00:00Midi 14h, Sud Radio, la France dans tous ses états.
00:06Amnesty International avait sonné l'alarme en 2023, l'ONG s'inquiète pour la sécurité des jeunes sur la plateforme TikTok
00:11et accuse l'aile française de passivité.
00:14A l'origine de cette inquiétude, les algorithmes qui incitent les jeunes français à suivre des tendances jusqu'à les mettre en danger, voire les pousser au suicide.
00:21On en parle aujourd'hui avec la psychologue et auteure de « Être parent en temps de crise » paru aux éditions Guitre et Daniel.
00:26Bonjour Marie-Estelle Dupont.
00:28Bonjour à vous.
00:30Marie-Estelle Dupont, merci d'être sur Sud Radio aujourd'hui pour aborder ce sujet sensible, épineux.
00:36Des parents considèrent, certains ont même dit que leur enfant avait été poussé au suicide par cette application chinoise.
00:43Est-ce qu'il y a, on le sait, mais est-ce qu'il y a aujourd'hui un risque accru avec certaines applications, j'allais dire de conséquences dramatiques dans la vie familiale,
00:52ou c'est une mauvaise gestion de ces applications ? Est-ce qu'il y a de moyens de s'en protéger ?
00:58Alors, le premier moyen de se protéger de quelque chose, c'est d'en connaître le fonctionnement et, je dirais, les dangers, en tout cas la manière dont ça fonctionne.
01:09Au niveau cérébral, il y a une emprise de l'algorithme, c'est-à-dire que le propre de l'algorithme, c'est qu'il évacue l'altérité, il évacue la contradiction.
01:18Donc, quand un jeune commence à s'intéresser à un type de passion, à un type de trouble aussi psychologique,
01:26puisque il y a de l'anorexie qui a été très mise en avant récemment dans l'actualité par rapport au drame de TikTok,
01:34l'ado va recevoir des contenus en lien avec son obsession ou sa passion.
01:39Alors, j'ai envie de vous dire, quand c'est les chatons ou le golf, ça va.
01:42Quand c'est l'anorexie ou les techniques de pendaison, c'est un peu plus compliqué.
01:45Donc, l'algorithme, en fait, il ne va jamais vous présenter du contenu contradictoire.
01:50Il va vous enfermer dans ce qu'on appelle une boucle cognitive.
01:53Et donc, s'il voit que vous avez regardé un ou deux contenus, mais c'est un peu pareil avec les autres réseaux,
01:58un ou deux contenus en lien avec, par exemple, comment se faire vomir quand on est boulimique-vomisseuse,
02:04il va vous présenter tout un tas de contenus en lien avec ce trouble psychologique.
02:08Donc, c'est évidemment le problème qui fait qu'un ado qui s'enferme dans la solitude
02:14va compulsivement consommer des contenus en lien avec sa difficulté
02:18et donc se trouver pris dans une communauté, communauté au sens quasi-sectaire,
02:23c'est-à-dire avec plein de gens qui ont la même difficulté.
02:25Ça devient une identité d'être anorexique.
02:27Donc, on va s'enfermer avec des pairs PIRS virtuels qui vous disent « Ah bah, il faut faire ci, il faut faire ça, etc. »
02:36Il y a une espèce de compétition mortifère.
02:38Il y avait déjà des boucles, quand je travaillais avec des ados qui avaient des troubles alimentaires,
02:41sur les réseaux sociaux, qui s'appelaient « anore à mort ».
02:44Donc, on voit bien la dangerosité.
02:47Maintenant, encore une fois, le réseau social, il est un immense amplificateur.
02:54Il peut faire basculer dans l'acte irréparable quelqu'un qui va déjà mal.
03:00Donc, ce qui est important aussi, c'est qu'on donne aux parents les moyens de repérer un ado qui va mal.
03:04Et un ado ira d'autant plus mal que sa socialisation se fait de manière virtuelle.
03:09s'il est à l'extérieur, dans des activités réelles, avec des vraies socialisations,
03:15il y a aussi des adultes et des gens de son âge qui vont pouvoir repérer son mal-être
03:19et alerter la famille si la famille ne s'en rend pas compte.
03:21Donc, c'est aussi l'effet toxique indirect de passer trop de temps sur les réseaux.
03:25C'est qu'on en passe moins dans des vraies activités de socialisation.
03:29Marie-Estelle Dupont, comment se fait-il que ces applications, est-ce qu'elles sont conçues comme telles ?
03:34En fait, vous êtes en train de nous expliquer que c'est une altération du sens de discernement.
03:38Il n'y a plus de discernement. On ne fait plus la différence.
03:41Parce que ces logiciels sont prévus pour prendre possession du cerveau
03:45ou est-ce qu'il y a peut-être aussi un manque de maturité, une acculturation aujourd'hui de la jeunesse,
03:50un manque de préparation à l'usage de ces sites et de ces applications ?
03:56Alors, on sait que les personnes, qu'elles soient jeunes ou adultes,
04:01qui passent plus de trois heures par jour sur les réseaux sociaux,
04:05ont des signes d'anxiété, ont des signes de dépression.
04:07Donc, on sait que de toute façon, moi, j'avais un ami qui me disait,
04:13l'autre jour, non, en ce moment, je ne vais pas du tout sur Instagram,
04:14parce qu'à chaque fois, ça me déprime, ça me plombe le moral.
04:17Vous l'idée, c'est un terrain favorable. C'est déjà un terrain favorable.
04:20Quand on est très addict des réseaux sociaux, c'est qu'il y a une faiblesse en soi, déjà au départ.
04:25En fait, j'ai presque envie de vous dire,
04:27l'écran va vous faire l'effet inverse de la lumière naturelle.
04:31Le soleil va vous remonter le moral, même si vous êtes déprimé.
04:34Le réseau social va avoir tendance à vous plomber le moral, même si vous allez bien.
04:38C'est un balle très fort.
04:39C'est un balle très fort.
04:40Donc, ça, c'est une réalité, et c'est une réalité cérébrale.
04:44En fait, c'est pas qu'il est...
04:46Évidemment, TikTok n'a pas été conçu pour pousser des jeunes au suicide.
04:48En revanche, la manière dont l'algorithme fonctionne et le fait que ça va donner des shots de dopamine
04:56avec un tout petit geste, le simple fait de scroller, donc un effort minime,
05:01va déclencher des vagues de dopamine, donc d'hormones de satisfaction dans le cerveau.
05:07Et donc, ça va faire un peu comme les souris qui se droguent jusqu'à la mort avec du sucre
05:12et qui vont chercher du sucre jusqu'à ce que mort s'en suive.
05:14Vous allez avoir le cerveau qui va tourner sur du court terme et avec une incitation à la compulsion.
05:21C'est-à-dire que vous allez avoir des shots de dopamine tellement facilement et tellement rapidement
05:25que vous allez en vouloir toujours plus, donc ça va avoir quelque chose de très addictif.
05:29Marie-Esta Dupont, est-ce que les concepteurs de l'application le savent, ce que vous dites là ?
05:33Est-ce qu'ils le savent, ces effets, ces impacts ?
05:35Est-ce qu'ils en jouent ou ils disent « Ah, on ne savait pas, bon, mais c'est comme ça ? »
05:40Alors, je pense que ce que dit Michel Desmurges dans la Fabrique du Crétin Digital,
05:46c'est que tous les fabricants et les vendeurs de jeux vidéo, de plateformes numériques, etc.,
05:52savent qu'il y a des effets délétères.
05:54Maintenant, l'appât du gain est supérieur en général dans la France humaine que le désir du bien commun.
05:59Je crois que c'est aux parents, c'est à l'école aussi d'interdire les téléphones au sein de l'établissement.
06:05Et puis, c'est aux politiques de comprendre qu'il y a peut-être un deux poids, deux mesures en matière de justice,
06:11c'est-à-dire qu'on peut prendre le compte de quelqu'un pour un propos qui est un peu politiquement incorrect,
06:16mais à côté de ça, on laisse des jeunes avoir entre les mains des choses qui sont très dangereuses.
06:20Et nous, on le sait. Donc nous, les cliniciens, on le sait. Nous, les parents, on le sait.
06:24Donc déjà, c'est important qu'en tant que parents, on comprenne bien que les enfants ne doivent pas avoir accès aux réseaux sociaux à la maison
06:32avant d'être en capacité de discerner. Et le discernement, ça se construit lentement.
06:38Moi, j'ai dit à mes enfants qu'avant 17 ans, c'était hors de question qu'ils aient accès aux réseaux sociaux.
06:43Et j'assume, c'est-à-dire que je peux être cool sur des sujets, mais là-dessus, je suis absolument intransigeante
06:48parce que c'est ma responsabilité de les protéger.
06:50Je ne vais pas attendre que les vendeurs de téléphones soient vertueux pour le faire.
06:55– Marie-Estelle Dupont, est-ce qu'il pourrait y avoir, alors c'est facile à dire, difficile à mettre en place,
07:00est-ce qu'il pourrait y avoir une réglementation, une codification des protocoles ?
07:04Alors, soit il y a la décision familiale d'établir une règle morale, une éthique dans l'usage des applications.
07:10Est-ce qu'il pourrait y avoir, de la part des services publics, j'allais dire, une forme de contrôle,
07:13j'allais dire de régir un peu ces applications de façon à ce qu'elles perdent leur nocivité
07:21ou ce n'est pas concevable techniquement ?
07:24– C'est un travail minutieux du législateur à faire qui va demander du courage.
07:29Vous savez, moi j'ai été entendue au Parlement européen sur la pornographie en ligne pour les ados
07:34et j'expliquais qu'il y avait un impact traumatique sur le cerveau d'être témoin de ces images à un âge précoce
07:39et que c'était déjà une forme d'intrusion psychique et de viol parfois.
07:45Et en fait, je pense qu'il y a des bras de fer qui se jouent avec des lobbies très puissants
07:51qui vont vouloir défendre leur business et que là, c'est là qu'on voit bien que la politique demande du courage
07:57et qu'effectivement, oui, je crois que c'est un enjeu de santé publique
08:00et qu'il va falloir que les politiques et les législateurs aient du courage pour dire
08:05« Non, mais là, il n'a pas du bien, le marché, il va passer après le fait que
08:09quand la santé mentale des jeunes est déjà fragile, on les protège de ces contenus numériques qui sont… »
08:16C'est ce que dit Jonathan Haid dans La Génération Anxieuse.
08:18Il dit « On a cru que la violence était dans la rue et que derrière un écran, les jeunes étaient à l'abri. »
08:23On découvre avec stupeur que derrière un écran, l'enfant, il n'est non seulement pas à l'abri…
08:26– Donc, dossier à suivre, Marie-Estelle Dupont-Bien.
08:30On a compris, en tout cas, c'est un cri d'alerte et je pense que nous aurons l'occasion d'en reparler à vous.
08:35Merci d'avoir été sur Sud Radio.
Commentaires