00:00 - Europe 1, il est 6h41.
00:02 - Cette question maintenant, êtes-vous intéressé par la semaine de 4 jours ?
00:06 L'avez-vous déjà testé alors que le gouvernement souhaite l'expérimenter au sein des administrations ?
00:11 Eh bien cette formule pourrait avoir un coût pour les salariés,
00:14 c'est en tout cas ce qui ressort d'une étude du Crédoc en lien avec la fondation Adéco.
00:19 - Et vous recevez Lionel Gougelot, Franck Morel ce matin.
00:22 - Bonjour Franck Morel. - Bonjour.
00:24 - Spécialiste des questions de travail à l'Institut Montaigne.
00:28 Déjà il faut préciser que la semaine de 4 jours représentée par le gouvernement
00:34 est déjà davantage une semaine en 4 jours.
00:37 Quelle différence il y a entre la semaine de 4 jours et la semaine en 4 jours ?
00:39 Parce que beaucoup de gens nous foutent la réflexion.
00:41 - Alors le distinguo est important effectivement puisque la semaine en 4 jours,
00:45 c'est en réalité la répartition du temps de travail existant sur un nombre de jours plus restreint.
00:50 La semaine de 4 jours, c'est une réduction du temps de travail.
00:54 Alors le débat est important parce qu'effectivement, est-ce qu'on va se situer dans une perspective
01:00 de rejouer le match des 35 heures, on peut le dire comme ça,
01:04 ou est-ce qu'en réalité on est face à un mode d'organisation du travail ?
01:07 - Les expérimentations qui ont lieu ici ou là dans les entreprises privées
01:11 ou même dans certaines administrations, ça reste quand même 35 heures sur 4 jours.
01:16 Donc un rallongement des journées de travail.
01:21 Du reste, c'est effectivement un des enseignements de l'étude que vous mentionniez,
01:25 c'est qu'à partir du moment où vous allez répartir le travail sur un nombre plus restreint de jours,
01:29 vous allez mécaniquement forcément augmenter la durée de la journée de travail.
01:33 Et donc par-delà, vous allez créer toute une série de difficultés pour un certain nombre de salariés
01:38 liées à l'intensification de cette journée de travail.
01:42 C'est ce que révèle cette étude.
01:43 Par exemple, avec une aggravation de cette intensification du travail
01:47 qui va beaucoup peser sur les personnes seules, avec des enfants ou les travailleurs handicapés.
01:53 Et donc, paradoxalement, je ne sais pas si c'est paradoxal,
01:57 mais en tout cas, un des constats de cette situation,
02:00 c'est qu'on va aggraver les inégalités.
02:02 Mais si vous le permettez, moi je voudrais mettre ce sujet en perspective de manière beaucoup plus large.
02:07 - C'est-à-dire ?
02:08 - C'est-à-dire que derrière le débat sur la semaine de 4 jours ou en 4 jours,
02:13 et les promoteurs notamment de la semaine de 4 jours qui mettent en avant une nouvelle réduction du temps de travail,
02:18 je pense qu'il y a un modèle de société derrière et il y a des vraies questions de fond qui méritent d'être posées.
02:24 On a un constat très factuel qui peut être énoncé en les termes suivants.
02:30 D'un côté, nous avons les salariés français à temps plein,
02:34 qui sont ceux dont la durée annuelle du travail est parmi les plus faibles.
02:37 Nous sommes dans le peloton de queues en Europe en la matière.
02:41 D'un autre côté, une étude récente de Rostade vient de paraître
02:45 et montre que les gros travailleurs, c'est-à-dire les personnes qui travaillent plus de 49 heures,
02:50 sont au contraire en France, représentent une proportion parmi les plus importantes en France.
02:55 On a 10% de gros travailleurs et beaucoup parmi ceux-ci des travailleurs indépendants.
03:00 Ça veut dire quoi si vous mettez bout à bout ces deux constats ?
03:03 Ça veut dire qu'on a une grande inégalité extrêmement forte entre les travailleurs
03:07 et notamment les indépendants et les salariés à grands traits,
03:11 sur cette question du rapport au temps de travail.
03:13 Et puis, troisième élément factuel que je mets sur la table,
03:17 c'est que pour financer notre modèle social,
03:19 tout le monde s'accorde à dire que ce n'est pas en travaillant moins,
03:21 mais c'est plutôt en travaillant plus qu'on aura la capacité de réaliser ce financement,
03:27 avec des enjeux énormes sur lesquels je ne vais pas revenir,
03:29 en matière de financement des retraites notamment.
03:32 - Mais alors revenons, Franck Morel, sur le vécu des salariés qui expérimentent cette semaine de 4 jours.
03:41 Il y a quand même une certaine déception finalement à l'usage de cette expérimentation.
03:48 - Et oui, parce qu'en réalité nous sommes face à un mécanisme,
03:51 à un mode d'organisation du temps de travail.
03:54 Et tout mode d'organisation du temps de travail a forcément son revers.
03:57 Vous allez organiser les choses différemment,
04:00 donc vous allez demander plus à certains moments,
04:02 et ça va avoir un impact qui va être différent en fonction de la situation individuelle des gens.
04:07 C'est pour ça qu'il faut évidemment beaucoup se méfier de toute généralité
04:11 sur le fait que tel ou tel mode de temps de travail serait la panacée universelle
04:15 et aurait vocation à s'aimer dans toutes les entreprises de France et de Navarre.
04:19 Bien évidemment, non, ça peut être un modèle intéressant dans certains cas,
04:23 très spécifique dans certains modes d'organisation,
04:26 mais il ne faut surtout pas occulter effectivement cette question du rallongement des journées de travail,
04:30 de l'intensification et de ce que cela peut produire,
04:33 et de ce que ça peut produire du coup en déception.
04:35 Cette question de la semaine de ou en 4 jours,
04:38 elle est venue assez opportunément avec le débat aussi autour du télétravail.
04:43 Et autour du fait que le télétravail dans un certain nombre de cas était réservé à des "happy few",
04:49 plutôt à des cols blancs.
04:52 Et donc avec là aussi des questions sur l'inégalité.
04:55 Et la semaine de 4 jours est venue un peu comme un palliatif, si vous me permettez l'expression,
05:00 à ceux qui ne pouvaient pas bénéficier du télétravail et qui du coup allaient pouvoir avoir des journées libérées
05:05 par cette répartition sur 4 jours.
05:07 - Alors on parle depuis le début de notre entretien, Franck Morel, du ressenti des salariés.
05:11 Qu'en est-il des chefs d'entreprise ?
05:13 Est-ce qu'ils peuvent s'y retrouver ou alors est-ce qu'eux aussi constatent finalement des problèmes ?
05:19 - Là aussi évidemment la situation va être extrêmement variable d'une entreprise à l'autre.
05:24 Vous avez des entreprises dont l'activité va permettre ce type d'organisation
05:29 et d'autres au contraire qui vont être extrêmement perturbées
05:31 par le fait qu'elles ne pourront pas mobiliser leurs ressources humaines au moment où elles ont besoin de les mobiliser.
05:37 - D'où la nécessité de négocier entreprise par entreprise, branche par branche.
05:40 - Exactement. Alors entreprise par entreprise, de faire du cas par cas effectivement
05:44 et de voir si ce type d'organisation peut parfois répondre aux besoins des uns et des autres
05:48 ou au contraire ne pas être du tout adaptée.
05:50 Je vais prendre un autre exemple.
05:52 - Rapidement.
05:53 - Rapidement. On parle beaucoup du CETU en ce moment, du compte épargne temps universel.
05:57 Là aussi on est un peu à contre-courant.
05:59 Si on peut avoir besoin d'étudier la possibilité de transformer du temps en argent ou du temps en formation,
06:07 en revanche plus de temps, ça paraît un peu à contre-courant des besoins de l'économie.
06:11 - Merci, merci Franck Morel pour ces éclaircissements experts sur les questions de travail, d'emploi et de dialogue social.
06:18 à l'Institut Montaigne. Merci d'avoir été en direct sur l'Attention Europe 1.
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