00:008h42, il est en studio avec nous tout fringant et on lui souhaite une bonne année, c'est Alexandre Devecchio.
00:04Bonne année Estelle, bonne année à tous.
00:06Bonjour Alexandre Devecchio, votre édito politique également et en tout cas ce matin vous avez voulu revenir sur l'incendie de Cran-Montana
00:16qui a fait au moins 40 morts dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier et notamment sur un fait qui vous a marqué,
00:22l'omniprésence des smartphones durant cet incendie et les vidéos prises pendant que les victimes brûlaient.
00:31Oui, de la tragédie de Cran-Montana, on retiendra la fumée et les flammes, les blessés et les morts,
00:36le passage brutal de la joie aux larmes, de la fête à l'horreur, l'héroïsme de quelques-uns
00:41et la peur qui tétanise même les plus courageux.
00:44Mais aussi ce geste stupéfiant, ce réflexe indécent des témoins de la scène qui filment l'incendie en direct,
00:50plus préoccupé d'immortaliser l'événement que de venir en aide aux victimes en train de se débattre et de crier leur souffrance.
00:57Derrière l'horreur du drame, il y a aussi peut-être l'horreur du meilleur des mondes numériques en train de naître.
01:03Alors que révèle Alexandre finalement cette omniprésence des smartphones et ce besoin de filmer le drame malgré le danger ?
01:13Il ne m'appartient pas de juger ceux qui ont filmé.
01:15Mais nul ne sait comment il réagirait dans de telles circonstances,
01:19ni ce qui s'est passé dans la tête de ceux qui ont eu comme premier réflexe de brandir leur téléphone portable.
01:24Mais on peut formuler des hypothèses.
01:26Volonté d'enregistrer pour témoigner ou dénoncer ?
01:29Simple voyeurisme ?
01:30On est plutôt tenté d'y voir une forme d'égocentrisme,
01:33la preuve de la culture du narcissisme
01:35que dénonçait déjà le philosophe américain Christopher Lach dans les années 90,
01:40avant même l'apparition des premiers portables.
01:42Les vidéos postées en direct sur les réseaux sociaux montrent que la volonté de se mettre en scène
01:47et la quête de visibilité ont supplanté chez certains individus l'instinct d'humanité ou de solidarité.
01:53Derrière ce réflexe de se saisir de son téléphone,
01:56il faut peut-être aussi voir une fuite en avant dans le virtuel pour fuir le réel.
02:01Tout se passe comme si pour certains individus,
02:04la vraie vie avait moins d'importance que ce qu'il se passe derrière leur écran.
02:07Et c'est vrai Alexandre de Vecchio que vous allez jusqu'à y voir presque un changement anthropologique.
02:15Oui, au point que le portable semble désormais être pour certains jeunes
02:18une extension de leur propre corps,
02:21un membre supplémentaire, une sorte de troisième bras ou de troisième œil.
02:24Pour ces jeunes, le réel et le virtuel se confondent,
02:27l'univers numérique est un prolongement du monde sensible.
02:31De Blade Runner à Terminator,
02:32la littérature et le cinéma de science-fiction ont souvent imaginé un futur
02:37où la machine supplanterait l'homme.
02:39Ce qui se profile est peut-être encore plus inquiétant.
02:43C'est moins la machine ou la technologie qui surpasse l'être humain
02:45que l'homme qui se déshumanise et devient lui-même une sorte de machine, un objet.
02:51Après l'avènement de l'homo economicus, la naissance de l'homo numericus.
02:55Merci beaucoup.
02:57Référence à l'homo academicus également, comme disait Pierre Bourdieu.
03:01Il y a fort longtemps.
03:03Merci infiniment Alexandre Devequeux.
03:05Je crois qu'on vous retrouve demain
03:06et on va entre autres parler des municipales et de la politique.
03:10Ce sera une nouvelle fois passionnant.