00:00Très vite, quand on est une petite fille, on comprend que notre corps est un objet sexuel.
00:05On en a peur, on ne sait pas bien pourquoi.
00:07Mais voilà, c'est ces exemples très classiques des petites filles,
00:10on leur dit en permanence de fermer les jambes.
00:12Moi je leur raconte qu'on m'a toujours dit de fermer mes jambes
00:14et je leur raconte que même des copains à moi, à l'âge de 25 ans,
00:17quand ils me voyaient écarter les jambes en jupe, ils me disaient « ferme les jambes ».
00:20– Ce que vous dites dans le livre, c'est qu'en fait, on vous dit
00:23« attention, tu écartes les jambes, on voit ta culotte »
00:25et vous vous dites « mais le problème ce n'est pas qu'on voit ma culotte,
00:27le problème c'est les gens qui regardent ma culotte ».
00:28– C'est ça, et encore une fois, je dis maintenant dans le livre,
00:31le problème ce n'est pas de regarder une culotte,
00:32parce qu'on pourrait aussi regarder une culotte et ça n'a aucune importance,
00:35en fait, c'est rien, c'est une culotte.
00:37Mais le problème c'est qu'on regarde cette culotte et qu'on sait,
00:39en fait, parce que toute cette culture nous a imprégnés de cela,
00:43que la culotte, justement, du jeune fille, est un objet sexuel,
00:46qu'une jeune fille veut toujours un peu, même si elle ne veut pas,
00:48et en fait, nous, dans notre construction subjective,
00:51on est prises là-dedans sans trop savoir ce qui se passe.
00:53– On apprend, justement, très vite à être au centre des regards,
00:57à se regarder, je me rappelle, j'avais même dit à un copain,
01:00« Regarde, tu vas voir à la bibliothèque, quand je vais me lever,
01:01les autres filles vont me regarder, et les mecs. »
01:04Ça, c'est un truc dont les garçons ne se rendent pas compte,
01:06qu'en fait, dans l'espace public, en tant que femme,
01:09quand on se lève et qu'on marche, on sait qu'on va être regardé.
01:12On a la conscience en permanence qu'il y a ce regard omniprésent
01:16qui est là et qu'on a intégré, et qui fait qu'on se juge en permanence,
01:20qu'on se dissèque et que notre corps est un objet.
01:22On ne peut pas être libre dans son corps,
01:23parce qu'on se prend toujours comme un objet,
01:26de comment je vais, à quoi je vais ressembler,
01:28qu'est-ce qui va me regarder.
01:29Moi, j'aimerais qu'on comprenne, justement, que tout le monde comprenne ça,
01:33que les gens comprennent que rentrer le soir seul,
01:36aujourd'hui, encore, en 2024, quand on est une jeune femme,
01:40je veux dire, ça m'est arrivé hier soir,
01:41c'est être regardé, c'est être pris comme…
01:45et c'est cette figure de la proie, quoi.
01:47On est d'abord un corps, en fait.
01:48Peu importe ce qu'on écrit, peu importe ce qu'on fait,
01:51peu importe ce qu'on dit, il y a ce corps-là,
01:53et c'est d'abord ça qu'on va regarder.
01:56Ce que j'ai envie de dire aussi aux jeunes filles et tout,
01:57c'est qu'elles fassent exactement ce qu'elles ont envie de faire,
02:00qu'elles s'habillent exactement comme elles ont envie de s'habiller,
02:02c'est-à-dire, pute ou pas pute, on s'en fout,
02:04puisque, de toute manière, ce monde-là, aujourd'hui,
02:07est encore un monde dans lequel elles sont en danger.
02:09Et c'est ça, donc je me dis, il faut qu'on arrête de dire,
02:12c'est parce que tu mets une minijupe que tu vas être en danger, c'est pas vrai.
02:15On peut mettre une minijupe, on peut mettre un pantalon,
02:17on peut mettre un voile, peu importe,
02:18dans ce monde-là, on est en danger, encore aujourd'hui.
02:21Comment on fait ? Comment on fait, du coup ?
02:23– Pour Britney.
02:24Moi, je me suis posé la question, déjà,
02:25est-ce que c'était le titre initial, quand vous avez écrit, tout de suite ?
02:28C'est venu comme ça ou pas ?
02:30– Oui, ça a été immédiat.
02:31C'est-à-dire, ce livre, je savais qu'il s'appellerait Pour Britney.
02:33C'est vraiment à l'adresse de Britney Spears.
02:35J'ai hésité, après, à l'appeler Pour Britney et Pour Nelly,
02:37puisqu'il y a aussi la figure de Nelly Harkand, dont on parlera sûrement.
02:41Mais, en fait, c'est vraiment, c'est venu d'un endroit très intime,
02:43pour moi, vraiment d'une excuse que la petite fille que j'ai été
02:48lui faisait, en fait, de cette trahison que j'ai faite de m'éloigner d'elle.
02:52Et puis, voilà, à l'âge de 30 ans, j'ouvre son autobiographie
02:55et je réalise ce qui lui est arrivé, ce que le monde, en fait, lui a fait.
02:59Et comme moi, j'ai détourné le regard.
03:00Et c'était, pour moi, une étude un peu sur cette violence-là.
03:04Et en fait, une forme de misogynie intégrée aussi,
03:06comme moi, j'avais intégré.
03:08Donc, de me dire, ben voilà, en fait, c'est une pauvre pop star.
03:11Ça n'a pas d'intérêt.
03:12Et m'intéresser à des choses beaucoup plus sérieuses que ça.
03:15Et oui, pour moi, c'était évident.
03:18Et c'est aussi très...
03:19Je n'ai pas beaucoup réfléchi ce livre.
03:20Je l'ai écrit très vite, donc...
03:22En combien de temps ?
03:23En un mois.
03:24Même pas, en fait, même pas.
03:26Bon, c'était nuit et jour, quoi.
03:28C'était très tendu.
03:29En fait, il y a eu deux semaines d'écriture très intense.
03:31Ensuite, j'ai laissé reposer.
03:32Ensuite, j'ai repris pendant une semaine.
03:34Mais ce truc de ne pas réfléchir, ça fait qu'on ne se censure pas.
03:37Enfin, moi, en tout cas.
03:38Britney Spears, elle a été prise très jeune.
03:40Et tout de suite, il y a une sorte d'image qui a été façonnée autour d'elle,
03:43qui a fait que c'était la jeune vierge, la fiancée de la mairie, etc.
03:46Mais tout ça, elle, je veux dire, elle...
03:49Elle ne l'a pas décidée.
03:51Par contre, elle a commencé à en jouer.
03:53C'est-à-dire qu'à un moment...
03:53Et ça, on lui a tout de suite reproché de commencer à jouer avec ça.
03:56C'est-à-dire, quand elle a compris, en fait, ce qu'on attendait d'elle
03:58et ce qu'on attendait d'elle, c'est justement ce qu'on attend de la jeune fille.
04:01C'est-à-dire une forme affichée d'innocence et en même temps, une hyper-sexualisation.
04:06On lui dit à la fois qu'il faut qu'elle soit cette jeune fille parfaite,
04:10cette jeune écolière.
04:11Et en même temps, tout de suite, cette figure-là
04:13est ultra-sexualisée par le regard extérieur, en fait.
04:16Et quand Britney Spears décide d'assumer, finalement,
04:18de dire, OK, et puis bon quoi, elle a 18 ans, au moins, ce n'est plus une petite fille.
04:22Donc, elle a aussi le droit d'avoir sa sexualité à elle et de l'affirmer.
04:25Et bien là, tout le monde lui tombe dessus, quoi.
04:27Et je parlais avec la mère d'une amie l'autre jour qui dit,
04:30oui, mais tu ne te rends pas compte.
04:31Pour nous, Britney Spears, c'était d'un seul coup,
04:33toutes les jeunes filles mettaient des hauts au-dessus du nombril.
04:36– Des crop tops.
04:36– Des crop tops, il n'y avait plus que ça, toutes nos gamines.
04:39Mais en fait, encore une fois, nous, quand on le faisait,
04:41c'était pour allumer personne.
04:43C'était juste une manière d'expérimenter notre corps.
04:45Je ne sais pas, c'est juste à nous amuser, c'était un déguisement, en fait.
04:48Et on apprend très vite aux petites filles et aux jeunes filles
04:50que le déguisement et le fait de jouer avec son corps,
04:53ça va vous mettre tout de suite dans une certaine catégorie.
04:55– Dans le livre, donc, pour Britney et la question de Britney Spears,
05:01je ne sais pas, je suis très émue quand je parle d'elle,
05:04parce qu'en fait, moi, c'est une figure dont j'avais entendu parler,
05:07comme une prostituée, une travailleuse du sexe, en fait,
05:13qui avait écrit des livres.
05:16Et moi, l'image que j'en avais,
05:18qui m'était venue à travers les médias ou je ne sais pas comment,
05:21avait toujours été une image un peu sulfureuse.
05:23Je me disais, bon, voilà, c'est le témoignage d'une nana,
05:25ça ne m'intéressait pas.
05:26Et puis un jour, quand j'ai ouvert,
05:30je me souviens, j'ai lu sur Internet la première page de « Folles »,
05:34et j'ai halluciné, en fait, je n'y croyais pas.
05:36Pour moi, c'est l'une des plus grandes, vraiment, de la littérature.
05:40Et donc, qui était, effectivement, qui s'est prostituée,
05:43qui raconte cette expérience-là dans son livre,
05:45enfin, moi, dans « Putain »,
05:48et qui a fini par se suicider en 2009,
05:50comme elle le disait, d'ailleurs, dans ses livres, qu'elle allait se suicider.
05:53Parce qu'en fait, ce qui est fou avec Nelly Harkan,
05:55c'est qu'elle est au cœur de cette alienation.
05:59C'est-à-dire qu'elle se prostitue,
06:01elle se fait refaire le corps, les seins,
06:05elle en parle beaucoup et elle n'arrête pas de dire
06:07« je veux être la plus belle des femmes ».
06:09Enfin, vraiment, elle est, on va dire, au cœur de cette alienation de la jeune fille,
06:12elle le vit depuis dedans,
06:14et en même temps, elle a une lucidité implacable sur ce que c'est.
06:17C'est-à-dire, il n'y a personne...
06:18Enfin, moi, en termes de critique de patriarcat,
06:20je n'ai jamais rien lu d'aussi fort, en fait.
06:23Pour Britney, c'était aussi un moyen de dire
06:25« OK, moi aussi, j'ai vécu ça, je ne vais pas me cacher, en fait.
06:28Moi aussi, j'ai vécu cette humiliation.
06:30Moi aussi, j'ai eu honte de mon corps.
06:32Moi aussi, j'ai eu honte de mes seins. »
06:33En fait, vraiment, d'un coup, je me dis
06:35« OK, je vais avec elle là-dedans, avec Britney et avec Nelly. »
06:38Parce que je pense que plus on est à se tenir là
06:42et à dire, en fait, que c'est notre expérience,
06:44à ne pas mentir, en fait, à ne pas dire « non, non, non, moi, ça va »,
06:47parce que ce n'est pas vrai, en fait.
06:49Ce que je raconte, c'est que moi-même,
06:50en essayant de ne pas être une jeune femme, il n'y a rien à faire.
06:53On m'a toujours envoyé ça.
06:54On m'a toujours envoyé, je le dis dans le livre,
06:56mais voilà, « ah oui, mais tu as les cheveux blonds, je n'imaginais pas. »
07:00Plein de petites choses et aussi de choses beaucoup plus violentes,
07:02c'est-à-dire le viol et beaucoup plus.
07:05C'est-à-dire, dans « On se crame la chienne »,
07:06je montre que tout ça, c'est une construction bien tenue
07:08qui fait qu'on ne sort pas du corps.
07:11Et donc, à un moment, dans mon écriture
07:14et aussi dans ce livre-là, dans lequel j'ai l'impression de me libérer,
07:16j'ai dit « bah ouais, en fait, c'est ça, moi aussi, qui m'est arrivé.
07:21Quoi que j'aie voulu faire, en fait, je n'ai pas pu échapper. »
07:24Donc, j'ai aussi été construite en tant que femme.
07:27Et c'est Michel Perrault qui dit « voilà, quand on essaie de s'émanciper,
07:31on devient d'abord misogyne. »
07:33C'est-à-dire qu'on est obligé, d'abord, de mépriser les autres femmes,
07:35de mépriser celles qui ne s'en sont pas sorties,
07:37de mépriser Britney Spears comme moi, je l'ai fait.
07:39Quand elle se rase la tête, j'avais 13 ou 14 ans,
07:41je me disais « putain, la pauvre meuf, elle est en train de péter un plomb. »
07:44Je l'ai fait, mais parce que c'était un truc de survie, en fait,
07:46pour m'exclure et pour dire « ça ne me concerne pas, en fait, moi, je ne suis pas ça. »
07:50Oui, j'avais dû rire de ces images-là.
07:53Britney entrant dans un salon de coiffure et se rasant elle-même le crâne.
07:57Elle-même parce que la patronne s'était refusée à le faire.
08:00Elle qui savait bien, comme tout le monde,
08:02ce que cela voulait dire pour une jeune femme que d'avoir le crâne mis à nu,
08:06que c'était être exclue de l'ordre du désir.
08:09À ce moment-là, en fait, ce qu'elle dit Britney Spears,
08:11c'est « je ne veux plus être une femme,
08:13mais être une femme au sens de, justement, être cet objet. »
08:15C'est-à-dire vraiment cette construction-là.
08:18Cette construction dans laquelle les cheveux occupent une place centrale.
08:21On le sait parce que, justement, je le dis, dans l'histoire,
08:23ça s'est beaucoup vu de faire ça.
08:25C'est-à-dire exclure les femmes de l'ordre du désir pour se les réapproprier
08:28ou pour qu'elles soient… pour les humilier.
08:30Après la Seconde Guerre mondiale, c'est ce qu'on a fait.
08:32C'est un geste hyper violent que beaucoup de femmes aujourd'hui font,
08:36de se raser le crâne, justement, et de dire « voilà, je ne veux plus participer
08:40de cette mascarade, en fait. »
08:42Elle, elle le fait alors qu'elle est cette putain de pop star immense.
08:46Regardez-le tous. Tout le monde la rit d'elle.
08:48Moi, j'avais 13 ans, je ne pouvais pas comprendre, justement.
08:50Je n'avais pas le recul pour comprendre que la souffrance que c'était pour elle
08:53d'être comme ça, justement, assignée à cet endroit de femme
08:58et vraiment de ne pas pouvoir en sortir.
09:00Le seul geste qu'elle a pu faire, c'était ça.
09:02C'est tellement beau, en fait.
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