00:00Et tout de suite, l'invité de RTL Matin, Thomas, vous recevez François Molins, l'ancien procureur de Paris alors que le Sénat examine aujourd'hui, à partir d'aujourd'hui, une proposition loi visant à lutter contre le narcotrafic.
00:14Bonjour et bienvenue sur RTL, François Molins.
00:16Bonjour.
00:17Sortir la France du piège du narcotrafic, c'est le titre du texte qui sera examiné à partir d'aujourd'hui au Sénat.
00:22Est-ce que nous sommes déjà en train de perdre la bataille contre les trafiquants de drogue ?
00:28C'est ce que pensent certains magistrats dans certains tribunaux, ce qui ne met pas en cause leur engagement.
00:34Mais je pense qu'il faut dépasser ces constats pessimistes et il faut essayer d'améliorer la situation.
00:40Je pense que ce texte, qui s'inspire de l'excellent rapport des sénateurs Durin et Blanc, il contient des propositions qui sont intéressantes.
00:49Rapport du printemps dernier, et vous avez été auditionné par le Sénat, vous aviez dit que la justice française est clairement sous-dimensionnée.
00:54Tout à fait. La justice et la police, parce qu'il n'y a pas que la justice qui est en cause.
01:01En matière de narcotrafic, il faut des enquêtes de force, des enquêtes qui sont longues, complexes, qui nécessitent un lourd et exigeant travail de police judiciaire.
01:11Donc il y a l'action de la justice, mais aussi il y a l'action de la police, parce qu'il faut des procédures de qualité.
01:16Et on est en ce moment confronté à une grave difficulté qui est une véritable crise de l'investigation.
01:22C'est un manque de moyens ?
01:23Manque d'enquêteurs.
01:24De bons hommes ?
01:25Manque d'officiers de police judiciaire. On a de la peine pour voir les postes, il y a certains postes vacants.
01:31La direction de la police nationale disait il y a quelques jours qu'il y a une moyenne de 125 dossiers par enquêteur en matière de PJ, c'est colossal.
01:39C'est ingérable, on est d'accord.
01:40C'est ingérable. Et enfin, il y a une crise encore plus forte sur l'investigation financière, alors qu'il faudrait faire vraiment des investigations lourdes sur le volet financier et patrimonial de ces narcotrafics.
01:50On manque cruellement depuis des années d'enquêteurs spécialisés en matière financière.
01:55On va venir sur les annonces faites hier soir par Gérald Darmanin, le garde des Sceaux.
01:58On entend souvent et de plus en plus parler de mexicanisation de la France.
02:02Les politiques, les ministres, Bruno Rotailleau utilisait cette formule.
02:05C'est la réalité ou c'est de la... ?
02:07Je n'irai pas jusque là. La situation au Mexique est gravissime et n'a rien à voir.
02:12Il y a des dizaines d'homicides par jour.
02:15C'est exagéré.
02:18La France n'en est pas là, je pense. C'est quand même un peu exagéré.
02:21Mais par contre, ce qui est sûr, c'est que le narcotrafic est en train de prendre une telle place et a de tels moyens
02:26qu'en réalité, effectivement, ça peut mettre en cause les fondements même de notre société.
02:31Et puis, ça peut aussi permettre le développement important de la corruption, notamment de certains agents publics.
02:36Vous avez incarné la lutte contre le terrorisme pendant des années, un critère des années très sombre.
02:40Aujourd'hui, la bataille à mener contre la drogue est-elle du même niveau que celle qu'on doit continuer à mener contre le terrorisme ?
02:46En termes d'importance, oui.
02:47C'est le même péril ?
02:49C'est un péril en termes de gravité qui est peut-être même plus important.
02:53Parce que la menace terroriste, je ne pensais quand même pas à celle qu'il y avait en 2015.
02:57Elle a muté, elle est un peu différente.
02:59Aujourd'hui, le narcotrafic, il y en a partout.
03:01Ce n'est pas à l'apanage de certains territoires.
03:04On en trouve aussi bien à Marseille que dans le Cantal ou en Vendée.
03:08On en trouve absolument partout.
03:10Et c'est quelque chose qu'on a beaucoup de mal à endiguer,
03:14qui se conjugue avec l'explosion de la consommation de drogue,
03:18qui se conjugue aussi avec l'explosion des règlements de comptes.
03:22Donc il n'y a pas, je pense aujourd'hui, un département qui ne soit pas touché, qui ne soit pas épargné par la narcotrafic.
03:26Vous parlez de la consommation. Est-ce qu'on doit mettre en cause les consommateurs ?
03:29Est-ce qu'ils sont responsables ?
03:31Est-ce que le fumeur de juin du samedi, comme disait Éric Dupond-Moretti il y a quelques mois,
03:35ou encore Gérald Darmanin quand il est ministre de l'Intérieur, ont une responsabilité ?
03:39Je pense que, bien évidemment, les consommateurs ont une responsabilité.
03:42S'il n'y avait pas de consommateurs, il n'y aurait pas de trafiquants.
03:44C'est certain. Maintenant, on ne peut pas le mettre sur le même plan.
03:46Donc je pense que les consommateurs, il faut essayer de les alerter sur les dangers des produits qu'ils vont consommer.
03:51Et puis pour ceux qu'on poursuit et qu'on punit, il faut s'attacher à avoir une réponse pénale qui soit efficace.
03:56Ce n'est pas le cas aujourd'hui.
03:57Il faut être plus sévère avec les fumeurs de juin ?
03:58Oui, mais vous avez les grands effets d'annonce.
04:01Il faut savoir que ces fameuses amendes forfaitaires délictuelles,
04:04vous en avez simplement 35% qui sont recouvrées.
04:07Donc vous avez simplement une personne sur trois condamnée à ces amendes qui les paie.
04:10Si on veut être efficace, il faudrait avoir une efficacité beaucoup plus forte.
04:14Hier soir, Gérald Darmanin, devenu garde des Sceaux, a fait trois annonces.
04:17Un, la création au 1er janvier d'un parquet national anticriminalité organisé sur le modèle du parquet national antiterroriste.
04:23Deux, le recrutement de 100 magistrats supplémentaires pour lutter contre le narcotrafic.
04:28Et trois, la création d'un fichier des narcos sur le modèle des fichiers S qui existent en matière de terrorisme.
04:35Est-ce que, vu du terrain, ces mesures-là sont de nature à changer les choses, à inverser le rapport de force ?
04:40Moi, je pense qu'il faut aller plus loin et faire du fond.
04:42C'est pas du fond, ça ?
04:43Faire du fond.
04:44Bon, le parquet spécialisé, effectivement, c'est une question...
04:47En fait, il existe déjà le parquet spécialisé.
04:49C'est le Junalco.
04:50Le parquet de Paris avec la Junalco.
04:51Donc la question, c'est de savoir si on fait un parquet autonome.
04:55Alors, ça peut effectivement améliorer les choses.
04:57C'est pas non plus la baguette magique qui va permettre de révolutionner le combat là-dessus.
05:04Mais est-ce qu'il faut, pardon, un François Molins du narcotrafic ?
05:07Une incarnation forte comme vous l'avez été pour le terrorisme.
05:10Est-ce que ça compte ?
05:11Il faut certainement un parquet qui arrive à incarner la lutte contre le narcotrafic
05:15avec des magistrats en nombre suffisant, des magistrats impliqués.
05:19Sans de plus, c'est bien ou pas les magistrats ?
05:21Oui, bien sûr que c'est bien.
05:22C'est bien, ça, quand même.
05:23C'est très bien.
05:24Mais il faut aussi, encore une fois, plus d'enquêteurs.
05:25Et je pense que ce qui manque aussi, c'est une sorte de révolution des outils numériques.
05:29Aujourd'hui, dans les dossiers judiciaires, la preuve, elle est numérique.
05:32Donc, si vous me permettez une image, vous avez des tas de dossiers
05:36au sein desquels on navigue au milieu d'un océan de données numériques.
05:41Donc, il faut des boussoles et des combats.
05:43Et il faut, en réalité, donner aux magistrats et donc à ces procureurs spécialisés
05:48les moyens d'accéder à toutes les données judiciaires et de police judiciaire.
05:52Il ne suffit pas de créer des fichiers, il faut aussi que les magistrats y aient accès.
05:55Mais c'est utile, l'équivalent du fichier S pour le narcotrafic ?
05:58Il faut voir comment c'est fait, ça peut apporter quelque chose.
06:00Mais encore une fois, il faut que les magistrats puissent accéder à tout ça.
06:03Ça ne peut pas être l'apanage que de la police judiciaire,
06:05parce que c'est les magistrats en charge des dossiers qui font des recoupements
06:08et qui pourront tracer, effectivement, les monnaies virtuelles, les avoirs numériques, etc.
06:13Regardez l'affaire de l'enlèvement qui a eu lieu la semaine dernière.
06:16On a utilisé les outils cyber et c'est en utilisant les outils cyber
06:19qu'on a pu tracer la rançon qui avait été versée et la saisir
06:23avant qu'elle soit utilisée par les ravisseurs.
06:25Donc, ça a du sens tout ça.
06:27François Mollins, les moyens alloués à la justice ont augmenté en permanence depuis 2017
06:31et l'arrivée d'Emmanuel Macron au pouvoir.
06:33Et pourtant, on a le sentiment que les problèmes de fond que s'aggravaient.
06:36C'est un sentiment ou c'est une réalité ?
06:38Je pense que c'est une réalité parce que la situation est telle
06:41et le résultat d'une insuffisance budgétaire qui a été tellement longue
06:47qu'en réalité, il faudra beaucoup de temps pour réparer le mal.
06:49Le mal ne va pas se réparer en deux ans, en trois ans ou en quatre ans.
06:53C'est vraiment un travail de fond qui se traduit par l'exigence de plus de magistrats,
06:58plus de greffiers, plus d'assistants spécialisés, plus de bâtiments.
07:01Donc, c'est bien mais ce n'est pas suffisant.
07:03Il faut continuer l'effort dans la durée.
07:05On ne va pas réparer ça en trois ou quatre ans.
07:07Vous avez été, il y a 20 ans maintenant, procureur de Bobigny dans votre carrière
07:10qui n'était pas le tribunal le plus simple.
07:12Qu'est-ce qui a changé fondamentalement depuis cette époque ?
07:14Il y a plus d'effectifs.
07:16Quand j'étais procureur de Bobigny, j'avais 34 procureurs avec moi.
07:20Aujourd'hui, ils sont 57 ou 58.
07:23Mais malgré les augmentations d'effectifs,
07:26on s'aperçoit en réalité que les problèmes sont toujours les mêmes
07:28et que l'institution a toujours les mêmes difficultés
07:31à traiter les infractions qu'on lui soumet
07:34et à apporter des réponses qui soient satisfaisantes.
07:36Et par rapport à ça, je pense que malgré l'augmentation des effectifs,
07:40je ne suis pas persuadé que la situation ait véritablement changé.
07:43C'est un peu décourageant de vous écouter ce matin, François Molin ?
07:45Non, parce que je crois qu'il faut être optimiste.
07:48Moi, je suis persuadé qu'à partir du moment où il y aura des moyens,
07:52où on trouvera les bonnes organisations, les bons outils,
07:55à partir du moment où on aura conscience qu'on mène un combat sur le long terme
08:00et où on fait du fond, c'est comme ça qu'on gagnera.
08:02Ce n'est pas avec des effets d'annonce.
08:04C'est effectivement avec des actions et des changements
08:06sur le fond de l'action de la police et de la justice.
08:08Je voudrais qu'on se dise aussi quelques mots de la justice des mineurs.
08:11Il y a une donnée dont nous parlait hier le préfet de police de Paris,
08:13Laurent Nouniez, qui était ici, après le meurtre du jeune Elias,
08:16tué à 14 ans par deux jeunes à peine plus âgés que lui,
08:18qui voulaient lui voler son portable.
08:20Cette donnée, c'est l'âge des délinquants,
08:22avec des mineurs de plus en plus violents et souvent de plus en plus jeunes.
08:25Faut-il arrêter de juger les mineurs comme des enfants ?
08:28Est-ce que notre justice est trop indulgente avec les mineurs aujourd'hui ?
08:31La justice, déjà, elle a changé il y a quelques années,
08:33puisque vous avez un code justice des mineurs qui, aujourd'hui,
08:36vous permet d'aller plus vite, puisqu'il y a dans la procédure de jugement
08:40ce qu'on appelle la césure, c'est-à-dire que c'est la possibilité
08:43de juger le mineur immédiatement sur sa culpabilité,
08:46et puis, éventuellement, de différer au maximum à six mois le prononcé de la peine,
08:52en fonction de l'évolution du mineur.
08:54C'est ce qui a permis à ces deux jeunes, dans le cas d'Elias,
08:56d'être en liberté et de commettre la peine.
08:58Voilà. Donc, les questions qui se posent, c'est de savoir
09:01est-ce qu'il faut aller plus loin ? Moi, je pense que, personnellement,
09:04ce qu'on pourrait peut-être faire, c'est élargir encore le domaine
09:07des présentations immédiates des mineurs, pour les juger plus tôt
09:10et plus rapidement, lorsqu'on a affaire à des réitérants ou des récidivistes,
09:14et surtout, lorsqu'on a tous les renseignements socio-éducatifs
09:16qui sont nécessaires à ces conditions-là, c'est possible.
09:19Après, sur le reste, je pense qu'on ne peut pas juger un mineur comme un majeur.
09:22Un mineur, c'est une personne dont la personnalité est en construction.
09:27Et ça, je pense qu'il faut en tenir compte. Moi, c'est la raison pour laquelle je pense
09:30qu'il faut qu'on garde l'excuse atténuante de minorité,
09:33et il faut faire confiance au juge là-dessus.
09:35Je pense que le juge connaît ses dossiers,
09:38et il faut lui faire confiance quant à l'application de cette excuse ou pas.
09:42– Vous ne voulez pas reprendre du service, non ?
09:44– Non, j'ai une vie qui me convient tout à fait.
09:46– Merci beaucoup François Bollens d'être venu ce matin sur RTL.
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