00:00J'arrive dans la salle des infirmiers, je ne sais pas trop ce qu'il va se passer.
00:04On me demande de m'asseoir sur une chaise.
00:07Je vois des infirmiers qui arrivent et qui arrivent avec cette espèce de verre de terre immense.
00:14Et on me dit, on va te le passer par le nez.
00:17Et pour moi, c'est insupportable, c'est impossible.
00:21D'un seul coup, j'ai des infirmiers qui viennent me plaquer contre cette chaise.
00:25Et j'ai envie de crier, j'ai envie de hurler, mais il y en a une qui met sa main contre ma bouche.
00:31Et elle me dit, surtout, déglutis bien.
00:34Il faut que tu avales pour être sûr que le tuyau passe du bon côté.
00:36Parce que si ça passe du mauvais côté, je vais vite le sentir, je vais m'étouffer.
00:40Il faut vraiment que ça passe dans le bon côté pour que ça aille jusqu'à l'entrée de l'estomac.
00:44C'est des dizaines de centimètres qu'on enfonce en vous, que vous sentez passer vraiment dans la gorge.
00:51Votre corps ne vous appartient plus.
00:52Vous avez autant de droits qu'une chaise, qu'un coussin ou qu'un chien.
00:56C'était une scène insupportable, insupportable.
01:00Je m'appelle Alice Develay, je suis l'auteur de Tomber du ciel, publié aux éditions de l'Iconoclast.
01:06Tomber du ciel, c'est l'histoire d'Alice, 14 ans, qui est hospitalisée du jour au lendemain en pédiatrie.
01:12C'est une vie d'enfermement, de dépossession qui commence.
01:15Elle n'a plus le droit à des amis, elle n'a plus le droit à sa famille, elle n'a plus le droit de sortir.
01:20Et elle va être envoyée en service de pédopsychiatrie où, là-bas, elle va subir des traitements révoltants.
01:25C'est un roman parce que je n'écris pas sur moi, mais à partir de moi.
01:29Moi, j'ai été hospitalisée à 14 ans en pédiatrie où on m'a forcée à manger via une sonde dans le nez.
01:35Donc c'est un tuyau qui passe par la narine, qui descend dans la gorge, puis qui va jusque dans l'estomac.
01:40Puis on m'a hospitalisée en psychiatrie.
01:41Et en tout et pour tout, cette seule hospitalisation a duré un an et demi.
01:45Je m'en souviens très bien, on est le 4 juillet 2007.
01:49Ce matin-là, ma mère qui, peut-être, devait avoir eu des doutes en voyant que je ne mangeais pas grand-chose.
01:55Bon, c'est une histoire familiale compliquée, mais avant de partir en vacances, elle me dit
02:00« On va faire un check-up, comme pour la voiture.
02:02Donc tu vas aller chez le médecin, histoire de voir que tout va bien.
02:06Et je vais chez le médecin.
02:07Elle prend ma taille, donc 1m64.
02:10Elle me demande de me peser 36 kilos.
02:13Et elle prend ma tension.
02:14Et là, il y a quelque chose qui ne va pas.
02:18Elle pompe, elle pompe, elle pompe.
02:19Et elle ne trouve pas ma tension.
02:21Elle me dit « C'est bizarre. »
02:22Et je vois dans ses yeux qu'elle est un peu désemparée.
02:25Et je lui dis « Est-ce que ça va ? Qu'est-ce qui se passe ? »
02:28Et elle me dit « Je vais reprendre votre tension. »
02:30Et elle me dit « Là, vous avez 8 de tension, ce qui est extrêmement bas. »
02:34Donc je la sens tergiversée.
02:36Et elle me dit « Qu'est-ce que ça vous ferait si je vous disais que vous risqueriez de vous faire hospitaliser ? »
02:43Moi, j'ai 14 ans, je n'ai aucune idée, aucune notion de ce que ça veut dire se faire hospitaliser à mon âge.
02:48Enfin, cet âge-là, c'est pour les vieux, c'est pour les fous.
02:53Mais elle ne me dit pas que je vais être hospitalisée.
02:54Ça, ça n'est pas du tout dit à ce moment-là.
02:58Donc je sors de chez le médecin, je rejoins des amis.
03:01Il pleut.
03:02Et puis, je reçois un appel de mon frère qui me dit « Voilà, on va prendre un café. »
03:08Ce qu'il ne m'a jamais proposé de faire en une dizaine d'années de fratrie.
03:14Et en fait, ce que je comprendrai plus tard, c'est qu'il voulait s'assurer que je sois à un endroit où il savait que j'étais.
03:21Parce que ma mère est venue me chercher ce soir-là.
03:26Et il pleuvait encore dehors.
03:27Et je me demandais si l'eau sur ses joues, c'était des larmes ou de la pluie.
03:33Et elle m'a regardée et elle m'a dit « Alice, tu vas te faire hospitaliser. »
03:37Et je n'ai pas compris pourquoi, je n'ai pas compris ce qui se passait.
03:41Je ne comprenais pas ce qui...
03:43Est-ce que c'était une punition ?
03:45Est-ce que c'est parce que j'avais mal répondu au médecin ?
03:48Et c'est à ce moment-là que tout s'est effondré parce que le lendemain, effectivement, j'arrive à l'hôpital.
03:53Là, je le comprends, dès le premier jour, ma vie est finie.
03:59Moi, je me souviens de la première fois qu'on m'a plaqué contre un matelas.
04:03Donc, c'est des contentions, on vous attache aux chevilles,
04:07on vous attache au ventre, on vous attache aux poignets.
04:10Vous êtes comme ça toute la journée, vous vous fixez à un plafond
04:14et vous n'entendez rien, c'est le vide le plus vide du monde.
04:19Au tout début, vous vous dites qu'il y a sûrement un malentendu,
04:23qu'on va venir ouvrir la porte,
04:26qu'on va vous dire « voilà, c'est bon, tu as eu ta punition,
04:28tu vas sortir et tu ne le referas plus parce que tu vois bien que c'est insupportable. »
04:32Et puis, vous voyez que le soleil passe un petit peu, que la lumière passe,
04:36donc ça fait quelques heures déjà que vous êtes allongé, immobilisé,
04:41que vous pouvez à peine bouger un poignet comme ça.
04:45Et là, vous vous dites « eh bien, je vais essayer de ne pas sombrer dans la folie ».
04:51Et vous allez sombrer dans la folie parce qu'on n'est pas fait pour rester attaché
04:57sur un matelas toute une journée.
04:59En plus de ça, comme moi, j'avais cette sonde qui était dans mon nez,
05:02on me faisait passer mes traitements antipsychotiques, antidépresseurs par la sonde,
05:09on me faisait passer la nourriture aussi par la sonde,
05:11donc il n'y avait plus de raison de me détacher
05:13à part pour aller aux toilettes une à deux fois par jour.
05:16Ils m'ont cassé et ils ont cassé des milliers d'autres enfants qui sont passés par là.
05:22Et ce qui me tue encore de l'intérieur,
05:25c'est de me dire qu'il y a des milliers d'enfants
05:29qui continuent d'être attachés contre leur gré.
05:32Je ne suis pas sortie de cet hôpital, je pense que j'y suis encore toujours.
05:35Il y a des odeurs comme ça, des parfums qui me sont insupportables.
05:39Il y a des personnes qui, lorsque je les croise,
05:43dans ce coup me terrorisent parce qu'elles ont des traits communs
05:46avec des gens que j'ai pu voir là-bas et qui m'ont fait beaucoup de mal.
05:50– L'hôpital dans lequel vous avez été,
05:52est-ce que c'est une exception ou est-ce qu'en France c'est la norme ?
05:56– C'est une norme, c'est une norme.
05:58Après, la différence aujourd'hui par rapport à ce que je raconte il y a plus de dix ans,
06:04c'est qu'il y a encore moins de moyens accordés aux hôpitaux donc c'est sûrement pire.
06:08Je pense qu'il y a beaucoup de médecins qui ont envie de bien faire
06:11mais qui sont confrontés à un manque de moyens cruels et criants
06:17et qui fait qu'ils deviennent malgré eux maltraitants.
06:21– L'anorexique ne décide pas de se priver de nourriture.
06:24Elle ne fait pas de régime.
06:26Elle ne fait pas, elle se défait.
06:28L'anorexique n'est pas dans la privation mais dans la disparition.
06:32Il faudrait s'imaginer ce qui lui arrive comme un mauvais film d'horreur.
06:35L'anorexique prend possession d'elle.
06:37Quand l'anorexique parle, c'est l'anorexique qui répond.
06:40Quand l'anorexique ne mange pas, c'est l'anorexique qui lui interdit.
06:45– J'ai choisi ce passage parce que je me dis que c'est compliqué
06:48de définir ce que c'est l'anorexie.
06:51Et dans ce passage-là, qui dure quelques pages,
06:53quelque part on a le sentiment que vous questionnez un peu
06:55qu'est-ce que ça veut dire être anorexique.
06:58Je vous pose la question, qu'est-ce que ça veut dire ?
07:01– C'est une bonne question.
07:03Si je prends la définition vraiment scientifique de l'anorexie,
07:08c'est un trouble du comportement alimentaire
07:10qui se caractérise par une perte d'appétit
07:12et qui a le plus généralement pour conséquence
07:15une perte de poids drastique et des répercussions physiologiques,
07:19une perte de cheveux, une aménorée, c'est-à-dire une disparition des règles,
07:23des troubles cardiaques, l'ostéoporose.
07:27Mais moi j'essaie de comprendre vraiment d'un point de vue humain ce que c'est.
07:33Et je compare l'anorexie à une espèce de bête sauvage,
07:38une espèce de grand orti, ce qui m'avait fait penser au livre
07:43L'écume des jours de Boris Vian qui lui, dans ce livre-là,
07:46dit que son personnage Chloé a un énuphar qui lui pousse dans les poumons.
07:49Et moi j'ai l'impression que c'est un peu une orti
07:52qui a ses racines qui plongent très très loin
07:54et dont les ramifications sont tellement lointaines
07:57qu'on ne sait pas jusqu'où elles plongent.
07:59Est-ce qu'elles vont jusqu'à l'enfance, l'adolescence,
08:04dans une phrase, dans un traumatisme ?
08:07Donc c'est quelque chose qui prend possession de nous
08:11et qui fait qu'on disparaît complètement derrière l'anorexie.
08:14Souvent on entend dire qu'on fait des enfants pour se prouver qu'on s'aime,
08:17transmettre une histoire, une famille, un sang,
08:20mais tout ça c'est des conneries.
08:22Un enfant c'est des fleurs sur une tombe.
08:25Alors c'est un passage extrêmement fort et ça parle de la famille.
08:27Dans quelle mesure ce qui vous est arrivé est lié à votre famille ?
08:34Je pense que je ne le saurais jamais.
08:37Pendant longtemps je cherchais un bouc émissaire.
08:39Je me suis dit que c'est forcément la faute de mon père ou de ma mère.
08:43Peut-être qu'ils ont leur part de responsabilité,
08:45mais j'aimerais quand même penser que c'est la faute de personne.
08:50Les maladies sont injustes.
08:52Elles sont comme ça et c'est terrible.
08:54Parmi les gens qui vont regarder cette vidéo,
08:56il y aura forcément des gens qui souffrent d'anorexie.
08:59Oui.
09:00Est-ce que vous avez quelque chose à leur dire ?
09:03Oui, je leur dis déjà qu'elles ne sont pas seules,
09:07qu'on est des dizaines de milliers, des centaines de milliers,
09:11des millions à souffrir.
09:13Et la souffrance est peut-être ce qui est le plus partagé dans le monde.
09:16Donc je les comprends.
09:18Je pense à elles quand elles sont derrière une fenêtre dans un hôpital
09:23ou qu'elles sont enfermées avec elles-mêmes.
09:26Et j'ai envie de leur dire aussi que je les crois.
09:29Je les crois quand elles disent que c'est difficile,
09:31que c'est insupportable, qu'elles n'y arrivent pas
09:33et qu'elles croient qu'elles n'y arriveront jamais.
09:34Mais j'ai aussi surtout envie de leur dire que,
09:37même si elles croient qu'elles n'y arriveront jamais,
09:39il y a un jour, je ne sais pas quand ce jour arrivera,
09:42mais elles s'en sortiront.
09:44Et la vie ne sera peut-être pas tous les jours facile,
09:47elle ne sera pas merveilleuse,
09:49mais elle vaudra la peine d'être vécue.
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