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  • il y a 7 mois
C’est un pan de la culture française, pourtant l’un des plus visibles dans nos villes et campagnes, qui s’effrite. Dans les années 60, la France comptait environ 200 000 cafés et bistrots. Il y en a cinq fois moins aujourd’hui. Le 30 janvier dernier, la publication d’une étude, relayée par de nombreux médias dont Le HuffPost, a fait émerger cette lente disparition dans l’actualité, mais sous un angle inédit, à savoir les répercussions politiques de ces fermetures.

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Transcription
00:00Regardez bien ce décor. Un joli café avec son fameux losange rouge, son logo presse et sa terrasse.
00:05A priori, rien d'extraordinaire, mais si je vous disais que cet endroit pourrait faire basculer une élection.
00:12Le 30 janvier dernier, la publication d'une étude menée par un chercheur français à l'Université de Zurich
00:17a démontré un lien entre la disparition des bars tabac en France et la progression du vote pour le Rassemblement
00:23national.
00:24De nombreux médias ont relayé les résultats de ces recherches inédites
00:27qui montrent qu'au cours des dernières décennies, la fermeture par milliers de ces lieux de sociabilité,
00:32pour reprendre le jargon de l'étude, a engendré des conséquences sociales et politiques, en particulier dans les communes rurales.
00:39Alors comme la prochaine année s'annonce très chargée électoralement en France, avec les municipales, la présidentielle et les législatives,
00:45je me suis rendu dans la meuse pour discuter de ce sujet.
00:48C'est l'un des départements où on a vu le plus de fermetures de bars tabac en France ces
00:53dernières années.
00:53C'est parti.
00:59Bonjour, Yann.
01:00C'est ça.
01:01Pierre.
01:01Bonjour.
01:02Enchanté.
01:03Je veux boire un café ?
01:04Ah, je veux bien s'il vous plaît.
01:06Vous êtes le seul bar tabac ici ?
01:08Oui, je suis le seul bar tabac à Dieu sur Meuse.
01:11Bar tabac, restaurant, Française des Jeux, PMU, un service de proximité au maximum qu'on essaye de faire.
01:15On fait restaurant en même temps et ici on est quasiment 1600 habitants.
01:21Une très belle commune où il fait très bon vivre.
01:25Bonjour madame, est-ce que je peux vous embêter une minute ?
01:27Oh, pas longtemps, je vais à l'école à la midi, donc c'est bon.
01:29D'accord, vous allez chercher votre petite fille ?
01:31La petite fille.
01:32La petite fille.
01:32Donc c'est mon petit quotidien.
01:34Tous les jours, je viens boire mon petit café.
01:37Et puis Yann, c'est un ami maintenant depuis longtemps.
01:39Et moi, c'est une petite détente, je fais ma petite demi-heure ici, je gratte mon petit jeu.
01:43Hier, j'ai garni 100 euros.
01:45Ça fait plaisir de venir.
01:47On voit du monde, on sait les nouvelles, c'est bien.
01:50C'est sympathique.
01:51Moi, je viens souvent, c'est le dimanche et puis bon, on y est bien, quoi.
01:56Si fermé, ça ne serait pas bien, quoi.
01:58Parce que déjà, pour le tabac, ça serait difficile et puis après, on s'ennuierait, quoi.
02:03Vous allez au bureau de tabac, vous avez tout, quoi.
02:05Il y a la presse, il y a tout, il y a la FDJ, il y a...
02:09Enfin, je veux dire, on peut y manger, vous avez bien vu.
02:11Vous avez un petit service public.
02:12Oui, c'est ça, exactement ça.
02:14Vous pouvez amener vos colis, tout, on manque de rien.
02:17Dès que le Yann est fermé, le village est mort, on ne voit plus personne.
02:21Non, non, il faut que ça reste.
02:23Est-ce qu'il vous plaît dans le quotidien de votre métier ?
02:26La discussion avec les clients, déconner avec eux, rigoler, parler du appui, du beau temps,
02:31de l'avenir, entre parenthèses, parce qu'en ce moment, c'est un peu compliqué, quoi.
02:35Vous avez peut-être l'impression de voir ce type de café partout,
02:38mais figurez-vous qu'il y en avait beaucoup plus avant.
02:40Dans les années 60, on comptait environ 200 000 cafés et bistrots en France.
02:45Il y en a cinq fois moins aujourd'hui.
02:47Ils ont quand même toujours fait partie du paysage français, de la culture française.
02:51Et d'ailleurs, début 2026, Emmanuel Macron a plaidé pour que les cafés et bistrots
02:55fassent partie du patrimoine mondial de l'UNESCO.
02:58C'est déjà de notre culture, le béret, la baguette, le petit rouge, ce qu'on avait avant.
03:04Bon, maintenant, tout est perdu.
03:05Suite à la Covid, c'est vrai qu'on a mangé pas mal.
03:07Je pense qu'on peut se réinventer en se diversifiant au maximum.
03:10Mais vraiment au maximum.
03:11Parce que maintenant, juste bar, c'est pas la peine.
03:15J'ai juste tabac non plus.
03:17Il faut être tout seul.
03:18Si on a du personnel, c'est pas la peine.
03:20Avec les charges qu'on a, c'est impossible.
03:24Je vous disais, la Meuse, c'est l'un des départements les plus concernés par la fermeture des cafés et
03:27bars tabac en France.
03:29Un sur deux a fermé au cours des 20 dernières années.
03:31Là, je suis à Thilly-sur-Meuse, une petite commune de 300 habitants, où le dernier bar tabac a fermé
03:37en 2013.
03:38J'ai rendez-vous avec le maire.
03:39Il se trouve que c'est lui-même qui tenait ce bar tabac avant qu'il ferme.
03:48Et donc, il ne reste plus rien, là ?
03:50Aujourd'hui, non, il ne reste plus rien.
03:51C'est en cours de rénovation pour faire un gîte.
03:54Vous aviez le bord, une partie après qui était le fond, qui était en restaurant.
04:00Et donc, on faisait bord tabac.
04:02On vendait aussi les timbres postaux et ainsi de suite.
04:11Donc, là, c'est un bord qui a été nettoyé et remis.
04:17Donc, c'est tout ce qui reste du bar tabac ?
04:19C'est tout ce qui reste du bar tabac.
04:20C'est les étagères qu'il y avait pour nous faire le tabac.
04:25Ça vous manque un peu cette époque ou pas ?
04:26Oui, ça ne peut que manquer.
04:28Ça ne peut que manquer parce que le contact avec les clients,
04:33même si c'était en 2013, on n'était pas acharnés sur les réseaux sociaux comme aujourd'hui.
04:39On se donnait rendez-vous là.
04:41On discutait entre copains pour boire un verre.
04:45On faisait des concours de fléchettes.
04:47On a fait aussi des concours de quilles.
04:49On faisait plein d'animations.
04:51Que les gens soyez chez eux comme un peu dans la famille, quoi, en fait.
04:54Parce que les personnes, quand ils venaient, ils se confiaient beaucoup.
05:00Moi, comme j'aime bien dire, je n'ai jamais touché de l'argent, de la sécurité sociale,
05:06mais on a quand même fait beaucoup de psychologie, quand même.
05:12Au bout d'un moment, plutôt que de manger les grenouilles,
05:15comment on bouffait les grenouilles ?
05:17Eh bien, il vaut mieux arrêter, quoi.
05:18Alors, c'est un crève-cœur, c'est un crève-cœur,
05:21parce qu'il y en a, ils te le disent même un peu avec le sourire,
05:24mais tu nous as abandonnés.
05:27Bonjour, Hugo Subtil, vous êtes chercheur en sciences politiques
05:29à l'université de Zurich, en Suisse.
05:31C'est vous qui avez réalisé cette fameuse étude publiée par le CEPREMAP.
05:34C'est un laboratoire de recherche français.
05:36Vous avez étudié les données de 18 000 fermetures de Barthaba en France
05:39entre 2002 et 2022.
05:41Vous avez croisé tout cela avec les résultats d'élections législatives et présidentielles.
05:45Et vous avez vraiment constaté, vous, un lien de cause à effet
05:48entre ces fermetures et la progression du Rassemblement national.
05:53Exactement, un lien de cause à effet entre les deux.
05:55Et ça aurait pu être avec d'autres partis politiques.
05:57Moi, je ne cherchais pas des résultats sur le Front national
05:59et maintenant le Rassemblement national en particulier.
06:01Mais il s'avère qu'à partir des années 2000,
06:03la disparition de ces lieux de sociabilité
06:05amène à une redéfinition de la manière dont
06:09les gens se sentent insérés dans leur communauté,
06:12dans les liens du quotidien.
06:14Et on sait que moins de confiance, moins de solidarité
06:16amène à un repli sur soi et donc à un vote pour le Rassemblement national.
06:19Alors très concrètement, si on regarde vos résultats,
06:21vous avez découvert des effets, mais sur le très long terme.
06:23À la première élection après la fermeture du dernier bar tabac de la Commune,
06:27l'effet est quasi nul.
06:28Puis le vote RN croît petit à petit par dixième de point de pourcentage
06:32pour atteindre plus 1,28% après 20 ans.
06:36Pour les présidentielles, c'est un peu plus élevé.
06:38Pour vous, c'est vraiment un effet significatif ?
06:41On peut penser ce qu'on veut de ce chiffre.
06:43Et en fait, c'est uniquement dû à la fermeture des bar tabac.
06:46Et surtout, on voit que les résultats sont de plus en plus serrés
06:49aux dernières élections législatives.
06:51Ça aurait pu faire basculer beaucoup de bastions.
06:53Donc, ça a des effets.
06:54Quand vous regardez les premiers tours à la présidentielle,
06:57souvent, c'est dans un mouchoir de poche.
06:58Ce qui est intéressant, c'est que vous avez vraiment remarqué
07:00une spécificité des bar tabac.
07:02Vous avez fait le même exercice avec les fermetures de boulangerie.
07:05Il n'y avait pas ce même effet sur le vote.
07:08Effectivement, j'ai vu une vraie différence entre des lieux transactionnels,
07:11tels que les boulangeries.
07:12On vient, on prend son pain, on échange peut-être un sourire,
07:15on prend sa viennoiserie et on ressort.
07:16Par rapport à des lieux de sociabilité,
07:18tels que le bar tabac, mais ça peut être d'autres types de lieux.
07:20Il y a les associations, mais il y a aussi le terrain de foot.
07:23Quand ces lieux ferment, il y a un vrai affaiblissement du lien social.
07:26Il y a un sociologue qui s'appelle Benoît Cocard,
07:27qui explique très bien que le rayon de nos solidarités s'amenuise.
07:32Et on va échanger plus avec des gens qui nous ressemblent,
07:34donc notre famille ou nos amis.
07:36Bonjour madame, désolé de vous déranger.
07:39Je suis journaliste et je fais un reportage
07:42sur la fermeture des cafés, des bars tabac en France.
07:47C'était une belle époque, vous aviez les petits vieux
07:49qui allaient boire leur canon, comme on dit.
07:51Vous aviez même un, il prenait sa lanterne,
07:53il prenait le parapluie et il allait au bar
07:55parce qu'il ne savait pas à quelle heure il allait rentrer.
07:56J'en ai connu un autre, il avait son cheval
07:59et le cheval systématiquement, il s'arrêtait devant le bar.
08:01Parce qu'il savait qu'il allait boire un coup.
08:04Qui offrait des bonbons à tout le monde, aux enfants.
08:07Tu t'en souviens de ce moment-là ?
08:09C'était une belle époque.
08:10La fermeture du café, je te dis, ça a foutu un coup de blouse à tout le monde
08:16parce que, je te dis, c'était le point de rencontre de toute la population.
08:23Comment vous expliquez que la France perd ses cafés
08:25qui font partie un peu de sa culture ?
08:27Après, à mon avis, c'est question économique.
08:30Parce que, Jean-Louis peut vous le dire,
08:33quand tu tiens le bar toute l'après-midi
08:35pour servir deux verres de rouge à deux grands-pères
08:40qui sont en train de discuter, c'est plus rentable.
08:42Après, c'est question boulot aussi.
08:43Ici, la Meuse, de 180 000 habitants,
08:47il n'y a plus grand-chose pour travailler.
08:51Après, dans les campagnes, c'est toujours pareil.
08:52Les jeunes, maintenant, partent vite en ville.
08:56Et puis, bon, après, c'est comme tout.
08:59Maintenant, la vie est tellement chère
09:01qu'il y a tellement de charges aussi à payer
09:03que c'est compliqué de suivre.
09:06Il y a un chercheur qui a étudié des milliers de fermetures de Barthaban en France
09:09et s'est rendu compte que ça avait aussi des répercussions politiques.
09:12Et les gens votaient davantage pour certains partis,
09:15et en particulier le Rassemblement National.
09:17Est-ce que ça vous surprend ?
09:18La fermeture des cafés, je ne sais pas si c'est vraiment politique.
09:22Je pense que déjà, dans les petits villages,
09:26il y a quand même un sens politique
09:28parce qu'il n'y a pas que les petits cafés qui ferment dans les villages.
09:30Ils font mourir les villages en fermant les écoles, les épiceries,
09:33tous les petits artisans.
09:36Comme nous, moi, je suis un des derniers artisans dans le village
09:38et la politique arrive à fermer petit à petit
09:42tous les petits, entre guillemets.
09:43Du gros subtil, en plus des données sur les barres tabac,
09:46vous avez étudié plus de 2 millions d'interventions parlementaires.
09:49Qu'est-ce que vous avez remarqué sur la politisation de cet enjeu ?
09:52À l'Assemblée Nationale, les gens parlent des barres tabac
09:54parce qu'il y a beaucoup d'enjeux autour de ces lieux-là,
09:57de taxation, de TVA.
09:59Il y a aussi autour du tabac, il y a des enjeux d'hygiène, de santé.
10:03Mais quand les autres partis politiques vont en parler de manière très technique,
10:07un taux de taxation, une réduction de taxes,
10:10une augmentation du prix des cigarettes,
10:11le Rassemblement National va en parler de manière symbolique.
10:14Ils vont politiser ça en disant que vous êtes en train d'oublier
10:16une partie de la France, une partie de la ruralité
10:19et ça va très bien fonctionner dans la récupération politique.
10:23Il y a eu un article récemment, une étude,
10:24je ne sais pas si vous l'avez vu passer,
10:26qui a fait beaucoup de médias en relayé.
10:30C'est un chercheur qui a étudié la fermeture
10:32de milliers de barres tabac en France.
10:34Il a remarqué qu'après des fois quelques années,
10:37plusieurs années, ça avait une petite incidence,
10:38même politiquement, sur le vote des gens.
10:42Et là, notamment, le vote pour le Rassemblement National.
10:45Est-ce que ça vous surprend ?
10:47Non, parce que le Front National aime bien
10:53se braser sur des faits comme ça.
10:55Mais non, il n'y a rien de surprenant.
10:58Et ce chercheur, il arrive même à une conclusion.
11:00Il se dit qu'aujourd'hui, on devrait prendre en compte
11:04le lien social.
11:05On devrait mesurer ça.
11:06Peut-être que l'État devrait mesurer le lien social.
11:09Qu'est-ce que vous en pensez ?
11:10Mesurer le lien social, oui.
11:12Mais pour en faire quoi ?
11:13Qu'est-ce que l'État français fera pour continuer
11:16à ce qu'il reste, le lien social ?
11:19Je vous dis, déjà à l'époque,
11:21il fallait déjà donner plus d'aide
11:25aux petits bords, justement, communals.
11:27Mais on a beau essayer de faire des choses,
11:32même au niveau des communes,
11:35une commune a déjà du mal.
11:37Alors, du coup, un privé, c'est encore pire.
11:40L'idée, c'est de dire que quand il y a des lieux
11:41comme ça qui ferment, les gens se sentent peut-être
11:43un peu aussi abandonnés, je ne sais pas.
11:45Ah oui, c'est sûr qu'on se sent abandonnés
11:47de toute manière.
11:48Il n'y a plus de rencontres, il n'y a plus de comment.
11:51Avant, ici, comment les gens sortaient du village,
11:54comment il fallait trois quarts d'heure
11:55pour traverser le village, parce que tout le monde
11:57t'arrêtait et tout.
11:58Aujourd'hui, tu passes, comment les gens,
11:59c'est toujours s'ils disent bonjour.
12:01C'est vrai que ça a perdu de son charme.
12:05Les gens sont repliés un peu sur eux.
12:07Oui, oui, oui.
12:09Oui, mais ça...
12:11Moi, je trouve que c'était beaucoup mieux avant.
12:14C'était plus convivial, les gens étaient plus ouverts.
12:17Et voilà, c'est comme ça.
12:21Et temps change.
12:22Oui, temps change, mais comment ?
12:25Pas en bien, je crois.

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