00:00France Inter
00:04Mathilde Munoz
00:07Le 5-7
00:08Il est 6h20, nous sommes le 19 février
00:11et la France n'a connu que 6 jours sans pluie depuis le début de l'année.
00:15Un enchaînement de perturbations et de tempêtes
00:17comme Pedro qui balaye depuis hier soir l'ouest et le sud du pays
00:20alors que les sols sont déjà gorgés d'eau et qu'un certain nombre de rivières débordent.
00:24Les inondations sont-elles une fatalité ? Peut-on s'y adapter ?
00:28Bonjour Emma Aziza.
00:29Bonjour.
00:29Vous êtes hydrologue, experte en adaptation climatique
00:32et présidente fondatrice de Mayan.
00:34C'est un centre de recherche sur la résilience face aux risques inondations.
00:38C'est vraiment une situation exceptionnelle qu'on vit en ce moment ?
00:41Oui, elle est exceptionnelle parce que tout d'abord on a des crues généralisées
00:45c'est-à-dire que ce n'est pas un seul bassin versant qui est concerné.
00:48C'est vraiment une grande partie de la France.
00:50Si on prenait la France, on la coupe en deux.
00:52C'est vraiment la moitié ouest qui a subi des précipitations depuis des semaines.
00:58Ces cumuls ont fini par gorger les territoires en eau, les sols, bien sûr les nappes,
01:05mais également tous ces cours d'eau qui sont actuellement en train de réagir.
01:09Et à ça se surimposent des pluies qui sont arrivées dans la nuit et qui s'avèrent particulièrement plus intenses.
01:16Et ça c'est quelque chose de nouveau en termes de signature parce que jusque-là c'était vraiment le
01:20cumul de pluie
01:21qui n'était pas très important en soi.
01:24Ce n'était pas des précipitations diluviennes, mais là se surimposent des pluies qui sont trop intenses
01:30pour que les territoires ne puissent pas réagir violemment.
01:32Et pour ne rien arranger, il y a des fortes marées en plus en ce moment.
01:34Exactement, on est vraiment sur les périodes de plus haut coefficient de marée
01:39qui arrivent en général un à deux jours après la nouvelle lune.
01:42Et donc là, depuis hier jusqu'à dimanche, on va avoir cette espèce de bouchon
01:48qui empêche l'eau de s'évacuer alors que nos territoires sont complètement gorgés et saturés en eau.
01:57Et donc il n'y a pas cette possibilité de s'évacuer à l'échelle des exutoires.
02:02Si on essaye de dessiner la carte de France, vous me disiez que la partie ouest est vraiment la plus
02:05touchée.
02:05Mais est-ce qu'il y a des régions épargnées ou pas ?
02:08Alors, cette nuit, les pluies ont vraiment traversé l'intégralité de la France.
02:15Donc il n'y a pas un territoire qui n'a pas été concerné par les précipitations diluviennes
02:19qui ont traversé la France.
02:21Par contre, on voit que ce sont des logiques de bassins qui réagissent.
02:25Donc on a beaucoup parlé de la Garonne avec énormément de sinistrés.
02:29En ce moment, c'est assez intéressant de comprendre que c'est la Dordogne qui est en train de réagir,
02:35mais pas directement.
02:37C'est vraiment les sous-bassins qui sont actuellement en train tous de venir,
02:42ce qu'on appelle se mettre en charge,
02:44à cause des précipitations les plus importantes qui sont arrivées dans la nuit.
02:48C'est vraiment le secteur de Tulle, toute la zone sur la Vézère,
02:53donc des petits cours d'eau qui sont des affluents,
02:55qui vont avoir des impacts sur le fleuve,
02:56alors qu'à la Val, on a ces coefficients de marée
02:59et déjà le résultat des plus précédentes.
03:02Et il y a toujours un petit décalage,
03:04parce que là, si on suit les prévisions de Météo France,
03:06demain, après-demain, ça va se calmer.
03:07Normalement, on aura un temps sec.
03:08Mais l'arrêt des pluies, ça ne signifie pas l'arrêt des crues ?
03:10Non, puisque à partir du moment où les précipitations sont tombées,
03:14c'est ce qu'on appelle la réaction hydrologique,
03:16c'est-à-dire la manière dont le fleuve et ses affluents
03:19vont accueillir ces ondes de crues.
03:21On voit très bien que le secteur d'Angers
03:23est actuellement complètement pris en tenaille
03:26entre à l'amont des cours d'eau qui arrivent sur la ville.
03:30Il faut imaginer trois cours d'eau avec trois propagations d'ondes de crues
03:33qui arrivent et qui se concentrent sur Angers,
03:36qui ensuite va donner la mène,
03:38qui est un tout petit cours d'eau de 11 km,
03:41mais qui elle-même ne peut pas s'épancher dans la Loire,
03:43qui est trop haute.
03:44Donc on voit que ce sont vraiment des territoires très épidermiques
03:48qui peuvent réagir.
03:49Et le problème, c'est que les nouvelles pluies
03:51ont notamment concerné ce secteur.
03:52Est-ce qu'au moins, ces quantités d'eau impressionnantes
03:55rechargent les nappes phréatiques ?
03:56Alors oui, clairement.
03:59Par contre, on a aujourd'hui un historique
04:02sur ces dernières années
04:03qui nous permet de nous montrer
04:05à quel point, dans un contexte de réchauffement,
04:08et ce n'est pas une lubie,
04:09c'est une réalité que l'on enregistre
04:11tout simplement en mesurant la température,
04:14on voit très bien qu'on a une atmosphère beaucoup plus chaude,
04:17qu'on a des situations arrivées,
04:20dès que le printemps arrive et l'été,
04:22de canicules qui se répètent.
04:24Et donc, malgré le fait qu'on puisse avoir
04:27des inondations généralisées,
04:28ça a déjà été le cas en 2018,
04:30avec notamment des crues importantes de la Seine,
04:32et malgré l'excédent,
04:34en 2018, on avait 30% d'excédent,
04:37ça n'empêche pas que,
04:38eh bien, sur cette année-là,
04:40durant le mois de juillet,
04:41on a eu trois semaines continues de canicules,
04:43et un mois après, fin juillet,
04:46on était dans un état de sécheresse historique.
04:48Donc, toute cette eau ne nous garantit pas
04:49un été sans sécheresse ?
04:50Et c'est ça qui est nouveau.
04:51Parce que jusque-là,
04:53quand on avait une sécheresse,
04:54ça mettait des mois à venir,
04:55maintenant, en trois semaines,
04:56la situation peut basculer,
04:58et c'est sans doute la plus grande signature
05:00que l'on a du changement climatique en France.
05:01Et est-ce que pour vous,
05:02c'est comme une fatalité,
05:03ou est-ce qu'on peut s'y adapter ?
05:05Alors, on peut clairement s'y adapter,
05:07on est plutôt bon en France,
05:08on a 20 ans d'avance sur la plupart des pays.
05:11Pourquoi ?
05:11Parce qu'on a été marqués très tôt dans notre histoire,
05:16notamment les téléspectateurs ont découvert,
05:19avec Vaison à la Romaine en 1992,
05:21à quel point ce choc est notre vulnérabilité.
05:25On avait eu, quatre ans avant,
05:27des inondations très importantes à Nîmes,
05:30en 1988.
05:32Donc, on voit que les politiques
05:33qui ont été mises en place
05:35ont été très fortes,
05:36et ont conduit à être très en avance
05:39par rapport aux autres pays.
05:40Ce qui fait qu'aujourd'hui,
05:41on a de très gros programmes
05:42de réduction de vulnérabilité,
05:44qui consistent à aller maison par maison,
05:47entreprise par entreprise,
05:48chercher à comprendre la hauteur d'eau
05:50qui peut atteindre dans le bâtiment,
05:52accompagner aussi les gens à s'organiser,
05:54à avoir les bons comportements,
05:56parce qu'on n'est pas tous exposés
05:57à la même situation.
05:58Parfois, il va falloir fuir, évacuer.
06:00Parfois, il va falloir se confiner.
06:02Et donc, tout ça, ça s'accompagne
06:04et ça se prépare en amont,
06:05parce qu'on sait vraiment le déterminer.
06:07Et surtout, il y a un ensemble de mesures
06:08qui sont financées par l'État.
06:11Donc, il y a des aides colossales.
06:13Les habitants peuvent aujourd'hui
06:16compter sur cette organisation générale,
06:19que ce soit de la crise,
06:20on suit en temps réel,
06:22que ce soit de l'alerte.
06:23Enfin, on voit que tout s'est amélioré.
06:25Par contre, ça prend du temps.
06:27Et donc, c'est ça qui est le plus grand enjeu
06:28qu'on a à venir.
06:29Est-ce qu'il y a un manque d'entretien des fleuves ?
06:31On l'entend parfois dans les reportages,
06:32les riverains de la Garonne,
06:33qui nous disent qu'il faut la draguer et tout.
06:35Est-ce que c'est utile ou est-ce que c'est une idée reçue ?
06:37Alors, c'est un grand débat qui arrive souvent
06:39à chaque inondation.
06:41Il y a deux avis qui se confrontent.
06:44Et ça ne concerne pas tant les grands bassins
06:46de ce niveau-là,
06:47parce que ce n'est pas un arbre ou deux
06:48qui va changer la donne
06:49quand on a des inondations
06:51qui s'étendent sur quasiment des kilomètres,
06:54parfois, sur l'imageur,
06:55je pense à la Garonne
06:56ou à des grands fleuves.
06:58C'est plutôt sur des tout petits cours d'eau
07:01qui peuvent réagir.
07:02La question, c'est est-ce qu'on laisse
07:03les bois morts qui vont laisser
07:05une continuité écologique
07:07permettre à cette biodiversité
07:09d'avoir un rôle,
07:11notamment un rôle de filtre,
07:13un rôle derrière de maintien des digues.
07:16Donc, en réalité,
07:17il y a des choses qui sont très positives
07:20dans le fait de laisser
07:21la vie de la rivière naturellement.
07:23Et bien entendu, il y a un risque
07:25qui est celui d'avoir cet ensemble
07:28d'éléments qui vont encombrer
07:30les goulots d'étranglement
07:31et qui risquent de provoquer
07:33des barrages temporaires.
07:34Donc, il faut trouver un juste milieu.
07:35Exactement.
07:35Merci pour votre expertise,
07:37Emma Aziza, hydrologue
07:38et présidente fondatrice
07:39du Centre de recherche Mayane.
07:41Vous étiez l'invité du 5-7.
07:42Merci.
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