00:00Ça s'est passé le 14 août 2017, il y a 7 ans,
00:02donc c'était au milieu de l'été,
00:04et il y a un homme qui a foncé sur la terrasse d'une pizzeria avec sa voiture,
00:07à 7 sorts, c'est à une heure à l'est de Paris.
00:10Il y a une dizaine de blessés graves,
00:13et il y a une adolescente qui décède sur le coup.
00:15Cette adolescente, elle s'appelle Angela,
00:17elle a 13 ans au moment des faits.
00:18Elle était avec ses parents, Betty et Sacha,
00:21et avec ses deux frères, Nicolas et Dimitri.
00:23Et donc cet homme fonce sur la terrasse de la pizzeria délibérément.
00:27En tout cas, ce qu'on va voir par la suite,
00:29c'est qu'il n'y a pas vraiment de raison derrière son acte.
00:32Alors on peut dire qu'il a pété les plombs,
00:34enfin bon, on peut expliquer ça de plein de manières différentes,
00:36et justement, c'est un peu le...
00:38Ça a été l'un des enjeux du procès, pourquoi il a fait ça,
00:41et en fait, bon, il s'avère qu'on n'a pas vraiment de réponse.
00:42Et c'est aussi ça qui est très difficile pour la famille des victimes,
00:45c'est qu'on ne sait pas vraiment pourquoi il a fait ça.
00:48C'est un procès que j'ai couvert quand j'étais journaliste.
00:50Quand je couvre ce procès, je viens d'être papa depuis un peu moins d'un an,
00:53et évidemment, pendant ce procès, il a été question de la perte de son enfant.
00:57Ça marque, et je crois que c'est la personnalité aussi de Betty et Sacha,
01:03et de Nicolas, qui est le grand frère d'Angela, donc de la principale victime,
01:06qui m'ont marqué.
01:08Et en parallèle de ça, j'ai été aussi très marqué,
01:11en contraste par le témoignage de la sœur du criminel,
01:15qui est venue témoigner pendant le procès pour parler de son frère,
01:18pour essayer d'expliquer qui il est.
01:20Et ça m'a beaucoup marqué, ce témoignage,
01:22parce qu'il s'est dégagé une forme de loyauté intense,
01:25enfin, il y a une forme de loyauté envers son frère,
01:27elle ne l'abandonne pas pendant le procès,
01:29et ça, ça m'a beaucoup interrogé.
01:31Qu'est-ce que je ferais si moi, l'un de mes frères, par exemple,
01:37avait commis un crime comme celui qu'il a commis ?
01:42Et c'est le point de départ du livre.
01:44– Au début, vous vouliez raconter cette histoire en rencontrant les protagonistes,
01:48en discutant avec eux, et en relatant finalement ce procès
01:51à travers les deux familles, c'est ça ?
01:53Mais alors, qu'est-ce qu'il s'est passé ?
01:55– Ce qui s'est passé, c'est que j'ai rencontré les parents d'Angela,
01:57qui, eux, ont accepté l'idée du projet.
02:01Et j'ai aussi rencontré la sœur du criminel.
02:03Alors elle, au départ, c'était trop douloureux pour elle,
02:09sauf qu'avec le temps, j'ai quand même réussi à la rencontrer,
02:12on a pu en discuter.
02:13Elle a lu une partie du texte que j'ai écrit,
02:15donc au départ, ça s'inspirait de son témoignage pendant le procès,
02:19où elle révélait un certain nombre de points sur les liens qu'elle avait avec son frère,
02:24sauf qu'en fait, quand je lui fais lire la partie qui la concerne,
02:27elle me dit, en fait, ça ne va pas être possible.
02:29À partir de là, il y a plusieurs possibilités,
02:31et je pense que là, peut-être qu'un autre auteur n'aurait pas fait la même chose que moi,
02:36mais moi, ça pose beaucoup de questions éthiques,
02:40et la question c'est, est-ce que je révèle ce qu'elle a dit pendant le procès ?
02:43À partir du moment où ce n'est pas raconté dans la presse,
02:46j'ai considéré que ce n'était pas vraiment public,
02:48et que cette histoire personnelle, familiale,
02:51le lien qu'elle entretient avec son frère, ça leur appartient,
02:53et qu'en fait, je n'ai pas à révéler ça.
02:55Donc, quelle solution s'offre à moi pour essayer d'aller au bout de mon idée initiale ?
03:00C'est la fiction, et donc en fait, de basculer vers une fiction totale,
03:03comme c'est le cas dans la troisième partie, en l'assumant, en l'expliquant.
03:06– Oui, c'est dans le livre, il y a un côté méta,
03:08vous racontez l'écriture de livres dans le livre,
03:09en disant que vous écrivez de la fiction, etc.
03:11et vous racontez tout ça, quoi.
03:13– Exactement, et je raconte pourquoi j'en arrive à basculer dans la fiction,
03:16et quelles limites, en fait, je me suis fixé,
03:18et pourquoi ces limites-là, éthiques, m'amènent à faire de la fiction.
03:24– Moi, je vais être franc avec vous, en tant que lecteur,
03:26quand j'arrive là-dedans et que je me rends compte qu'en fait,
03:29le début, c'est qu'on raconte un procès où il y a une jeune fille qui est morte,
03:32il y a deux familles, et puis, vous le dites,
03:34ben en fait, j'ai inventé la vie d'une des personnes.
03:38Moi, je me suis dit, mais quelle folie !
03:40– Mais évidemment, en fait, quand on fait ce pari-là,
03:42parce que je pense que c'est quand même un pari,
03:44évidemment qu'après, il y a d'autres questions qui se posent.
03:46Sur que peut la fiction par rapport au réel ?
03:49Et je pense que, j'espère en tout cas,
03:51c'est que l'un des questionnements qu'on peut avoir à la lecture de slip,
03:56c'est justement ça, c'est avec cette structure en miroir,
04:00en quelque sorte, avec d'un côté le réel et de l'autre la fiction,
04:03bon, qu'est-ce que ça crée ?
04:04Et je pense que ça, après, chaque lecteur, chaque lectrice
04:07se fera un peu sa propre idée et s'appropriera un peu ce texte,
04:11mais oui, le but était quand même de créer cet écho à l'intérieur du livre.
04:16– Après, il y a une dimension aussi très humaine, très personnelle,
04:18c'est que vous avez rencontré les deux familles
04:21et vous avez rencontré la personne dont vous fictionnez la vie.
04:25Comment on trouve la bonne distance par rapport à ça ?
04:28– Alors, d'un côté, avec les parents d'Angela,
04:31l'implication, elle était totale de ma part,
04:32elle était très personnelle et ça a été vraiment intense.
04:35Je pense aussi beaucoup à eux à chaque fois que je parlerai de ce texte.
04:38En parallèle, avec la sœur du criminel,
04:40c'est différent parce que je l'ai rencontrée à trois reprises,
04:43elle n'a pas voulu me raconter son histoire.
04:44Donc, à partir de là, il y avait une distance,
04:48alors je ne sais pas si on peut dire journalistique,
04:50ou je ne sais pas comment appeler cette distance,
04:52mais il y avait une distance quoi qu'il arrive.
04:53Ce sera douloureux certainement aussi pour elle,
04:57mais j'estime avoir respecté une forme d'engagement vis-à-vis d'elle.
05:00Je l'ai prévenu que le livre allait sortir
05:02parce que pour moi, c'est partie du processus, mais on en est resté là.
05:07Alors qu'aujourd'hui, Betty et Sacha, j'ai un lien très particulier avec eux
05:11et le fait que ce livre sorte, ce n'est pas anodin,
05:13je leur ai donné d'ailleurs un exemplaire il n'y a pas longtemps,
05:16et c'était un moment bouleversant.
05:18Dès le départ, quand je les ai rencontrés pour leur parler du projet,
05:20l'idée c'était de leur dire de toute façon je vous ferai lire au fur et à mesure,
05:25parce que ce livre, il se fera avec vous, forcément, quoi qu'il arrive.
05:28Il y a eu des allers-retours, moi j'ai retravaillé des choses,
05:30il y a des choses sur lesquelles en revanche je ne voulais pas revenir,
05:34mais parce qu'il faut imaginer que pour eux, ce livre, ce n'est pas forcément une joie.
05:38Vous êtes en train de faire une vidéo avec Brut,
05:39donc on n'est pas à l'abri qui voit cette vidéo,
05:41potentiellement vous allez faire d'autres médias,
05:43donc les parents vont revivre potentiellement ce drame.
05:47Vous, comment vous vous situez par rapport à ça ?
05:56Je me situe à l'endroit où je dois me situer,
05:59c'est-à-dire que ça fait trois ans maintenant que je travaille avec eux,
06:05que je leur ai proposé de participer à ce projet,
06:09qu'on ait passé encore une fois par des hauts et des bas,
06:13par des moments vraiment très difficiles,
06:15mais je sais qu'aujourd'hui ils me font confiance
06:18et que je dois être à la hauteur de cette confiance-là.
06:21C'est le moment du procès où la sœur du criminel passe à la barre,
06:27l'avocat de la famille d'Angela, donc de la famille des victimes,
06:30qui lui pose une question,
06:32et la question c'est selon vous, ce drame était-il un accident ?
06:35En dépit de tout ce que la justice lui a mis sous les yeux,
06:37en dépit des preuves, des évidences, un accident,
06:41oui, c'est tout ce que j'entends.
06:43Entre deux sanglots, parmi les victimes,
06:45quelques voix s'élèvent pour protester.
06:47C'est comme nier ce qui leur est arrivé, c'est insupportable.
06:50Je suis moi-même bouleversé par un autre constat,
06:52on n'abandonne pas un frère, fut-il un monstre ?
06:54C'est un moment extrêmement fort, parce que je me dis mais comment c'est possible ?
06:58Comment, malgré toutes les évidences, comment on peut nier les évidences ?
07:02C'est quoi la force qui est en dessous de ça ?
07:03C'est quoi les puissances qui travaillent,
07:07qui permettent de faire en sorte qu'elles disent oui, c'est un accident ?
07:13En fait, c'est triste parce que cette femme, elle souffre,
07:16quand elle témoigne à la barre.
07:21Elle souffre terriblement,
07:23il y a un énorme sentiment de culpabilité vis-à-vis de son frère,
07:25alors qu'elle n'y est pas pour grand-chose, elle n'y est même pour rien.
07:31Mais je trouve aussi que c'est très beau,
07:35d'aller jusqu'à cette forme de loyauté-là.
07:38– Parce que ça monte les liens défectibles de la famille ?
07:41– Pour moi, oui.
07:42Je trouve qu'il y a quelque chose de très fort et qui est difficilement explicable.
07:47Comment on peut… enfin, qui est difficilement explicable.
07:50Encore une fois, j'essaie de me mettre à sa place,
07:52qu'est-ce que j'aurais fait moi si mon frère avait commis ce qu'a commis son frère ?
07:56Sincèrement, je ne sais pas.
08:00Donc oui, je trouve ça très beau de rester loyal malgré l'horreur.
08:04– Vous avez parlé de ce moment à l'autre famille,
08:06la famille de l'une des victimes, donc Angela.
08:09– Bien sûr.
08:09– Comment ils l'ont vécu, eux, ce moment ?
08:11– Ils s'en souviennent aussi, parce que pour eux, c'est un moment très fort
08:13et c'est un moment où ils ont été très en colère,
08:16parce que c'est une insulte qu'elles ne reconnaissent pas,
08:20que non, ce n'est pas un accident, en fait, il l'a fait volontairement,
08:23tout prouve qu'il l'a fait volontairement.
08:26Bon, sauf que ce qu'il y a derrière,
08:28c'est aussi que le criminel a des troubles psychiatriques.
08:33Donc après, ça a été un des enjeux du procès,
08:37c'est quelle est la place de ces troubles psychiatriques dans son acte ?
08:43Est-ce que ça permet d'expliquer ?
08:44Alors la justice a estimé que non, ça c'est important de le dire,
08:47la vérité judiciaire dit que oui, il a eu des troubles,
08:50mais ce n'est pas ce qui explique son acte,
08:51donc il a été condamné à la perpétuité,
08:53et voilà, ça c'est très important de le dire,
08:55mais n'empêche que le procès a été un moment de questionnement sur ces troubles-là.
09:01Donc en fait, cette sœur, voilà, sa sœur, elle pense à tout ça,
09:05et je pense que si elle dit oui, c'est un accident,
09:09c'est un accident dû à ses troubles psychiatriques,
09:11je pense que c'est comme ça en fait qu'elle le voyait.
09:12On parle d'un fait divers, mais je ne refais pas l'enquête,
09:16c'est un livre qui parle avant tout des liens familiaux,
09:20des liens entre frères et sœurs aussi beaucoup,
09:22c'est ça surtout qui est important pour moi.
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