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  • il y a 3 mois
DB - 21-10-2025

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00:00Le rêve d'un amour
00:30Le rêve d'un homme qui n'a plus 20 ans et à qui il devient un jour insupportable de penser que son avenir c'est la vieillesse du corps, du coeur et de l'esprit avec son cortège de soucis, de souffrances, de maladies.
00:43Alors dans son rêve le héros de Salacroo échappe un moment à cette fatalité en imaginant une humanité qui vit à l'envers.
00:51Une humanité qui naît vieille et infirme et qui progresse peu à peu vers la jeunesse, vers la santé, vers l'amour, vers le bonheur.
01:00C'est ce qu'on appelle un rêve de compensation.
01:02Il compense au regard du personnage et de l'auteur l'absurdité du sens normal de la vie.
01:08Dans le sens interdit au début de cette fantaisie, le nouveau-né ou plutôt la nouvelle-né, elle se prénomme en effet Mathilde, a 90 ans.
01:17Et cette vieille dame attend l'apparition du monsieur, du vieux monsieur qui sera son compagnon dans cette voie.
01:23Toutes les données de l'existence sont donc inversées et c'est à ce jeu que l'auteur nous invite maintenant à participer.
01:30C'est parti !
02:00C'est parti !
02:30Est-ce vraiment pour aujourd'hui ?
02:42D'après les symptômes, le docteur croit toujours à une naissance dans les heures qui viennent.
02:46Ce même docteur a dit hier, à la même heure, la même phrase.
02:50Et s'il se trompe encore ?
02:52Alors ce ne sera pas même pour demain.
02:54Jou !
02:55Ça m'embête parce que je vais gagner et tu n'aimes pas perdre.
03:00Jou ! Du matin au soir, tricoté, tricoté, tricoté. Par instant, le désir me prend de changer de préoccupation.
03:06Jou !
03:07Vous riez, vous riez ! Mais j'en ai assez, moi, de vivre toute seule, vous m'entendez ? Le temps me dure et la journée n'en finit pas.
03:16Prenez patience, ma bonne Mathilde. Un temps viendra où vous vous affolerez devant les journées trop courtes.
03:21Bien sûr, rien ne vous presse. Vous vous êtes allé dans la vie avec vos deux hommes.
03:25Avec vos deux hommes ? Quels deux hommes ? Que voulez-vous insinuer ?
03:29Mais je n'insinue rien. Quels deux hommes ? Vous, son mari, et lui, son amant.
03:35Les allusions à notre drame sont immorales. Vous êtes une personne répugnante, mais pas une excuse satisfaisante.
03:40Ça lui passera.
03:42Non, son naturel est méchant et sa méchanceté s'épanouira avec les années.
03:45Dans son état, elle est donc distinguée si c'est de la méchanceté ou de l'ennui.
03:50L'ennui, l'ennui. Pour nous t'en menter, il y a autre chose que l'ennui, croyez-moi.
03:54Et quoi donc ?
03:55Le désir. L'intolérable désir d'être heureuse.
03:59Et à votre âge, pour être heureuse, on doit s'accrocher à un homme à chaque bras.
04:03Ce n'est pas vrai. En tout cas, qu'elle se taise.
04:19Mon amour.
04:20Mon ange.
04:21Gérard.
04:22Adé, ma pureté.
04:23Oh, le tortereau et la torterelle allaient recouler sur la terre.
04:26Quelle merveilleuse idée, mon amour.
04:28Près du ciel, dans la lumière des étoiles, Gérard.
04:30Oh, toi, plus vaste que l'univers, unique comme Dieu, dont tu justifies l'existence.
04:36Unique. Unique.
04:37Toi aussi, Raoul, tu es mon unique amour.
04:41Mais je ne peux pas me passer de vous, hélas.
04:43Même avec l'image de mon mari dans ma tête et dans mon cœur.
04:47Ma présence ou torture, si ça peut vous reposer, sachez que c'est vous que j'en vis.
04:52Car Odile, hélas, connaît notre vérité.
04:56Odile ne m'aime pas.
04:58Oh, Paul.
04:59Odile a tout juste besoin de moi.
05:02Et c'est vous qu'elle aime.
05:04Et aimera jusqu'au bout de son bel âge.
05:07Un jour, vous roucoulerez comme les deux tourtereaux.
05:09Je ne serai plus là et j'en crève.
05:12Que soyez patient, vous aussi.
05:15Vos complications se démêleront.
05:18Raoul, je te jure que je suis innocente.
05:20Car je lutte.
05:21Je lutte avec l'énergie d'une chute d'eau qui se retient à tous les rochers de la montagne.
05:25Vous nous ennuyez avec vos histoires de trio de 30 ans.
05:27L'appartement est petit, c'est une raison pour l'encombrer.
05:29Raoul, j'ai honte de mon corps.
05:31Mais mon âme, tu n'as pas...
05:32Votre corps, votre âme, votre corps, votre âme.
05:34Allez donc discuter de vos incertitudes dans la chambre à coucher.
05:37Paul, tu dois me suivre.
05:38Mon corps te désire, tu le sais.
05:40Oui, seulement ton corps.
05:42Mais mon âme s'exprime aussi avec mon corps.
05:44Je suis aussi mon corps.
05:46Ton corps.
05:49Ce corps que tu préfères à ton âme.
05:52Je ne le préfère pas.
05:54C'est le jour et la nuit.
05:55Et toutes les heures doivent faire la roue autour de nous.
05:57On ne peut t'échapper à aucune.
05:58Laissez-t-il et ne t'affole pas que tu te fabriques des souvenirs
06:01qui te feront plus tard trembler de honte.
06:03Il y a un âge où les femmes sont idiotes.
06:05Je suis arrivée à cet âge-là.
06:06Et cruelle.
06:08Ne souffre pas, Raoul.
06:10Si tu connaissais mon impatience d'atteindre ces heures où je serais enfin heureuse,
06:14près de toi, toute seule avec toi.
06:19Odile.
06:20Cher Raoul.
06:24Eh bien, le commencement promet.
06:27Quel commencement ?
06:28Le commencement de cette histoire pathétique.
06:30Mais pourquoi pathétique ?
06:31Vous oubliez l'arrivée du nouveau-né.
06:34Moi aussi, l'impatience me bouscule.
06:36Et la curiosité.
06:37Vous oubliez que j'attends celui qui vient pour être mon compagnon sur la terre.
06:41Elle ne ment pas.
06:52Elle est honnête.
06:54Elle lutte.
06:56Et j'en crève.
06:57Laissez-nous jouer aux cartes, voulez-vous.
07:01Vous comprendrez dans vingt ans.
07:04Quand cette femme vous dira « Je t'adore, mais supporte. »
07:07Essaie de supporter la complexité de mon âme.
07:10Et les curiosités de mon corps.
07:14Oui ?
07:16Alors, vous comprendrez.
07:18En attendant, pourriez-vous pas souffrir en silence ?
07:21Ou bien penser à autre chose, mon ami.
07:24Par exemple, à un idéal quelconque et reposant.
07:27Et les beaux jours viendront.
07:29Peut-être.
07:32Mais comme la vie est lente.
07:36Et ce soir, ayez pitié de moi.
07:40Ayez pitié de moi.
07:43J'espère que quand ton tour viendra, tu seras moins ridicule.
07:46Et qu'en tout cas, tu sauras te taire devant les autres.
07:49Parce que dès maintenant, tu envisages dans notre avenir ce genre de complications.
07:53Ne sois pas stupide, Jou.
07:56Le roi.
07:59Eh bien, ramasse-la, Talvé, puisque tu as gagné.
08:01Sois beau joueur, pour une fois.
08:03Et en plus, n'ai pas l'air de la mépriser, cette victoire qui m'échappe.
08:07Yveline.
08:07Nous avons déjà connu l'un pour l'être l'autre, les désagréments de la vieillesse.
08:12En ce moment, nous connaissons l'ennui des amours trop tranquilles.
08:16Comment imaginer qu'un jour, je serai folle d'amour pour toi.
08:20Que tu seras la source de ces passions mystérieuses qui font frémir la jeunesse.
08:24En ce moment, devant ta tête, c'est inconcevable.
08:27Oh, que tu m'as gaffe !
08:29Eh bien, tous les deux, à vous regarder vivre, cela n'est guère encourageant.
08:36Non, parce que vous ne regardez que la journée d'aujourd'hui.
08:39Mais déjà un peu plus heureux qu'autrefois.
08:41Attendons, je verrai bien.
08:44Mais, en attendant, je marche déjà mieux, n'est-ce pas votre avis ?
08:49Dites-moi, sans mentir, le nouveau, est-ce vraiment pour aujourd'hui, si vous ouvriez la porte ?
08:57Pour une naissance, la porte s'ouvre d'elle-même.
09:01Mais ici, c'est une naissance difficile.
09:03La porte s'ouvre quand même toute seule.
09:05Aidez-la un peu, je vous en prie, à s'ouvrir.
09:08Et le nouveau-né n'est peut-être pas pour vous ?
09:20Mais, puisque je suis la seule célibataire !
09:23Et le nouveau peut arriver dans la force de l'âge.
09:25Oh !
09:26Moi-même, dès le premier jour, j'avais toutes mes dents.
09:29Je marchais sans bâton.
09:30Oh !
09:31Certes, un ulcère me torturait.
09:33Il s'est cicatrisé.
09:35Les maschiatiques ne me taquinent plus que les jours de pluie.
09:38Et le nouveau pourrait arriver dans votre état d'aujourd'hui ?
09:42Regrettant de ne pas avoir à vivre les années dont je me libère, moi, sans regret.
09:47Mais j'en ai vu débarquer de plus jeunes,
09:50un même dans tout son éclat,
09:52ayant devant lui à peine vingt années.
09:54Mais que ferais-je, moi, d'un garçon si près de la mort ?
09:58Enfin, attendons.
10:00Peut-être le nouveau arrivera-t-il lui aussi, avec des béquilles ?
10:04Ma bonne Mathilde, ne vous agitez pas tant.
10:06Ménagez vos jambes.
10:07Dans combien de temps croyez-vous que je pourrais marcher sans bâton ?
10:11Les natures sont d'une diversité déconcertante.
10:14Je me demande parfois si le bon Dieu n'a pas trop d'imagination.
10:18Vous croyez ?
10:18Oui.
10:19Il invente, puis il rature, puis il invente encore.
10:23Il retouche, il tâtonne.
10:24Parfois, je me demande si dans son œuvre, un esprit rebelle ne découvrirait pas de l'hésitation et de l'incertitude.
10:33Mais, quand il aura retouché mes rides, qu'il les aura effacées, vous croyez que je serais belle ?
10:42Oui.
10:42Très belle.
10:45Vous aurez de beaux yeux.
10:47Oh ! Seulement de beaux yeux.
10:50Et vous ne vous inquiétez pas d'être bonne ?
10:52Mais je pourrais toujours être bonne si je veux.
10:55Tandis que la beauté...
10:57Vous manquez d'expérience, ma bonne Mathilde.
10:59Beaucoup de gens ne parviennent pas à être bon.
11:03Ils ne le désirent même pas.
11:05Mais s'ils ne le désirent pas, ils n'en souffrent pas.
11:08Tandis que la laideur, quelles femmes peuvent l'accepter ?
11:12Celles qui deviennent bonnes.
11:16Cette attente m'épuise.
11:19Je vais aller roder près des tourtereaux.
11:22Où sont-ils, ceux-là ?
11:24Bientôt dans les adieux des fiançailles.
11:26Ils vont se quitter ?
11:27Avec une grande douceur et sans crier aéri.
11:30Vous verrez, c'est très reposant.
11:34Appelez-moi dès que la porte s'ouvrira pour le nouveau.
11:37Oui, ma bonne Mathilde.
11:39Comptez sur moi.
11:56Non.
11:56Non, je ne vais pas teindre mes cheveux.
11:59Je préfère patienter.
12:01Et quand ils seront plus denses
12:03et mon teint moins grisâtre,
12:07un regard de femme aimera peut-être à me dévisager.
12:13Dieu.
12:14Voici que vous lâchez en liberté sur la terre, un nouveau vivant.
12:24Oh, je vous en supplie.
12:26Ne l'invitez pas à vivre, vous qui connaissez l'avenir.
12:29Si vous savez déjà que vous serez contraint à sa sortie de le jeter dans les brûlures éternelles de l'enfer.
12:37Puisque vous êtes le bon Dieu Tout-Puissant, prenez en charge son bonheur ou bien détournez-le de l'existence.
12:43Ne le laissez pas même entrer et refermez tout de suite la porte.
12:45Sans le connaître, je sais que je peux vous le dire en son nom.
12:49Il préfère le nez en où il n'existe pas, à l'enfer dont il ne pourra jamais plus s'échapper.
12:55Mais si vous savez déjà que votre paradis s'ouvre comme une fleur au bout de sa vie,
13:00alors, bon Dieu, sous votre regard, lumière du jour et des ténèbres,
13:05qu'il entre, je le recevrai comme un frère.
13:11L'aider sont jetés.
13:13Oui, mon ami, c'est ici.
13:15Passez la porte.
13:16Entrez.
13:18Ici, vous croyez ?
13:19J'en suis certain.
13:20Nous vous attendions.
13:22Et que je me balade de couloir en couloir depuis des heures,
13:25la nuit est tombée et dans le noir, j'avais bien le sentiment d'être perdu.
13:28Perdu ?
13:29Oui, bien sûr.
13:30Vous ne voudriez pas débarquer sur la terre et dès le premier jour,
13:33vous vous y retrouvez avec le flair d'un pigeon voyageur
13:35qu'on sort de son panier.
13:37Débarquer sur la terre.
13:38Oui.
13:39Vous vous y habiturez, mon bon ami.
13:42Avant tout, apprenez à respirer profondément.
13:47Comment vous ont-ils baptisés à l'entrée ?
13:49Et votre nom ?
13:51Votre petit nom ?
13:52Joseph.
13:53Joseph.
13:54Vous vous y habiturez aussi.
13:55On ne choisit pas plus son nom que son destin.
13:58Moi, c'est Daniel.
14:00Puis-je vous demander...
14:01Nous.
14:05Reposez-vous.
14:13Voici un fauteuil.
14:17Asseyez-vous.
14:23Mais comment sauriez-vous choisir vos questions ?
14:25C'est à moi de vous interroger.
14:27Et vos propres réponses, l'une après l'autre, vous expliqueront ce que vous devez savoir.
14:32D'abord, soyez patient.
14:35Avec les années qui passent, vous apprendrez à vivre.
14:39À vivre sans angoisse dans le grand mystère.
14:44Somme toute, la recette est très simple.
14:46Pour échapper aux angoisses du grand mystère, vous n'avez qu'à penser sans arrêt à autre chose.
14:49Obstinez-moi à autre chose.
14:52Et à votre âge, cela vous sera aisé.
14:55Oui, j'ai 35 ans.
14:56Pauvre Mathilde.
14:58Mais ne regrettez rien pour vous, le plus dur est fait.
15:01Car même la cinquantaine n'est pas un âge très folichon.
15:03Seul, on s'y ferait peut-être.
15:05Mais ma femme aussi, il y a 50 ans.
15:08Et cela, c'est embêtant.
15:10Oui, à cet âge-là, elles sont encore un peu aigres.
15:13Mais je parle, je parle.
15:14Et vous ne pouvez pas me comprendre.
15:16J'avoue que...
15:16Moi, j'ai déjà 20 ans de métier.
15:19Quel métier ?
15:22Celui qui est le vôtre maintenant.
15:24Celui d'homme vivant.
15:29Mais j'entrerai bientôt dans la merveilleuse décade des quadragénaires triomphants.
15:34La décade des quadragénaires triomphants.
15:38Celle qui mène à votre âge.
15:39Celle qui mène à mon âge, oui.
15:42Vous ne vous affolez pas.
15:43Ah, je me souviens encore de mon premier jour lorsque le bon Dieu m'a invité à passer quelques années sur cette charmante planète.
15:49Je ne comprenais rien du tout.
15:51Oh, mais on s'installe.
15:52On prend des habitudes.
15:54On rencontre des amis.
15:55On cache ces fameuses angoisses dans des vices.
15:59Et avec des habitudes, des amis et des vices, la vie n'est pas désagréable.
16:03Si vous me permettez un conseil, je vous recommanderais plutôt les vices.
16:07Ils sont plus fidèles que les amis.
16:09Et on les garde plus longtemps.
16:11Vous savez, mon genre, moi, ce n'est pas du tout le genre penseur.
16:15Eh bien, attendez que la vie vous révèle des...
16:17Oh, mais je me connais.
16:18J'appartiendrai plutôt, hélas, au genre amoureux, nettement sentimental.
16:22Je vous en prie.
16:25Cachez-le à Mathilde.
16:27Vous aggraveriez sa déception.
16:30Car elle va être déçue.
16:32Oh, pauvre Mathilde.
16:33Mathilde, mais quelle Mathilde ?
16:37Elle qui attendait votre arrivée avec une impatience.
16:39Mais oui, pour vous épouser.
16:42Ah, pour m'épouser, déjà, sans me connaître.
16:45Se connaît-on jamais quand on se marie ?
16:48C'est à l'usage qu'on se découvre.
16:51Oui.
16:52Oui, oui, oui, oui, oui, oui, d'accord, d'accord, d'accord, d'accord.
16:55Elle est née il y a six mois.
16:57Ah, elle a six mois et elle veut m'épouser.
17:00Mais vous ne connaissez pas les femmes.
17:02Elles s'imaginent des choses.
17:04Et puis après, hélas, elles les veulent.
17:08Mais tout de même, à six mois, le moins qu'on peut se dire, c'est qu'elle peut attendre.
17:13Elle s'ennuie déjà.
17:14Oh, l'ennui vient vite.
17:16Vous verrez.
17:17Et elle crie.
17:18Elle crie.
17:19Pauvre petite.
17:21Ce sont les dents qui la travaillent.
17:22Oh non, ses dents poussent bien, sans douleur.
17:25Et elle sera jolie.
17:26Oui.
17:27Vous n'avez tout de même pas l'intention de me fiancer à une fille qui fait encore pipi au lit, vous ?
17:31On s'étonnerait qu'elle en soit encore là, nous.
17:34En six mois, elle s'est bien arrangée.
17:36Elles ne bavent même plus.
17:38Ah, ben, elle est en avance.
17:41Ce soir, je la regardais.
17:42Avec ses cannes, elle trotte comme un lapin.
17:45Ah, elle marche.
17:47C'est un phénomène, votre Mathilde.
17:49Oui.
17:51Veuillez en être curieux.
17:52Et avec une conversation qui commence à devenir agréable.
17:56Elle parle.
17:57Et son cancer se résorbe très bien.
17:59J'ai un cancer à cet âge.
18:02Je n'avais vu ça, moi.
18:04Mais vous n'avez encore rien vu.
18:06Vous arrivez.
18:08Ah, personnellement, je ne me plains pas.
18:10Mes cheveux poussent.
18:12Regardez.
18:13Il ne me manque plus que deux molaires à gauche.
18:15Ma douloureuse arthrite des doigts est un vieux souvenir.
18:18Et ma prostate ne me taquine plus du tout.
18:21Oh, jamais vous ne connaîtrez votre chance d'avoir échappé à toutes ces petites misères.
18:25Mais à mon tour, les beaux jours, je deviens un grand sportif que je n'en sens pas autrement surpris.
18:31Oui.
18:33Alors, quand l'humeur de ma femme se sera améliorée, elle s'améliore vraiment lentement.
18:40Oui.
18:42Vous ne vous paraissez surpris.
18:44Mais c'est que la vie est surprenante.
18:46Et au moment où elle vous attrape dans son engrenage, on reçoit un petit choc.
18:51Vous écoutez, j'ai même un très grand choc.
18:54Je serais désolé de vous effrayer.
18:57À votre âge, la vie est belle.
18:58Pas mon avis.
19:00Pas du tout.
19:01La vie est une vraie cochonnerie.
19:03Tout au moins la mienne.
19:04Oh, ne vous laissez pas aller à je ne sais quelle lassitude, injustifiable aux yeux du créateur,
19:10qui dans sa bonté infinie, pour nous aider à surmonter nos moments de dépression,
19:16a inventé un merveilleux compagnon de voyage.
19:20Je veux être le premier à vous le faire connaître.
19:23Et assister à votre émerveillement.
19:25On l'appelle vin.
19:29Il y en a blanc.
19:32Il y en a du rouge.
19:36Le premier jour, vous n'en buvez pas trop.
19:42Croyez-vous que je vous ai attendu pour boire mon premier verre de vin ?
19:47Vous avez déjà bu du vin ?
19:48Ah oui, depuis quelques années, oui.
19:51Comment ?
19:51Vous ne venez pas de débarquer sur la planète ?
19:54Non, plaisant, Triapar, vous avez déjà vu beaucoup de nouveau-nés de mon âge.
20:01J'en ai connu de plus jeunes.
20:02Oui, moi aussi, oui.
20:04Mais alors, dans quel état vous arrivez ?
20:07Petit, tout petit.
20:10Avec des dents ?
20:11Non.
20:12Avec des cheveux ?
20:12Non.
20:13Vous marchiez ?
20:14Non.
20:14Vous parliez ?
20:15Non.
20:16Pauvre ami.
20:16Et je bavais.
20:18Et moi aussi, je faisais pipi au lit.
20:21Alors, complètement gratu.
20:23Avec une grande barbe blanche.
20:27Vous n'auriez pas des gargouillis dans la cervelle ?
20:31Non, mon ami.
20:33Et quel qu'a été mes déboires jusqu'ici, ma cervelle est en ordre.
20:37Et je vous prie avec fermeté de me dire à quel âge vous êtes nés.
20:41À l'âge d'un jour, le premier jour.
20:44Comme moi, bien sûr, comme tout le monde.
20:45Le premier jour de sa vie, on a un jour.
20:47Mais voici combien de temps ?
20:4935 ans.
20:50Vientôt 36.
20:52Et qu'avez-vous fait depuis 35 ans ?
20:55Et où vous êtes-vous caché ?
20:56Et pourquoi ?
20:58Vous aviez une horrible maladie que vous vous teniez à garder secrète ?
21:01Moi ?
21:02Oh, non.
21:03Et une maladie de peau inconvenante dans ses origines ?
21:07Oh, non, non, non.
21:08J'ai toujours été un jeune garçon parfaitement convenable.
21:10Un jeune garçon.
21:15Ne vous trouvez pas et répondez-moi calmement.
21:19Je suis un homme compréhensif.
21:21Oui.
21:22Après le premier jour, qu'êtes-vous devenu ?
21:26Eh bien, j'ai continué.
21:29J'ai été un petit garçon, puis un grand garçon, puis un jeune militaire.
21:33Je me suis marié à 22 ans.
21:35Il y a 7 ans, ma femme m'a quitté.
21:37À 30 ans, j'ai voyagé.
21:38À 35 ans, je n'étais pas parvenu à oublier mon amour.
21:42Et me voici.
21:44J'avais été un petit garçon, puis un grand garçon.
21:48J'ai même fait du football.
21:50Avançante.
21:50Avançante.
21:51Oui, oui.
21:52Puis solde, naturellement, jeune solde.
21:56Oui.
21:57Comme c'est intéressant.
21:59Et la barbe vous a poussée au manteau ?
22:01Non, je portais la moustache.
22:03La moustache.
22:05Je vois le genre.
22:07Quel genre ?
22:08Monsieur est un raconteur d'anecdotes.
22:10Monsieur est un inventeur d'histoires.
22:12Moi ?
22:14Le nouveau.
22:16Pauvre Mathilde.
22:17Il est bien jeune.
22:18Ne te réjouis pas si vite de la déconvenue de notre bonne Mathilde.
22:22L'affaire est plus grave.
22:24Plaisantin, qui dès le premier jour refuse de prendre la vie au sérieux et se cache dans un roman.
22:29Mais quel roman ?
22:31Monsieur prétend être sur la terre depuis 35 ans.
22:35Et qu'avez-vous fait depuis 35 ans ?
22:39Eh bien, j'ai vécu.
22:41Mais qu'y a-t-il d'extraordinaire, mon ami ?
22:42Il prétend avoir vécu la première moitié de sa vie.
22:47Mais quelle première moitié ?
22:49Il veut nous faire croire qu'il a commencé par la fin.
22:53Je ne vous ai jamais dit que j'avais commencé par la fin.
22:56C'est vous-même.
22:56Ne mettez pas ma parole en doute.
22:59Connaissant mes qualités, je connais mes défauts.
23:01Et sous cette apparence hésitante et légèrement placide, je suis un colérique qui me signore point.
23:05Ce qui m'inquiète pour l'avenir.
23:09Il y a 15 ans, quand nous nous sommes mariés, ils sommes nollets.
23:13Et ces colères ne se montraient qu'à travers des paroles qui le révélaient de temps à autre.
23:17Mais dans 20 ans, quand il aura des muscles de jeune boxeur,
23:22jamais je ne tolérais d'être giflée ou battue.
23:25Dans ma parole, vous vous êtes donné le mot.
23:27Naturellement, vous avez déjà bu du vin.
23:29Avec moi, c'était son premier verre.
23:31Enfin, je le croyais.
23:32Alors cette femme, vous l'auriez rencontrée pour la première fois avec des cheveux rares et des dents jaunes.
23:37Et vous seriez jetée dans ses bras, les yeux fermés,
23:40pour vous réveiller un jour au pied d'une ravissante jeune fille au teint de rose.
23:44Et vous voulez que je croie cette histoire ?
23:46Et vous ?
23:48Vous voudriez me faire croire que j'aurais été assez stupide pour me jeter dans les bras d'une ravissante jeune fille
23:52avec l'espoir de la retrouver un jour collée contre moi ?
23:55Dans cet état ?
23:57Ce n'est pas moi qui en ai inventé la mode.
24:00De quel état parlez-vous ?
24:02Du vôtre.
24:02Oh, que se passe-t-il, mes bons amis ?
24:05C'est le nouveau.
24:06Il y a six mois qu'elle vous attend pour vous épouser.
24:09Dans quatre ou cinq ans, je serai déjà présentable.
24:12Et dans trente ans, elle sera fort jolie.
24:13Elle l'espère.
24:16Mais il est trop jeune.
24:19Jamais il ne voudra m'attendre.
24:20Mais tonnerre de Brest, j'ai dû me tromper de porte, moi.
24:26Mais où suis-je ici ?
24:27Sur la terre, sous l'œil bienveillant du bon Dieu.
24:31Monsieur Daniel, monsieur Daniel, une merveilleuse nouvelle, je suis heureux.
24:35Mais tant mieux, ça prend le moyen.
24:36Odile est enfin à moi, à moi tout seul, rien qu'à moi.
24:39Paul s'est enfui ?
24:40Non, elle l'oublie.
24:42Eh bien, mon chéri, je cherche partout qui n'est jamais là.
24:45Alors vous avez changé d'avis ?
24:47D'abord, pas du tout.
24:48J'ai toujours su que ma vie me conduisait à un amour unique.
24:51Raoul, regarde-moi.
24:53Ne suis-je pas devenue transparente ?
24:55Qu'elle va être belle, notre jeunesse, Raoul.
24:57Madame.
24:58Sois très gentil, Raoul.
24:59Paul est un ami charmant, il t'estime beaucoup.
25:01Tu sais qu'il me fera la cour encore quelques temps.
25:04Peux-tu lui reprocher de me trouver aimable ?
25:06Odile, vous serez le grand souvenir de mon bel âge.
25:10Mais aujourd'hui, hélas, tout nous sépare.
25:12Et vous m'échappez pour toujours, à l'instant, vous allez devenir vous-même.
25:15Ne croyez pas que je vous oublierai, Paul.
25:17J'avais besoin de vous pour me libérer de désirs qui m'ont troublée tant qu'ils ne furent pas satisfaits.
25:22Et je voulais calmer certaines curiosités.
25:25Et je me sens si légère depuis que vous avez emporté avec vous, hors de moi,
25:29toutes ces convoitises qui ne m'attirent plus.
25:34Quel joli garçon.
25:35C'est le nouveau.
25:36Qui est-ce ?
25:38Une femme et son mari.
25:39Et celui-là dans le coin, silencieux ?
25:42C'est son amant.
25:43Son amant ?
25:44Oui, on l'appelle le troisième du trio.
25:47C'est de leur âge, paraît-il.
25:49L'âge du trio.
25:51On a même compté que le troisième pouvait être une femme.
25:54Mais dans leur trio, à eux, c'est un homme.
25:57Un si joli garçon, quel dommage.
26:00Son mari, son amant.
26:02Oui ?
26:03Madame.
26:05Mon amie.
26:06Vous qui semblez une femme normale.
26:07Le bon Dieu lui a joué une farce.
26:10Il se plaint.
26:10Une farce ? Mais pas du tout, je ne me plains pas.
26:12Vous n'avez à vous plaindre de rien ou j'en suis ravie ?
26:14Mais non.
26:15Si.
26:16Confiez-vous à moi, mon amie.
26:19Vous avez déjà eu un grand malheur.
26:21C'est un malheur personnel.
26:23Oui, ce sont les seuls qui comptent.
26:24Ma femme m'a quittée et je l'aimais.
26:25Oh !
26:26Il y a longtemps.
26:27Il y a sept ans.
26:28De quoi vous plaignez-vous ?
26:30Si votre femme vous a quittée il y a plus de sept ans,
26:32elle est maintenant une toute petite fille.
26:34Hein ?
26:34On n'a pas idée d'épouser une femme si tard.
26:37Avec moi, il aura tout le temps.
26:39Mais bon sang, ma femme a aujourd'hui atteint la trentaine.
26:42Car vous racontiez aussi à votre femme vos petites anecdotes.
26:45Et vous lui disiez du matin jusqu'au soir qu'elle allait devenir vieille.
26:48Quelle étrange manie.
26:51Vous voyez la farce épouvantable que joue le bon Dieu à ce pauvre garçon.
26:54En vérité, c'est un garçon à plaindre.
26:57Pas encore.
26:58Mais quand je raconterai au copain qu'on m'a pris ce soir pour un nouveau-né,
27:02ils me regarderont d'une telle façon que je serai alors vraiment à plaindre.
27:05Il n'y a qu'à laisser dire.
27:06Puisqu'il va dans un sens et moi dans l'autre.
27:08Il l'aura trop pris.
27:09Je crois que j'aimerais beaucoup les raconteurs d'anecdotes.
27:14Pour oublier sa vieillesse, il s'invente des souvenirs de petit enfant.
27:19Comme c'est curieux.
27:20Il a déjà été champion de football.
27:22Oh, international.
27:23Non, interscolaire.
27:26Interscolaire.
27:27Et vous montriez chez vous en culotte courte.
27:29Parfaitement.
27:30Je n'ai pas de photographie parce que si je vous montrais des photos de moi à cet âge-là,
27:34vous seriez bien forcé de me croire.
27:35Il est convaincu que d'année en année, il vivra sa vie à l'envers pour atteindre vers la fin l'état de notre bonne Mathilde.
27:41Avec des idées pareilles, vous devez être très malheureux.
27:43Vous pouvez se porter, même en imagination, une perspective si déprimante.
27:47Puisqu'il croit que plus tard, il nous ressemblera, il peut bien m'épouser tout de suite.
27:51Alors vous croyez que cette vieille bique, de jour en jour, se transformera en une ravissante jeune fille ?
27:55Vieille bique ?
27:56Mais sérieusement, mon garçon.
27:57Vous voulez vous en venir avec votre théorie ?
27:59Mais je n'ai pas de théorie.
28:00Mais si, quand vous insinuez que Dieu laisserait venir sur Terre des êtres ravissants,
28:04blonds et roses, pour les laisser pourrir, blonds et verts.
28:07Alors, pour me reposer de la vision d'une femme vieillissante,
28:11je n'aurai d'autre ressource que la pensée de mes varices prochaines et de mes ulcères inévitables.
28:15Mais ne me reprochez rien, je ne suis pas le bon Dieu, moi.
28:17Ah, car dans votre système, vous appelez quand même Dieu, le bon Dieu.
28:20C'est un absurdisme.
28:22Quoi ?
28:22Vous niez ? C'est un crypto-absurdisme.
28:26Non, mais allez-vous soutenir que votre philosophie est claire, saine, ouverte sur l'espérance ?
28:31Mon crâne, mon crâne, mais comme j'aimerais voir un autobus.
28:34Je ne sais pas.
28:35Place de la Concorde.
28:36Pourquoi place de la Concorde, mon petit Joseph ?
28:38Oh, bien non, simplement pour dire au receveur le Valois-Péret ou Pont-Mirabeau
28:41et me l'entendre répondre trois sections.
28:44Non, comment un si joli garçon peut-il être un révolte ?
28:46Mais où allez-vous chercher que je sois un révolte ?
28:48Mais avec votre acharnement à mettre le monde et la vie sur-dessus-dessous.
28:51Alors, d'après vous, au lieu de me guérir de ma sciatique droite,
28:54le bon Dieu ne me laissera rien d'autre que l'espoir d'une sciatique gauche
28:56afin que je devienne symétrique.
29:00Vous, vous, qui êtes jeune et calme.
29:06Il est devenu jeune et calme, car tu te souviens, mon amour, de tes colères ?
29:10Ah bon ? Vous aussi, vous allez me dire que vous avez connu votre fiancé dans cet état
29:15et que, cheminant tous les deux, quant à côté, vous êtes passés par là.
29:18Hélas, c'est vrai.
29:19Quelle horreur ! Tu te souviens, mon grand ?
29:21Vous êtes tous tombés sur la tête !
29:23Parce que c'est la raison qui vous pousse à imaginer
29:25que l'on se rencontrerait pour la première fois à cet âge.
29:29Et qu'alors, on s'efforcerait de choisir la femme la plus jolie du monde
29:33pour l'accompagner dans ces terribles crises d'impureté,
29:36avec l'espoir de connaître ensuite près d'elle
29:38les parties de cartes, les rhumatismes et les quintes de tout,
29:41pour vivre enfin heureux les dernières années de sa vie,
29:44l'un près de l'autre, dans cet état,
29:46et se laisser l'un à l'autre avant de quitter la terre,
29:49ce dernier et lamentable souvenir.
29:51Son histoire ne tient pas debout.
29:53Allez, allez, faites votre cours à la femme de vos rêves
29:57et dites-lui avec quelle impatience vous attendez que la vie la tombe de ses bienfaits
30:01et combien vous seriez heureux de pouvoir lui soupérer enfin
30:03au ma beauté, au récompense de ma vie, perfection enfin achevée de mes amours,
30:07au salaire de mes désirs et de ma passion.
30:11Mais dans trente ans, je serai belle, très belle.
30:14Mais c'est ce que nous disons, ma bonne amie, ne vous énervez pas.
30:16Non, mais si je m'énerve.
30:17Ah, ne vous connaît donc pas, celui-là nous suffit avec ses extravagants.
30:20Non, mais comment expliquez-vous l'aberration qui m'aurait poussée à épouser ma femme
30:24avec une telle promesse de décrépitude ?
30:27Alors, vous auriez déjà été vieille.
30:31Mais bien sûr, sinon comment aurais-je appris à devenir jeune ?
30:34Et quel prix donner à sa beauté s'il n'était pas animé par toute l'expérience d'une vie ?
30:38Alors, dans votre monde imaginaire, vous confiez cette indissible beauté à des ignorantes.
30:45Mais quel gâchis !
30:47La jeunesse est une aventure trop sérieuse pour la confier à des débutants inexpérimentés.
30:51Vous oseriez abandonner une telle grâce à des âmes maladroites et attenantes ?
30:55La livrer au hasard de rencontres stupides ?
30:58Et ce chef-d'oeuvre du Créateur s'écorre d'une harmonie céleste.
31:03Cette harmonie qui évoque les fleurs du paradis courobées par la musique des anges.
31:07Le bon Dieu le confierait à des petites folles.
31:11Le destin de ces beautés incomparables a des crânes encore sans cervelle.
31:15J'ai déjà un peu de cervelle, moi.
31:18Mais oui, calmez-vous et apprenez lentement à être un jour digne de votre future grâce.
31:23Mais défendez-vous, Joseph !
31:25Dans votre monde, la vie est donc une descente aux enfers.
31:29Cet homme est un luciférien.
31:31Mais pas du tout. Je suis un homme qui voudrait comprendre.
31:35Ici, nous honorons le bon Dieu.
31:37Il est notre Créateur tout-puissant.
31:39Car la toute-puissance est nécessairement juste.
31:42Sinon, on se serait à désespérer de la justice.
31:45Vous imaginez un monde dans lequel la justice serait impuissante.
31:49Mais il n'aurait aucun sens, par aucun bout.
31:52Or, notre vie est parfaite parce qu'elle nous vient du bon Dieu, respectueux de cette justice et de cette perfection.
31:58Nous entendons nous soumettre au bonheur selon les règles du bonheur, sans aucune restriction d'aucune sorte.
32:04Alors, vous deux, vous auriez déjà parcouru tous les stades de la vie dans ce sens-là.
32:11Mais ce monstre ne va pas m'obliger à me souvenir.
32:14Gérard sait bien que je suis sortie du péché.
32:17Enfin, arriver à lui, rien que pour lui et tout à lui.
32:19Cher amour, mais c'est tout de même une drôle de pureté. Vous n'avez pas honte, par instant ?
32:23Mais Gérard, qu'il se tait !
32:25Quand je me souviens, bien sûr, comment voulez-vous qu'une jeune fille ne contemple pas sans dégoût la vie amoureuse d'une femme de 30 ans ?
32:31Quel dégoût ! Il n'y a pas de dégoût puisque je sais que ma jeunesse me purifiera.
32:36Mais chez nous, les femmes de 30 ans ont encore des excuses, mais pas chez vous.
32:39Mais pourquoi chez vous et pas chez nous ?
32:40Mais chez nous, les malheureuses sentent venir la vieillesse.
32:42Alors elles veulent profiter de la vie tant qu'elles sont encore présentables.
32:45Et plus elles avancent, plus elles deviennent folles.
32:48Avec la vieillesse qui peu à peu les défigure, sans les débarrasser de leur désir.
32:53Elles se demandent tout le temps si elles ne sont pas aimées pour la dernière fois.
32:56Si elles ne rencontrent pas leur dernier amant.
32:59Alors de dernier amant en dernier amant, elles nous font grimper un véritable escalier.
33:02Tandis que vous, vous qui rajeunissez sans cesse, vous ne pourriez pas attendre, non ?
33:08Et la curiosité ? Et l'impatient ? Qu'en faites-vous ?
33:12Demandez à celle-ci.
33:13Léchez-moi tranquille, voulez-vous.
33:18Et les hommes, ils ne connaissent pas nos impatients ?
33:22Toi, quand j'avais l'âge d'Iveline, tu ne t'es pas jetée dans les bras de Fernande pour connaître avant ton tour le corps et l'esprit d'une femme déjà jolie ?
33:28Et tes petites admirations de vieilles dames, tu les as oubliées ?
33:31Et cette chanteuse ridicule que tu croyais aimée parce qu'elle roucoulait avec une voix de chèvre ?
33:34Et toi, tu as oublié Raymond, cet homme puissant, cette brute autoritaire, parce que les autres hommes se courbaient devant lui ?
33:39N'as-tu pas désiré lui ramper entre les jambes ? Crois-tu que je l'oublie ?
33:42Et ta majeuse olympique ?
33:44Oui, enfin, dans un sens comme dans l'autre, il y a de la bagarre.
33:47Et quand je suis devenu plus jeune ?
33:49Que tu t'es mise à aimer des vieux ?
33:51Oh oui, mais c'était pour te retrouver, car je t'ai aimée dès le début et à tous les âges de ta vie.
33:57Mais j'avais conservé la nostalgie de nos premières tentatives amoureuses.
34:00Moi aussi, je t'ai toujours été fidèle.
34:03Toutes les femmes que j'ai cru aimées ne te ressemblaient-elles pas ?
34:06Jeanne avait tes yeux, Pauline, ta douceur.
34:10Edmond me bouleversait, car plus jeune que toi de dix ans, elle m'offrait déjà ce que tu devais m'apporter pour toujours.
34:14Tantôt en avance, tantôt en retard, près de toutes ces femmes charmantes,
34:18et je recherchais rien d'autre que ton unique présence.
34:21N'en parlons plus.
34:22Toi-même, avec Rodolphe, pourquoi t'es-tu laissé aller à toutes ces folies ?
34:27Lui as-tu refusé un grain de ta peau ?
34:30Pendant un temps, une seule de tes pensées ?
34:33Au moins, dans votre système, les jeunes filles ont une expérience.
34:36Mais c'est ce qui donne de la saveur à leur pureté.
34:41Alors cette bouche qui vous dit des mots d'amour a déjà menti.
34:45Sa travissante tourterelle a dans la tête le souvenir de tous les hommes de sa vie.
34:49Mais elle ne les connaîtra plus.
34:51Mais elle ne mentira plus.
34:52Oh non, Dieu salue et toute cette vie corrompue est derrière nous.
34:55Avec la beauté, elle atteint à la perfection.
34:58Au moins, quand ma femme était pure, elle était pure.
35:00Complètement pure, au début.
35:05Et quand elle était jeune et me disait des mots d'amour, ils étaient tout neufs.
35:09Et vous pouvez croire au bonheur en écoutant ces mots d'amour incertains, tout gonflés de futurs mensonges ?
35:15En somme, si je comprends bien, c'est avec vous que votre femme prenait ses premières leçons pour aimer les autres.
35:20Et elle vous a aimé en quelque sorte au hasard.
35:22Mais non, confondez-vous pas pureté et ignorance.
35:25Mais à quoi sert de se purifier à travers les difficultés de l'existence si l'âme parvient à devenir belle quand le corps est dans cet état ?
35:32Mais il s'arrangera, mon corps ! Vous me l'avez dit vous-même !
35:35Mais oui, calmez-vous !
35:37Mais dites-moi, sans souvenir, qu'appelez-vous l'amour à votre âge ?
35:43Un amour de raison.
35:44Notre ardent désir d'être heureux ensemble plus tard dans l'allégresse de la jeunesse.
35:48C'est malheureux, je ne comprends rien.
35:51Et la pudeur, que faites-vous de la pudeur des femmes ?
35:54Elle a raison.
35:55Aurais-je osé lier ma vie à la tienne, mon amour, si je n'avais pas été certaine de voir mes seins se redresser, ma peau se déplisser, mon caractère s'adoucir,
36:04avec la conviction de n'aimer que toi bientôt, après avoir traversé des paysages bien troubles.
36:11Me serais-je laissé aller à d'affreuses impuretés, sans cette promesse de beauté virginale et d'innocence conquise
36:17pour lui offrir mon unique amour ?
36:19Toi qui vas devenir de jour en jour plus belle, dans les bras de ton mari.
36:25Approchez, mon ami.
36:27Vous ne croyez vraiment pas que l'on reste sur la terre, dans l'état de la vieille Mathilde, pour se souvenir de son plus bel amour ?
36:33Moi, je veux bien m'aider dans votre système.
36:35Vous admettez bien qu'ils se quitteront un jour.
36:37On raconte qu'une nuit, l'étreinte de l'homme devient tout à coup si horriblement pénible,
36:42que la jeune fille pousse un terrible cri de douleur, et qu'elle ne recommence plus à se laisser approcher.
36:48Le lendemain, elle s'habille tout en blanc.
36:50Les deux amoureux se voient moins souvent.
36:52Quand ils se rencontrent, ils rougissent.
36:54Ils tremblent devant leurs merveilleux souvenirs qui s'estompent.
36:57À peine osent-ils se serrer la main.
37:00Et après ?
37:01Après, ils vont à l'école, pour se distraire, et lire les livres sérieux qu'ils n'ont pas eu le temps de lire durant leur vie.
37:08Et après ?
37:09Oh, après, c'est assez triste. N'est-ce pas, Daniel ?
37:12Plus rien ne les intéresse.
37:14Plus ils perdent la mémoire, puis leurs dents, puis leurs cheveux.
37:18Ils crient.
37:19Pour les faire taire, on les bat.
37:21Ils se font de plus en plus petits, pour qu'on les oublie.
37:25Ils s'efforcent de disparaître, sans une conscience très claire.
37:29Ils deviennent comme des végétaux qui n'auraient pas de racines.
37:32Et enfin, ils disparaissent.
37:35Mais c'est atroce.
37:37Ceux qui n'aiment pas ça, peuvent espérer mourir avant.
37:41Sans avoir été jeunes.
37:43Et dans votre monde à l'envers, vous ne risquez pas de mourir sans avoir été vieux ?
37:47Je m'excuse infiniment de mon retard.
38:14C'est le nouveau, le vrai nouveau.
38:18Mais j'ai des difficultés à marcher.
38:22C'est celui-là qui est pour moi.
38:24Il est pour moi.
38:26Et je souffre.
38:28Ça vous passera ?
38:30Heureusement.
38:32Et je manque encore d'habitude.
38:36Alors lui aussi.
38:38Il vient de naître.
38:39On m'a fait attendre pour vous annoncer une nouvelle à laquelle je ne comprends rien.
38:47Mais c'est une bonne nouvelle, paraît-il.
38:51Je ne sais d'ailleurs pas très bien ce que c'est qu'une bonne nouvelle.
38:54On vous l'expliquera.
38:56Et quel est ton petit nom ?
38:58Le petit nom que je te murmurerai quand je serai belle.
39:02Taisez-vous, vous êtes inconvenante.
39:05Ils m'ont donc dit, en entrant, en arrivant, vous leur annoncerez la bonne nouvelle et vous serez reçus comme un sauveur.
39:15Je ne sais d'ailleurs pas très bien ce que c'est qu'un sauveur.
39:18Moi, c'est Mathilde.
39:20Et toi ?
39:22Joseph.
39:23Aussi ?
39:24Mais lui, c'est le vrai !
39:26Alors, cette nouvelle...
39:27Vous vous en souvenez ?
39:29J'espère.
39:31C'est un grand progrès, paraît-il.
39:35Une formidable découverte scientifique.
39:40Je ne sais d'ailleurs pas très bien ce que c'est qu'une formidable découverte scientifique.
39:44On vous expliquera.
39:46Plus tard.
39:47Dépêchez.
39:47Il paraît qu'après de grands travaux, les savons sont arrivés à perdre, à égarer, à faire disparaître le secret de la bombe atomique.
40:05Joseph, Dieu soit loué !
40:06Ils ont perdu le secret !
40:08C'est officiel.
40:09Les guerres deviennent impossibles.
40:10Pas du tout. On peut très bien faire la guerre sans bombe atomique.
40:13Mais vous n'y connaissez rien, mon cher. Les hommes iraient se battre à visage découverte.
40:16Ils s'amuseraient à trotter comme des lapins au bout d'un fusil de chasseur.
40:20D'abord, comment imaginez-vous une guerre qui commencerait avant la destruction de l'armée ennemie ?
40:23Oh, mon chéri, notre vie sera calme, toute dédiée à nos prochaines amours.
40:28N'est-ce pas une nouvelle exaltante ?
40:30Celle, notre bel amour, peut désormais nos exaltés.
40:33Prétendez-vous que Dieu a créé l'homme à son image pour l'envoyer se disloquer sur une poussière parmi des poussières dans le vide du ciel ?
40:39Puisque nous sommes l'image vivante de Dieu, il est évident que la Terre est le centre du monde.
40:43Mais les étoiles, les étoiles qui tournent comme des soleils.
40:46Eh bien, quoi, les étoiles ? Voulez-vous nous faire croire que vous les avez déjà vus de près, comme votre soi-disant jeune âge ?
40:51Mais pourquoi veut-il nous désespérer, le fond Joseph ?
40:53Mais oui, pourquoi ?
40:54À genoux ! Qu'il demande pardon, à genoux !
40:57Moi, je veux bien prier avec vous, mais honnêtement, je crois que vous vous trompez.
41:02Dites « je crois » au mon Créateur, en votre bonté infinie.
41:06Mais je veux bien, je n'en ai jamais douté.
41:07Avec vos idées noires, désespérées, notre avenir sombrant dans des bajous et des poches sous les yeux.
41:12Oh là là ! Ça a l'air rôlement chouette, la vie !
41:16Et là, ne vous saoulez pas le premier jour.
41:19Saoulez ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
41:22On te l'expliquera.
41:24Quant à vous, nous vous chassons.
41:26Oh, ce joli garçon !
41:28Un usurpateur ! Le voilà, mon nouveau !
41:32Eh ! Ça chauffe ! Drôlement !
41:34Oui, mais ne te chauffe pas trop, quand même !
41:37Joseph !
41:38Eh bien, redit !
41:39Allez retrouver dans votre égarement vos espoirs de sciatique, d'ulcère et d'eczéma,
41:44vos tentations de calvitie, vos espoirs de bout au nez.
41:48Allez ! Allez réjouir votre âme perdue avec vos perspectives lourdes
41:52qui dégringolent dans les péchés sordides et le gâtisme.
41:55Tenez ! Prenez ma béquille ! Elle vous servira plus tard !
41:58Dieu ne vous a pas invité à vivre avec nous dans un monde sain, clair.
42:02Ouvert à l'espérance.
42:03Un si joli garçon !
42:05Mais remettez-moi dans le bon sens !
42:08Je l'aimais bien, ma jeunesse !
42:09Et je veux bien la retrouver avec vous.
42:11Je ferai toutes les prières que vous m'indiquerez pour vous aider.
42:13Si je peux me rendre utile !
42:16Hein ? Oui, mais tenez, prenez donc ça.
42:19Ne soyons pas cruelles avec ce garçon absurde, mais charmant.
42:25Je ne serais pas étonnée qu'un grand chagrin ait fait ainsi chavirer sa cervelle,
42:28car vous parlez, vous parlez...
42:30Laissez-moi l'interroger.
42:32Donc, mon ami, vous étiez marié.
42:36Oui.
42:37Et votre femme vous aimait.
42:39Au début, oui.
42:40Au début, comme ça, dès le premier jour, un grand amour.
42:43Oui, chez vous, c'est à la fin, je sais.
42:45Chez nous, c'est au début.
42:47Et chez nous, à la fin, c'est l'amour qui devient de l'habitude.
42:50Et votre femme n'a pas pris cette habitude dont vous parlez.
42:53Elle est partie avant.
42:53Vous l'avez revue ?
42:56Jamais.
42:57Sauf en rêve.
42:58Dans des cauchemars épouvantables.
43:00Oui, vous souffrez encore.
43:02C'est curieux.
43:03Un être qui n'est pas là, qu'on ne voit pas, qu'on ne touche pas,
43:07et qui vous fait mal à crier.
43:10Elle est partie avec un de vos amis ?
43:11Oh, même pas.
43:13Avec un homme quelconque.
43:14Qu'elle ne connaissait pas non plus.
43:17Peut-être bien.
43:18Avec les femmes, sait-on jamais.
43:20Il y a longtemps.
43:21Oh, il me semble que c'était hier,
43:24et aussi au bout de la vie, au bout des temps.
43:27Elle avait quel âge ?
43:2926 ans.
43:30Déjà jolie ?
43:32Oh oui, encore très jolie.
43:35Encore ?
43:36Oui.
43:36Ah oui, excusez-moi naturellement.
43:39Encore jolie.
43:40Parce qu'à 20 ans, elle était plus belle qu'une impératrice du second empire.
43:44Et maintenant, elle vieillit, elle se tasse, elle s'alourdit.
43:48La loi de la nature.
43:49Et le ravisseur aussi, en Grèce, se courbe.
43:53Peut-être pas, mais ça viendra.
43:55Et à la fin du roman, de la peine impératrice qu'il vous a volée,
43:59il ne lui restera dans les bras qu'une affreuse caricature.
44:03Mes amis, l'affaire est simple.
44:06Pour vaincre un terrible chagrin, pour échapper à un désastre moral,
44:10ce charmant garçon s'est réfugié dans une idée fixe.
44:13Sa femme, probablement inexclusive, l'a quittée pour suivre son amant.
44:17Il ne sait pas où elle se cache.
44:18Il sait seulement qu'elle est dans les bras d'un autre homme.
44:21Alors, pour échapper à son désespoir,
44:23nuit et jour, ne pouvant pas ne pas penser à elle,
44:26il se répète inlassablement,
44:28elle devient vieille, elle devient vieille.
44:30Et lui aussi, son amant, il devient vieux.
44:32Et lui aussi, il devient vieux.
44:33Vous voyez, l'examen donne des conclusions très claires.
44:36Joseph fait tout simplement un rêve de compensation.
44:39Oui, oui, mais si ton analyse est juste,
44:42pourquoi imagine-t-il que lui aussi retourne vers la vieillesse ?
44:45Oui, pourquoi ?
44:46Mais c'est très simple.
44:47Cette remarque confirme de façon indiscutable mon diagnostic.
44:51Il espère revivre sa vieillesse et son âge mûr,
44:54période de son existence où il fut heureux avec sa femme.
44:57Quoi ?
44:57C'est la manifestation inconsciente de son désir
45:00de retrouver sa femme, son amour et son bonheur.
45:03Vous êtes une analyste sensationnelle.
45:05Hi, hi !
45:06Il y a une moulot !
45:08Et dès demain, toi, je te mets à l'eau.
45:11Mon ami, vous êtes réfugié dans un conte de fées
45:14pour échapper à une douleur atroce.
45:17Je vais tout doucement vous remettre dans la bonne direction,
45:19vous réapprendre la joie de vivre.
45:21Odile, Odile, ah non !
45:24Pour vous distraire, nous jouerons à votre jeu.
45:27J'appellerai votre femme Mathilde.
45:29Mais elle aussi s'appelait Mathilde.
45:30Comme la nôtre !
45:32Moi, je ne sais pas pourquoi, mais je l'aurais deviné.
45:35Pauvre, cher amour !
45:37Odile, faites quelque chose, vous !
45:39Mon petit Jo, accompagnez-moi sur la terrasse.
45:43Pourquoi pas ?
45:45Je veux bien essayer de vivre dans l'autre sens.
45:48Mais je dois vous prévenir,
45:50sachant ce que je sais,
45:52une nouvelle jeunesse,
45:54ça va faire des étincelles.
45:55Oh, elle recommence !
45:57Vous permettez ?
46:00On va se purifier.
46:02Oh, qu'il est drôle !
46:03Oui !
46:06Oui !
46:09Ils disent que les douleurs passent avec l'âge.
46:14Odile !
46:15Odile !
46:18Vous n'êtes pas à plaindre, elle vous reviendra.
46:20Jou !
46:21Jou !
46:22Et, dis-moi,
46:25tu me jures que tu deviendras belle ?
46:28Oui !
46:30Et toi aussi, tu deviendras beau,
46:33mon petit Jojou.
46:35Jou !
46:36Et pour notre dernier jour,
46:40dans ma longue robe blanche,
46:42Jou !
46:43Et tous les deux enfin transparents,
46:45comme deux anges.
46:46Jou !
46:48Le roi.
46:54Oh !
46:55Que tu m'agaches !
46:59Mais sois patiente,
47:01puisque le bon Dieu, dans sa bonté infinie,
47:04nous conduit d'année en année vers le bonheur,
47:06la jeunesse et l'amour.
47:09Jou.
47:10Jou.
47:11Jou.
47:12Jou.
47:13Jou.
47:14Jou.
47:15Sous-titrage FR ?
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48:15...
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