00:00Et avec nous un invité exceptionnel ce matin, un maire venu assister à Paris à une réunion
00:05publique organisée par l'édile de Paris, Anne Hidalgo, avec d'autres maires d'Europe.
00:09Il s'agit du maire de Kiev, capitale de l'Ukraine, Vitaly Klitschko, qui est à la tête de la
00:14ville depuis 10 ans et qui a accepté de répondre à France Inter depuis son hôtel parisien.
00:20Bonjour Vitaly Klitschko.
00:21Cela fait deux ans et deux mois que l'Ukraine, votre pays, résiste à l'invasion de son
00:32territoire par la Russie, Moscou qui a envahi une partie de l'Ukraine depuis la frontière
00:36biélorusse.
00:37D'après le ministère français des affaires étrangères, hier, 150 000 soldats russes
00:42ont été tués.
00:43L'échec militaire de la Russie est déjà là, c'est ce que dit notre ministre, le ministre
00:49français des affaires étrangères, Stéphane Séjourné.
00:51Vous qui êtes sur le terrain, votre ville, Kiev, n'est pas épargnée par les attaques
00:56russes, même si elle est à l'écart du front.
00:58Est-ce que vous parleriez effectivement aujourd'hui d'un échec de Moscou ?
01:03Il est trop tôt de parler de l'échec de la Russie ou de l'échec de l'Ukraine.
01:18Il y a beaucoup d'idées, la lutte continue, n'oublions pas qu'une grande partie de l'Ukraine
01:26est occupée par la Russie aujourd'hui et en aucun cas nous ne devons sous-estimer notre
01:33adversaire et en ce sens nous devons encore faire beaucoup de choses pour libérer l'Ukraine
01:42de l'occupation.
01:44Votre capitale monsieur le maire, la capitale ukrainienne, Kiev, est-ce qu'elle peut être
01:50de nouveau menacée par les russes ? Et comment vit-on aujourd'hui à Kiev ? Est-ce qu'on
01:55a parfois le sentiment que la vie est quasiment normale ?
02:03La ville de Kiev est la capitale de l'Ukraine, c'est le cœur du pays.
02:09La ville de Kiev a un statut particulier car toutes les régions, toutes les villes
02:15regardent la capitale.
02:17La ville de Kiev a toujours été l'objectif de l'agresseur.
02:22Dès le départ, Poutine a cet objectif symbolique de prendre Kiev.
02:29D'où cette attaque contre la ville.
02:36Dès le début, les combats se sont déroulés à 10 kilomètres de la capitale.
02:40Nous avons réussi à rejeter les russes mais leur objectif n'a pas changé.
02:45Et même si aujourd'hui la ligne de front s'est éloignée de la capitale, plus de
02:51200 bâtiments de la ville de Kiev ont été détruits par les missiles et les drones
02:58kamikazes.
02:59Plus de 200 personnes ont été tuées, dont 7 enfants.
03:05Et chaque jour, nous entendons les alertes aériennes, ce qui veut dire que chaque habitant
03:12doit descendre rapidement dans un abri car il est dangereux de rester et nous ne pouvons
03:19pas garantir leur sécurité.
03:21Néanmoins, je voudrais remercier nos partenaires pour la défense anti-aérienne qui nous a
03:26été fournie, pour les armements modernes qui malheureusement ne sont pas suffisants
03:31mais nous nous sentons aujourd'hui plus protégés qu'il y a un an.
03:35Alors vous dites à Vitaly Klitschko que quand le président français répète cette semaine
03:41sa volonté d'envoyer des troupes au sol en Ukraine, vous dites qu'il faut faire des choses
03:45pour assurer la victoire de l'Ukraine qu'elle n'est pas assurée aujourd'hui.
03:50Qu'est-ce que vous répondez à Emmanuel Macron qui dit qu'il pourrait envoyer des troupes
03:54au sol en Ukraine ? Est-ce que ça serait une bonne idée ou est-ce qu'on risque seulement
03:58une escalade ?
04:03Je suis persuadé qu'aujourd'hui, il est bien plus important de nous fournir des armements
04:09modernes.
04:10Nous avons un déficit des armements, des obus et en ce sens, nous avons besoin des
04:22choses qui nous manquent cruellement.
04:26En ce qui concerne l'arrivée du contingent étranger ou la présence des étrangers en
04:34Ukraine, je pense qu'aujourd'hui, la question n'est pas aussi aiguë mais s'il y a un désir
04:43d'aider l'Ukraine avec les munitions, avec les armements modernes, nous serons très
04:49reconnaissants.
04:50Mais sur l'armement justement, on avait beaucoup parlé de cette aide des Etats-Unis qui était
04:54bloquée, qui finalement a été approuvée, qui commence à arriver chez vous en Ukraine
04:59et finalement, ça ne semble pas aider votre pays à prendre l'ascendant.
05:03Il en faut encore plus que ça ?
05:10Nous avons besoin de plus d'armes mais le fait est qu'entre la déclaration et la fourniture
05:21des armes, parfois, peut durer plusieurs mois et c'est là que nous payons le prix le plus
05:27élevé, la vie de nos soldats et nos territoires.
05:31Par conséquent, nous avons besoin très rapidement que ces armes puissent arriver et ces pauses
05:37dans la livraison des armes compliquent la situation de manière générale pour défendre
05:43notre pays.
05:45Vitaly Klitschko, Monsieur le Maire, encore une question sur les soldats justement.
05:50On a vu des reportages sur la réticence de nombreux Ukrainiens de rejoindre l'armée,
05:55d'aller au front.
05:56Est-ce que vous voulez expliquer, est-ce que vous comprenez leur peur, la peur de ceux
06:01qui fuient les combats ou ne veulent pas rejoindre l'armée ukrainienne ?
06:11Je peux dire par ma propre expérience que nous avons eu au début de la guerre des kilomètres
06:18de files d'attente jour et nuit devant les commissariats militaires et les gens qui
06:24attendaient dans le froid et sous le vent pour défendre le pays.
06:29Beaucoup de ces gens qui ont été motivés sont déjà au front.
06:34Aujourd'hui, nous pouvons parler de la partie de la société qui ne sont pas assez motivés,
06:42ces gens qui ont besoin qu'on leur explique davantage, qu'il y ait une éducation patriotique
06:50afin de motiver ces gens.
06:54Car si une personne a mis l'uniforme et a pris les armes mais n'est pas prête à défendre
07:05le pays, eh bien on ne peut pas appeler cette personne combattant soldat.
07:10Vous parlez du moral des soldats Vitaly Klitschko.
07:14On a cru au début de l'invasion russe, il y a deux ans, que le conflit allait durer
07:18seulement quelques jours et puis il s'est enlisé, il s'enlise depuis des mois avec,
07:22on le disait, une centaine de milliers de citoyens au front.
07:25Comment vous, maire de Kiev, vous vous sentez ? Vous êtes un boxeur, vous êtes un battant.
07:30Est-ce que parfois vous êtes découragé ?
07:38Je ne perds jamais l'espoir.
07:41Je regarde toujours de manière positive.
07:45Vous avez évoqué tout à l'heure le fait que tous les experts du Parlement nous donnaient
07:52quelques jours, peut-être quelques semaines, face à la plus grande et la plus forte armée russe.
07:58Et ça fait plus de deux ans que nous résistons et nous défendons avec succès notre territoire
08:04et nous résistons à cette armée.
08:06Nous défendons notre pays.
08:09En effet, personne ne peut s'attendre à ce que la guerre soit aussi longue.
08:15Bien évidemment, il s'agit d'une guerre de contrition qui cherche à épuiser.
08:19Mais nous devons être forts.
08:26Nous devons avoir cette endurance.
08:29Et je suis persuadé que, d'autre part, la situation n'est pas simple.
08:37Je peux dire, en tant qu'ancien boxeur, que le 8e, 9e, 10e rang, lorsqu'on est fatigué
08:46et que la voix intérieure te dit « bon, tu n'as plus de force ».
08:49Mais tu ne dois pas oublier que l'adversaire lui aussi est peut-être dans une situation encore pire que la tienne.
09:00Et je suis persuadé que la situation en Russie n'est pas simple.
09:06Et je suis persuadé également que, dans le temps le plus proche,
09:10les Russes aussi vont poser des questions.
09:13Des questions à savoir pourquoi le rideau de fer s'abat de nouveau sur leur pays.
09:20Pourquoi les Russes ne sont plus accueillis avec joie dans le monde.
09:27Pourquoi les sanctions fonctionnent.
09:31Et pourquoi, aujourd'hui, les produits étrangers et les sociétés étrangères quittent la Russie.
09:41Et la question clé, pourquoi est mort mon fils, mon mari, mon proche.
09:49Et ces questions-là que poserait la situation russe, elles sont déjà posées. Elles sont en train d'arriver.
09:56Monsieur le maire, vous vous battez pour défendre votre pays.
09:59Vous vous battez aussi pour défendre la démocratie.
10:02La démocratie contre un régime autoritaire.
10:05Et vous êtes membre de l'opposition.
10:07Quelle est la plus grande critique que vous adressez aujourd'hui au président Zelensky ?
10:11Quelle est, selon vous, sa plus grande erreur sur les deux dernières années ?
10:18Je considère aujourd'hui que nous devons être unis.
10:23Et les tensions politiques à l'intérieur du pays ne peuvent que profiter aux Russes.
10:30Nous devons être unis.
10:31Indépendamment de nos appartenances politiques, nous devons nous soutenir.
10:38Les critiques mutuelles sont importantes.
10:45Il y a eu suffisamment d'erreurs également.
10:47Mais je pense qu'il n'est pas temps aujourd'hui d'accentuer.
10:53Nous devons réunir nos efforts afin de gagner, d'obtenir la victoire.
11:00Et après cela, nous pourrons analyser les critiques.
11:08La seule chose que je pourrais faire, malgré la guerre,
11:13nous ne devons pas perdre nos acquis démocratiques.
11:18Ce pour lequel nous nous battons.
11:20Pourquoi nous nous battons ?
11:21C'est la liberté d'expression.
11:23C'est la gestion locale.
11:27C'est la base de la démocratie.
11:29Les droits de l'homme.
11:31Nous ne devons pas oublier et perdre cela dans cette lutte.
11:35Et je voudrais insister là-dessus auprès de notre président.
11:38En ce qui concerne les critiques, ce n'est pas le moment.
11:42Mais le temps viendra où nous travaillerons sur les erreurs qui ont été commises.
11:47Juste un mot, Vitaly Klitschko, pour terminer.
11:50Il y a deux échéances électorales qui arrivent.
11:52L'élection européenne le 9 juin prochain,
11:54et puis l'élection aux Etats-Unis en novembre prochain.
11:57Est-ce que l'une des deux, laquelle des deux,
11:59aura le plus d'influence pour vous, pour l'Ukraine ?
12:05Nous vivons en Europe.
12:11L'Europe est notre milieu.
12:14C'est là où nous habitons.
12:16Et c'est de nos partenaires, de nos voisins les plus proches
12:19que dépendent beaucoup de choses.
12:21Mais beaucoup de choses dépendent aussi de la position des Etats-Unis,
12:24de la position du président américain.
12:27Et je suis persuadé que les deux parties,
12:30les deux élections sont extrêmement importantes pour nous
12:34en ce qui concerne le soutien de l'Ukraine à l'avenir.
12:37Merci. Le maire de Kiev, Vitaly Klitschko, de passage à Paris,
12:40avec les moyens techniques de Jérémy Thuil,
12:43et une traduction d'Irina Dimitrichine.
12:45Merci beaucoup à vous d'avoir accordé cet entretien à France Inter.
12:48Et bon séjour en France.
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