00:00Quand j'étais toute petite, je voulais être dresseuse de fauve.
00:03Ensuite, je voulais être une grande scientifique et c'est ensuite la première fois que je
00:07me suis mise à écrire, donc quand j'avais 14 ans, c'est-à-dire il y a 7 ans, que j'ai
00:11immédiatement compris que c'était à cette âge-là que je voulais employer l'intelligence
00:16que j'avais et que c'était sur la littérature que je voulais la canaliser.
00:19Je m'appelle Alice Renard, j'ai écrit le roman La colère et l'envie qui paraît
00:24aux éditions Héloïse d'Ormesson.
00:25C'est un roman sur une jeune fille qui s'appelle Isor, qui a 13 ans, qui ne parle pas, qui
00:30refuse d'apprendre quoi que ce soit et qui vit tour à tour des intensités très très
00:37fortes, dont au début du livre, beaucoup de colère.
00:40Et c'est la manière dont au début, ses parents essayent de l'aider et de la gérer.
00:47Et puis finalement, après une rencontre, comment Isor va réussir à se saisir de sa
00:54particularité pour faire exploser la poésie.
00:58On va commencer par le début, c'est-à-dire en général, quand on a un livre, on regarde
01:01la couverture, la quatrième de couverture.
01:03Et moi, quand j'ai lu la quatrième de couverture, vous êtes présenté.
01:06Alors si vous le voulez bien, je vais lire ce qui est écrit à votre propos.
01:09Née à Paris en 2002, Alice Renard est étudiante en littérature médiévale à la Sorbonne,
01:14révélée précoce à l'âge de 6 ans, la question de la neurodiversité et de l'hypersensibilité
01:19l'a toujours passionnée.
01:21Je ne sais pas exactement ce que c'est l'hypersensibilité et la neurodiversité,
01:25et pourquoi ça vous passionne ?
01:26La neurodiversité ou la neuroatypie, c'est une sorte de terme générique pour désigner,
01:35parce qu'aujourd'hui, il y a beaucoup de termes, donc HPI, surdoué, précoce,
01:42ou aussi tout ce qui fait partie du spectre de l'autisme, le Asperger, ou l'hypersensibilité.
01:50Toutes ces formes de neuroatypie, pour moi, elles sont liées au fait d'être très
01:56ancrées dans le présent, parce qu'on ressent les choses très très fort, et qu'on a
02:01une aptitude à la sincérité qui est très grande, et du coup ça crée un contact très
02:08direct avec le monde, et très très fort.
02:10Et c'est ça qui m'intéresse, et c'est de ça dont parle le roman, parce que mon
02:17personnage principal a toutes ces formes de neuroatypie.
02:20Dans quelle mesure ce personnage d'Isor correspond à ce que vous êtes ?
02:24Isor, c'est une version de moi qui est poussée à l'extrême, comme si c'était une modélisation,
02:31et que je plaçais tous les paramètres à l'extrême, donc c'est aussi une forme
02:38de catharsis de créer ce personnage qui est moi, complètement amplifié, et par contre
02:44de le mettre dans une situation, un scénario qui n'est pas celui que j'ai vécu.
02:50Ces larmes surtout me font peur et me sont étrangères, impossible de se reconnaître
02:55ni pour moi ni pour personne dans ces larmes-là, quelquefois on croirait des larmes acides
03:01ou la résine d'un feu, elles coulent sur son visage avec une telle souffrance pour
03:06des causes tellement inexpliquées, ou absurdes, que toute consolation paraît d'avance inutile,
03:13on ne peut parler de caprice, on en a presque envie de parler de deuil.
03:17Ça c'est un passage qui parle de la souffrance que vit Isor, et qui est une souffrance dans
03:26laquelle se reconnaîtront sûrement beaucoup de personnes neuro-atypiques, et c'est aussi
03:33un passage sur le caractère très mystérieux et énigmatique de ce que ressent Isor, ça
03:40a une telle intensité qu'on a du mal à comprendre à quoi ça correspond, et là
03:46c'est dit par le père qui est en incapacité d'accueillir l'intensité de ce que vit
03:53sa fille, et comme il n'est pas en capacité d'accueillir, il catégorise ça comme si
03:58c'était quelque chose d'étrange et il le repousse.
04:01Il y a beaucoup de poésie dans votre style, c'est important pour vous la poésie ?
04:07Ce qui est très important pour moi c'est la mélodie des mots, dont j'ai pris beaucoup
04:15conscience quand j'ai dû travailler avec ma correctrice, quand elle essayait de supprimer
04:22certains mots, j'ai dû beaucoup développer un argumentaire pour arriver à justifier
04:27ce que j'ai appelé la mélodie des mots, à savoir que les rythmes ont un rythme très
04:33précis et que les voyelles se répondent pour former une musique.
04:40Pour vous c'est quoi la poésie ?
04:42Les instants poétiques, pour moi c'est des instants où on arrive à être en connexion
04:54directe avec l'harmonie, une sorte d'harmonie qui aurait été orchestrée par l'univers,
05:02et d'un coup on se retrouve au cœur d'un événement harmonieux, significatif, et c'est
05:09ça un instant de poésie.
05:11On ne va pas spoiler ou divulgacher l'intrigue, mais cette jeune femme rencontre un homme
05:19beaucoup plus âgé, ils ont une relation difficile à qualifier, c'est de l'amour,
05:25de la forte amitié, il n'est jamais question de sexe, comment vous définissez les rapports
05:30qui unis votre héroïne avec ce personnage beaucoup plus âgé ?
05:33Pour moi c'est très important de dire que la relation d'Isor avec Lucien, cet homme
05:39qui a 70 ans, c'est une relation amoureuse, ils sont amoureux, c'est de l'amour, et
05:47c'est important je pense par rapport à la question des âges justement, où aucun des
05:51deux ne s'identifie à un âge particulier.
05:55J'ai sauté deux classes, donc déjà dès toute petite, il y a eu une fracture par
06:00rapport à l'âge, qui est que j'ai jamais été, quasiment jamais été dans la classe
06:05de gens qui avaient mon âge, et dans mon entourage je ne connais personne qui a mon âge, j'ai
06:10l'impression d'être née vieille, et il y a cette image de la BD Petit Vampire de
06:15Johann Spahr, où il naît vieux et il rajeunit au fil du temps, et ça c'est quelque chose
06:22qui me parle beaucoup.
06:23Et je vois à quel point c'est un prisme très très fort aujourd'hui de fréquenter
06:26des gens de son âge, que dans les relations amoureuses c'est un immense tabou d'avoir
06:33des relations avec des gens qui sont beaucoup plus jeunes ou beaucoup plus âgés, et je
06:40pense que c'est un gros frein pour que chacun puisse se saisir, aller à la rencontre des
06:46expériences qu'il a à vivre, et moi j'essaie d'écouter à l'intérieur de moi quelles
06:52sont les expériences que j'ai à vivre, sans prendre en compte ce genre d'enfermement.
06:57Je pense que c'est une question plus globale par rapport à l'identification, dans la théorie
07:03queer on dit souvent l'assignation et la désassignation, que les personnes LGBT sont
07:09dans une désassignation par rapport au rôle standard des genres, et ça ça induit l'idée
07:17que c'est une instance extérieure qui nous assigne à résidence, dans une identité.
07:22Mais moi j'aime beaucoup aussi le terme d'identification, où en fait c'est de nous-mêmes qu'on s'identifie
07:29à une multitude de caractéristiques.
07:32Comment vous vous définiriez ?
07:33Je me définirais comme une jeune personne affamée, affamée au sens littéral où j'ai un grand désir
07:42de comprendre et de découvrir les choses qui sont autour de moi, et aussi affamée avec un jeu de mots
07:50le fait que je ne suis pas une femme, je suis juste une personne qui est là.
08:03C'est une des premières lettres qu'Isor envoie à ses parents, et une des premières fois qu'elle parle
08:13dans le roman, et c'est un moment où Isor est quelque chose de très très enfantin, il y a sa mère qui dit
08:22elle est trop vaste, elle doit être plusieurs, et là c'est un moment où on voit bien qu'Isor est plusieurs.
08:27Quand vous écrivez, est-ce que vous vous posez la question de ce que le lecteur va penser de ce que vous écrivez ?
08:34C'est une question difficile.
08:40Maintenant, pendant la promotion du livre, c'est une question que je me pose énormément, du rôle que j'ai envie
08:45que ce livre joue pour les gens, et j'ai envie que ce ne soit pas seulement un livre qui parle d'émancipation,
08:52j'ai envie que ce soit un livre qui émancipe, donc un livre qui a un pouvoir agissant, et qui puisse vraiment aider les gens.
08:57J'ai envie de dire à toutes les personnes qui souffrent de l'intensité qu'elles ressentent, qu'il va falloir du courage
09:07pour qu'elles inventent un quotidien et un mode de vie qui ne correspond pas aux normes, comme Isor qui s'enfuit
09:16et qui va vivre ailleurs, mais que toutes ces personnes-là, je veux vous dire que vous avez beaucoup de chance
09:22et beaucoup de talent, parce que c'est comme si vous aviez une peau immense qui allait vous permettre d'entrer en contact
09:27avec le monde, et que ça c'est un talent très rare.
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