00:00Et Céline Baïd-Arcourt nous rejoint avec l'invité média de France Info, auteure d'un documentaire
00:08diffusé sur Arte, sur les coulisses du premier blockbuster de l'histoire du cinéma.
00:12Le premier film a rapporté plus de 100 millions de dollars, les dents de la mer.
00:17Oui, on est avec son réalisateur. Bonjour Olivier Bonnard.
00:19Bonjour Céline.
00:20C'est l'histoire d'un succès mondial, mais qui a failli tourner au naufrage.
00:23C'est ce qu'on va voir. Votre film est truffé d'archives, d'extraits et de témoignages.
00:28Recueillis aujourd'hui, donc 50 ans après la sortie des dents de la mer.
00:32Où en était la carrière de Steven Spielberg à cette époque ?
00:35Alors Spielberg, c'était un tout jeune réalisateur de 26 ans à peine.
00:38C'est ça qu'il faut se figurer aussi, c'est qu'on ne se rend pas forcément compte.
00:41Et qui était vraiment, qui se cherchait encore.
00:43Il n'avait pas du tout trouvé encore. Spielberg n'était pas encore Spielberg en réalité.
00:46Il sortait d'un succès critique qui était Sugarland Express.
00:50Et le succès critique, ça lui allait bien.
00:52Mais il cherchait surtout en fait un gros succès public.
00:54Et vraiment ça, il le voulait.
00:56Et donc il est allé dans cette direction, un peu hésitant quand même.
01:00Parce qu'il, voilà, comme je disais, il se cherchait.
01:03Il appartient à cette génération qui est la génération du nouvel Hollywood.
01:06Dont font partie Scorsese, De Palma, Coppola, etc.
01:10Mais lui est très différent de cette génération de cinéastes, on va dire,
01:15de cinéastes indépendants, engagés, contestataires.
01:18Spielberg est peut-être déjà à l'époque le plus commercial.
01:21Et donc il va chercher vraiment un sujet qui lui permet de faire un énorme succès
01:26et ensuite de lui donner l'indépendance de faire ce qu'il veut.
01:29C'est un livre au départ.
01:31Les dents de la mer, c'est de Jaws.
01:32Mâchoire.
01:32Exactement, mâchoire, ce titre étrange qui claque, comme une mâchoire d'ailleurs,
01:37et qui est une espèce de signe.
01:39C'est-à-dire que j'ai l'impression que Spielberg, qui est un cinéaste très instinctif,
01:42il est attiré comme ça déjà dès le départ par ce titre qui lui rappelle Duel.
01:46Autre titre en quatre lettres qu'il a fait quelques années avant.
01:49Autre histoire de monstre fou qui s'en prend à des gens ordinaires.
01:52Donc Duel, c'est ce camion fou qui poursuit un automobiliste sans raison apparente.
01:57Là, c'est un peu la même histoire avec un requin fou qui s'en prend aussi à des gens ordinaires.
02:02Il n'y a pas de héros dans les dents de la mer, c'est plutôt les anti-héros.
02:04Même le flic est un flic qui a peur de l'eau, un flic fragile.
02:07Spielberg aussi avait peur de l'eau d'ailleurs.
02:08Absolument, exactement.
02:10Il n'y a pas de héros, mais il n'y a pas de star non plus.
02:12Il va chercher des acteurs pas très connus pour quelles raisons ?
02:14En ça, pour le coup, il s'inscrit vraiment, je trouve, dans sa génération du nouvel Hollywood.
02:20Donc c'est le côté un peu indépendant, presque documentaire par moment,
02:23on est dans de la mer, où il va chercher, il ne se laisse pas imposer d'ailleurs,
02:27des têtes d'affiches du type Charlton Heston, Clint Eastwood.
02:31Lui, ce qu'il cherche, c'est plutôt des acteurs à gueule,
02:35comme De Niro, comme Gene Hackman, Al Pacino,
02:41tous ces gens qui émergent à ce moment-là.
02:43Il choisit Roy Scheider, qu'on a vu avant dans French Connection,
02:46et qui a un peu cette gueule comme ça, un peu de boxeur, un peu nez cassé.
02:50Il recrute également, son nom échappe.
02:58Je ne vais pas vous aider parce que je n'ai pas le nom du casting.
03:02Son double, son alter ego, Richard Dreyfus, qui joue un petit peu l'intello de la bande,
03:06et qui est vraiment, pratiquement, le petit frère de Spielberg, on pourrait dire.
03:09Il lui ressemble même physiquement.
03:10Donc c'est intéressant, il ne prend pas des acteurs connus, c'est vraiment à dessein.
03:16Je pense que ça fait partie de cette immersion.
03:18Il vise vraiment à nous immerger, c'est le cas de le dire, dans cette histoire,
03:22et à nous faire croire que tout est vrai.
03:23Alors, sauf que, évidemment, le requin, il n'est pas vrai,
03:28et ça a fait partie des nombreux problèmes rencontrés pendant le tournage.
03:32La météo, elle est horrible, la mer, elle est glaciale,
03:35et donc, même les requins ne marchent pas, les requins mécaniques.
03:38C'est exactement ça.
03:39Les requins qui ont à peine eu le temps, en fait, ils sont partis tourner le film à Martha's Vineyard.
03:44Le requin n'était même pas terminé, il était toujours en fabrication à Hollywood.
03:47Donc, c'était un peu, enfin, tout était en flux tendu,
03:50parce qu'il voulait absolument démarrer le tournage au plus vite,
03:54de façon à créer une synergie avec la sortie du bouquin,
03:57qui était en passe de devenir un best-seller.
03:59Bref, donc, il commence à tourner avec un script non fini,
04:02un requin en cours de fabrication,
04:03qui se font livrer ensuite à Martha's Vineyard,
04:05sauf que dans l'eau salée, en fait, il marche beaucoup moins bien
04:07que dans l'eau douce où il avait été testé.
04:09Les circuits se corrodent, enfin, le requin, en fait, mécanique,
04:13c'est une espèce de poupée animatronique.
04:16Donc, les circuits électroniques à l'intérieur font assez mauvais ménage
04:19avec l'eau salée, quoi.
04:20Il y a le premier requin qui coule, carrément.
04:22Oui, exactement.
04:23C'est bien qu'on le raconte, d'ailleurs, de façon très drôle,
04:25on a cet archive dans le doc, le requin coule,
04:29mais en fait, c'est une bénédiction, c'est ça qui est...
04:30C'est comme ça qu'il va rebondir, mais ça, j'aurais voulu en parler un petit peu plus tard,
04:34parce que je voudrais qu'on entende l'un des témoins de votre film,
04:36qui est le scénariste des Dents de la Mer, il s'appelle Karl Gottlieb.
04:40Il raconte que le tournage a pris un retard considérable,
04:43à tel point qu'il a failli être arrêté.
04:45À ce moment-là, nous étions déjà hors budget.
04:49Steven était sur un siège éjectable.
04:52Les dirigeants sont venus voir comment ça se passait.
04:54Ils étaient prêts à arrêter le tournage,
04:56envoyer tout le monde à Los Angeles,
04:58finir le film sur un lac,
05:00le sortir tel quel et tenter de récupérer leur argent.
05:04Alors finalement, les producteurs vont sur place,
05:06ils remettent de l'argent dedans de manière assez inattendue.
05:10Et alors, le coup de génie de Spielberg,
05:13faute de requin, c'est de ne pas en montrer un
05:16et de le suggérer, en tout cas, dans les trois quarts du film.
05:20On ne le voit pas.
05:20Oui, c'est exactement ça.
05:22Alors, je pense qu'il avait déjà quand même bien compris,
05:24parce qu'il avait déjà bien digéré tout le cinéma classique hollywoodien.
05:28Il avait bien compris, en fait,
05:29que moins on voit le monstre et mieux c'est.
05:32Mais là, c'est vrai que le fait qu'il soit en panne,
05:34finalement, se révèle être une bénédiction.
05:36Parce qu'effectivement, ils sont obligés de ruser,
05:38de trouver des astuces
05:39et de montrer, finalement, plutôt que le requin lui-même,
05:41les effets du requin.
05:43Je pense à cette scène, ne serait-ce que la scène d'ouverture,
05:46la toute première scène du film,
05:48avec ce couple-là de jeunes hippies
05:51qui vont faire un petit bain de minuit tranquille.
05:54Et le requin arrive.
05:56Il est annoncé par la musique.
05:57On est dans son point de vue, d'ailleurs,
05:58caméra subjective, on ne le voit pas.
06:00On est dans son regard.
06:02Et donc, la fille se fait happer.
06:04Donc, elle disparaît du plan.
06:06Et le coup de génie Spielberg, là, par exemple,
06:07c'est de ne surtout pas plonger avec le requin.
06:11Il reste à la surface du lot.
06:12Et c'est atroce.
06:13On nous laisse imaginer.
06:14Bien sûr.
06:14Et c'est encore plus terrifiant.
06:16Exactement.
06:16Même chose avec le ponton,
06:17que le requin arrache.
06:18Il y a les pêcheurs, là,
06:20qui décident de partir à la chasse au requin.
06:22Et le requin arrache le ponton.
06:23Donc là, on comprend la puissance extraordinaire du squal.
06:26On n'a pas besoin de le voir, en réalité.
06:28La puissance aussi de la musique.
06:29L'angoisse, vous venez de ça ?
06:31Bien sûr.
06:31Bien sûr.
06:35Deux petites notes, seulement.
06:37Ça a fait rire Spielberg, au départ.
06:39Il n'y croyait pas trop.
06:40Mais il a cru à une blague.
06:41Il a cru à une blague.
06:42C'est-à-dire que John Williams, son compositeur,
06:44qui va devenir son compositeur attitré,
06:47lui joue ça au piano.
06:48C'est ça qu'il faut s'imaginer aussi.
06:50C'est clair, on entend ses deux notes.
06:51Voilà, on entend vraiment l'orchestre qui joue.
06:54Quand il joue ses deux notes au piano,
06:56Spielberg éclate de rire.
06:57Il dit, bon, très drôle.
06:58Ok, elle est où la musique ?
06:59Non, mais c'est la musique.
07:00Tu ne comprends pas, Steven.
07:01C'est exactement ça.
07:02Ton film, tu as fait un film,
07:03vraiment, qui fonctionne à un niveau viscéral,
07:06un film primitif.
07:07Et cette musique, ce n'est pas de la musique.
07:10C'est une sirène, un signal d'alarme.
07:13Chaque fois qu'on va l'entendre,
07:15on va conditionner le spectateur.
07:17Et dès qu'on va l'entendre,
07:18le spectateur va être conditionné à avoir peur.
07:19La musique a été récompensée aux Oscars.
07:22Il y en a eu deux autres pour le son et le montage.
07:24Mais alors, ni pour le film,
07:26ni pour Spielberg en tant que réalisateur.
07:29Il y a une archive très intéressante,
07:30en quelques mots, Olivier Bonnat,
07:31où on voit Spielberg apprendre qu'il n'est pas nommé.
07:34Il est très déçu.
07:34Oui, il avait tellement confiance en lui, Spielberg,
07:36qu'il était persuadé qu'en plus du succès public,
07:40il aurait également la reconnaissance de ses pairs.
07:42Pour ça, il va falloir attendre un tout petit peu
07:44avec la liste de Schindler.
07:45Je dis un tout petit peu, c'est ironique,
07:46parce que la liste de Schindler,
07:47on est quand même dans les années 90.
07:48Oui, 20 ans plus tard.
07:49Mais effectivement, il y a ce truc incroyable
07:50où il se filme tellement il est persuadé
07:52que le film va faire une radia.
07:54Et puis, en fait, il n'en est rien.
07:55On attend votre prochain film à vous,
07:58parce que je vous avais reçu pour Retour vers le futur.
08:00C'est vrai.
08:00On était dans les coulisses,
08:01maintenant Les Dents de la mer.
08:02Vous démarrez une collection sur les films cultes.
08:04J'espère.
08:05J'espère aussi.
08:06J'espère.
08:07Merci beaucoup, Olivier Bonnat.
08:07Avec plaisir.
08:08Olivier Bonnat qui signe donc avec Antoine Coursa,
08:10Les Dents de la mer, un succès monstre.
08:12Un documentaire disponible à partir de dimanche
08:14sur la plateforme Arte TV
08:15et à la télé sur Arte le 4 mai.
08:18Merci Céline.
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