00:00Alors ici, c'est un extrait d'une lettre que j'ai écrite à mon père quand j'étais enfant.
00:06Je dis ceci.
00:08Merci papa de nous conduire au cross et de si bien nous encourager.
00:12J'aime bien quand tu viens jouer au ping-pong avec moi.
00:15J'aime bien quand tu viens me dire au revoir dans mon lit.
00:18J'aime bien quand tu regardes Fort Boyard avec moi.
00:20Merci d'avoir construit un nouveau garage pour qu'on puisse y jouer au ping-pong.
00:25Merci d'avoir mis de l'électricité dans le garage.
00:28Voilà, c'est vraiment les mots d'un jeune enfant.
00:33C'est une vraie lettre ?
00:33C'est une vraie lettre, oui.
00:34Dans tout livre, il y a des lettres que j'ai adressées à mes parents
00:40et des lettres qu'eux m'ont écrites.
00:43Ça pose la question de la littérature.
00:45Oui.
00:45C'est-à-dire qu'en fait, c'est une lettre que vous avez écrite enfant
00:47qui se retrouve des années plus tard dans un livre
00:50qui devient littérature alors qu'à l'époque, ça n'était pas forcément.
00:53Ben non, ça ne l'est toujours pas, mais dans l'ensemble, peut-être que ça devient.
00:56C'est ça, c'est la question que je me posais.
00:58Est-ce que c'est de la littérature ?
01:00En quoi ça en est ?
01:01Je vais être franc avec vous et j'espère que vous ne le prendrez pas mal.
01:03Non.
01:04C'est le passage qui m'a le plus touché.
01:06En fait, ce passage m'a un peu bouleversé, je ne sais pas pourquoi.
01:09Et c'est en fait vous qui l'avez écrit à 8, 9 ans peut-être.
01:12Merci.
01:13Non, mais c'est super, je ne le prends pas du tout mal.
01:15Ça veut dire que tout était déjà en germe.
01:17Il n'y a aucun travail quelque part.
01:19Il y a « j'aime bien », « j'aime bien l'électricité dans le garage ».
01:22Ça vous fait quoi, en fait, que c'est le passage qui m'a le plus touché
01:24alors que vous l'avez écrit il y a des années ?
01:25Ça me touche aussi.
01:26Moi aussi, quand j'ai retrouvé ces mots, il n'y a pas de hiérarchie.
01:30Je ne suis pas en train de me dire « est-ce que j'écris mieux ? ».
01:32Ça, franchement, je m'en fous vraiment.
01:34Mais ce qui compte, c'est d'essayer de voir, tiens,
01:39comment se fait-il qu'il y ait une telle continuité entre le gosse que j'ai été
01:43et l'adulte, l'écrivain que je suis devenu maintenant ?
01:46Et ce que j'ai trouvé beau, et la raison pour laquelle cette lettre s'y trouve,
01:50c'est qu'en fait, tout était déjà là.
01:51Quand on progresse peut-être dans l'écriture,
01:53c'est quand on commence à enlever les couches.
01:55Et là, il n'y en avait pas de couches.
01:56Alors peut-être que j'ai dû faire tout un long chemin de mots,
01:59parfois compliqués, pour me rendre compte à 42 ans que le moins, c'est le mieux.
02:04L'enfance, c'est vraiment un continent enfoui, un continent à la dérive,
02:08un continent où on est tous restés des gosses, tous absolument.
02:12Et pourtant, on l'oubliait chaque jour un peu plus.
02:15Alors si le texte, ce livre-ci, peut nous permettre de nous souvenir
02:19que ça a existé et qu'il y avait dans ce temps-là,
02:21il y avait bien sûr des trucs très durs,
02:24mais qu'il y avait aussi des tas de choses qu'on peut peut-être essayer de sauver
02:27et de remettre en avant aujourd'hui.
02:29C'est littéralement la lettre que vous avez écrite, vous n'avez rien changé ?
02:31Rien, absolument rien.
02:32Une chose quand même à préciser pour les gens qui vont regarder cette vidéo
02:35et qui n'ont pas lu le livre, vous n'introduisez pas cette lettre.
02:38La lettre est balancée sur la page, elle fait une page, il y a des guillemets,
02:42et le lecteur comprend que c'est vous, enfant, qui écrivez cette lettre,
02:46parce qu'elle arrive effectivement à un moment où on peut le comprendre.
02:49Ça, c'est quelque chose auquel vous avez réfléchi, j'imagine ?
02:52Oui, oui.
02:53Puis moi, je suis quelqu'un qui est...
02:54Moi, j'ai une confiance absolue dans les lecteurs.
02:56On entend beaucoup cette phrase, voilà, les gens ne lisent plus,
02:59il n'y a plus de lecteurs, il n'y a plus de gens curieux.
03:01Moi, je suis convaincu que plein de gens sont capables de lire,
03:05lisent, adorent ça, peuvent en tout cas aimer ça.
03:08Et...
03:10Je n'ai pas du tout envie de prendre les gens pour des cons.
03:12Ils comprennent très bien, quand ils ont un livre en main,
03:15ce qui est en train de se passer, se jouer,
03:17et alors on aime ou on n'aime pas.
03:19Ça, ce n'est pas la question, mais comprendre, bien sûr.
03:22Je suis Antoine Wauters et je suis écrivain,
03:24et je viens de faire paraître, le plus court chemin,
03:27un texte autobiographique aux éditions Verdier.
03:30C'est un texte qui remonte le fil de mon enfance
03:34et qui revisite les lieux où j'ai grandi,
03:37la campagne du sud de la Belgique.
03:39Une vie placée sous le signe d'une nature immense,
03:42de Kermès à répétition, d'alcool et de ce bienheureux ennui
03:47dont je me sens si souvent orphelin aujourd'hui.
03:50Tout vient de là, du silence des plaines,
03:53de tout ce qui se tramait en nous pendant que,
03:55objectivement, il ne se passait rien.
03:58L'ennui et le silence, finalement, pour vous,
04:01c'est ça, le résumé de l'enfance ?
04:03Oui, et leur corollaire, ce que ça génère,
04:07d'envie de rebondir, d'envie d'aller de l'avant,
04:11de courir, d'être joyeux, d'être dans un élan.
04:16Je trouve qu'il y a une vertu dans l'ennui
04:18et qu'une société qui refuse l'ennui,
04:21c'est symptomatique, à mon avis, de quelque chose de très problématique,
04:26de très grave même,
04:29parce qu'à partir du moment où on ne s'ennuie pas,
04:31ça veut dire qu'on ne supporte pas rester
04:33un petit moment connecté à soi-même et recueilli en soi-même.
04:38Et à partir de là, on ne sait pas ce qu'on pense,
04:40on ne sait pas ce qu'on veut et on peut se faire balader
04:44dans plein de discours, tendances qui sont parfois un peu dangereuses.
04:48Elle s'est arrêtée quand, vous, votre enfance ?
04:51J'en parle dans le livre, il y a un épisode,
04:54alors quel âge est-ce que j'avais réellement ?
04:56Je n'en sais rien, je dis que c'était 10 ans,
04:58mais c'est un jour où j'ai voulu rentrer dans le mur couvert de glycine
05:02de chez mes grands-parents, qu'on appelait Papou et Nénène.
05:05J'étais avec mon vélo et je ne sais pas expliquer pourquoi,
05:08j'ai eu l'envie de me projeter dans ce mur.
05:11J'ai eu une sorte d'envie suicidaire très jeune et je me suis arrêté.
05:16Et dans ce moment de battement, de suspens, je me suis dit
05:20« c'est que tu tiens à toi, d'une manière ou d'une autre.
05:23Même si tu parviens difficilement à te définir et à te sentir vivre comme un tout,
05:28force est de constater que tu tiens à toi. »
05:30Et c'est là que j'ai compris que je n'étais peut-être plus tout à fait enfant
05:34et que j'étais quelqu'un qui vivait, qui vivrait
05:38et que cette obligation de durer dans le temps, c'était une forme de servitude.
05:44Et l'idée, c'était de me dire « à partir de là, qu'est-ce que je fais ?
05:46Comment est-ce que je transforme ce sentiment-là un peu écrasant
05:50de trouble identitaire en quelque chose de différent, de plus beau, de plus puissant ? »
05:55Le réel m'a toujours donné de l'asthme.
05:57Je suffoquais dans notre monde, dans notre époque,
05:59avec tout ce qu'on attendait de nous, de moi, de mes potes.
06:06Et écrire et commencer à lire quand on avait 18-20 ans,
06:09ça a été une façon de dire « vous savez, nous, on va se réapproprier tout ça
06:12et on va essayer de faire autrement. »
06:14Le YEL, je trouve que c'est très intéressant par exemple.
06:17C'est-à-dire créer un endroit dans la langue où on ne peut plus être assigné à quoi que ce soit.
06:25C'est se rendre innommable pratiquement, aux yeux de la langue ancienne, de la langue vieillissante.
06:30Moi, ça je trouve que c'est très fort.
06:32– C'est quoi votre rapport à l'écriture ?
06:34– Il y a quelque chose de méditatif, ça c'est sûr.
06:37Et c'est aussi prendre position dans la langue.
06:39C'est dire ce qu'on voit d'une manière qui nous semble juste,
06:44qui nous semble adaptée pour essayer d'amener quelques lecteurs à se questionner.
06:52– Il y a une part du coup de politique ?
06:53– Avant, je ne le disais pas.
06:54Je n'aimais pas penser que je pouvais écrire des textes éventuellement politiques,
06:59mais je suis maintenant forcé de l'accepter.
07:03– On peut être à la fois politique et poétique ?
07:06– Oui, je crois.
07:07C'est peut-être même une manière très efficace de travailler les consciences politiques.
07:13C'est d'utiliser des mots différents,
07:15d'utiliser des mots parfois très doux pour exprimer un contexte de grande violence.
07:21Parce que quand les mots ne nous font plus aucun effet,
07:24tellement on les a entendus, on ne ressent rien.
07:26– En gros, dans ce que vous dites,
07:28il y a une sorte de critique de la langue technocratique.
07:31La plupart des hommes politiques, quand ils s'expriment,
07:32c'est des langages tout faits, avec des phrases un peu toutes faites.
07:35Ça vous parle, ça vous énerve ?
07:37– C'est clair que c'est une des raisons pour lesquelles j'ai envie de continuer à écrire,
07:42à publier des livres, mais je crois qu'on est très nombreux à faire ça,
07:45sinon on arrêterait tout.
07:48Mais je dis parfois que c'est pesé sur le plateau oublié de la balance.
07:52On a beaucoup moins d'importance que la parole politique,
07:56nous qui écrivons des livres,
07:57mais c'est quand même essayer d'appuyer à l'endroit où personne n'appuie.
08:02C'est-à-dire se dire, tiens, le silence, qu'est-ce que ça peut raconter ?
08:06La lenteur, qu'est-ce que ça peut raconter ?
08:09Critiquer un certain nombre de choses, mais d'une manière différente,
08:13qu'est-ce que ça peut générer ?
08:14Quelque chose qui m'obsède beaucoup, c'est quand je repense aux années 80,
08:18celles qui m'ont vu grandir, et à mes grands-parents notamment,
08:21ils faisaient une action par unité de temps,
08:23c'est-à-dire qu'ils ne faisaient qu'une chose à la fois.
08:25Ce serait difficile aujourd'hui de ne faire qu'une chose à la fois.
08:28Est-ce que c'est souhaitable ?
08:29Je n'en sais rien, mais de temps en temps, oui, j'en suis absolument convaincu.
08:33Est-ce que vous avez appris quelque chose sur vous-même
08:35en rédigeant ce livre consacré à votre enfance ?
08:38Oui.
08:39Je dirais que la chose principale, c'est...
08:41J'ai parfois un regard très dur, très violent même, sur moi.
08:47Et je crois que quand je me souviens de l'enfant que j'étais,
08:50je me dis, bon, tu pourrais peut-être essayer d'être un peu plus doux avec toi-même.
08:54Et je me dis, maintenant, si tu dois être juste,
08:57si tu regardes dans le rétroviseur,
09:00accepte-le, accepte que tu es cette personne
09:04qui est très sensible.
09:06Alors, ça semble bête de le dire comme ça,
09:08mais quand on commence à pouvoir l'accepter,
09:11on comprend mieux nos réactions, nos façons d'être,
09:16et peut-être on peut se pardonner un certain nombre de choses.
09:19En gros, quand je me sens totalement inadapté,
09:23je me dis que ça ne date pas d'hier
09:24et que finalement, on peut très bien vivre sans être parfaitement
09:29en phase avec le monde tel qu'il est, tel qu'il va.
09:33Voilà.
09:33Ça m'a appris ça.
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