Passer au playerPasser au contenu principal
  • il y a 6 mois
Le philosophe André Comte-Sponville était l'invité du Face à Face d'Apolline de Malherbe ce mercredi 21 mai sur RMC et BFMTV.

Catégorie

📺
TV
Transcription
00:00à l'herbe.
00:02Il est 8h32 et vous êtes bien sur RMC et BFM TV.
00:05Bonjour André Contes-Ponville.
00:07Bonjour.
00:07Merci d'être dans ce studio pour répondre à mes questions et nous éclairer ce matin.
00:11Vous êtes l'un des philosophes français les plus lus, les plus traduits dans le monde.
00:15Lus et j'allais dire désormais regarder et écouter puisque vous vous êtes aussi emparé de TikTok.
00:20Vous publiez des vidéos de philo qui cartonnent sur TikTok et sur YouTube.
00:25L'une de vos dernières vidéos a notamment été vue par 5,3 millions de personnes.
00:29Il y a de très nombreux sujets dont je voudrais parler avec vous aujourd'hui
00:32parce que d'abord au moment où l'on se parle, des débats sur les mots, les pensées,
00:39les convictions des uns et des autres dans l'hémicycle auront en quelque sorte droit de vie ou de mort
00:44sur certains de nos concitoyens puisque la loi sur la fin de vie a encore franchi une étape importante hier
00:51avec certains articles adoptés et on s'achemine plutôt vers l'acceptation de cette loi.
00:57Vous êtes pour ?
00:58Je suis pour, depuis très très longtemps, je me bats pour une légalisation du suicide assisté et de l'euthanasie.
01:05Je suis content de voir qu'on arrive enfin au moment où une loi va être votée
01:11qui sera sans doute beaucoup plus restrictive que ce que je ne souhaite.
01:17Mais disons que c'est un premier pas et donc je m'en réjouis.
01:19Pourquoi plus restrictive ? Quels sont les garde-fous puisque c'est l'expression qui avait notamment été utilisée par la ministre de la Santé
01:25qui n'imaginait pas cette loi sans garde-fous sur la lucidité, sur la décision collégiale ?
01:31Ces garde-fous vous paraissent excessifs ?
01:34Non, il faut bien sûr des garde-fous, ça va de soi.
01:36Mais ce qui m'étonne, c'est que le débat sur l'euthanasie a été relancé puissamment en France il y a 20 ans à propos du jeune Vincent Imbert.
01:46Alors rappelez-vous, c'est un jeune homme de 20 ans, accidenté en moto, paralysé des quatre membres, aveugle et muet.
01:55Vous pouvez plus s'exprimer qu'en bougeant le pouce de la main gauche, je crois.
01:59Qui demande à mourir, qui supplie sa mère de l'aider à mourir.
02:02Sa mère accepte et donc elle est accusée d'assassinat.
02:07Le paradoxe, c'est que 20 ans plus tard, le jeune Vincent Imbert ne rentrerait pas dans le cadre de cette loi.
02:12Il ne pourrait pas en bénéficier puisqu'il n'était pas en fin de vie.
02:15Il avait 20 ans, il avait une espérance de vie de 60 ans devant lui.
02:19Il n'était même pas malade.
02:21Il était en bonne santé, simplement, terriblement handicapé par les quatre membres aveugles et muets.
02:28S'il avait souhaité vivre, il a de soi qu'il fallait donner les moyens de vivre le mieux possible ou le moins mal possible.
02:34Mais dès lors qu'il décidait d'en mourir, de quel droit l'en empêcher ?
02:39De quel droit empêcher sa mère de l'aider à mourir ?
02:42Et donc, c'est quand même étonnant que 20 ans plus tard, on fasse une loi, mais qu'il laisserait le jeune Vincent Imbert dans le même état de détresse.
02:49Ça veut dire, André Consponville, que pour vous, la question effectivement de l'irréversabilité, du diagnostic de fin de vie, c'est ça qui limite trop la loi pour vous ?
03:02Oui, et d'autant plus que les accidentés, ça existe, il y en a pas mal, mais le pire, c'est pas ça.
03:09C'est la maladie d'Alzheimer.
03:11Il y a 225 000 nouveaux cas d'Alzheimer rien qu'en France chaque année.
03:16225 000 nouveaux cas chaque année.
03:18Or, il y a deux exigences dans cette loi qui vont en exclure les malades d'Alzheimer.
03:23Parce qu'on leur demande qu'ils soient maîtres de leur discernement.
03:28Et c'est une demande légitime.
03:32Et donc, en fin de vie, nous ne pourrons plus bénéficier de cette loi, puisqu'en fin de vie d'Alzheimer, on n'est plus lucide.
03:39Mais s'ils demandent à mourir avant du temps où ils sont encore lucides, quand ils viennent d'être diagnostiqués au début de la dégradation,
03:45on leur dira, vous n'êtes pas en fin de vie.
03:47Effectivement, au début de l'Alzheimer, on a plusieurs années devant soi de vie.
03:51Et donc, soit ces deux exigences ensemble excluent en pratique les 225 000 nouveaux cas d'Alzheimer chaque année.
04:00Ça veut dire, André Consponville, que pour vous, si on reste sur le cas des malades d'Alzheimer,
04:04ceux qui sont déjà effectivement en perte totale de lucidité, de fait, vous ne souhaitez pas que l'on les euthanasie ?
04:12Sauf directives anticipées.
04:14S'ils ont demandé à ce qu'on mette fin à leur vie le jour où ils ne reconnaissaient plus leurs enfants, que sais-je,
04:19il faut respecter les directives anticipées.
04:22C'est-à-dire, directives anticipées, qui seraient quoi ?
04:24Qui seraient de dire, lorsque je ne suis plus capable de reconnaître mes proches ?
04:30À quel moment vous pouvez accepter cela ?
04:33À quel moment est-ce que vous vous dites, ça, c'est une directive qui est entendable ?
04:37Je laisse aux législateurs le soin de rentrer dans les détails.
04:40Moi, je ne suis pas juriste, mais on peut fixer certains critères.
04:46Par exemple, le jour où je ne reconnaîtrai plus mes enfants.
04:48Mon père est mort Alzheimer.
04:49Un jury m'a demandé, comment va ton père ?
04:53Il dit, mais mon père, c'est toi.
04:54Mais sauf qu'il ne s'en souvenait plus, si vous voulez.
04:57Alors, quand on n'est pas en état de reconnaître ses enfants,
04:59pour envisager des directives anticipées qui disent, voilà,
05:01le jour où je ne reconnais plus mes enfants, je préfère mourir.
05:04Et puis, on peut déléguer à une personne, son conjoint, ses enfants, que sais-je,
05:09le droit de décider à notre place, le jour où nous ne serons plus en état de décider nous-mêmes.
05:15Toujours est-il que je trouve quand même dramatique qu'on fasse une loi,
05:19qui encore une fois est un progrès, je suis pour cette loi,
05:21mais qui exclut, et le cas du jeune Vincent Imbert,
05:25et qui exclut les 225 000 nouveaux cas d'Alzheimer chaque année.
05:28André Consconville, les religieux, les responsables, catholiques, musulmans, juifs,
05:34ont ensemble signé un texte contre cette loi sur la fin de vie.
05:39Et il parle notamment d'un dévoiement de la fraternité,
05:42du fait de renoncer aux soins à l'autre.
05:44Aider à mourir revient à tuer.
05:46Ça, ce sont les mots du cardinal François-Xavier Bustillot,
05:49le cardinal Corse, qu'on a beaucoup vu, notamment au moment de l'arrivée du nouveau pape.
05:54Aider à mourir revient à tuer.
05:55Qu'est-ce que vous répondez à cela ?
05:57C'est les mêmes.
05:57C'est les mêmes qui étaient contre la loi Veil.
06:00Et qui sont d'ailleurs toujours contre la loi Veil.
06:04Ils ont tout à fait le droit de s'interdire pour eux-mêmes l'avortement.
06:07Mais de quel droit est-ce qu'ils prétendraient interdire l'avortement
06:10à des gens qui n'ont ni leur religion ni leur morale ?
06:13Au droit de ce que eux estiment être le droit des plus vulnérables
06:16qui ne peuvent pas l'exprimer.
06:17Mais la République doit protéger les plus vulnérables,
06:21mais sans annuler pour autant leur liberté.
06:24Et la liberté de celui qui veut mourir parce qu'il est terriblement malade
06:27ou terriblement handicapé, personne ne peut la protéger,
06:31sauf une décision collective, qu'une décision de la République.
06:34Et donc la République est au service de tous et de la liberté de tous.
06:38Et tant pis si les églises ne sont pas d'accord.
06:40Encore une fois, on n'obligera aucun chrétien, musulman ou juif
06:43à demander l'euthanasie pour lui ou pour ses proches.
06:45Mais qu'il nous laisse la liberté de décider de notre vie.
06:49Si je suis maître de ma vie, je dois pouvoir l'être aussi de ma mort si je le souhaite.
06:53La question c'est aussi les dérives qui ont pu être dénoncées dans certains pays
06:57comme le Canada par exemple.
06:59Où aujourd'hui, 10% des morts le sont par l'usage de l'euthanasie ou du suicide assisté.
07:07Une partie dit que ce sont notamment les plus modestes, les plus pauvres,
07:11ceux qui au fond se disent je vais peser sur mes proches.
07:13Est-ce qu'il y a ce risque de se dire au fond je ne veux plus peser sur mes proches ?
07:21Il est certain que si je commence une idée d'Alzheimer,
07:24le souci de ne pas imposer ça à mes enfants sera une raison entre autres de ma décision.
07:30Il y en a d'autres mais ça compte et on a le droit de vouloir préserver ces enfants
07:34de cette souffrance, de ces années de galères et de soucis.
07:39Encore faut-il que ça soit une loi de liberté.
07:41Donc il faut faire en sorte que les gens ne décident pas de mourir parce qu'on fait pression sur eux
07:46et c'est pour ça qu'on a besoin de garde-fous.
07:49Mais il faut que ça soit une loi de liberté comme était la loi Veil sur l'IVG et une loi d'égalité.
07:56Parce que, vous savez, moi il y a un peu plus de 20 ans, pardon, je le dis, un peu plus de 50 ans,
08:02j'avais 20 ans, je suis parti en Angleterre, à Londres, avec ma jeune compagne de l'époque qui était enceinte
08:09et qui avait décidé d'avorter.
08:12Maintenant, ça paraît surprenant qu'on doive quitter son pays pour profiter d'une liberté.
08:16Mais à l'époque, l'avortement était interdit en France, nous sommes donc partis en Angleterre.
08:19L'idée que dans quelques années, je doive partir en Suisse ou en Belgique pour décider de mourir
08:25parce que je suis atteint de telle ou telle maladie très lourdement handicapante,
08:30ça veut dire que pendant toute ma vie, à 20 ans et à 75-80 ans,
08:34il a fallu que je quitte la France pour être libre.
08:37Donc il faut une loi de liberté et une loi d'égalité.
08:40Parce que chacun sait bien que les plus riches aujourd'hui,
08:42qui seront atteints de telle ou telle maladie très grave,
08:44ils auront le moyen de mourir, soit dans une clinique de luxe,
08:48on ne leur prendra pas trop de questions, soit en allant en Suisse ou en Belgique.
08:52Les plus pauvres n'en bénéficient pas.
08:54Et donc actuellement, il y a un risque de mort à deux vitesses.
08:57Une mort de luxe pour ceux qui pourront bénéficier de cette liberté
09:01et les autres qui mourront en EHPAD ou à l'hôpital.
09:04Est-ce qu'il n'y a pas aujourd'hui un risque de vivre à deux vitesses ?
09:08C'est-à-dire que vous avez parfaitement raison sur le fait qu'il faut désormais des sous
09:11lorsqu'on veut aller en Suisse ou en Belgique
09:13et que seuls ceux qui en ont le font.
09:15Mais à l'inverse, a-t-on aujourd'hui une véritable santé
09:19ou un véritable accès aux soins en toute liberté ?
09:21Pour qu'il y ait cette liberté, encore faut-il que les soins,
09:25l'accès aux soins palliatifs, par exemple l'accès au soulagement de la souffrance,
09:30soient les mêmes pour tous.
09:32Est-ce le cas aujourd'hui ?
09:33C'est pour ça qu'il faut développer les soins palliatifs.
09:35Ils ont fait deux lois différentes.
09:36Je pense qu'une seule aurait suffi.
09:37Mais les deux problèmes sont liés.
09:39Évidemment, il faut généraliser les soins palliatifs
09:41de telle sorte que celui qui demande à mourir ne le demande pas
09:44parce qu'on a été incapables de maîtriser sa souffrance.
09:47Il faut d'abord soulager la souffrance.
09:49Mais il n'y a pas que la souffrance physique.
09:51Il y a aussi la tristesse du handicap, de l'extrême vieillesse.
09:55On a le droit d'en finir.
09:57C'est aussi bête que ça.
09:58Moi, mon ami Roland Jacquard, journaliste très talentueux et très connu,
10:04a décidé de mourir le jour de ses 80 ans.
10:06Il se trouve que j'ai dîné avec lui deux ou trois semaines avant son suicide.
10:11Il était d'une gaieté, d'une drôlerie formidable.
10:14Je m'étonnais qu'il aille si bien.
10:15Il me dit « Écoute, je suis très content.
10:17Un ami mexicain m'a enfin donné le produit létal.
10:20Je sais que maintenant, je peux mourir quand je le veux. »
10:23Ça faisait des années qu'il annonçait son suicide.
10:25Et c'est une raison de joie.
10:27Et j'ai passé avec lui une soirée délicieuse,
10:30de bonne humeur, de liberté d'esprit.
10:33Mais il avait un ami mexicain qui lui a fourni cette drogue.
10:36D'autres vont aller le chercher sur le dark web.
10:38Mais pourquoi est-ce que mon médecin n'a pas le droit de m'aider à mourir si je le souhaite ?
10:43C'est la cigu du philosophe.
10:46Mais vous le dites avec beaucoup de sourire.
10:48C'est d'ailleurs extrêmement plaisant de ce point de vue-là.
10:51Et en même temps, on se dit « Mais est-ce que tous ont cette même liberté
10:56de le choisir après une vie de sérénité ? »
11:00Pour l'instant, non.
11:00Tous ne l'ont pas, puisqu'on ne peut pas mourir.
11:02Mais le paradoxe, si vous voulez, c'est qu'en France, aucune loi n'interdit le suicide.
11:06On a le droit de se suicider.
11:08Mais on interdit l'assistance au suicide.
11:10Si bien que, imaginez que je sois en début d'une maladie d'Alzheimer
11:14ou que j'ai fait un AVC, que je sois très lourdement handicapé.
11:18Si je veux mourir, qu'est-ce que je vais faire ?
11:21Est-ce qu'il faut faire comme le philosophe Gilles Deleuze,
11:23immense philosophe atteint à 70 ans d'une insuffisance respiratoire très grave,
11:28qui décide d'en finir ?
11:29La seule façon qu'il a trouvée, ça a été de se jeter par la fenêtre
11:32du cinquième étage où il habitait.
11:34Mais qui a envie d'une mort pareille ?
11:37Est-ce qu'il faut aller se jeter sous un train
11:40pour paralyser des milliers de gens pendant des heures ?
11:44Pourquoi est-ce que mon médecin n'a pas le droit de m'aider à mourir
11:46si je le lui demande, pour de bonnes et respectables raisons ?
11:50C'est ça le paradoxe.
11:51Et donc, on a le droit de se suicider.
11:53Pourquoi est-ce qu'on interdit à nos médecins,
11:56encore une fois, quand ce n'est pas pour une dépression,
11:58un chargat d'amour, mais parce qu'on est gravement malade,
12:00très lourdement handicapé ou en état d'extrême vieillesse,
12:03pourquoi est-ce qu'on interdit à mon médecin de m'aider à mourir ?
12:07Comment vous voulez mourir, vous ?
12:09Le plus tard possible, le plus vite possible.
12:12Je souhaite que ça ne dure pas pendant des mois d'agonie,
12:16sans souffrance, mais pas forcément volontairement.
12:18Si je meurs pendant mon sommeil, ça me va très très bien.
12:22Moi, j'aime la vie.
12:24Mon propos, ce n'est pas de mourir, simplement,
12:27j'aime la vie et la liberté.
12:28Et donc, je souhaite que ma vie reste libre jusqu'au bout.
12:31Or, pour que la vie soit libre, il faut que j'ai le droit de l'arrêter.
12:34J'en profiterai ou pas, vous voyez ?
12:36Mais vous n'avez pas choisi de vivre.
12:40Mais vous êtes libre de vivre, parce que si vous vouliez mourir, vous pourriez.
12:44Autrement dit, la possibilité du suicide fait de toute notre vie un acte de liberté.
12:49On n'est pas condamné à vivre.
12:50La porte est ouverte, comme disait Épictète dans l'Antiquité.
12:53On a le droit de s'en aller.
12:54C'est la Julie Formule de Montaigne dans les Essais.
12:57Montaigne écrit, le plus beau cadeau que nature nous ait fait,
13:01c'est de nous avoir laissé la clé des champs.
13:04La clé des champs, c'est-à-dire le droit de s'en aller.
13:07On a le droit de partir.
13:08On a le droit de décider d'en finir.
13:10Personne n'est obligé de le faire.
13:12Et donc, il faut bien sûr s'interdire toute pression dans ce domaine-là.
13:15Mais moi, je suis un libéral.
13:17Je suis pour la liberté de vivre et donc pour la liberté de mourir,
13:21si je le souhaite et seulement si je le souhaite.
13:23Et d'ailleurs, André Consponville, vous avez cité Montaigne,
13:25et c'est aussi le nom de votre dernier livre,
13:27La clé des champs et autres impromptus, c'est aux éditions Puff.
13:30Il y a un mot, vous dites beaucoup « liberté ».
13:32Il y a un mot sur lequel je voudrais m'arrêter un instant,
13:34qui est le mot de « dignité ».
13:35C'est l'argument principal des défenseurs de cette loi,
13:39qui disent qu'il faut pouvoir mourir dans la dignité.
13:42Est-ce à dire que mourir autrement,
13:45accepter une forme de dégradation,
13:47peut-être même une forme de souffrance,
13:48c'est indigne ?
13:49Non, mais c'est pour ça que c'est une très mauvaise appellation.
13:51Moi, j'ai beaucoup de sympathie pour l'ADMD,
13:54l'Association pour le droit de mourir dans la dignité,
13:56mais je leur ai toujours dit que leur vocabulaire n'était pas le bon,
13:59parce que tous les êtres humains sont égaux en droit et en dignité.
14:03On dit par définition, le mourant, le grabataire,
14:07le très lourd handicapé,
14:09il a exactement la même dignité que vous et moi,
14:12qui sommes pour l'instant en bonne santé.
14:14Donc, ce n'est pas une question de dignité,
14:16c'est une question de liberté.
14:17Voilà, et il faut se battre pour la liberté et pour l'égalité,
14:21et donc il faut que chacun puisse bénéficier,
14:23bien sûr, des soins palliatifs, quand ils peuvent suffire,
14:27mais aussi qu'on respecte sa liberté d'en finir,
14:29si c'est ce qu'il décide.
14:31André Consponville, je sens face à moi un homme à la fois combatif,
14:34mais aussi très serein.
14:36Vous êtes un homme serein.
14:37Aujourd'hui, vous ne l'avez pas toujours été ?
14:39Non, je suis plutôt un anxieux de tempérament,
14:42mais je suis serein face à la mort.
14:43Vous accompli, peut-être ?
14:44Non, mais parce que c'est la chose la plus simple,
14:48la mort, de quoi avoir peur ?
14:50Pour moi qui suis athée, la mort, c'est rien.
14:51Avoir peur de rien, ce n'est pas très raisonnable.
14:53J'ai des tas d'inquiétudes dans la vie,
14:56y compris pour ma santé, pour celle de mes enfants encore plus,
14:59mais c'est vrai que vis-à-vis de la mort,
15:01je me sens tout à fait serein.
15:03Vous savez ce qu'écrivait joliment Montaigne ?
15:06Si tu ne sais mourir, ne t'en chaud, ne t'en fais pas.
15:10Nature t'en informera sur le champ pleinement et suffisamment.
15:14Autrement dit, on va tous réussir à mourir.
15:16La question n'est pas de savoir si on veut vivre ou mourir.
15:18Tout le monde préfère vivre, et moi le premier.
15:21Mais puisqu'on mourra de toute façon,
15:23qu'on choisisse éventuellement le moment,
15:26mais aussi les conditions de sa mort,
15:28ça fait partie de la liberté.
15:29Ce n'est pas l'essentiel de la vie.
15:30C'est l'essentiel, ce n'est pas la mort.
15:32C'est la vie, bien sûr.
15:33Mais encore une fois, si j'aime et la vie et la liberté,
15:35je souhaite que ma vie reste libre jusqu'au bout.
15:38Est-ce que vous en parlez avec vos enfants ?
15:40Vous venez de les évoquer.
15:42Comment on en parle à ses proches ?
15:46Ils savent que je préfère mourir
15:48qu'être en état de dégradation intellectuelle avancée
15:53ou d'être aplégique.
15:55Leur avez-vous demandé d'aller jusqu'à éventuellement,
15:59activement vous aider à mourir
16:02s'ils estiment vous connaissant que c'est le moment ?
16:05Non, parce que je pense que les enfants
16:06ne sont pas le mieux placés pour le faire.
16:08Je n'ai pas envie de leur imposer cette charge-là.
16:11Ça m'est beaucoup plus léger
16:12de le demander à mon médecin,
16:14avec qui j'ai des rapports cordiaux,
16:15mais pas plus,
16:17que de le demander à mes enfants.
16:18On ne doit pas faire peser sur l'entourage,
16:20sur les proches ?
16:21Chacun fait comme il peut,
16:22mais c'est vrai que les enfants sont mal placés.
16:25C'est des relations toujours un petit peu ambivalentes.
16:27Et donc, moi, je pense effectivement
16:30que les médecins sont mieux placés
16:32pour accompagner leurs patients jusqu'au bout.
16:35C'est ça.
16:35Et puisque la mort fait partie de la vie,
16:38ce n'est pas moi qui décide de mourir.
16:39On mourra de toute façon.
16:41Vous avez évoqué la mort de votre père.
16:43Votre mère, et vous l'avez souvent dit,
16:44était une femme dépressive, malheureuse.
16:48Vous avez dû vivre avec ce malheur,
16:50cette tristesse,
16:50et elle a fini par se suicider.
16:52Mais est-ce que cela a marqué aussi ?
16:55Comment avez-vous vécu la tristesse,
16:58vous en avez beaucoup parlé,
16:59mais le suicide de votre mère ?
17:00Non, mais je l'ai vécu comme un immense chagrin,
17:02évidemment.
17:04Et d'ailleurs, pour moi,
17:05elle ne rentre pas dans le débat du jour,
17:07si je veux dire,
17:08parce qu'elle était dépressive.
17:09La dépression est une maladie qui se soigne.
17:12Et on a d'ailleurs fait de formidables progrès.
17:14Vives les antidépresseurs.
17:15Vous savez qu'une dépression sur deux en France
17:17n'est pas soignée.
17:18C'est le paradoxe.
17:19Il y a à la fois un abus de psychotrope,
17:20et en même temps,
17:21une dépression sur deux n'est pas soignée.
17:23Donc ma mère était malade.
17:24Peut-être qu'aujourd'hui,
17:25on l'aurait sauvée,
17:26grâce justement au progrès de la médecine,
17:28si vous voulez.
17:31Il n'en reste pas moins que mon père,
17:33qui est mort à Alzheimer,
17:34aurait préféré s'éviter
17:36et nous éviter les dernières années.
17:39Vous savez,
17:39quand j'ai accompagné mon père
17:40dans sa maison de retraite,
17:42il devait avoir à peu près 80 ans,
17:45il avait toujours vécu en maison,
17:46en des pavillons.
17:47Et là, il arrive dans une maison de retraite.
17:49Je l'entends murmurer,
17:51je préférerais crever.
17:53J'ai été lâche,
17:54j'ai fait semblant de ne pas entendre.
17:57Donc dans cette maison de retraite,
17:58avec sa femme,
17:59qui est une femme merveilleuse,
18:00mon père a commencé à ne plus manger.
18:02Il ne mangeait plus.
18:03Et donc, il était déshydraté,
18:05il allait mourir.
18:06Que fait sa femme ?
18:06Elle appelle le médecin.
18:08Que fait le médecin
18:09en constatant la déshydratation ?
18:10Il le fait hospitaliser.
18:11On le met sous perfusion.
18:12Et on lui a offert,
18:14si j'ose dire,
18:14quatre ou cinq ans d'hôpital
18:16dans un service d'Alzheimer,
18:19où c'était d'une tristesse à pleurer.
18:21Fallait-il ne plus le nourrir ?
18:22Fallait-il le laisser ne plus...
18:24Non mais,
18:24c'est une question profonde
18:26et qui en réalité se pose,
18:28j'imagine,
18:28à très nombreuses personnes
18:29qui nous regardent.
18:30Il n'allait pas le laisser mourir de faim.
18:31Mais s'il avait dit à son médecin,
18:33parce que la loi le permettait,
18:34écoutez, moi j'en peux plus,
18:36je ne veux pas vivre ça,
18:37je ne veux pas de cette vieillesse-là,
18:40pourquoi diable,
18:40son médecin n'aurait-il pas le droit
18:42de l'aider à mourir ?
18:43Et donc, ma mère était une dépressive,
18:45il fallait soigner les dépressions.
18:47Mon père était un très vieil homme
18:49atteint de maladie d'Alzheimer.
18:51Il me semble qu'on aurait pu
18:53l'aider à mourir.
18:54À l'époque, la loi l'interdisait.
18:56Je crains que la nouvelle loi
18:57l'interdise encore,
18:59mais c'est déjà un progrès.
19:00Votons cette loi.
19:01Je suis certain que dans 10 ou 20 ans,
19:03on en fera une autre
19:04qui sera un peu moins restrictive
19:06parce qu'elle sera un peu plus libérale
19:08et c'est tant mieux.
19:09Merci André Comte-Sponville
19:11d'être venu avec nous ce matin.
19:14Je rappelle que vous êtes philosophe,
19:15essayiste, écrivain.
19:16Votre dernier livre s'appelle précisément
19:18La clé des champs.
19:19Il est 8h50.
Écris le tout premier commentaire
Ajoute ton commentaire

Recommandations