00:00Dimitri Pavlenko, vous recevez ce matin le grand reporter franco-iranien Emmanuel Razavip.
00:04Oui, spécialiste du Moyen-Orient, votre dernier ouvrage, Emmanuel Razavip, La pieuvre de Téhéran.
00:09Bonjour à vous Emmanuel.
00:11Bonjour Dimitri, merci de me recevoir.
00:13Je vous en prie, on a vécu ces événements iraniens qui ont commencé maintenant.
00:17C'est un film au long cours, on a beaucoup parlé ensemble au mois de janvier
00:22lors de la répression sanglante par le régime de ces soulèvements populaires
00:26dont on se demandait où ils pouvaient déboucher.
00:28On va peut-être avoir des réponses dans les jours qui viennent.
00:31La pieuvre de Téhéran, c'est le titre de votre dernier livre co-écrit,
00:34donc publié aux éditions du Cerf.
00:36Elle a perdu quelques tentacules cette pieuvre iranienne ce week-end, Emmanuel Razavi,
00:40après cette opération baptisée Führer Épique,
00:43menée conjointement par les Etats-Unis et Israël comme bras armés.
00:47Alors vous avez des relais sur place en Iran, Emmanuel,
00:50avec qui il demeure quand même relativement difficile techniquement d'échanger.
00:53Qu'est-ce qui vous remonte d'Iran depuis ce week-end, Emmanuel ? Racontez-nous.
00:57– Alors vous avez raison de le spécifier en fait, Dimitri,
01:01ce n'est pas simple en fait de discuter, en tout cas avec certains endroits en fait en Iran.
01:06Alors les retours que j'ai, c'est que évidemment il y a une attente,
01:11il y a un espoir, une espérance je dirais de la part en fait des Iraniens
01:14qui veulent voir ce régime tomber.
01:15Je rappelle toujours quand même ce chiffre, l'été dernier, vous savez au mois de juillet,
01:19il y a eu une étude qui a été distribuée en France par la Fondapol,
01:22qui avait été réalisée par la Fondation Gaman, qui analyse les tendances en fait en Iran.
01:2781% disait cette étude des Iraniens ne veulent plus entendre en fait parler de république islamique.
01:33Et puis bon, il y a eu ces fameux massacres, ces massacres en fait des 8 et 9 janvier,
01:37terribles, tragiques, c'est des crimes de masse, on parle de crimes contre l'humanité.
01:41Et évidemment les Iraniens attendaient majoritairement l'intervention,
01:45la demandaient et pour beaucoup l'intervention en fait des Américains et des Israéliens.
01:49Et donc c'est un mélange si vous voulez à la fois d'espérance et puis en fait de peur.
01:53Moi dans les retours que j'ai eus, ça dépend encore une fois évidemment en fait des villes, des endroits.
02:00Il y a une chose qui est sûre, c'est que la majeure partie des gens se réjouissaient
02:05de la mort du guide suprême de la république islamique, Ali Khamenei.
02:10Et pour autant, je vous dirais Dimitri, qu'il ne faut pas s'emballer
02:13parce qu'on ne connaît pas l'issue de toute façon en fait de ce qui va se passer.
02:17Vous avez, vous savez, vous avez 31 provinces en fait en Iran.
02:20Il y a des provinces comme le Balochistan iranien ou l'Azerbaïdjan en fait iranien
02:26qui commencent à être touchés depuis un petit moment par une crise en fait alimentaire.
02:31J'ai discuté avec des chefs des oppositions iraniennes,
02:33notamment l'un des chefs en fait du parti, comment dire, des partis azeri
02:38qui me disait qu'il craignait une catastrophe humanitaire.
02:40Donc évidemment tout le monde a à l'esprit qu'il peut y avoir aussi une situation qui bascule.
02:45Malgré encore une fois, je le souligne, l'espérance,
02:48surtout l'espérance que ça aille vite et que le régime tombe.
02:51Mais est-ce justement, est-ce que le régime n'avait pas anticipé sa décapitation ?
02:55On l'a vu réagir militairement en frappant ses voisins arabes et Israël également ce week-end.
03:01Et puis vous êtes souvent venu nous expliquer sur Europe 1, Emmanuel Razavi,
03:04que le régime avait intéressé financièrement ces séides à son maintien.
03:08Il y a beaucoup de gens qui n'ont absolument pas intérêt à ce que le régime tombe.
03:12Alors vous avez raison, vous savez que moi je parle en général des rentiers en fait du régime,
03:16c'est-à-dire en fait les, comment dire, ceux qui travaillent pour les administrations évidemment publiques,
03:20mais également en fait les fameux gardiens de la révolution qui sont le bras armé du régime
03:24ou du Basij, la milice civile des gardiens de la révolution.
03:28Mais ils représentent une minorité ces gens-là.
03:30L'Iran c'est 90 millions d'habitants environ, Dimitri.
03:33Ces gens-là aujourd'hui ils représentent probablement 10 à 15% encore en fait des Iraniens.
03:38C'est pas rien, mais ils sont extrêmement minoritaires.
03:41L'autre chose c'est que j'ai interviewé il n'y a pas très longtemps le fondateur,
03:44le co-fondateur des gardiens de la révolution qui s'appelle Mohsen Zazeghara,
03:47qui me disait qu'en fait une partie des gardiens de la révolution de toute façon
03:50était prête à, comment dire, à poser les armes.
03:53D'abord une parce qu'il y a des appelés, c'est les gardiens de la révolution,
03:56qui font leur service militaire, on n'en parle jamais.
03:58Ces gens-là ils n'ont pas du tout envie d'aller tirer si vous voulez sur leurs voisins, leurs
04:02cousins.
04:03Ils sont comme beaucoup d'Iraniens, ils ont aussi l'envie de voir ce régime tomber.
04:08Vous avez une partie des gardiens de la révolution aujourd'hui qui sont, comment dire,
04:11qui était en rupture avec le guide parce qu'il lui reprochait justement
04:15d'avoir installé une corruption endémique depuis son arrivée au pouvoir en 1989.
04:21Et donc vous avez, si vous voulez, peut-être 10 à 15% de ces gardiens de la révolution
04:25qui sont dangereux, qui sont idéologisés, qui considèrent.
04:28C'est d'ailleurs ce qu'ils apprennent, comment dire, à leur cadet.
04:31Vous savez, il y a une école des officiers des gardiens de la révolution.
04:33Les jeunes officiers, on leur apprend en fait que, comment dire,
04:36l'heure de l'apocalypse est arrivée depuis plusieurs mois.
04:39On leur réapprend ces théories en fait millénaristes, apocalyptiques.
04:42C'est l'heure de la lutte finale contre le mal incarnée sur Terre par les Etats-Unis et par
04:47Israël.
04:48Donc bien sûr, ces gens-là sont dangereux.
04:50Ces gens-là soutiennent le régime, mais ces gens-là sont quand même très minoritaires.
04:54Est-ce que vous avez été surpris de ce qui s'est passé ce week-end, Emmanuel Razavi ?
04:57Parce qu'il y avait cette petite musique, Donald Trump, il a promis une intervention.
05:01Finalement, ça ne se fait pas.
05:03Et puis l'histoire, ces dernières semaines, disons-le aussi,
05:05c'était que les Iraniens baladaient leur monde,
05:07comme d'habitude dans les négociations sur le nucléaire avec les Etats-Unis en Suisse.
05:11Et finalement, c'est un peu eux qui avaient les cartes en main.
05:15Alors, oui et non, parce qu'en fait, ces négociations,
05:18Dimitri, vous avez raison de le rappeler, il y avait ces négociations,
05:20mais les gens qui négociaient n'étaient pas forcément alignés sur le guide suprême.
05:24Vous savez, le régime, il est fracturé en Iran.
05:25Vous avez ces fameux conservateurs qui s'opposent aux réformateurs.
05:28Les conservateurs, ce sont les tenants de la ligne dure,
05:30comme Ali Khamenei qui a été tué, le guide suprême.
05:32Et puis les réformateurs, c'est plutôt en fait les clans mafieux, affairistes.
05:38Et c'était eux, en fait, qui voulaient absolument arriver en fait à une négo,
05:41mais les plus durs du régime n'en voulaient pas.
05:44Des rapports, paraît-il, alors je vous dis avec beaucoup de réserve,
05:46mais j'ai eu en fait un officiel américain,
05:50à quelques heures en fait, des bombardements,
05:53qui me disait que les services américains avaient la preuve
05:57que l'Iran était très proche d'obtenir en fait la bombe atomique.
06:02Et donc il y avait un risque majeur, notamment en fait pour Israël.
06:05Ce qui peut expliquer que Trump ait pris cette décision,
06:09sachant que les gens avec lesquels les diplomates américains,
06:12si vous voulez discuter,
06:14finalement n'étaient pas du tout du tout en fait en phase avec le directeur,
06:18avec le président, pardon,
06:20d'une part, mais aussi avec le guide suprême.
06:23Il y a une chose qu'il faut avoir à l'esprit, Dimitri,
06:25c'est qu'encore une fois,
06:27ceux qui voulaient la paix voulaient absolument trouver,
06:29s'ils voulaient le moyen de préserver, de sauver, je dirais,
06:33la mainmise qu'ils ont en fait sur, évidemment, sur le business en fait,
06:36sur l'économie en fait iranienne,
06:38là où le guide suprême était aligné de façon très claire
06:42sur encore une fois un schéma,
06:43qui est un schéma en fait conflictuel.
06:46Et c'est ce qu'on va voir dans les prochains jours,
06:47vous l'avez très bien dit, Dimitri,
06:48on va voir ce que ça va donner,
06:50parce qu'il y a une partie de ces gens en fait du régime
06:52qui ne lâcheront pas.
06:55Maintenant, vous l'avez dit aussi,
06:56il y aura quand même un certain nombre qui ont été abattus,
06:59ça ne va pas s'arrêter.
07:01Ça ne va pas s'arrêter,
07:02et c'est vrai qu'on va continuer à suivre ces événements.
07:05Tiens, juste pour l'anecdote,
07:06la stratégie de sécurité nationale américaine,
07:08dont on avait beaucoup parlé quand elle est parue fin novembre 2025,
07:11par Washington,
07:11affirmait que le Moyen-Orient a cessé d'être l'irritant constant
07:15et la source potentielle de catastrophes imminentes qu'il fut à une époque.
07:18Ça aussi, c'est un peu du brouillard de guerre,
07:19d'une certaine manière,
07:21ces mots rassurants de l'administration américaine
07:23qui passent à l'offensive à une échelle
07:25quand même qui a impressionné le monde entier.
07:27Merci Emmanuel Razavi d'avoir été ce matin avec nous sur Europe 1.
07:30Je rappelle votre dernier ouvrage,
07:32La pieuvre de Téhéran,
07:33publié aux éditions du Cerf.
07:35Restez avec nous sur Europe 1.
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