00:00Et il est 9h50 et nous sommes en direct dans le studio de la grande matinale de France Inter.
00:04Et ce matin, ma nouvelle tête s'appelle Soane Dupont.
00:07Elle est comédienne, réalisatrice, mais aujourd'hui elle est autrice de son tout premier roman.
00:13Sachez que chaque jour, à France Inter, on peut recevoir jusqu'à une quarantaine de livres.
00:18Oui, par jour.
00:19Alors moi, je suis à l'affût avec l'équipe des premiers romans pour vous présenter des nouvelles têtes.
00:24Et je ne vous le cache pas, le titre de celui-ci m'a arrêté net.
00:27Ce premier roman s'appelle « Fille de pute ».
00:29Alors on pourrait se dire à juste titre que c'est juste un effet.
00:32Et puis j'ai lu les premières pages et j'ai mis les doigts dans la prise.
00:35Parce que ce titre, ce n'est pas juste pour provoquer.
00:37Il y a toute une histoire, vraie, derrière, avec une écriture nerveuse, honnête et poétique.
00:42« Fille de pute » comme une insulte qui devient un cri de liberté.
00:46Bienvenue Soane Dupont dans le studio de France Inter.
00:49Et bonjour.
00:49Merci beaucoup.
00:50Alors pourquoi il fallait appeler ce roman autobiographique « Fille de pute » ?
00:55Parce qu'il y a beaucoup de fils de pute, mais pas beaucoup de filles de pute.
00:59Moi, c'était un peu mon blase, effectivement.
01:02C'est un peu mon cri de guerre, comme tu viens de dire.
01:05Et c'était important pour moi de l'appeler comme ça, parce que c'est une revendication, en fait.
01:11Et je le dis dans mon roman, parfois, une fille de pute, ça écrit.
01:15Et qu'importe d'où on vient, effectivement, des tout petits villages comme moi, par exemple,
01:21tout le monde peut écrire et une fille de pute, ça le fait.
01:24Et puis surtout, bon, c'est mon premier livre, je ne suis personne.
01:28Donc il fallait quand même un titre, justement, qui retienne un peu l'intention,
01:30parce que sinon, il est passé inaperçu.
01:34Il y a le titre, mais il y a le récit.
01:35Vous dites « Ma sexualité a commencé lorsque recommençait celle de mon père ».
01:40Parce que ce livre, en fait, c'est vous, Soane, c'est une histoire vraie.
01:43Votre père quitte votre mère pour une autre femme, jamais nommée.
01:46Cette femme, votre belle-mère, était prostituée.
01:49La voleuse de père, comme vous dites.
01:51Le lit partagé avec votre père, qui s'y est posé au milieu du salon,
01:53comme un lieu sacré, une intimité qui vous est exposée.
01:56Avec du recul, maintenant, aujourd'hui, qu'est-ce qu'elle vous a transmis,
02:00peut-être immédiatement, cette femme-là ?
02:03Elle m'a transmis le fait de pouvoir être qui je suis.
02:08Et justement, en fait, de vivre sa sexualité comme on l'entend,
02:10et de surtout pas rentrer dans les cases.
02:12Après, ce qui est important ici, c'est que cette belle-mère,
02:14c'est jamais mentionné le fait qu'elle soit vraiment prostituée.
02:20En fait, ça fait partie d'un secret de famille énorme.
02:21Il y a toujours une prostituée dans les villages.
02:23Et en l'occurrence, là, c'était ma belle-mère.
02:25Est-ce qu'elle l'a été vraiment ou pas ? Je ne sais pas.
02:27Mais moi, en tout cas, le fait de grandir avec cette image-là à mes côtés
02:30m'a suffi pour construire ma propre sexualité.
02:33Et en fait, j'ai bien vu qu'une prostituée, ça gagnait parfois.
02:37Ce n'était pas toujours une victime.
02:39Et elle, en l'occurrence, elle est très forte.
02:40Et elle a gagné mon père.
02:42Donc, c'est qu'elle doit être sacrément costaud.
02:46Chaque page de ce livre est traversée par ce bouillonnement.
02:49Pas seulement de l'adolescence, pas seulement les hormones,
02:52mais le désir très concret qui monte dans le ventre,
02:54qui prend la place, qui cogne.
02:56Il y a toutes les premières fois.
02:58Il y a le premier baiser qui vous vaudra la première insulte
03:00gravée sur la table de l'école.
03:02Sale pute, mais sale écrit avec deux L.
03:04La première masturbation sur le poteau d'une balançoire.
03:06La découverte du corps.
03:08Et puis aussi, les premières inspirations, Alizé, Lolita.
03:17Cette nuit-là, quand vous découvrez le clip d'Alizé,
03:20« Moi, Lolita », vous demandez à votre mère, en pleine nuit,
03:22de vous couper les cheveux, exactement de la même manière.
03:24Il vous fallait absolument ce petit carré brun, net.
03:27Qu'est-ce que ça racontait à ce moment-là ?
03:29Est-ce qu'il fallait être vu ?
03:30Est-ce qu'il fallait prendre le contrôle ?
03:32Oui, il fallait prendre le contrôle.
03:33Il fallait se démarquer aussi.
03:35Et puis, il fallait pousser un petit coup de gueule en mode « Je n'ai pas les cheveux
03:38longs comme toutes les filles.
03:39Moi, je veux mon petit carré un peu pute ».
03:41Et en fait, oui, il fallait le faire urgemment, c'est-à-dire en pleine nuit dans la baignoire
03:45pour arriver avec une nouvelle tête, comme une espèce de nouvelle identité que je porterais
03:49dès le lendemain matin à l'école.
03:51Oui, parce que cette nouvelle identité, elle est passée, je refais un petit flashback
03:55en arrière, par cette belle-mère qui vous avait offert votre premier string,
03:59vos premiers talons, votre premier kit de féminité, en fait.
04:03Exactement, au grand malheur de ma maman qui n'a pas compris pourquoi j'avais ça
04:08dans mon sac au retour de mon père.
04:09Mais oui, en fait, moi, je rêvais toujours de ça.
04:12Petite, je rêvais d'avoir des chaussures en plastoc, talons beaucoup trop hauts, parce
04:18que je crois que c'est ça aussi.
04:19Enfin, j'appréhendais mon corps comme ça.
04:21Moi, en fait, j'ai appris à l'apprendre plein d'artifices féminins et j'avais besoin
04:27de ça comme un costume, parce que sinon, j'étais un peu à poil.
04:29J'étais un peu à poil, mais vous découvrez aussi très jeune la Nouvelle Vague.
04:33Les héroïnes du cinéma de la Nouvelle Vague, elles vous ont accompagné dans cette solitude
04:37qu'est l'adolescence.
04:38Vous avez scruté les corps d'une jeunesse qui était assez libérée, finalement, chez
04:42Godard, chez Romer, et il se trouve que quelques années plus tard, vous devenez titulaire
04:46d'un master de cinéma spécialité Nouvelle Vague.
04:49Vous débutez comme comédienne avant de vous former à l'écriture de scénario, puis à
04:53la réalisation.
04:54Vous avez un court-métrage en ce moment, d'ailleurs, en compétition.
04:56Mais à travers ces images, vous avez compris très tôt, Swan, très jeune, que votre sexualité
05:01allait être votre espace de liberté et que votre liberté, ça passerait finalement par
05:05le corps.
05:06Oui, complètement.
05:07Il y a ça.
05:08Il y a effectivement des images qu'on nous renvoyait et qui n'étaient pas du tout courantes
05:13dans ma famille.
05:14On ne regardait pas du tout ce genre de films.
05:15D'ailleurs, on ne regardait pas de films tout courts.
05:17Donc, de découvrir le corps de Bardot qui danse sur une table, dans un bar, toutes
05:22ces héroïnes qui s'enfuient, au final parce qu'elles s'enfuient beaucoup aussi, et qui
05:25font chier les plus vieux et qui font chier les parents, en fait, moi, c'est ça que je
05:28voulais être.
05:29Et de tomber, justement, je le raconte dans mon roman, sur la jaquette du mépris, totalement
05:34par hasard, en plein Leclerc, je me suis dit que je voulais être ça, moi, mais qu'on
05:37ne me l'avait jamais montré avant.
05:38Le mépris dans le supermarché, le fil rouge, en tout cas, c'est votre père.
05:42Depuis l'enfance, il est votre héros, il incarne une forme de liberté.
05:45Et même dans sa voiture, sa fameuse polo, avec ce son à chaque fois.
05:48Tu passes toute ta vie pour payer ta vie, ton bar, tu masques ton visage en lisant ton
05:52journal, tu marches tel un robot dans les couloirs du métro, les gens ne te touchent
05:57pas pour faire le premier pas.
05:58Tu voudrais dialoguer sans...
06:00Vous l'avez tellement entendu, ce son ! Votre père, il est partout dans votre récit.
06:05Vous écrivez aussi une enfance où la loi, elle est toute relative, tout n'est pas toujours
06:10légal.
06:11Et même l'escalier de votre maison, il ne venait pas de chez Leroy Merlin celui-là.
06:14Il venait d'où l'escalier ?
06:16Non, non, oui, c'est mon papa qui un jour a eu besoin d'un gros escalier pour la maison
06:20familiale et il l'a volé dans une maison secondaire de parisiens.
06:25Alors, on n'a jamais su comment est-ce qu'il l'avait démonté, comment est-ce qu'il
06:28l'avait monté à la maison et la tête qu'avaient fait les gens en l'occurrence en découvrant
06:32qu'il n'y avait plus d'escalier chez eux ?
06:33Eh bien, ils nous écoutent !
06:34Pardon, mais j'adore cet escalier !
06:36C'est tout à fait possible qu'ils nous écoutent et qu'ils se reconnaissent parce
06:40qu'ils ne sont pas très nombreux à s'être fait voler un escalier.
06:43La prescription, je pense, non ?
06:45Je vous ai proposé en tout cas de lire un extrait dans tout votre récit et vous avez
06:50choisi d'ailleurs de prendre un extrait qui parle de votre père du moment où vous avez
06:55été séparé de lui un bon moment et puis vous le retrouvez.
06:59« Il se dit que mon père est de retour dans le coin, qu'on l'aurait aperçu près
07:04de la rivière, derrière l'ancien entrepôt de ferraille.
07:09Je ne m'approche pas trop.
07:10La chienne qui somnole au soleil pourrait me renifler, me voir, me reconnaître et me
07:14trahir.
07:15Mon père est là, à demi-voûté, presque vieux déjà, dévorant une conserve de crème
07:20pralinée.
07:22Il est torse nu, la colonne saillante.
07:24Le long de ses bras, les éternels tatouages aux contours flous s'agitent au rythme de ses
07:28gestes toujours aussi secs.
07:30Malgré le temps passé, il n'a pas su faire taire la violence en lui.
07:34Sur un fil de fortune, quelques vêtements sèches.
07:37Son t-shirt délavé Gun & Roses, un jean troué, découpé.
07:42C'est le seul territoire qui lui reste à mon père.
07:44Une cabane qui ne roule plus, mais qui protège, encore dressée au milieu des vestiges de ferraille
07:48et de faux diamants.
07:50Un nouveau champ de bataille, rien qu'à lui, mais dans lequel j'aimerais le rejoindre pour
07:53me battre, tout casser, brûler la caravane une bonne fois pour toutes, réduire en cendres
07:58les centaines de vies immortalisées sur sa carcasse.
08:00Juste nous deux face au monde.
08:03Regarde papa comme je suis devenue ta Lolita.
08:06Elle, je la prendrai plus tard, est partie durant l'été.
08:09Elle n'aura pas supporté la campagne, la canicule qui embrase les champs et encore moins
08:12les gens d'ici.
08:14Elle a préféré rester à la ville quand il a voulu rentrer.
08:16Elle a préféré le bruit qui gronde sans cesse.
08:19Le silence, c'est jamais bon, ça laisse trop de place pour penser.
08:21A elle, il faut des tonnerres de klaxons, des voix qui éclatent partout, des ciels
08:25lourds de pollution et des tours dont on ne distingue jamais la fin.
08:29Peut-être que ça lui manquait les fils de véhicules aux vitres à demi-baissés, les
08:32hommes qui sentent la sueur et le bitume, ceux qui peuvent encore payer.
08:36Alors voilà, elle est partie avec Léon aux genoux écorchés, rejoindre sa vie d'avant.
08:42Merci beaucoup Swan.
08:43Votre mère, elle était cantinière pendant près de 20 ans, femme de ménage durant
08:46les vacances scolaires, au black chez les riches et les particules comme vous dites.
08:50Vous étiez baby-sitter, vous pouviez regarder les bibliothèques de ces gens riches et vous
08:54imaginiez qu'un jour, il y aurait votre livre.
08:56Aujourd'hui, c'est votre tout premier roman qui vient d'arriver.
08:59Ça, il est édité chez Istia et compagnie.
09:01Il sera sur la table basse de ces gens-là.
09:04Oui.
09:04Oui, parce que justement, la dame chez qui je travaillais, je gardais ses trois enfants
09:09durant plusieurs étés quand j'étais au lycée, m'a demandé, enfin m'a dit qu'elle
09:12avait très très hâte de lire.
09:13Elle ne sait pas ce qui se trouvait dedans.
09:15Elle ne sait pas ce qui s'est passé.
09:17Merci beaucoup Swan Dupont et ça s'appelle Fille de pute chez Istia et compagnie.
09:21Merci.
09:22Merci.
09:23Merci.
09:24Merci.