00:00Comment on fabrique un roman de Joël Dicker ?
00:04On va discuter de ça ensemble à l'occasion de la sortie de votre nouveau livre
00:08Un animal sauvage.
00:10Quand vous vous êtes lancé dans l'écriture de ce roman, c'était quoi l'idée de base ?
00:14Alors l'idée de base c'est qu'il n'y en a pas.
00:16J'ai toujours travaillé comme ça, j'ai pas de plan, j'ai pas une idée.
00:20On pense souvent qu'un livre c'est tout d'un coup une idée qui jaillit
00:24et on se dit ah tiens j'ai l'idée.
00:26C'est impossible, en tout cas pour moi c'est impossible.
00:28Une idée va amener une idée qui va amener une idée qui va amener une idée
00:32qui finalement va vous amener au début de l'idée du livre.
00:34Avant même d'avoir l'idée, avant même d'avoir le scénario, d'avoir les personnages,
00:39avoir un endroit dans lequel on se sent bien.
00:41Ça c'est une promesse qui est hyper importante pour moi
00:43parce que j'ai envie de dire aux gens voilà,
00:45on a assez de difficultés dans le quotidien,
00:49on a assez de difficultés dans la réalité,
00:51on a assez de difficultés, il suffit de regarder les nouvelles et les infos.
00:56La promesse du livre, c'est un endroit où on se sent bien,
00:58peu importe ce qui se passe dedans, on est en sécurité.
01:00J'ai regardé pas mal d'interviews évidemment avant de faire cette interview avec vous
01:03et le fait que vous ne faites pas de plan, vous le répétez régulièrement.
01:06J'ai du mal à vous croire moi.
01:08Je dis pas que vous êtes un menteur mais quand même,
01:11vos romans sont hyper structurés.
01:13C'est sur plusieurs époques, il y a des éléments qui sont glissés à la page 12
01:17qui font écho à ce qui se passe à la page 224.
01:19Comment on peut faire ça sans avoir de plan ?
01:23Alors il n'y a pas de règles pour écrire,
01:25il n'y a pas une règle qui dit si tu veux écrire un livre, vous faire ça, ça et ça.
01:28Chacun a sa façon de faire, chacun a ses règles.
01:31Moi j'aime pas avoir de plan parce que j'ai pas envie de savoir.
01:34J'ai pas envie de savoir ce qui se passe, j'ai pas envie de connaître la fin du livre
01:37parce que si je sais déjà ce qui se passe, j'ai pas envie de connaître cette histoire,
01:40j'ai pas envie de l'écrire.
01:42Mais c'est pas un peu casse-gueule ?
01:43Parce que si on connaît pas la fin et qu'on arrive à la page 300 et on se dit
01:46ah mince, je viens d'insérer un élément qui est pas cohérent avec l'élément d'avant,
01:50comment on fait ?
01:51Non alors c'est pas casse-gueule mais c'est laborieux.
01:53C'est très laborieux.
01:54Ça veut dire il faut être prêt à recommencer tout le temps.
01:57Il faut être prêt à couper tout le temps.
01:59Ça veut dire, parce qu'à la fin évidemment, je relis, je reprends, je fais des versions,
02:04je recorrige, à un moment donné j'ai pu écrire 5, 10, 20, 30, 40, 50 pages
02:09et là je me rends compte que ça fonctionne plus pour une raison ou une autre,
02:12que ce personnage est pas assez bon, que ça marche pas avec après
02:16et donc je reviens en arrière, je coupe.
02:18Ou bien alors tout d'un coup j'avance dans le livre
02:20et je me rends compte que ce que je fais maintenant pour que ça fonctionne
02:23et je me dis tiens cette partie là elle est bien, elle fonctionne bien,
02:25mais pour qu'elle reste dans le livre il faut que je revienne en arrière
02:28et que je retranche 5, 10, 40, 50, 100 pages ou que je recommence tout.
02:33Ça arrive souvent et c'est pas un problème.
02:35Il y a eu une étape très importante pour moi, jeune écrivain,
02:38je suis toujours jeune mais je suis moins jeune,
02:40une étape très importante c'est quand j'ai compris que
02:42à chaque fois que je retranchais, à chaque fois que j'enlevais des parties de texte,
02:46c'était pas un pas en arrière, c'était pas une défaite ou un échec
02:50à me dire ah non en fait c'était nul, j'ai raté,
02:52c'était au contraire, un pas en avant.
02:54Ça veut dire que chaque fois que j'enlève, le livre avance.
02:57À chaque fois que j'enlève des pages ou des parties,
03:00le livre avance parce que je sais enfin ce que je veux faire.
03:03C'est très important pour moi, quand j'écris, d'être clair dans ce que je raconte.
03:07Et c'est pas toujours facile d'être clair,
03:10mais une des raisons pour laquelle j'ai pas de plan,
03:12c'est que justement je me dis tant que moi-même,
03:15dans mon livre, je comprends ce que je fais,
03:18je sais où j'en suis, je connais ces personnages,
03:21je navigue dans le livre sans avoir un plan, sans avoir une béquille,
03:24alors ça fonctionne.
03:26Si moi qui écris ce bouquin, je dois avoir un plan pour savoir qui est qui et qui fait quoi,
03:30c'est qu'il y a quelque chose qui marche pas.
03:32Une question très simple, c'est est-ce que vous avez l'impression
03:34de vous être amélioré comme écrivain,
03:37depuis Arik Hébert par exemple, et si oui, en quoi ?
03:42Oui, alors j'ai le sentiment de...
03:45je sais pas si améliorer est le mot,
03:47j'ai le sentiment de faire des progrès,
03:49et j'ai le sentiment d'arriver, de me rapprocher peu à peu
03:52de ce que j'essaie de faire, c'est-à-dire une littérature plus resserrée.
03:55Arik Hébert, il a quand même cette longueur,
03:58cette taille de rebondissement, rebondissement, rebondissement, rebondissement,
04:02et je sentais bien que c'était trop.
04:05Mais au moment de corriger le livre, de le reprendre et de le relire,
04:08et de le reprendre et de le relire, c'est ce truc qui n'arrête pas,
04:11et je sais plus quoi couper, parce que j'aime bien ça,
04:14et j'aime bien lui, qu'est-ce que je dois faire,
04:17et j'avais fait le choix de ne pas en faire et de garder tout ensemble.
04:20Si je le relisais, je serais faré, je pense, de certains moments,
04:23en me disant, mais ça c'est trop long, ça j'aurais pu couper,
04:26ça j'aurais pu faire comme ça, ça je sens bien que j'ai avancé,
04:29mais vous savez, j'aime pas l'idée de l'amélioration,
04:32ou du progrès tel que vous l'évoquez ici,
04:35parce que ça voudrait dire porter un regard un peu désobligeant
04:38sur ce qu'on a fait ou ce qu'on a été.
04:41Et moi, mes livres, mes anciens livres, je les vois un peu comme une photo de nous,
04:44vous savez, on a tous, on ressort tous,
04:47on retrouve chez nous des photos de nous,
04:50il y a 10, il y a 15 ans, il y a 20 ans,
04:53on s'apprêtait à partir à une soirée, on s'était fait beau,
04:56et on se trouvait tellement beau qu'on avait fait une photo de nous.
04:59Et 15 ans après, on regarde la photo et on dit,
05:02oh mon Dieu, la tronche que j'avais, c'est pas possible,
05:05et puis cette coupe de cheveux, mais il faut pas faire ça.
05:08Il faut respecter et il faut rendre hommage
05:11au fait que ce jour-là, il y a 15 ans,
05:14à ce moment-là, c'était le mieux qu'on pouvait faire.
05:17Est-ce qu'écrire, ça vous a permis de mieux vous connaître ?
05:20Il y a une thématique dont je me rends compte qu'elle revient tout le temps
05:23depuis le premier livre, c'est le temps qui passe.
05:26C'est la question de ce qu'on fait de sa vie.
05:29Et c'est pas une angoisse que j'ai moi, c'est pas que ça m'angoisse,
05:32mais c'est quelque chose auquel je pense souvent.
05:35Est-ce que les choix qu'on fait sont des choix avec lesquels on est bien ?
05:38Est-ce que c'est une vie qui me convient ?
05:41L'un des choix que vous avez fait, c'est de créer votre propre maison d'édition,
05:44Rosie & Wolf. C'est votre deuxième livre qui est publié.
05:47Qu'est-ce que ça permet ?
05:50D'être libre.
05:53C'est une grosse pression, c'est pas simple.
05:56Il faut avoir un goût pour l'entrepreneuriat,
05:59l'aventure et le risque.
06:02Dans l'édition en France,
06:05aujourd'hui encore, quand vous écrivez un texte
06:08et que vous signez un contrat chez un éditeur,
06:11l'éditeur possède votre livre.
06:14Vous avez passé des semaines, des mois, des années
06:17à suer son éo pour écrire ce texte,
06:20et tout d'un coup, en échange de ce que vous voulez le plus,
06:23c'est-à-dire le partager avec des lecteurs et pouvoir faire lire ce texte,
06:26en échange de ça, votre éditeur vous dit que ce livre est à lui.
06:29Pour toute sa vie et jusqu'à 70 ans après sa mort.
06:32C'est quelque chose de très violent, je trouve.
06:35Il faudrait que les droits restent en main des auteurs.
06:38Il faudrait que les auteurs puissent garder leurs droits sur leurs livres,
06:41parce que c'est à eux.
06:44Sa douche terminée, Greg s'habilla et descendit à la cuisine.
06:47Entre temps, ses enfants s'étaient levés et prenaient leur petit déjeuner.
06:50Il les embrassa, s'installa à la table et s'efforça,
06:54comme tous les matins depuis un mois, de se convaincre que tout irait bien
06:57et que sa place était ici, avec eux.
07:00Mais dans exactement 20 jours, sa vie allait basculer.
07:03J'ai choisi ce passage parce qu'il y a une sorte de cliffhanger
07:06et vous êtes très forts pour ça. Moi, je lis souvent avant de me coucher.
07:09Et puis, avec vous, c'est un peu embêtant,
07:12parce qu'à la fin d'un chapitre, il se passe un truc et on dit
07:15« Ah non, je ne peux pas arrêter là, il faut que je lise la suite ».
07:18Il y a une technique. Là, il y a un truc,
07:21et ça annonce quelque chose qui va se produire.
07:24Comment vous faites ? À quel moment vous l'écrivez, ça ?
07:27Comment ça se passe ?
07:30En général, je n'ai pas plus d'idée que vous, au moment où je l'écris,
07:33de ce qui va se passer.
07:36Pour moi, le cliffhanger est souvent un moyen de raccrocher le téléphone
07:39ou de raccrocher cette histoire,
07:42ou de mettre en pause une conversation ou un moment
07:45en me disant « Je ne sais pas ce qui va se passer, j'ai besoin d'y réfléchir un peu,
07:48mais j'ai besoin moi-même d'être dans un moment
07:51de réflexion tendue, si vous voulez. »
07:54Donc c'est des cliffhangers qui, d'abord, s'adressent à moi.
07:57Je sais qu'il doit se passer quelque chose, parce que j'ai envie qu'il se passe quelque chose,
08:00mais qu'est-ce qui va se passer, je ne sais pas exactement.
08:03Au moment où vous l'écrivez, vous ne savez pas ce qui va se passer ?
08:06Au moment où j'écris, je ne sais pas ce qui va se passer.
08:09Je ne sais pas encore quelle direction Greg va prendre
08:12dans son choix entre le bien et le mal.
08:15« Un animal sauvage », ce titre, quand est-ce qu'il vous est venu ?
08:18C'était avant de l'écrire ? Après ?
08:21Il est venu pendant. Il y a toujours beaucoup de titres quand je travaille.
08:24Il n'y a jamais un titre immédiat.
08:27Ce n'est pas que je commence en disant « Voilà le titre,
08:30et ça va être le titre du livre. » Surtout parce que je n'ai pas de plan.
08:33On a un homme qui observe une femme, on a une belle maison,
08:36on a une atmosphère, on a un peu le décor. On sent qu'il l'observe
08:39de façon un peu cachée.
08:42Il y a un peu de tension. Qu'est-ce qui se passe ?
08:45« Un animal sauvage », on se dit qui c'est.
08:48C'est un peu l'idée de commencer à paver un peu la route pour celui qui va lire.
08:51C'est le but aussi. Le titre soit à la fois équivoque
08:54pour nous lancer dans le livre et qu'en même temps,
08:57c'est qu'à la fin, on se dit « Maintenant, je comprends pourquoi. »
09:00Les gens, quand on parle de Joel Dicker, ne disent pas le style souvent.
09:03Ils disent « C'est un mec qui sait écrire des livres. Il est très fort pour ça.
09:06On n'arrive pas à lâcher ses bouquins. » Mais est-ce que vous n'avez pas la frustration
09:09qu'on ne parle pas de votre style ?
09:12Le style est là. Ce qui me plaît, c'est que le style est
09:15d'avoir des gens qui ont lu, qui m'écrivent
09:18ou qui viennent me voir en me disant
09:21« J'ai oublié de manger ou je n'ai pas regardé de télévision. »
09:24Mon style à moi, ce n'est pas de vous montrer comme je sais bien écrire.
09:27Mon style à moi, c'est de vous dire « On va partir ensemble
09:30dans une histoire et on va se marrer. Et ça va être un grand divertissement
09:33grâce à vous et grâce à moi parce qu'on est ensemble. »
09:36Et ça pour moi, c'est mon style et c'est ce qui compte vraiment.
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