avez croisé tout cela avec les résultats d'élections législatives et présidentielles.
05:45Et vous avez vraiment constaté, vous, un lien de cause à effet
05:48entre ces fermetures et la progression du Rassemblement national.
05:53Exactement, un lien de cause à effet entre les deux.
05:55Et ça aurait pu être avec d'autres partis politiques.
05:57Moi, je ne cherchais pas des résultats sur le Front national
05:59et maintenant le Rassemblement national en particulier.
06:01Mais il s'avère qu'à partir des années 2000,
06:03la disparition de ces lieux de sociabilité
06:05amène à une redéfinition de la manière dont
06:09les gens se sentent insérés dans leur communauté,
06:12dans les liens du quotidien.
06:14Et on sait que moins de confiance, moins de solidarité
06:16amène à un repli sur soi et donc à un vote pour le Rassemblement national.
06:19Alors très concrètement, si on regarde vos résultats,
06:21vous avez découvert des effets, mais sur le très long terme.
06:23À la première élection après la fermeture du dernier bar tabac de la Commune,
06:27l'effet est quasi nul.
06:28Puis le vote RN croît petit à petit par dixième de point de pourcentage
06:32pour atteindre plus 1,28% après 20 ans.
06:36Pour les présidentielles, c'est un peu plus élevé.
06:38Pour vous, c'est vraiment un effet significatif ?
06:41On peut penser ce qu'on veut de ce chiffre.
06:43Et en fait, c'est uniquement dû à la fermeture des bar tabac.
06:46Et surtout, on voit que les résultats sont de plus en plus serrés
06:49aux dernières élections législatives.
06:51Ça aurait pu faire basculer beaucoup de bastions.
06:53Donc, ça a des effets.
06:54Quand vous regardez les premiers tours à la présidentielle,
06:57souvent, c'est dans un mouchoir de poche.
06:58Ce qui est intéressant, c'est que vous avez vraiment remarqué
07:00une spécificité des bar tabac.
07:02Vous avez fait le même exercice avec les fermetures de boulangerie.
07:05Il n'y avait pas ce même effet sur le vote.
07:08Effectivement, j'ai vu une vraie différence entre des lieux transactionnels,
07:11tels que les boulangeries.
07:12On vient, on prend son pain, on échange peut-être un sourire,
07:15on prend sa viennoiserie et on ressort.
07:16Par rapport à des lieux de sociabilité,
07:18tels que le bar tabac, mais ça peut être d'autres types de lieux.
07:20Il y a les associations, mais il y a aussi le terrain de foot.
07:23Quand ces lieux ferment, il y a un vrai affaiblissement du lien social.
07:26Il y a un sociologue qui s'appelle Benoît Cocard,
07:27qui explique très bien que le rayon de nos solidarités s'amenuise.
07:32Et on va échanger plus avec des gens qui nous ressemblent,
07:34donc notre famille ou nos amis.
07:36Bonjour madame, désolé de vous déranger.
07:39Je suis journaliste et je fais un reportage
07:42sur la fermeture des cafés, des bars tabac en France.
07:47C'était une belle époque, vous aviez les petits vieux
07:49qui allaient boire leur canon, comme on dit.
07:51Vous aviez même un, il prenait sa lanterne,
07:53il prenait le parapluie et il allait au bar
07:55parce qu'il ne savait pas à quelle heure il allait rentrer.
07:56J'en ai connu un autre, il avait son cheval
07:59et le cheval systématiquement, il s'arrêtait devant le bar.
08:01Parce qu'il savait qu'il allait boire un coup.
08:04Qui offrait des bonbons à tout le monde, aux enfants.
08:07Tu t'en souviens de ce moment-là ?
08:09C'était une belle époque.
08:10La fermeture du café, je te dis, ça a foutu un coup de blouse à tout le monde
08:16parce que, je te dis, c'était le point de rencontre de toute la population.
08:23Comment vous expliquez que la France perd ses cafés
08:25qui font partie un peu de sa culture ?
08:27Après, à mon avis, c'est question économique.
08:30Parce que, Jean-Louis peut vous le dire,
08:33quand tu tiens le bar toute l'après-midi
08:35pour servir deux verres de rouge à deux grands-pères
08:40qui sont en train de discuter, c'est plus rentable.
08:42Après, c'est question boulot aussi.
08:43Ici, la Meuse, de 180 000 habitants,
08:47il n'y a plus grand-chose pour travailler.
08:51Après, dans les campagnes, c'est toujours pareil.
08:52Les jeunes, maintenant, partent vite en ville.
08:56Et puis, bon, après, c'est comme tout.
08:59Maintenant, la vie est tellement chère
09:01qu'il y a tellement de charges aussi à payer
09:03que c'est compliqué de suivre.
09:06Il y a un chercheur qui a étudié des milliers de fermetures de Barthaban en France
09:09et s'est rendu compte que ça avait aussi des répercussions politiques.
09:12Et les gens votaient davantage pour certains partis,
09:15et en particulier le Rassemblement National.
09:17Est-ce que ça vous surprend ?
09:18La fermeture des cafés, je ne sais pas si c'est vraiment politique.
09:22Je pense que déjà, dans les petits villages,
09:26il y a quand même un sens politique
09:28parce qu'il n'y a pas que les petits cafés qui ferment dans les villages.
09:30Ils font mourir les villages en fermant les écoles, les épiceries,
09:33tous les petits artisans.
09:36Comme nous, moi, je suis un des derniers artisans dans le village
09:38et la politique arrive à fermer petit à petit
09:42tous les petits, entre guillemets.
09:43Du gros subtil, en plus des données sur les barres tabac,
09:46vous avez étudié plus de 2 millions d'interventions parlementaires.
09:49Qu'est-ce que vous avez remarqué sur la politisation de cet enjeu ?
09:52À l'Assemblée Nationale, les gens parlent des barres tabac
09:54parce qu'il y a beaucoup d'enjeux autour de ces lieux-là,
09:57de taxation, de TVA.
09:59Il y a aussi autour du tabac, il y a des enjeux d'hygiène, de santé.
10:03Mais quand les autres partis politiques vont en parler de manière très technique,
10:07un taux de taxation, une réduction de taxes,
10:10une augmentation du prix des cigarettes,
10:11le Rassemblement National va en parler de manière symbolique.
10:14Ils vont politiser ça en disant que vous êtes en train d'oublier
10:16une partie de la France, une partie de la ruralité
10:19et ça va très bien fonctionner dans la récupération politique.
10:23Il y a eu un article récemment, une étude,
10:24je ne sais pas si vous l'avez vu passer,
10:26qui a fait beaucoup de médias en relayé.
10:30C'est un chercheur qui a étudié la fermeture
10:32de milliers de barres tabac en France.
10:34Il a remarqué qu'après des fois quelques années,
10:37plusieurs années, ça avait une petite incidence,
10:38même politiquement, sur le vote des gens.
10:42Et là, notamment, le vote pour le Rassemblement National.
10:45Est-ce que ça vous surprend ?
10:47Non, parce que le Front National aime bien
10:53se braser sur des faits comme ça.
10:55Mais non, il n'y a rien de surprenant.
10:58Et ce chercheur, il arrive même à une conclusion.
11:00Il se dit qu'aujourd'hui, on devrait prendre en compte
11:04le lien social.
11:05On devrait mesurer ça.
11:06Peut-être que l'État devrait mesurer le lien social.
11:09Qu'est-ce que vous en pensez ?
11:10Mesurer le lien social, oui.
11:12Mais pour en faire quoi ?
11:13Qu'est-ce que l'État français fera pour continuer
11:16à ce qu'il reste, le lien social ?
11:19Je vous dis, déjà à l'époque,
11:21il fallait déjà donner plus d'aide
11:25aux petits bords, justement, communals.
11:27Mais on a beau essayer de faire des choses,
11:32même au niveau des communes,
11:35une commune a déjà du mal.
11:37Alors, du coup, un privé, c'est encore pire.
11:40L'idée, c'est de dire que quand il y a des lieux
11:41comme ça qui ferment, les gens se sentent peut-être
11:43un peu aussi abandonnés, je ne sais pas.
11:45Ah oui, c'est sûr qu'on se sent abandonnés
11:47de toute manière.
11:48Il n'y a plus de rencontres, il n'y a plus de comment.
11:51Avant, ici, comment les gens sortaient du village,
11:54comment il fallait trois quarts d'heure
11:55pour traverser le village, parce que tout le monde
11:57t'arrêtait et tout.
11:58Aujourd'hui, tu passes, comment les gens,
11:59c'est toujours s'ils disent bonjour.
12:01C'est vrai que ça a perdu de son charme.
12:05Les gens sont repliés un peu sur eux.
12:07Oui, oui, oui.
12:09Oui, mais ça...
12:11Moi, je trouve que c'était beaucoup mieux avant.
12:14C'était plus convivial, les gens étaient plus ouverts.
12:17Et voilà, c'est comme ça.
12:21Et temps change.
12:22Oui, temps change, mais comment ?
12:25Pas en bien, je crois.