00:00Il y a 9 ans, je suis allée à Florence avec la copine avec qui j'habitais à Rome avant.
00:08On est parti en une semaine pour se rappeler ça.
00:10Et on a loué un Airbnb chez l'habitant.
00:12Et c'est moi qui l'ai choisi parce que l'endroit avait l'air incroyable.
00:15Et le propriétaire aussi était incroyable.
00:17C'était un peintre avocat extrêmement séduisant qui faisait des tableaux.
00:23Et tout son appartement était décoré de choses.
00:25Il y avait un escalier qui ne menait nulle part.
00:27Enfin, c'était dingo.
00:28Et le jour où on est arrivé chez lui, il était dans son appartement avec la plus belle femme du monde, je pense.
00:33Qu'il venait de rencontrer.
00:35Et ils sont tombés fous amoureux.
00:37Et je crois qu'ils sont toujours ensemble aujourd'hui d'après Instagram.
00:39Et elle s'appelait Ottavia.
00:41Et c'est comme ça que vous avez choisi le prénom de votre héroïne.
00:43Exactement.
00:45Je m'appelle Julia Carninon. Je suis autrice.
00:47Je viens de faire paraître un nouveau roman qui s'appelle Sauvage aux éditions de l'Iconoclast.
00:51Sauvage, ça raconte l'histoire d'Ottavia Selvaggio qui est une cuisinière romaine que j'invente.
00:57C'est un livre qui parle de cuisine, de famille, d'héritage, d'amitié féminine, d'anciens partenaires, d'enfants,
01:07de comment est-ce qu'on arbitre entre sa liberté et celle des autres.
01:13J'ai lu un essai, je suis incapable de me rappeler de qui, qui parlait de comment est-ce que, en fait,
01:19les femmes se saisissant de la littérature, ça ne veut pas seulement dire qu'elles vont y faire rentrer des sujets de femmes,
01:26mais qu'elles peuvent aussi en changer la structure même.
01:29Et découvrir ça à 36 ans, quand on écrit depuis un certain temps, c'est une épiphanie incroyable.
01:35Parce qu'effectivement, la structure du roman telle qu'on la connaît,
01:38elle a été faite principalement par les hommes, puisque c'est les hommes qui ont créé la littérature, si on peut dire.
01:44Et donc cette structure qu'on a apprise à l'école, situation initiale, événement perturbateur,
01:48et même l'idée d'épopée, l'idée de...
01:51Vous voyez, tout ça, c'est quelque chose de plutôt masculin.
01:55Et donc, qu'est-ce qui se passe si, nous, les autrices, on se met à écrire des livres qu'on ajuste à notre sensibilité ?
02:03C'est hors de la question du féminisme.
02:05C'est juste, comment est-ce qu'on fait si on veut se représenter honnêtement dans la littérature qu'on produit ?
02:11Quel genre de femmes, nous, on va raconter là-dedans ?
02:13Cette idée de, il va se passer une grande chose,
02:16ça, par exemple, moi, ça ne correspond pas du tout à la vision que j'ai de la vie, à la façon dont la vie m'apparaît.
02:25Les histoires que je vois, les histoires que je me raconte, en fait, elles ne ressemblent pas à ça.
02:29Elles ressemblent davantage à la structure de Sauvage,
02:31où les événements se suivent sans qu'on puisse vraiment dire lequel est le plus important que l'autre,
02:37parce que ça, on le saura seulement à la fin, d'une certaine façon.
02:40Avec elle, je me sentais en sécurité, comprise, estimée.
02:44On partageait des sujets légers et d'autres profonds, et surtout, on reprenait notre respiration dans la nuit.
02:49Entre femmes, on n'avait plus besoin de faire semblant, d'être attentive à ne pas froisser les hommes.
02:54On pouvait parler librement, décrire la vie exactement comme on la voyait.
02:58L'héroïne a des amis femmes, elle discute, elle parle de ça.
03:02C'est clairement, la sororité, comme on dit aujourd'hui, c'est une des choses qui est dans votre livre.
03:09Oui, mais est-ce que ce mot de sororité, qui est très bien,
03:12est-ce que ce n'est pas un mot qui nous vole, un truc qu'on avait depuis le début, qui s'appelle l'amitié féminine ?
03:16Mes copines, c'est mes copines, ma sœur, c'est ma sœur.
03:19Ça n'a rien à voir, d'une certaine façon.
03:22Non, ça, c'était un truc que je voulais faire dans ce livre-là.
03:24Parce que dans mes livres d'avant, les héroïnes, elles n'ont jamais de copines.
03:27Alors que moi, je pense que c'est hyper important, mais je n'arrivais pas à raconter ça.
03:30Et je pense que je n'arrivais pas à raconter ça,
03:32parce que typiquement, ce n'est pas quelque chose qu'il y a dans la littérature telle qu'on la connaît,
03:35parce que les hommes ne racontent pas les amitiés entre filles.
03:38Parce qu'ils ne les connaissent pas.
03:40Parce qu'ils ne les connaissent pas, c'est ça.
03:42Et donc, du coup, moi, en tout cas, je suis sûre qu'il y avait des exemples à droite à gauche,
03:46mais pas non plus pléthore, j'ai dû inventer une façon de raconter ça,
03:50où ça fasse quand même littérature, même si ça semblait quelque chose d'extrêmement trivial.
03:54Quand je suis descendue, ils étaient tous les trois autour de la table.
03:57Mon enfant Fan, mon enfant Ruby et mon enfant Symphonie.
04:01J'ai bu la petite tasse de café brûlant que Bench m'attendue.
04:04J'ai donné des baisers, j'ai enfilé des bottes, mon manteau et je suis sortie.
04:10Je ne sais pas exactement pourquoi vous avez choisi ce passage-là.
04:13Alors, je vais vous dire, parce que c'est le début du livre,
04:15et parce qu'on ne sait pas dans quoi on tombe, par définition.
04:18Et je trouve que dans ce passage, il y a un mélange d'extrême poésie
04:21dans le qualificatif qu'elle fait de ses enfants.
04:23Un enfant Fan, évidemment, il y a le son qui joue,
04:27mais il y a des qualificatifs très poétiques.
04:29Et la structure, par contre, est dans l'action très concrète.
04:32Et ce mélange-là, moi, quand je l'ai lu, je me suis dit,
04:35mais alors, où je suis ? Est-ce que je suis dans le domaine de la poésie ?
04:38Est-ce que je suis dans le domaine de l'action ?
04:40Est-ce que vous comprenez ma réaction ?
04:42Est-ce que c'était une volonté de votre part ?
04:43Ou est-ce que ce que je vous dis vous surprend ?
04:45Moi, j'ai une théorie qui n'est pas absolue,
04:47c'est que c'est assez élégant quand la première page d'un livre,
04:52ou sa première partie, son premier chapitre,
04:55est une sorte de miniature de ce qui va suivre.
04:58J'aime bien, quand j'écris, et sûrement aussi quand je lis,
05:01que la première page me donne un aperçu de ce qui va se passer après.
05:04Et donc, c'est ce que j'ai essayé de faire avec l'ouverture de ce livre-là.
05:09Et ce que vous êtes en train de dire, ça, c'était un début du livre.
05:12C'est-à-dire, c'est ça que je voulais raconter.
05:14Je veux raconter cette façon dont on est, je trouve,
05:17toujours équilibré ou écartelé entre les choses extraordinaires
05:24qui se produisent tous les jours, les choses sublimes qu'on voit,
05:28le lilas, l'odeur de tabac froid, un jour on a envie de sentir ça,
05:33nos enfants à la table du petit-déjeuner,
05:35et le fait que c'est pourtant une journée où on va de nouveau
05:37mettre des chaussures et mettre son manteau,
05:39et y aller, et boire un café comme toujours.
05:41En fait, ça, c'est quelque chose que j'aime dans la vie
05:45et que j'ai envie de mettre dans mes livres.
05:47Et les enfants, l'enfant fan, l'enfant rubis et l'enfant symphonie,
05:52oui, c'est peut-être un des endroits les plus poétiques du livre.
05:55Et cette expression, l'enfant fan, ça vous est venu comment ?
06:00Et vous n'avez pas eu un doute sur l'aspect trivial de cette formule ?
06:03Ou au contraire, il y a un côté surprenant, marrant ?
06:06Je n'avais jamais pensé que j'aurais à le prononcer à voix haute
06:09et je viens de me rendre compte que ce n'est pas très pratique.
06:13Non, en fait, je trouve que des trois, c'est le plus logique.
06:16Les enfants ressemblent souvent à des fans.
06:18Le lien avec un rubis ou une symphonie est plus difficile à trouver.
06:21Vous ne lisez pas vos livres à haute voix, même dans votre tête ?
06:24Moi, ça me semble évident, mais je me trompe alors ?
06:27Si, je le fais, je les lis à haute voix dans ma tête,
06:30mais celui-là, je suis passée à côté. Je ne sais pas pourquoi.
06:33Comment on fait pour caractériser un personnage, c'est-à-dire pour le décrire ?
06:37On a coutume de dire qu'il faut le décrire par l'action plutôt que par le physique.
06:42Est-ce que c'est des questions que vous posez, j'imagine, et comment vous faites ?
06:48Le physique, évidemment. Dans aucun de mes livres, je ne décris le physique des personnages.
06:52Je le faisais beaucoup quand j'étais adolescente.
06:54En fait, je pense que ça ne sert à rien. On ne voit pas bien les choses comme ça.
06:57Je préfère que tout le monde puisse imaginer. C'est beaucoup plus...
07:00Après, décrire les gens à travers leurs actions, c'est le principe du behaviorisme.
07:03C'est toute l'école de Ernest Hemingway. Moi, ça me passionne.
07:06Mais on met un moment à comprendre comment faire ça.
07:08Je me pose des questions comme, OK, ça se passe en quelle année ?
07:11Elle a quel âge ? Donc, ça veut dire qu'elle est née en quelle année ?
07:14Pour voir s'il va falloir que je prenne en compte certains trucs historiques ou quelque chose comme ça.
07:17Après, je me demande, le couple de ses parents, c'est quoi ?
07:20Que j'en parle ou pas dans le livre ? Moi, j'ai besoin de le savoir.
07:23Après, il faut que je sache quelle est sa place dans la fratrie.
07:26Et combien il y a d'autres enfants.
07:29Mais ça, c'est vraiment des trucs de poser l'origine du personnage.
07:32Là, les premiers retours, les gens disent qu'est-ce qu'elle est égoïste.
07:34Et il y a des gens qui sont en colère qu'une héroïne soit égoïste.
07:37Alors moi, je vais vous dire, je l'ai trouvée désagréable.
07:39Voilà, c'est ça.
07:41Ça vous ennuie ?
07:42Je ne sais pas si ça m'ennuie.
07:44Parce que je ne peux pas dire non plus que j'écrive en me disant que j'ai envie que mon personnage soit agréable.
07:48Ça aussi, c'est un peu moral. Ce n'est pas quelque chose que je me demande.
07:51Mais je me demande ce que ça signifie.
07:53Est-ce que ce qui est désagréable, ce n'est pas qu'elle s'octroie la même liberté qu'un homme ?
07:57En réalité, elle ne fait rien qu'un grand nombre d'hommes fassent depuis toujours.
08:01C'est-à-dire privilégier son envie, son désir, son ambition, son travail.
08:07Étant le mot très digne qu'on peut mettre sur tout ça,
08:10qui permet de se débarrasser de toutes les choses chiantes à faire.
08:14C'est juste une femme qui fait ça.
08:16Est-ce que vous pensez être une meilleure autrice aujourd'hui qu'il y a 5 ans ?
08:20Oui. Sinon, pourquoi faire ça ?
08:23J'écris des livres en espérant à chaque fois qu'ils sont meilleurs que celui qui les a précédés.
08:29Alors en quoi vous avez progressé ?
08:35Techniquement, il n'y a que moi qui le sais.
08:39Mais je sais que je sais faire des choses, des opérations sur ma page dont j'étais incapable quand j'ai commencé.
08:45J'avais des gros problèmes de structure.
08:47J'avais des problèmes de dialogue.
08:49J'avais des problèmes de description.
08:51J'étais incapable de faire un livre où il n'y ait plus de deux personnages.
08:53Écrire, c'est quelque chose qui est effrayant à faire.
08:56Parce qu'on a peur de ne pas y arriver.
08:58On a peur de s'arrêter.
08:59On a peur d'échouer.
09:00On a peur de ne plus savoir le faire.
09:01Et quand on passe un peu trop de temps à regarder ce qu'on est en train d'écrire,
09:03tout d'un coup, ça n'a plus aucun sens.
09:05Donc, approfondir, ça veut dire prendre le courage de remettre en question ce que j'ai posé,
09:12au lieu de me dire, ça fonctionne, je n'y touche plus.
09:14C'est le contraire des Mikado.
09:16C'est de me dire, non, je pense que ce que je suis en train de faire est suffisamment solide,
09:19et moi aussi, pour complexifier, essayer d'aller chercher un peu plus loin.
09:23Ça, c'était une grande aventure avec ce livre-là.
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