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00:00Et avec nous, Roram Chantal, bonjour. Vous êtes haïtien, vous êtes ancien journaliste à Port-au-Prince et vous enseignez aujourd'hui les sciences politiques à l'Université de Moncton au Canada.
00:15Nous sommes la veille du 7 février, 40 ans depuis la chute de Jean-Claude Duvalier, Roram Chantal.
00:20Haïti reste embourbée dans cette crise institutionnelle, politique, humanitaire, économique sans nom, on l'a dit, sans entrer dans les détails de la politique haïtienne.
00:29Est-ce que demain 7 février, il y aura un changement institutionnel en Haïti avec l'expiration officielle du mandat du Conseil présidentiel de transition ?
00:40Non, très clairement, il n'y aura pas de changement institutionnel réel.
00:47Il y avait des réflexions au sein de la société civile haïtienne et de la diaspora auxquelles j'ai personnellement participé.
00:58Mais ces réflexions ont été disqualifiées, invisibilisées tout simplement et aujourd'hui on est en présence de quelque chose comme trois propositions concurrentes,
01:14dont une pour installer le président de la Cour de cassation comme nouveau président, proposition qui ne fait pas consensus.
01:23Il y a une autre proposition venant de différents secteurs qui propose, y compris de membres du Conseil présidentiel sortant et qui propose l'installation d'un nouveau Conseil présidentiel composé de trois membres,
01:38dont un issu du Conseil présidentiel dont le mandat arrive à expiration.
01:44Cette proposition ne fait pas non plus consensus.
01:47Enfin, il y a les États-Unis qui se positionnent très très clairement derrière l'actuel Premier ministre Alex Didier Fizemé.
01:58Est-ce pour qu'il dirige seul comme Ariel Henry avant lui ?
02:03Est-ce qu'après le 7 février, on aura la désignation d'un nouveau président ?
02:08Ce que tout ça dit, c'est que le 7 février reste très certainement une date symbolique dans l'histoire haïtienne,
02:16mais cette date n'est pas traduite par une institutionnalisation concrète.
02:21Roram Chantal, la politique haïtienne ressemble à un sac de nœuds.
02:25Quels sont, à votre avis, les deux ou trois éléments clés qui sont nécessaires qui permettent de la saisir tant soit peu ?
02:33Premièrement, l'absence de l'État.
02:39Il n'y a pas de l'exercice, il n'y a pas d'exercice de monopole de la violence.
02:44Il n'y a pas non plus de structure administrative très très claire et il n'y a pas de fiscalité réelle.
02:54Deuxièmement, la classe politique, une classe qui est indigne de ce nom, déconnectée,
03:01qui est plus articulée autour de la prédation plutôt que la gouvernance.
03:10Enfin, la souveraineté.
03:13Haïti jouit d'une souveraineté profondément limitée.
03:18Les grandes décisions se prennent rarement uniquement à part au prince.
03:24Alors, il faut donc mettre ensemble ces trois éléments sans lesquels on ne comprend pas grand-chose à la politique haïtienne.
03:33Professeur Chantal, en illustration, on a le premier ministre Alex Didier Fuséme et également les autres membres du conseil présidentiel.
03:39Dans une tribune que vous avez publiée récemment, Rom Chantal, vous qualifiez les dirigeants haïtiens de figures politiquement médiocres.
03:46Vous pointez aussi du doigt ce que vous appelez les puissances impériales, à commencer par les États-Unis d'Amérique,
03:52dont vous présentez l'ambassadeur comme le gouverneur d'Haïti.
03:55Pour dire les choses autrement, pendant ce temps, il y a des navires de guerre américains qui sont à part au prince.
04:01Est-ce que Haïti est aujourd'hui une colonie américaine ?
04:06Oui, mais je n'utiliserai pas le terme « colonie » au sens classique.
04:14Mais ce serait naïf et même difficile de nier que Haïti est sous une forme de tutelle informelle.
04:27Évidemment, les acteurs étrangers qui sont influents en Haïti n'agissent pas dans le vide.
04:36Ils s'appuient souvent sur des relais locaux.
04:41En ce sens-là, ce qu'on doit dire, il y a une co-responsabilité dans la crise haïtienne.
04:50Et même, ce qu'il faut souligner, les États-Unis jouissent d'un pouvoir quasi monopolistique en Haïti.
04:59On ne peut rien y faire sans l'aval explicite de Washington.
05:05C'est pourquoi ce serait une grave erreur que de ne pas souligner cette dimension dans la réalité, dans la crise haïtienne.
05:13Mais, Roram Chantal, pardonnez-moi, est-ce que ce n'est pas un peu facile d'accuser constamment l'autre, l'étranger, l'américain en l'occurrence ?
05:21Qu'il y a des responsabilités internes de ce marasme ?
05:24Vous avez tout à fait raison de le mentionner.
05:28Les étrangers, notamment les États-Unis, mais les autres puissances étrangères, comme la France, le Canada, n'agissent jamais seuls.
05:38Et même leurs ingérences qui sont dénoncées en Haïti sont rendues possibles par le fait, justement, de la médiocrité des élites haïtiennes,
05:51par leur inefficacité, par leur corruption.
05:56En ce sens-là, ce qu'il faudrait faire de la part de ces puissances étrangères, de ces acteurs étrangers,
06:04ce serait de favoriser, d'encourager l'institutionnalisation du pays.
06:09Malheureusement, ces acteurs s'inscrivent dans une logique de défense de leurs intérêts nationaux définis étroitement.
06:18Et en ce sens-là, ils portent aussi une responsabilité dans la crise, sans bien entendu oublier les acteurs haïtiens qui sont, à mon avis, les premiers responsables.
06:30Roram Chantal, à ce stade de notre interview, je vais vous montrer deux images.
06:35L'une montre le centre-ville de Port-au-Prince qui pourrait faire penser à des endroits dévastés du monde.
06:42On va aller voir ces images-là. L'autre montre la deuxième ville d'Haïti, le Cap-Haïtien, le centre de cette ville,
06:51devenu un peu de facto la nouvelle capitale d'Haïti. Comment expliquer ce contraste ?
06:57Philomé Robert, ces images n'offrent pas seulement un contraste saisissant.
07:05Ces images sont aussi instructives.
07:08D'un côté, vous avez Port-au-Prince, la capitale d'Haïti, une ville qui était construite pour héberger quelque chose comme 200 000 personnes
07:19et qui en héberge aujourd'hui plusieurs millions.
07:24On n'a pas les chiffres exacts.
07:27Et donc, symbole de la concentration excessive du pouvoir politique, de la pauvreté, de l'économie informelle.
07:36Et à l'inverse, vous avez effectivement un Cap-Haïtien qui vit d'un tissu social stable, d'une moindre concentration politique,
07:48mais également une géographie moins propice à la captation par les gangs armés qu'on retrouve beaucoup à Port-au-Prince.
07:58Donc, ce que cela démontre, c'est qu'il y a une géographie du problème haïtien qui n'est pas homogène, qui est donc territorialisé.
08:08On va lentement, mais sûrement vers la fin de cet entretien au Rome-Chantal.
08:12On a fait le côté pile avec le diagnostic, très bien fait de votre côté.
08:17On va essayer maintenant le côté face.
08:19Comment sortir de la médiocrité que vous avez évoquée tout à l'heure ?
08:23Quelles sont, à votre avis, les forces vives sur lesquelles Haïti peut tout de même compter pour sinon se relever, du moins ne pas sombrer davantage ?
08:32Il faut éviter de recycler, comme on est en train de le faire, malheureusement, les mêmes profils.
08:40Les forces vives que vous évoquez, ce sont les femmes, ce sont les membres des communautés paysannes,
08:51ce sont les enseignants, ce sont les membres de la société civile qui sont en train de proposer des solutions pour l'institutionnalisation du pays.
09:01Ce sont aussi les représentants de la diaspora qui contribuent énormément à la survie de ce pays.
09:09Donc, le pays tient par toutes ses personnalités, par tous ses acteurs qu'il ne faut pas oublier
09:17et donc, surtout, éviter de recycler les mêmes profils, notamment la classe politique,
09:24qui continue, malgré leur échec, de prendre des décisions au nom d'une population qui est ignorée.
09:32Si vous aviez, pour finir, un message à l'endroit de ceux qui ne connaissent pas Haïti,
09:36si vous aviez aussi un message à l'endroit des élites haïtiennes, des jeunes, quel serait-il ?
09:40Mais, tout d'abord, aux élites, il faut, je veux leur dire, que l'histoire les jugera sévèrement
09:49parce qu'elles confondent souvent gouvernance et prédation, souveraineté et dépendance.
09:58Il n'est pas trop tard de changer de cap.
10:01Aux jeunes, je veux leur dire que Haïti n'est pas perdue, comme on tend à le croire.
10:09C'est au contraire un pays qui est séquestré, qui peut être reconquis et il faut y travailler.
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