00:00Oui, alors je reprécise, justement, si j'ai participé aussi,
00:03c'est parce que j'ai commencé, moi, contractuel dans l'enseignement privé,
00:05parallèlement à mon master recherche.
00:07Alors, ce n'était pas forcément parce que j'étais intéressé par le privé,
00:09mais à l'époque, ils avaient réagi plus vite.
00:11Mais vous avez fait plusieurs collèges, plusieurs lycées.
00:12Voilà, c'est ça.
00:13Après, j'ai passé l'agrégation, j'ai été nommé dans un excellent établissement public parisien.
00:18Et ensuite, en tant que titulaire, j'ai été nommé dans le Val-d'Oise,
00:22dans un lycée qui était, on peut dire, difficile.
00:25Bon, voilà, avec des performances scolaires qui étaient très, très délicates.
00:30Et si vous voulez, en changeant d'établissement,
00:32en passant du privé à un certain public, à un autre public,
00:36j'ai tout simplement eu l'impression de changer de métier.
00:39Et en fait, c'est ça qui est terrible, c'est que, vous le savez,
00:41l'école, c'est une micro-société.
00:43L'école, elle concentre tous les maux de la société.
00:45Et quand on change d'établissement,
00:47on a aussi des élèves qui ont des conditions sociales radicalement différentes
00:51et qui, évidemment, ne partent pas avec les mêmes chances depuis le début.
00:55Et ça, c'est un phénomène qui s'est amplifié avec le temps.
00:58C'est-à-dire que ce qui fait la trajectoire d'un élève
01:00dans son projet ensuite d'études, puis son projet professionnel,
01:04ce n'est pas tellement le travail qu'il va fournir à l'école.
01:07C'est-à-dire que la méritocratie, bon, ça a toujours été quand même un rêve.
01:12Mais à l'éducation nationale, on s'y accrochait quand même.
01:14On avait envie de dire, l'élève qui travaille, l'élève qui, justement, se donne,
01:17eh bien, on va le mener quelque part.
01:19Il y a un ascenseur social qui s'appelle l'école,
01:21qui s'appelle l'émancipation par le travail académique,
01:23et ça va lui donner une vie meilleure.
01:25Ça, c'est complètement en panne.
01:26Et ça fait que, finalement, et c'est très triste,
01:28parce que nos élèves ne peuvent pas croire à l'école
01:31quand ils ne sont pas dans la bonne école.
01:33C'est-à-dire que les dés sont pipés.
01:35Le jeu de l'école...
01:36Mais ce que disait Gabriel sur le recrutement, vous l'avez vécu, vous.
01:39Ah oui, le recrutement, on le sacrifie complètement.
01:42Disons qu'il y a un manque de profs, ça, c'est évident.
01:44Il y a un manque de vocation.
01:45Pourquoi ?
01:46Pour moi, il y a deux raisons.
01:47Allez, on va dire trois, essentielles.
01:49La première raison, et je pense qu'elle est fondamentale,
01:52je ne vais pas parler du salaire,
01:53c'est une petite entreloupe, je vais y venir, c'est la troisième raison.
01:55On va en parler, oui.
01:56La première raison, pour moi,
01:57elle tient au capital symbolique de ce qu'est un enseignant.
02:00C'est-à-dire qu'un enseignant, il est méprisé.
02:03Il n'y a plus de noblesse à faire cette profession.
02:06Et c'est pour ça, M. Tréard disait qu'il y avait une crise des vocations,
02:08mais la vocation, c'est effectivement être appelé à servir,
02:11à être utile.
02:12On se dit, en entrant dans sa salle de classe le matin,
02:14le cœur battant,
02:15je vais être utile à mes élèves,
02:17grâce à ce que je vais leur apporter.
02:18Ça, ça n'existe plus pour vous ?
02:19Ça n'existe plus dans l'école publique défavorisée.
02:22Et justement, ce que disait...
02:24Mais bien sûr que non, ce n'est pas partout.
02:25Il y a au moins deux écoles en France.
02:27Il y a deux écoles.
02:29Et ça, c'est absolument terrible quand on est enseignant,
02:30parce que quand on est au service de l'école
02:33avec des élèves qui sont très favorisés,
02:36c'est-à-dire l'école privée et l'école publique,
02:39l'enseignant fait le même travail que dans le public.
02:42Alors, le public défavorisé, j'entends.
02:44Alors, évidemment, c'est un travail qui va se faire
02:47dans des conditions qui sont favorables à l'enseignement,
02:49qui sont favorables à la transmission de son enseignement.
02:51Ça, c'est évident.
02:52Mais ce n'est pas le travail de l'enseignant
02:53qui fait que l'élève, à la fin, va être bon,
02:55va être dans les bonnes formations, dans les bonnes écoles.
02:56C'est la naissance, finalement.
02:58C'est le fait d'être né dans la bonne famille
03:00qui va mettre dans la bonne école depuis le départ.
03:02Dans l'école publique...
03:03Alors, on n'est pas d'accord.
03:04Non, non, je suis désolé.
03:05Attendez, attendez, attendez.
03:06Non, excusez-moi, monsieur, je me permets ici.
03:07Moi, j'ai grandi dans les quartiers compliqués.
03:11Moi, j'ai grandi, j'ai marché de noisiel, torsie.
03:15Voilà, moi, on m'a demandé ma carte d'identité
03:16pour monter dans mon bâtiment.
03:17Donc, moi, je viens de là-bas.
03:20Ça ne m'a pas empêché d'être assise sur ma...
03:22Non, mais je vais finir.
03:23Il va falloir arrêter de dire
03:25quand on ne peut pas,
03:26c'est parce que c'est la faute à Titi et machin.
03:29Maintenant, mes parents, ils viennent de l'assise.
03:30Est-ce que je m'en fiche un petit peu mon discours, quand même ?
03:32Non, non, non, monsieur, c'est purement ce que vous venez de dire.
03:34Vous venez de dire que quand on vient d'un milieu défavorisé,
03:37on a moins de chance.
03:38Ah bah, ça, c'est factuel.
03:39Je ne...
03:40Ça, c'est factuel.
03:40Excusez-moi, ça, c'est statistique.
03:41Non, mais j'en suis la preuve vivante.
03:43Oui, c'est pas parce que vous avez réussi.
03:45On ne peut pas raisonner par l'exception.
03:46Mais il n'y a pas l'exception.
03:47Mes parents en sont la preuve vivante.
03:49Mon mari en est la preuve vivante.
03:50Mes amis en sont la preuve vivante.
03:52Quand on a envie de se bouger le cul
03:54et que si on ramène un mot dans le carnet,
03:56notre père, il nous prend téléphone portable sorti,
03:59ça gique, il n'y a plus rien.
04:01À un moment donné, les parents sont démissionnaires aussi.
04:03Pour conclure, Julien.
04:04On ne peut pas forcément raisonner par l'exception.
04:07C'est-à-dire qu'évidemment, on peut...
04:08Je ne suis pas une exception, je suis désolé.
04:09Je suis l'exception des gens qui se bougent le cul.
04:11Alors, écoutez, moi aussi, je veux que mes élèves...
04:13Enfin, comme vous dites, mais c'est pas si...
04:15Je vais vous dire franchement,
04:17il y a des choses qui s'appellent le déterminisme.
04:19Enfin, les déterminismes sociaux,
04:20ce n'est pas moi qui les invente.
04:21Je veux dire, c'est statistique,
04:23ça fait partie de la sociologie,
04:24ça a été très bien étudié.
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