00:00Il est 6h21, des crues historiques en ce moment en Ile-et-Vilaine, on se souvient aussi des
00:04inondations impressionnantes dans la vallée de la Vésubile en dernier et de celles à
00:08répétition dans le Pas-de-Calais, des catastrophes qui nous amènent à nous interroger sur la
00:12façon dont nous occupons les sols et c'est d'ailleurs ce que fait notre invité.
00:15Bonjour Eric Daniel Lacombe, vous êtes architecte et urbaniste, professeur à l'École supérieure
00:21d'architecture de Paris, professeur de la chaire Nouvelles urbanités face aux risques
00:25naturels.
00:26Alors dans ce genre de catastrophes, il y a souvent deux réactions, il y a ceux qui
00:29déménagent, qui partent définitivement et il y a ceux qui se barricadent, qui veulent
00:32construire des digues et vous vous dites, c'est ni l'un ni l'autre, il y a une troisième
00:35option, il faut apprendre à cohabiter avec l'eau.
00:38Ça veut dire quoi ?
00:39C'est vrai que pour les auditeurs qui nous écoutent ce matin et qui ont 50 centimètres
00:43d'eau dans leur maison, si je dis qu'il faut apprendre à vivre avec l'inondation…
00:47Ça va les agacer.
00:48Oui, et ça va paraître pas le bon moment et pourtant c'est pratiquement le seul chemin.
00:54Vous avez raison, les habitants vont rester dans les territoires qui sont touchés.
00:58Les habitants de Valence vont rester à Valence, les habitants du Pas-de-Calais de la même
01:01manière et quand je m'occupe de la vallée de la Vésubie et de la Roya, les habitants
01:05sont pratiquement tous restés.
01:06Ils restent parce que c'est leur milieu de vie et qu'ils le connaissent, ils restent
01:10aussi parce que la fréquence des inondations fait que si on fait un petit calcul simple
01:14pour les habitants de Rodon par exemple ce matin, ils seront touchés une à deux semaines
01:18et l'inondation reviendra d'ici cinq ans, ce qui veut dire cinq fois cinquante semaines,
01:23deux cent cinquante pour une où on est vraiment embêté, ce qui fait que les gens pensent
01:26qu'ils peuvent rester et les assureurs feront toujours la même chose, ils vont les réparer
01:32à l'identique.
01:33Mais une fois qu'on est réparé à l'identique, la situation reviendra à l'identique dans
01:37cinq ans et ça sera intenable.
01:39Mais ce qui est bien dans votre propos, c'est que vous dites qu'il n'y a pas de fatalisme,
01:42on peut au contraire changer les choses et faire en sorte de mieux supporter, on ne peut
01:45pas les empêcher ces inondations mais on peut mieux vivre avec ces inondations.
01:49Est-ce que c'est valable partout, y compris, vous citiez Rodon en ce moment, les pauvres
01:53ils ont les pieds dans l'eau, le secteur de Rodon qui est entouré de rivières, de
01:56marais, d'un canal, même quand il y a autant d'eau autour, on peut faire quelque chose ?
01:59Absolument, c'est même les endroits où il faut faire quelque chose, c'est-à-dire
02:03passer à l'adaptation, c'est pour ça que les architectes ont un petit rôle à jouer,
02:07l'adaptation c'est une transformation et si Rodon ou toute l'île Évilène sont
02:11possibles de s'adapter facilement, c'est parce qu'à l'inverse de La Roya où je
02:15travaille ou à Trèbes où je démarre un chantier, il n'y a pas de mort, la sécurité,
02:21le temps d'une crûlante permet d'avoir des alertes efficaces, de se mettre à l'abri,
02:26malgré tout, l'inconvénient est terrible, donc l'inconvénient est terrible, comment
02:31faire à ce moment-là ?
02:32C'est ce que j'allais vous dire, concrètement, qu'est-ce qu'on peut faire ? On rase tout
02:35et on reconstruit ?
02:36Non, je pense qu'il faut être beaucoup plus pragmatique, la première chose c'est
02:40de trouver l'argent et si on engagera l'adaptation, c'est parce que nous sommes à un moment
02:44où les assureurs ne pourront même plus payer ce retour à l'identique dont je parlais
02:49précédemment.
02:50Il faut savoir que la Roya Vésubie, ça coûte un milliard de dommages, le Pas-de-Calais
02:55600 millions et c'est bien parce que cette réparation n'est plus tenable, au dernier
02:59salon des mers, plein de communes, certaines, annonçaient qu'elles n'étaient même
03:04plus assurées.
03:05Donc au lieu de payer par exemple une maison un dommage de 30 000 euros, je propose qu'on
03:09fasse trois fois 30, disons avec 100 000 euros, on peut démarrer une adaptation sur
03:1415 ans au lieu de sur une année.
03:16Comment on adapte ? Donnez-nous des exemples concrets.
03:18La première des choses, à l'échelle du territoire, et après je donnerai des exemples
03:21à l'échelle de la maison, c'est toujours à l'inverse des intuitions.
03:24A l'échelle du territoire, il faut simplement donner plus de place aux rivières, encore
03:29plus, même si toutes les images de Redon, d'Ille-et-Vilaine, nous montrent que des
03:33grands lacs, en fait les lits mineurs des rivières sont souvent encombrés de routes,
03:38de remblais, d'équipements qu'on pourrait déplacer à très bon enlève quand même
03:43une école, un camping, un lac.
03:46Donc il faut faire de la place autour des rivières.
03:48Il faut faire de la place.
03:49Pour les laisser déborder sans que ça gère.
03:51Ça paraît simple, ça va nous prendre 50 ans, mais laisser de la place aux rivières,
03:54dans le Pas-de-Calais comme à Redon, c'est la chose la plus facile à engager, la plus
03:59difficile à faire.
04:00Et pour les maisons ?
04:01Et pour les maisons, évidemment, il faut commencer à ce qu'on appelle un renversement
04:07de la maison.
04:08C'est-à-dire qu'on va essayer de passer du rez-de-chaussée au premier étage.
04:10C'est une idée hyper simple aussi et on ne le fera pas en une fois.
04:13Donc pour l'instant, c'est ce que j'appelle les creux et les bosses.
04:17Vous avez vu, les rivières, je les fais passer dans des creux et avec la terre des
04:20creux, généralement, je fais monter autour de la maison des bosses.
04:24C'est exactement ce que j'ai fait à Romorantin, un quartier qui a résisté sans
04:27dégâts en 2016.
04:28La terre des bassins de rétention qui augmentaient les surfaces de disponibilité pour les rivières
04:35est devenue les mises à l'abri des routes qui ont été placées à un mètre et les
04:39maisons surélevées d'un mètre à un mètre cinquante.
04:41Donc on surélève les maisons, les trottoirs, les routes ?
04:42Exactement.
04:43Et on le fait progressivement.
04:44Alors, quand la maison est neuve, comme à Romorantin c'est facile, on le fait d'un
04:48coup.
04:49Quand la maison est déjà là, comme à Redon ou dans le Pas-de-Calais, on le fait progressivement.
04:54J'ai vu au sud d'Angers, j'en reviens, des gens qui remontaient leurs terres, y compris
05:00dans les fermes, n'oublions pas qu'il n'y a pas que les villes, il y a aussi les
05:03fermes.
05:04On remonte les terres pour mettre à l'abri les animaux, on remonte les terres pour mettre
05:07le foin à l'abri, on remonte les terres pour mettre la porte d'entrée à l'abri,
05:11ce qui veut dire qu'au fur et à mesure, on déplace tout vers le premier étage.
05:15La chose très importante ensuite, pour que ça ne soit pas trop désagréable, c'est
05:20de mettre le frigo, ce qu'on appelait au Moyen-Âge le grenier, et la chaudière au
05:25premier étage.
05:26C'est-à-dire que vivre avec l'inondation, tant que vous avez froid et que vous n'êtes
05:29pas au sec, et que vous ne pouvez pas vous chauffer, c'est insupportable, c'est
05:33pour ça que les gens ne le supportent plus.
05:35Donc ce que vous nous dites en fait, c'est que l'espace de vie doit être remonté,
05:38et voilà, le temps qu'il y ait l'inondation, le rez-de-chaussée sera inondé, ok, ça
05:41on ne peut pas l'empêcher, c'est pas bien grave, ça va repartir un jour, c'est
05:44ça ?
05:45Alors, ça repart pas comme ça, au Pas-de-Calais, leur problème c'est qu'ils sont restés
05:51trois semaines sans décrus, en expliquant que c'était toujours la faute de l'écologie,
05:55qu'on ne draguait pas les canaux, alors qu'il faut que la maison, à l'inverse
05:58aussi de ce qu'on croit, ne doit pas être étanche, elle doit être perméable, elle
06:02doit être très facile à laver.
06:03Ça, ce sont des leçons d'architecture, il vous faut une maison aussi facile à laver
06:08et à faire sécher, que quand on met un linge sur un fil, et qu'il sèche avec le vent
06:12par un temps moyen gris.
06:14C'est ça l'idée de l'architecture aujourd'hui.
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