00:00 Une mentor exceptionnelle, superstar scientifique et leader visionnaire, c'est ainsi que vous présente vos pairs.
00:05 Bonjour Yasmini Belkaï, merci d'être avec nous ce matin.
00:08 Vous êtes seulement la deuxième femme à occuper ce poste dans l'histoire de ce prestigieux laboratoire.
00:14 J'imagine que c'est une grande fierté pour vous.
00:16 Oui, c'est une très grande fierté.
00:18 La SUPASTEUR, en fait, j'ai été formée à la SUPASTEUR en Algérie.
00:22 Et je reviens en fait dans cette maison que j'aime énormément.
00:26 Nous sommes le 8 mars, journée internationale des droits des femmes.
00:30 Il y a un chiffre qui nous a interpellées, 29% des chercheurs scientifiques sont des femmes.
00:35 Ça reste encore un truc de mec les sciences, dans les mentalités en tout cas.
00:39 Dans les mentalités.
00:41 Et en plus ce chiffre est encore pire si on pense maintenant aux professeurs qui sont à moins de 20%.
00:45 Et si on pense vraiment à des positions de leadership, encore moins.
00:49 Comment on l'explique ? Est-ce que c'est dans les familles ?
00:52 Est-ce que l'école peut-être entretient ces clichés finalement que les sciences c'est pour les mecs ?
00:57 Je pense qu'il y a eu des problèmes du passé, il y a eu des problèmes du présent.
01:00 Les problèmes du passé étaient beaucoup plus complexes.
01:02 C'était vraiment un monde très patriarcal.
01:04 Il y avait un modèle de l'homme scientifique.
01:07 Et je pense qu'en fait il y a eu des progrès.
01:09 Mais de façon assez triste, on va vers l'arrière je trouve.
01:13 Ah, on revient en arrière.
01:14 Et on revient en arrière.
01:15 Je me rends compte notamment en France, si on regarde les chiffres justement des jeunes étudiantes,
01:19 même à l'école, qui rentrent dans les carrières scientifiques, il y a une régression.
01:22 Comment vous l'expliquez ?
01:23 Et bien ça j'aimerais bien savoir comment ça se passe.
01:25 Est-ce que c'est des réformes qui ont été faites dans l'école ?
01:27 Est-ce que c'est des modèles de société ?
01:29 Est-ce que c'est l'image de la femme qui est en fait très présente dans les milieux sociaux
01:33 mais qui n'est peut-être plus en fait celle qui devrait être présentée ? Je ne sais pas.
01:37 J'imagine que ça va être un chantier pour vous à la tête de l'Institut Pasteur.
01:41 Vous, vous êtes franco-algérienne américaine.
01:45 Vous êtes née à Alger, mais je crois que c'est en France que vous avez rencontré les sciences.
01:49 Expliquez-nous.
01:50 J'ai rencontré les sciences très petite.
01:52 J'avais 6 ans quand j'avais décidé d'être scientifique très petite.
01:55 Et c'était vraiment parce que ma grand-mère française était pharmacienne.
01:59 Il y avait un laboratoire à l'époque.
02:01 Ma grand-mère algérienne aussi connaissait les plantes.
02:04 Donc en fait j'étais très inspirée par ces femmes qui étaient associées à la médecine, au traitement.
02:09 Donc j'ai vraiment découvert le traitement, la découverte au travers de mes grands-mères.
02:14 Et je crois même que vous aviez entrepris d'écrire une encyclopédie.
02:17 Oui, j'ai commencé à l'âge de 6 ans.
02:19 J'ai fait deux toutes petites entrées à la lettre A et je me suis arrêtée.
02:23 Donc j'avais commencé très tôt.
02:24 Mais la science, je l'ai découverte toute ma vie.
02:26 Je l'ai découverte en Algérie aussi.
02:28 J'ai travaillé à l'Institut Pasteur d'Alger sur les maladies parasitaires.
02:31 Et puis je suis arrivée en France pour faire ma thèse.
02:34 Vous avez fait votre thèse à l'Institut Pasteur.
02:37 Et puis, fin de doctorat, vous partez aux États-Unis.
02:40 Pour quelle raison ?
02:41 Est-ce qu'il y avait un manque de perspective en France ?
02:43 Un manque d'argent, de projet ?
02:45 Oui.
02:46 En fait, il y avait un manque de perspective.
02:48 Moi, quand j'ai terminé ma thèse, il n'y avait pas forcément de direction immédiate.
02:53 C'était très, très difficile d'avoir des positions indépendantes.
02:56 Et donc je suis partie pour explorer d'autres aventures.
02:59 On dit souvent qu'on a de grands chercheurs en France.
03:02 C'est un peu ce qu'on entend.
03:04 Mais qu'ils sont débauchés ailleurs parce qu'on leur offre peut-être plus d'argent, plus de moyens.
03:10 Déjà, est-ce que c'est vrai ? Et est-ce que c'est toujours le cas ?
03:12 Je pense qu'il y a énormément de très bons chercheurs en France, qui sont encore en France,
03:16 ce qui est merveilleux, c'est pour ça que je reviens.
03:17 Mais il y a effectivement beaucoup de gens qui partent,
03:19 et notamment de jeunes qui partent parce qu'il n'y a pas de perspective.
03:22 Et je pense qu'il y a énormément...
03:24 J'ai rencontré des scientifiques extraordinaires français partout dans le monde
03:27 qui ont des carrières absolument impressionnantes.
03:29 Et je pense qu'ils auraient aimé rester dans leur pays.
03:32 Vous allez essayer de les faire revenir ?
03:33 Oui.
03:34 Vous êtes spécialisée, je crois, dans l'immunologie.
03:39 C'est bien ça.
03:40 Est-ce que c'est plus facile de diriger un laboratoire quand on est aux États-Unis
03:44 pour revenir sur cette expérience américaine, et quand on est une femme ?
03:47 Ça a été plus facile pour vous de travailler aux États-Unis ?
03:50 Être une femme en science, aujourd'hui c'est peut-être un petit peu plus simple,
03:54 mais ça n'a jamais été simple.
03:55 Et moi je sais que même aux États-Unis, j'ai rencontré aussi des obstacles.
04:00 Je me rappelle avoir terminé ce qu'on appelle le postdoctoral training.
04:04 Je n'étais pas très sûre de ma carrière après.
04:06 Il n'y avait pas de rôle model, il n'y avait pas de genre à qui je pouvais m'identifier.
04:09 Il n'y avait pas spécialement de mentorat qui était spécialisé.
04:12 Donc même moi j'ai un petit tubé au travers de tout ça.
04:15 Et je pense que ma passion pour la recherche, c'est ce qui m'a vraiment portée.
04:18 Mais ce n'est pas forcément l'environnement.
04:20 On a une nouvelle vague #MeToo qui touche en ce moment le cinéma.
04:25 Est-ce que le domaine des sciences a connu aussi, ou connaît encore,
04:30 ces violences sexistes et sexuelles ?
04:32 Est-ce que vous, vous avez été confrontée à ça ?
04:35 Je pense qu'on peut dire que toute femme a été confrontée à ça.
04:38 Je crois qu'on arrête de dire que c'est sujet d'un tel milieu.
04:41 Toute femme ?
04:42 De tel ou tel milieu, vous avez raison.
04:43 Je pense que c'est la réalité.
04:44 Je pense qu'on le dit en face, toute femme l'a été.
04:46 Et il est temps de changer les choses.
04:48 Il est temps de changer les choses dans tous les mondes,
04:50 notamment les mondes plus patriarcales tels que la science.
04:53 Je pense qu'il y a encore beaucoup de travail à faire.
04:56 Quelle a été votre première décision lorsque vous êtes entrée en fonction
05:00 le 2 janvier à la tête de l'Institut Pasteur ?
05:02 Ma première décision a été de nommer à mon niveau,
05:08 c'est-à-dire au niveau de leadership, une directrice de la diversité et de l'inclusion.
05:13 Nous sommes le premier organisme de recherche en France,
05:16 je crois, qui a nommé quelqu'un dans un poste de direction
05:19 pour travailler avec moi, pour justement réparer certains déficits.
05:24 La concurrence internationale est très forte sur le plan de la recherche.
05:27 Est-ce que la France investit assez dans ce domaine ?
05:30 La France n'investit pas assez.
05:32 La France a fait des choix depuis maintenant 10-20 ans
05:36 d'investir moins dans la recherche que d'autres pays à haut niveau économique.
05:40 La France est à 2,1% de son GDP, par exemple l'Allemagne est à 4%.
05:45 Et il y a des coûts pressants qui vont affecter encore plus la recherche.
05:50 Donc la France, d'une façon très surprenante pour moi, n'investit pas assez.
05:55 Et c'est vraiment catastrophique.
05:57 Parce que de ne pas investir dans la recherche, ça fait une interruption dans un procès de recherche
06:01 qui a des conséquences aujourd'hui, mais des conséquences pour demain.
06:04 Et je pense qu'il y a vraiment un problème grave et d'urgence de se remettre à investir en recherche.
06:09 Et j'imagine que ça va être l'un des objectifs de votre mission.
06:13 C'est un poste éminemment politique, ça veut dire que vous allez abandonner les recherches et le labo ?
06:17 Non. Je ne peux pas abandonner les recherches.
06:20 Je suis vraiment une scientifique dans l'âme.
06:22 Et je vais garder une activité de recherche que je vais protéger,
06:24 notamment une activité de recherche sur la santé de la mère et de l'enfant.
06:27 Ce sont des thèmes qui me tiennent énormément à cœur, des thèmes qui ont été très négligés.
06:31 On revient à nouveau au patriarcat dans la recherche.
06:34 Et justement, je vais garder cette activité de recherche qui me permettra,
06:37 un, de travailler sur des choses qui me passionnent, de garder cet élément,
06:40 mais aussi peut-être aussi d'aider à former des générations de scientifiques dans ce type de direction.
06:45 Leader, visionnaire et une mentor exceptionnelle.
06:48 Je répète ce que disent à propos de vous, vos pères.
06:51 Merci beaucoup.
06:52 d'avoir été avec nous ce matin. - Merci.
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