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  • il y a 5 mois
Avec Florence Aubenas, grand reporter pour Le Monde, auteure de “L’inconnu de la Poste”, (éditions de l’Olivier) et Emmanuel Roux, haut fonctionnaire et philosophe, co-auteur de “Le goût du crime : enquête sur le pouvoir d’attraction des affaires criminelles” (Actes Sud). Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-debat-de-la-grande-matinale/le-debat-du-7-10-du-jeudi-25-septembre-2025-7193213

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Transcription
00:00Débat ce matin sur la fascination pour les faits divers.
00:04Une fascination vieille, vieille comme la presse et les médias.
00:08Exemple, dans l'actualité, le procès de Cédric Jubilard, accusé du meurtre de sa femme Delphine.
00:16Près de 300 journalistes accrédités pour suivre le procès.
00:21Autre procès, celui de l'anesthésiste Frédéric Péchier, accusé de 30 empoisonnements,
00:28dont 12 mortels. Grande couverture de presse, là encore.
00:34Pourquoi donc cette fascination pour le fait divers ?
00:37Est-ce une attirance malsaine pour le macabre ?
00:40Comme le disait Pierre Bourdieu, le fait divers fait-il diversion ?
00:46Où y trouve-t-on quelque chose de plus profond,
00:50ayant trait au mystère du mal et à la question de la vérité ?
00:53On va en parler avec Emmanuel Roux. Bonjour.
00:57Bonjour.
00:57Aux fonctionnaires, philosophes, co-auteurs du livre
01:01« Le goût du crime, enquête sur le pouvoir d'attraction des affaires criminelles ».
01:07C'est chez Actes Sud.
01:09Avec nous également Florence Aubenas, bonjour.
01:13Bonjour.
01:13Grand reporter au quotidien Le Monde,
01:17auteur notamment de « L'inconnu de la Poste »,
01:19c'était à l'Olivier,
01:21une enquête passionnante sur un crime réel.
01:24Vous avez couvert de grandes affaires criminelles,
01:27comme l'affaire Doutreau,
01:28ou plus récemment le procès de Joël Le Squarnec.
01:32Soyez les bienvenus au micro d'Inter.
01:35Le titre de votre livre, Emmanuel Roux, est évocateur.
01:39« Goût du crime, pouvoir d'attraction des affaires criminelles ».
01:44Il y a forcément une dimension passionnelle qui est en jeu
01:49quand on parle des faits divers.
01:51On ne s'informe pas seulement sur les affaires criminelles,
01:54mais elles nous aimantent.
01:57En fait, il y a beaucoup d'affaires criminelles qu'on oublie,
02:00qui passent avec le flux du temps, le flux de l'actualité.
02:05Et puis, il y a certaines affaires dont on continue à parler
02:0910 ans, 20 ans, 30 ans, 40 ans, 50 ans,
02:12qui continuent à nous faire poser plein de questions,
02:17qu'on continue à raconter, qu'on continue à explorer.
02:20On a l'impression de quelque chose d'un peu d'inépuisable.
02:24Et ce qu'on a voulu faire dans le livre,
02:25c'est d'essayer de comprendre pourquoi on avait justement cette attraction.
02:29Alors, on préfère parler d'attraction plutôt que de fascination,
02:31parce que la fascination a une dimension un peu, justement,
02:34voyeur, malsaine, morbide, alors qu'en fait,
02:36on est attiré, il y a quelque chose en nous,
02:38dans ces affaires qui ne cessent de nous questionner.
02:41Mais c'est une attirance de quelle nature ?
02:43C'est du voyeurisme ?
02:45C'est une attirance intellectuelle ?
02:47Une curiosité pour la chose humaine ?
02:51Et les drapes, c'est quoi ?
02:52C'est tout à la fois.
02:54Vous voyez, par exemple, si vous prenez l'affaire Dupont-de-Ligonnès,
02:56bien sûr, il y a l'aspect criminologique.
02:58Où est-il ?
03:00Finalement, qu'est-ce qui s'est réellement passé ?
03:02Et puis, il y a aussi cette espèce d'attraction ou de fascination
03:06pour ce que cette histoire est devenue,
03:08sa dimension religieuse, sa dimension métaphysique,
03:11la thématique de la disparition,
03:13la thématique de, vous vous souvenez,
03:14de l'hystérie qui s'est emparée de la France
03:16au moment où on a cru qu'il était réapparu dans un aéroport, etc.
03:20Et pourquoi tout d'un coup,
03:21pourquoi tout d'un coup, la population est devenue quasiment hystérique
03:24face à une espèce d'apparition ?
03:26Ou l'affaire Villemin ?
03:27L'affaire Villemin, c'est bien sûr qui a tué le petit Grigori,
03:29mais c'est aussi, pourquoi à un moment,
03:32est-ce que le clan lui-même a voulu infliger
03:35une sorte de blessure narcissique à son père ?
03:37Pourquoi à un moment, les médias ont construit
03:39la figure du coupable à travers la mer, etc. ?
03:41C'est ces questions-là, en fait,
03:43qui sont posées à travers les affaires criminelles
03:45et qui vont souvent bien au-delà
03:46de leur aspect purement criminologique.
03:48Florence Obnace, au micro d'Inter en 2021,
03:52lors de l'apparution de l'inconnu de La Poste,
03:54vous citiez cette phrase sur les faits divers,
03:57prononcée par l'un des protagonistes de l'enquête.
04:00Le père de la victime, je le cite,
04:02« Avant, moi, je ne lisais pas les faits divers.
04:05Pour moi, c'était sale.
04:07Mais c'est comme l'alcool.
04:09On en lit un ou deux,
04:11et après, on n'arrive plus à s'en sortir. »
04:14C'est ça, le fait divers ?
04:16C'est une addiction ?
04:17Il y a une part d'addiction, bien sûr,
04:19dans le fait divers.
04:20Et c'est vrai que beaucoup de gens
04:22ont cette chose-là.
04:23Par exemple, je vais vous donner
04:24un exemple personnel.
04:26Je suis rentrée à Libération.
04:27Et à Libération, le fait divers
04:28avait une importance folle.
04:32Et pourquoi ?
04:33Parce qu'on le traitait
04:34comme un reflet d'une société.
04:36C'est-à-dire que ça reflète
04:37l'interrogation d'une société
04:38à un moment donné.
04:39Ça reflète ses valeurs.
04:40Ça reflète tout un tas de choses.
04:42Et donc, les premiers reportages
04:43que j'ai faits étaient sur des faits divers.
04:45Quand j'ai annoncé à mon père
04:47que je rentrais à Libération
04:48et que j'allais traiter les faits divers,
04:50j'ai cru qu'il allait s'évanouir.
04:52Il a dit « Toi, les chiens écrasés ! »
04:54Je voyais toutes les années d'études,
04:56l'hypocane, etc.
04:58Et il voyait ça comme une défaite absolue.
05:01C'est une matière indigne, à ses yeux.
05:03Ça l'a été, et ça ne l'est plus.
05:06Qu'est-ce qui s'est passé ?
05:08D'une part, des écrivains s'en sont emparés.
05:11Ça a toujours été le cas.
05:12Il y a toujours eu des Stendhal et des Flaubert
05:14pour nous raconter des faits divers.
05:16Mais là, des faits divers réels,
05:18en prenant partie dans l'actualité, etc.,
05:20ont été écrits par des écrivains.
05:24Donc ça, ça a été un vrai tournant.
05:26Et d'autre part, je pense qu'on a repensé aussi
05:29ce qu'était un procès pénal.
05:31C'est-à-dire que ça n'est plus simplement ce que vous disiez,
05:34la fascination du mal, le regard à travers le trou de la serrure,
05:37mais aussi des grands procès, comme le sang contaminé,
05:40des grands procès, comme auparavant l'avortement, etc.,
05:44qui ont été le reflet d'une société.
05:47Et à travers ça, il y avait la place différente des victimes.
05:50Ça, c'est le changement.
05:52Ça, c'est un très gros basculement.
05:54Cette place différente des victimes,
05:55je pense que ça a remodelé tout à fait
05:58le regard qu'on a sur les faits divers.
06:00Et ce changement, il commence dans les années 80,
06:03quand on y voit quelque chose, entre guillemets, de politique,
06:06les années 70, les années 80.
06:08Et cette place-là, elle a tout à fait changé,
06:11enfin pour moi, tout à fait changé les choses.
06:13C'est-à-dire que la victime a longtemps été vue comme,
06:16je cite un grand avocat qui disait,
06:18« Les victimes, c'est la vengeance, on habite dimanche. »
06:23Et donc, elles étaient là pour se venger.
06:25Après, on a vu qu'une victime était là aussi
06:27pour conquérir, non pas la vengeance, mais sa dignité.
06:30Et cette conquête de la dignité à travers un procès pénal,
06:33à travers la place dans un procès pénal,
06:35elle a changé les choses.
06:36– Ce revirement du côté de la victime,
06:41vous le remarquez aussi, et il vous étonne ?
06:44– Oui, je crois que c'est effectivement un changement très profond
06:46qui s'explique par plusieurs causes.
06:48Il y a peut-être aussi, l'ADN a aussi beaucoup changé
06:52notre rapport à l'affaire criminelle,
06:54parce qu'autrefois, plus on s'éloignait dans le temps d'une affaire,
06:57moins on avait la capacité de la résoudre.
06:59Aujourd'hui, avec l'ADN, on sait très bien
07:01qu'on peut résoudre une affaire 10, 20, 30, 40.
07:04D'ailleurs, ça pose même le problème de savoir
07:05si un jour, il ne faudrait pas abolir même la prescription.
07:08Et du coup, les familles continuent à se mobiliser en permanence
07:12pour dire à la justice, « N'abandonnez pas cette affaire,
07:15on pourra un jour la résoudre ».
07:16Et c'est ce qui aussi permet d'alimenter la mémoire de la victime.
07:20Et ce renversement où, en fait, on s'intéressait à un accusé
07:23au moment d'un procès, où maintenant, on rend justice à des victimes,
07:27est un changement très profond.
07:28C'est d'ailleurs, à mon avis, ce qui explique beaucoup
07:30l'attraction sur l'affaire Jubilard.
07:31Parce que l'affaire Jubilard, c'est l'histoire d'une femme
07:34qui essaye de s'émanciper d'une relation toxique,
07:38qui essaye d'échapper à l'emprise d'une domination,
07:40qui veut se faire sortir d'une vie et qui disparaît.
07:44Et ça, ça nous touche énormément.
07:47Il y a une manière aussi très sensible, finalement,
07:49de s'intéresser aux affaires criminelles,
07:50à travers, justement, l'importance qu'on donne à la victime.
07:53J'ai cité, sans le citer...
07:55Ah ben si, je l'ai cité, Pierre Bourdieu, tout à l'heure.
07:58Vous ne pouvez pas vous en empêcher.
07:59Je ne peux pas.
08:00Les faits divers, ce sont aussi des faits qui font diversion.
08:06Le fait divers, c'est cette sorte de denrée élémentaire, rudimentaire,
08:11de l'information qui est très importante parce qu'elle intéresse tout le monde,
08:16sans tirer à conséquence, et qu'elle prend du temps,
08:19du temps qui pourrait être employé à dire autre chose.
08:23Comment recevez-vous ces lignes de Pierre Bourdieu ?
08:28Est-ce qu'une une sur Jubilard, ça n'est pas une une de moins sur l'Ukraine ?
08:34Non, je pense que c'est vraiment un débat tout à fait déplacé.
08:38C'est-à-dire que le fait divers, il l'interroge.
08:40La société, on l'a vu, mais également les institutions.
08:43C'est-à-dire que, bien évidemment, l'affaire de l'inconnu de la poste
08:46ne m'aurait pas intéressée si elle n'interrogeait pas la façon dont on mène une enquête aujourd'hui.
08:52C'est-à-dire qu'on accuse quelqu'un qui se dit innocent,
08:55il s'est dit innocent avec « l'ADN n'était pas le sien »,
08:59il y avait des choses tangibles dans le dossier.
09:01Et comment des enquêteurs restent, ils appellent ça un tunnel,
09:06c'est-à-dire qu'on focalise sur quelqu'un et on ne le lâche plus.
09:09Et on cherche tout ce qui va alimenter ça.
09:11Donc ça interroge les institutions,
09:14et d'ailleurs ça fait des débats incroyables au Parlement.
09:17Il y a juste un an, il y a eu un féminicide important qui a été jugé en Italie,
09:21cette jeune étudiante qui a été tuée par son fiancé,
09:25et qui a changé la loi en Italie.
09:27Donc les faits divers sont aussi un levier.
09:29Oui, donc ils ne font pas diversion.
09:31Ils font incursion.
09:32Incursion.
09:33Incursion, je pense.
09:34C'est-à-dire que par effraction, ils rentrent,
09:37et tout à coup s'installent,
09:39et l'Assemblée se dit « il faut changer les lois,
09:41il faut voir les choses autrement, etc. »
09:43Et je pense que c'est un pouvoir très fort qu'ils ont.
09:46Sur la critique bourdieusienne du fait divers,
09:50quelle est votre position, Emmanuel Roux ?
09:52Je partage tout à fait ce que vient de dire Florence Ovena.
09:53Beaucoup d'affaires, justement, ont révélé quelque chose de très profond dans la société.
09:57Vous avez évoqué l'avortement avec le procès de Bobigny.
10:01Est-ce qu'on aurait pu abolir la peine de mort
10:03s'il n'y avait pas eu à un moment l'affaire Patrick Henry ?
10:05La violence faite aux femmes, à un moment,
10:07est devenue un sujet sociétal majeur
10:09avec le procès de Jacqueline Sauvage.
10:11Le fonctionnement même de l'institution judiciaire
10:14a été profondément remis en cause par l'affaire Doutreau ou par l'affaire Ditts.
10:17Donc à chaque fois, ces affaires ont permis de mettre au cœur du débat politique même
10:21des sujets qui n'auraient pas su émerger de la même manière
10:24s'il n'y avait pas eu ces affaires.
10:26Donc moi, je n'ai jamais vraiment compris ce que voulait dire en fait Bourdieu là-dessus.
10:30Florence Ovena, est-ce qu'il y a un plaisir à écrire sur le fait divers quand on est journaliste ?
10:37Un plaisir, je ne sais pas.
10:38Mais en tout cas, le fait divers raconte aussi, et on en a parlé tout au début, une histoire.
10:45C'est-à-dire que c'est bien évidemment toutes ces dimensions qu'on vient d'évoquer,
10:48mais c'est aussi une histoire criminelle.
10:51Et quand on est journaliste et qu'on aime raconter, ce qui est mon cas,
10:55raconter une histoire fut-elle tragique, ça reste quelque chose de très profond.
11:00C'est-à-dire, moi je ne suis pas quelqu'un qui fait de l'analyse,
11:03je le déplore, mais c'est comme ça.
11:04Je le constate au fil des ans.
11:07Et donc raconter, ça reste un des moteurs profonds du fait divers.
11:10Et on parlait des écrivains qui s'en sont emparés.
11:12Bien évidemment, c'est ce récit, cette façon de faire qui les touche.
11:17Oui, il y a l'écriture, Emmanuel Roux, et puis il y a la marée de podcasts,
11:23la marée de documentaires sur les plateformes.
11:27Alors on dit true crime.
11:29Vous le dites bien.
11:30Oui, c'est pas mal.
11:31On ne dit pas fait divers.
11:34Et ça aussi, c'est un phénomène d'époque.
11:39Que ce soit devenu de l'ordre du divertissement.
11:43Et j'en suis...
11:43Il y revient, il y revient.
11:44Et moi, je suis spectateur de ça, devant ma télé.
11:49Mais ça a pris des proportions absolument considérables.
11:52Les médias ont toujours couvert à chaud les affaires criminelles et les faits divers depuis des années.
11:58En particulier depuis l'affaire de Bruyne-en-Artois, où les médias ne sont pas contentés de refléter ou de raconter,
12:04mais même parfois d'interférer, d'intervenir.
12:07On a vu avec l'affaire Villemin, où les journalistes étaient presque des acteurs.
12:11Ce qui est nouveau...
12:12Oui, il y avait des camps.
12:13Il y avait des camps.
12:14En fonction des médias.
12:15Et puis, on se souvient des photos de Paris Match, avec les légendes qui essayaient de montrer qu'il y avait à un moment dans le couple un problème.
12:21Et que c'était peut-être ça qui était à l'origine du meurtre.
12:23Oui, Marguerite Duras dans l'Ibée.
12:26Marguerite Duras, qui justement assimilait Christine Villemin à une sorcière qui aurait libéré les femmes de l'enfantement qui les aurait émancipées.
12:33Donc ça, ça a toujours existé.
12:34Ce qui est nouveau, c'est l'exploration plus à froid.
12:38C'est-à-dire où finalement, on revient sur un fait divers ou une affaire criminelle, et on enrichit véritablement l'approche.
12:44Ce n'est plus une approche strictement judiciaire et policière.
12:47C'est une approche qui peut être psychologique, psychanalytique, politique.
12:52Et je pense que c'est ça qui, en fait, explique l'intérêt des gens aujourd'hui.
12:56C'est parce qu'on montre l'affaire dans toutes ses dimensions.
12:58Écoutez, merci infiniment à tous les deux.
13:00Emmanuel Roux, le goût du crime, enquête sur le pouvoir d'attraction des affaires criminelles chez Actes Sud.
13:08Florence Obnas, auteure de l'inconnu de la Poste aux éditions de l'Olivier.
13:14Et de ce nouveau proverbe, le fait divers fait incursion.
13:20Incursion par effraction.
13:23Merci beaucoup à vous tous.
13:24Merci Nicolas.
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