00:00Les attouchements de force, que ce soit par la main, par la langue, par le sexe, ça nous tue, ça nous tue les hommes.
00:11Il faut qu'ils comprennent, il faut qu'ils comprennent que quand on ne bouge pas, quand on ne peut plus parler, quand on est sidéré,
00:17c'est que quelque chose en nous meurt. Il faut qu'ils comprennent que leur petit plaisir qui dure quelques minutes, pour nous, on le supporte la vie entière.
00:27On est démantibulés par cette violence. Et on est après des gens remplis de mépris de soi.
00:40Parce que ce qui est quand même incroyable, c'est que ces hommes agressent, mais eux, ils sont tranquilles.
00:45Et c'est nous qui devons payer à vie et la honte et le mépris. Et en général, en plus, quand on a vécu des violences jeunes, on va en revivre encore.
00:54Parce qu'il y a une espèce de sillon, la violence crée un sillon qui attire les prédateurs.
01:00Mais je pense, par rapport à cette commission d'enquête, évidemment, c'est très très important que la justice s'empare de ça,
01:07que des lois soient proposées. Mais il y a quelque chose qui est encore plus important, c'est que les hommes se tiennent.
01:16Nom de Dieu, quoi ! Qu'ils se tiennent. Aucune loi, jamais, ne pourra endiguer ces violences.
01:22Il faut que les hommes se tiennent. Ça ne nous intéresse pas, alors que...
01:27Vous racontez dans votre livre les viols que vous avez subis dans votre enfance par le beau-père d'une amie, par votre propre frère.
01:34Ce qui vous a envahi à l'époque, ce qui ne vous a finalement jamais quitté,
01:37ce sont des notions qui reviennent de très nombreuses reprises sous votre plume.
01:41Les notions de silence, d'omerta et de honte.
01:43Oui, mais c'est le silence que la société, que l'agresseur impose, mais c'est aussi le silence qu'on s'impose à soi.
01:54Parce que, c'est comme ce que je vous disais tout à l'heure, c'est qu'il y a quelque chose qui est propre à ces violences.
01:59C'est qu'on est tellement mortifié.
02:02D'abord, au moment de la violence, on est comme morte.
02:07On ne peut plus bouger, on ne peut plus parler.
02:09Et après, évidemment, les prédateurs, ils imposent le silence.
02:15Et ce silence est une façon de continuer le crime.
02:19C'est comme si on s'enterrait vivante.
02:24Vous avez travaillé avec des spécialistes du cerveau.
02:26Vous avez écrit un livre sur cette expérience, d'ailleurs.
02:30Est-ce que ça vous a aidé ? Est-ce que ça a permis de mettre des mots sur cette dissociation ?
02:34Vous appelez ça la pierre dans votre livre, de ce que fait votre corps pendant que votre cerveau débranche ?
02:39Le travail que j'avais fait sur le cerveau, j'essayais plutôt d'explorer comment le cerveau vit la fiction, vit l'incarnation.
02:51C'est autre chose.
02:52L'assidération, c'est plus des psychologues qui m'ont expliqué.
02:56Il faut être pédagogue avec les hommes.
02:59Il faut leur faire entendre, leur faire comprendre que quand on est violenté,
03:03c'est tellement violent, tellement violent,
03:06que quelque chose dans notre cerveau déconnecte pour survivre à ça.
03:12Et moi, je le raconte à ma façon.
03:15Je dis que, en tout cas pour ce premier viol,
03:18je l'ai revécu tant et tant et tant de fois,
03:22parce que j'ai été tant et tant de fois agressée dans ma vie.
03:25C'est comme si on désertait son corps, on déserte son âme pour survivre.
03:32Et cette espèce de paralysie comme ça attire les prédateurs.
03:38C'est comme s'ils voulaient dévorer cette âme blessée.
03:42Vous parlez même de négation de votre personnalité, de votre être, de votre existence.
03:45La violence est une négation, l'omerta est une négation.
03:48L'omerta, c'est une horreur.
03:51La société le fait.
03:53On le voit sur l'histoire de Quanta,
03:56mais on le voit sur tous les hommes politiques qui ont été accusés de violence
03:59et puis ils continuent de nous gouverner.
04:01C'est le chef de l'État qui nous dit que Depardieu est la fierté de la France.
04:08C'est-à-dire que personne, sauf les femmes et les victimes,
04:12mais personne ne prend la mesure de ces violences.
04:14C'est ça qui doit vraiment, vraiment être réformé.
04:17Écoutez-nous les hommes, écoutez-nous.
04:20Parce que c'est vous le problème.
04:22Et vous ne parlez pas.
04:23Qu'est-ce qu'il y a dans vos têtes quand vous agressez ?
04:26Mais qu'est-ce qu'il y a ?
04:27Moi je voudrais le savoir.
04:28On est des millions à vouloir le savoir.
04:30Vous parlez du milieu du cinéma.
04:32Vous écrivez que quand vous avez quitté le réalisateur Bertrand Blier,
04:35vous avez dû affronter, je vous cite,
04:37le mépris du milieu du cinéma qui protégeait le créateur.
04:40Est-ce que ça, ça change ?
04:42Non, on protège toujours l'homme.
04:44La société protège toujours l'homme.
04:46Bien sûr que Blier, quand je l'ai quitté,
04:50il avait beaucoup, beaucoup plus de pouvoir que moi.
04:53Un pouvoir de nuisance immense.
04:55Et il m'a fait payer mon indépendance
04:58et mon instinct de survie quand je suis partie.
05:01Mais je parle d'autres hommes dans ce métier.
05:05Par exemple, il y a un metteur en scène,
05:08Adipeux, directeur de théâtre,
05:11qui m'a agressée pendant des mois et des mois.
05:15Et quand j'ai enfin quitté cette production à la fin de mon contrat,
05:19il a tout fait pour me ruiner ma carrière après.
05:24Juste parce que je n'ai pas voulu coucher avec lui.
05:27Et ce mec-là circule librement.
05:30Et il a très certainement dû abîmer des centaines de femmes.
05:34Quand vous parlez de Bertrand Blier,
05:37parce qu'on parlait de ce qui change, ce qui ne change pas,
05:39le regard, les situations, les références et les symboles.
05:43Vous parlez de ces films.
05:44Ils ont toujours été marqués par une certaine vulgarité,
05:47que ce soit dans les situations, dans les dialogues.
05:49Vous dites, aujourd'hui, on ne rit plus.
05:51Les valseuses, mais pas que.
05:53Les viols, pris à la rigolade.
05:55Les femmes objets, sexualisés, dénigrés.
05:57Ça ne fait plus rire en 2025.
05:59Ça n'est plus possible.
06:01C'est-à-dire que, quand même, la société commence à bouger.
06:06Commence juste à peine à bouger.
06:09Mais on se rend compte, en effet, que ce n'est pas un divertissement d'humilier.
06:13Ça ne devrait jamais l'être, quoi.
06:15Et quand on gifle des femmes, quand on les étrangle,
06:19quand on les met nues de force,
06:21quand on leur fait violence, quoi.
06:25On ne rit plus.
06:27On ne rit plus.
06:29Mais là, la société est aussi coupable.
06:33Oublier n'était pas le seul à avoir un esprit tordu et immature.
06:40C'est que la société a ri à tout ça.
06:43Et sans prendre jamais la mesure des violences qui nous étaient faites
06:49et auxquelles...
06:52Enfin, moi, je parle pour moi.
06:53Moi, j'ai collaboré à mon corps défendant,
06:59mais j'ai collaboré à cette culture du viol.
07:01Et c'est ça qui est...
07:04Tout simplement, c'est que j'ai incarné ces situations
07:07en faisant croire à tout le monde que,
07:10mon Dieu, ça me faisait assez plaisir, quoi,
07:12que j'y trouvais mon compte et que je faisais mon métier au lait cœur.
07:18Anouk Grimbert, vous dites quelque chose de très fort aussi.
07:20Plutôt vers la fin de ce livre,
07:22vous dites que vous refusez, qu'on parle de vous comme une victime.
07:24Vous refusez ça.
07:26Ça ne vous plaît pas ?
07:27Oui, je suis une guerrière, je suis une survivante.
07:29Je n'ai pas envie qu'on me regarde avec pitié.
07:32Je détesterais qu'on ait la violée de service.
07:35Je suis comme des millions, si ce n'est des milliards de femmes
07:38à devoir supporter cette violence-là.
07:44Et c'est aux hommes de réfléchir.
07:48C'est aux hommes de réfléchir.
07:50Que ce soit les curés, les metteurs en scène,
07:53les directeurs de théâtre, les hommes qui ont du pouvoir,
07:55les hommes qui usent du pouvoir
07:56pour, encore une fois, mettre la sexualité
08:00au milieu des relations de travail ou familiales ou quoi.
08:04Il y en a marre, il y en a marre de ces sexualités
08:07omniprésentes, envahissantes, il y en a marre.
08:10Il y a d'autres choses à vivre.
08:12Nom de Dieu quoi.
08:13Il y en a marre.
08:14C'est leur problème.
08:16Qu'ils aillent chez le psy.
08:17Votre livre arrive après ceux de Camille Kouchner,
08:21Vanessa Springora, Nech Sino,
08:23les interventions de Judith Godrech.
08:25J'en passe parmi des dizaines, hélas, de témoignages.
08:27Et vous écrivez, c'est très beau,
08:29vous écrivez on s'allume les unes les autres comme des bougies.
08:32Il y a un trait d'union entre toutes ces paroles-là ?
08:35Ah oui, ah oui, c'est...
08:36Enfin, jamais, jamais...
08:40Toutes ces femmes m'ont...
08:41m'ont amenée...
08:46D'abord, m'ont éclairée sur ma propre vie.
08:48Moi, je vivais dans une espèce de sarcophage,
08:51de tombeau, c'était...
08:52Tout ça était si douloureux
08:53que je l'avais écrasée, écrasée, écrasée
08:56au fond de moi, dans un silence mortifère.
08:58Et leurs mots à elles,
09:01leur courage à elles,
09:02m'en ont donné à moi.
09:04Et c'est vrai, oui,
09:05il y a une sororité qui est sacrée.
09:09Mais qui n'est pas...
09:11Encore une fois,
09:12même si là, je suis en colère,
09:13mais...
09:15On n'est pas contre les hommes.
09:18On voudrait juste
09:19créer des alliances avec eux.
09:22Et qu'ils soient...
09:23Et qu'ils prennent la parole,
09:24qu'ils prennent leur place dans ce mouvement
09:25qui est si vertueux, si humain.
09:28Si vous me permettez à nous grimper,
09:30il y a de la lumière dans votre livre.
09:31Vous vous réconciliez,
09:32vous le dites avec votre mère sur le tard.
09:35Alors qu'au début,
09:36vous expliquez que
09:37quand elle était alcoolique,
09:38quand vous étiez plus petite,
09:39ce n'était pas vraiment une mère.
09:41Vous rendez hommage à Michel,
09:42votre compagnon.
09:42Vous dites que c'était une sorte
09:43de mitou avant l'heure,
09:45qu'il avait tout compris avant tout le monde.
09:47Vous expliquez aussi
09:48comment l'art vous a sauvé,
09:50l'art que vous avez pu regarder,
09:52lire, écouter,
09:53et votre métier aussi.
09:54Que ça vous a fait du bien.
09:55C'est-à-dire,
09:57je suis incroyablement privilégiée,
10:00moi, de pouvoir jouer la comédie,
10:03de pouvoir dessiner,
10:04de pouvoir écrire.
10:07J'ai des lieux comme ça
10:10et des temps où on me demande,
10:13où je me demande à moi
10:14d'être dans le dépassement
10:16de ma propre histoire,
10:17dans l'oubli de moi.
10:18et j'ai la possibilité parfois
10:25de transformer les douleurs
10:28en force de vie,
10:30en force vitale.
10:34Oui, c'est une grande chance
10:37d'avoir la possibilité
10:40de casser ce silence.
10:43J'ai une dernière question,
10:45même si on serait resté
10:45encore plus longtemps avec vous,
10:46avec plaisir.
10:47Vous avez été remarqué récemment
10:48dans deux films remarquables,
10:50à moins que ce soit l'inverse,
10:51La nuit du 12
10:52de Dominique Molle
10:52et L'innocent de Louis Garel.
10:53Est-ce qu'on vous retrouve bientôt
10:54au cinéma, au théâtre ?
10:57Là, je prends le train
10:58pour aller tourner un film
11:01puis je vais en faire un autre
11:02avec Jean-Pierre Genet
11:03et puis je profite de ça
11:07pour dire qu'il ne faut pas
11:09que les comédiennes aient peur
11:10de parler parce qu'elles ne trouveraient
11:14pas du travail.
11:15Ce n'est pas vrai.
11:16Moi, par exemple,
11:18je ne cesse pas de recevoir
11:20des invitations à prendre ma place
11:25dans telle ou telle oeuvre de fiction.
11:27Il ne faut plus avoir peur.
11:29On a besoin de vous, mesdames.
11:30On a besoin de vos paroles.
11:32Vous, mesdames et vous, messieurs.
11:34C'est comme ça que le monde
11:35va se transformer.
Commentaires