00:00D'abord il y a ce drame, il y a ces blessés, il y a ces morts et surtout des familles plongées dans une attente insoutenable à Cran-Montana.
00:07Les images des proches qui cherchent un fils, une sœur, un ami glace le sang et elles font mal au cœur.
00:11Des parents qui ne savent pas si leur enfant est mort, gravement blessés ou transférés en urgence vers un hôpital de France ou d'Allemagne dans une unité pour Grand Brûlé.
00:19Ils attendent un appel, un nom, une confirmation.
00:22Ils y vivent suspendus à des listes incomplètes, à des informations fragmentaires, à cette incertitude qui est peut-être ce qu'il y a de plus cruel.
00:29Il faut commencer par là, par la douleur, par le respect car derrière chaque chiffre il y a un visage, une vie, une fête qui devait être un moment de joie et qui s'est transformée en cauchemar.
00:38Pour nous français, ce drame ravit une mémoire douloureuse, celle du 5-7 en 1970 où 146 jeunes avaient péri dans un incendie.
00:47Là aussi ce devait être une fête, là aussi c'était une jeunesse, un feu.
00:51On avait jubé que plus jamais cela n'arriverait.
00:5355 ans plus tard, une question demeure.
00:56Qu'avons-nous désappris entre temps ?
00:58Car malgré l'émotion, une interrogation s'impose.
01:01Est-ce un simple fait divers ?
01:02Un accident tragique ?
01:03Une fatalité ?
01:04Ou le révélateur de quelque chose de plus profond ?
01:07Car ce feu n'était pas invisible, il était là, sous les yeux de tous.
01:10Violent, spectaculaire, évident.
01:13Et pourtant, la peur a tardé à l'emporter sur la sidération.
01:15Alors qu'est-ce qui a changé, Jules, selon vous, dans notre rapport au danger ?
01:19Ceux qui glacent dans les récits de Crans-Montana, ce sont les images, ces flammes qui montent, la fumée qui envahit l'espace.
01:25Et presque en même temps, les téléphones qui se lèvent.
01:28Ce décalage dit quelque chose de profond.
01:30Le danger est manifeste, mais l'instant, l'instinct tarde à surgir, comme si le feu n'était pas perçu pour ce qu'il est, pour une menace vitale.
01:37Il fut un temps pas si lointain où voir du feu suffisait à déclencher la fuite.
01:41Un réflexe simple, presque animal.
01:43Aujourd'hui, ce réflexe est concurrencé par un autre, celui de capter l'instant présent, de filmer, de conserver une trace dans son téléphone.
01:50Le danger devient une image et parfois un contenu, promis à la circulation sur les réseaux sociaux.
01:55Le plus troubant, ce n'est pas seulement ce qui s'est passé à l'intérieur, mais aussi à l'extérieur.
01:59C'est ce qui s'est joué dehors, quand des témoins ont filmé des silhouettes qui peinaient à sortir de ce bar.
02:04Quand des corps cherchaient de l'air, des visages paniqués derrière les vitres.
02:08Là encore, le téléphone remplaçait la bravoure.
02:11On regarde au lieu d'aider les siens.
02:13Il ne s'agit pas d'accuser une génération, bien évidemment, mais de constater une culture.
02:16Une culture de l'écran et de la mise en scène permanente, où l'événement semble parfois plus réel une fois capturé que vécu.
02:23Le smartphone n'est pas la cause de ce drame, mais il en est le révélateur.
02:26Il dessine une hiérarchie nouvelle des réflexes, filmé avant de fuir, montré avant de sauver les siens.
02:31C'est peut-être cela la vraie rupture de notre époque, quand même le feu, ce danger ancestral, ne fait plus immédiatement peur.
02:37Mais dans ce chaos, Jules, il y a aussi ceux qui ont agi, ceux qui n'ont pas filmé, pour le coup.
02:43Que disent-ils, eux, de notre société ?
02:46Oui, parce qu'au milieu de cette sidération, il y a l'autre visage, le visage de l'humanité.
02:51Celui que l'on ne filme pas toujours, mais celui qui agit.
02:54Celui de ces héros qui n'ont pas cherché la lumière, mais qui ont cherché à sauver des vies.
02:58Il y a évidemment Jenny, qu'on a vu, 19 ans, ingénieur, étudiant en ingénierie mécanique, qui, avec son père, a sauvé des vies.
03:08Il y a eu ceux qui entrent dans la fumée, qui reviennent chercher des inconnus, qui portent, qui guident, qui sauvent.
03:14Pendant que certains tiennent leur téléphone, d'autres tiennent des vies.
03:17Il y a aussi les mots, poignants, de Laetitia, une survivante, qui raconte ce moment irréel où tout aurait dû basculer.
03:22Je cite, j'ai un ami qui n'arrivait pas à sortir, il a tenu sa croix dans sa main et le feu l'a esquivé.
03:27Le feu était tout autour de lui, mais pas sur lui, témoigne-t-elle.
03:30Je remercie le Seigneur de m'avoir sauvé.
03:32Ses paroles, parfois moquées sur les réseaux sociaux par ceux qui ne croient plus en rien, disent la peur, la sidération,
03:38mais aussi, finalement, aussi ce que les survivants cherchent pour tenir debout, un sens, une protection, et parfois une foi.
03:44Ce courage-là ne relève pas du spectaculaire, un petit peu du mystique, il faut le dire.
03:48Il est immédiat, il est instinctif, il est profondément humain.
03:51Le courage n'a pas le temps de le filmer, il n'a pas le temps de penser à l'image.
03:56Au contraire, il agit parce qu'il faut.
03:58Le contraste est saisissant.
03:59D'un côté, une époque qui regarde, qui capture, qui documente,
04:02et de l'autre, des hommes et des femmes ordinaires qui font ce que la situation exige.
04:06Et peut-être est-ce la leçon la plus sévère de Cran-Montana.
04:09Dans un monde obsédé par l'image, pas le courage, la solidarité.
04:13Parfois même la foi reste ce qui se vit hors du champ, hors du cadre, hors des téléphones.
04:18Ce que l'on ne poste pas, mais sans quoi plus rien ne tient.
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