00:00 Moi, on m'a même demandé de m'inscrire à la maternité
00:03 entre deux examens qui devaient vérifier
00:06 que j'étais bien en train de faire une fausse couche.
00:08 On m'a demandé ça.
00:11 Bonjour, je suis Judith Akien, j'ai 37 ans
00:16 et j'ai écrit "Trois mois sous silence, le tabou de la condition des femmes
00:19 en début de grossesse"
00:21 qui a été publié chez Paillot en mai 2021.
00:24 Qu'est-ce qui m'a donné envie d'écrire ce livre ?
00:26 Eh bien, que j'ai vécu en fait coup sur coup d'abord une fausse couche,
00:30 une grossesse qui elle a été menée jusqu'à son terme.
00:32 Je me suis rendu compte que tout ça n'était absolument pas documenté,
00:36 ne serait-ce que d'informations, qui est quand même un premier point important,
00:39 proposées aux femmes pour comprendre ce qu'elles traversaient.
00:41 Pour comprendre ce qu'elles traversaient lorsque elles traversent une fausse couche
00:44 puisque la seule information qu'on leur donne régulièrement
00:47 quand elles sont chez le médecin, c'est que c'est banal,
00:50 mais sans explications supplémentaires.
00:52 Et en fait, on fabrique de la pensée magique, extrêmement culpabilisante.
00:55 Et en plus, les mots n'aident pas, puisqu'on dit "faire une fausse couche"
00:59 alors qu'on ne fabrique pas sa fausse couche.
01:01 On est victime finalement d'une fausse couche.
01:03 Et puis j'ai donc été enceinte pour la deuxième fois après.
01:06 Et là, j'ai traversé vraiment des symptômes,
01:09 bon, que tout le monde traverse, mais qui ne sont décrits nulle part,
01:13 en tout cas très mal décrits.
01:14 On a toujours tendance à dire que la grossesse est quelque chose d'absolument indescriptible,
01:18 mais pourquoi est-ce indescriptible ?
01:19 Parce que vraiment, ça n'est pas décrit, ne serait-ce que par la nomenclature
01:23 qui indique que les symptômes très forts de la grossesse,
01:27 on parle quand même de 85% des femmes qui traversent des nausées, des vomissements,
01:33 donc une fatigue absolument monstrueuse,
01:36 qui ne fait pas l'objet de recherche,
01:37 des dépressions qui sont très sous-diagnostiquées aussi, etc.
01:41 Pendant tout ce premier trimestre de grossesse.
01:43 Ces mots sont très mal nommés, puisqu'ils sont nommés les petits mots de la grossesse.
01:48 Donc déjà, ça minimise toute la souffrance, en fait, que traversent les femmes à ce moment-là,
01:53 tous les symptômes qui sont invisibles.
01:54 Et, comble du paradoxe, c'est la période qui est la plus dure à vivre,
01:59 qui est associée aux plus gros risques,
02:02 puisque selon les statistiques, une femme sur quatre ou une femme sur cinq
02:05 traverse une fausse couche à ce moment-là.
02:08 Et pour autant, c'est la période qui fait l'objet du moins de soins,
02:14 de prises en charge, de réflexions au niveau de la société,
02:18 y compris au niveau RH, au niveau professionnel, de la grossesse.
02:22 Le fait que les femmes traversent de la souffrance, de la douleur,
02:26 est rejeté parce qu'il y a une représentation de la maternité absolue.
02:31 Certes, c'est un immense bonheur, mais c'est aussi une plongée dans l'enfer,
02:35 puisque on a tous ces symptômes qui ne sont absolument pas reconnus,
02:39 qu'on doit faire avec tous ces symptômes.
02:42 On se prend à la figure qu'on est enceinte et pas malade,
02:45 que toutes ces petites expressions qui en fait dénigrent,
02:48 c'est quelque chose aussi qui est relayé par la médecine.
02:51 La médecine ne fait pas de recherche, parce qu'on les appelle les petits mots de la grossesse.
02:55 Et donc c'est tous ces cercles vicieux qui concourent à toujours discréditer le corps de la femme.
03:02 Pourquoi les femmes cachent leur grossesse ?
03:04 Parce que de fait, il y a ce risque de fausse couche.
03:06 Donc il y a la peur de devoir refaire une tournée d'annonces et de raconter ça.
03:12 Ça relève de la superstition aussi, parfois, où on se dit "si j'en parle, ça va m'attirer le malheur".
03:17 Simplement, ce n'est pas comme ça que ça fonctionne.
03:20 Ce sont des anomalies chromosomiques qui font qu'on traverse une fausse couche.
03:23 C'est un problème qui est constitutif de l'embryon, qui amène ce genre de tragédie.
03:30 Pour revenir à cette terminologie "faire une fausse couche",
03:33 en fait, rien ne va là-dedans et rien ne désigne quoi que ce soit correctement.
03:39 D'abord le "faux", c'est vrai que c'est quelque chose qui est extrêmement cruel,
03:44 parce que c'est un vrai événement. Cette expression "fausse couche" ne veut rien dire,
03:48 ne désigne rien de manière scientifique, de manière corporelle.
03:52 "Faire une fausse couche", je le dis souvent, mais c'est terrible de dire un truc pareil.
03:59 C'est quelque chose qui culpabilise profondément.
04:02 En aucun cas, la femme est actrice de ce qu'elle est en train de traverser.
04:06 Il n'empêche que ce n'est pas parce que c'était qu'un embryon,
04:10 que ce n'est pas parce qu'il n'était pas viable,
04:13 ce n'est pas parce que ce n'était absolument pas, il n'avait même pas la tête d'un enfant.
04:17 Ce n'est pas parce que tout ça, qu'on n'a pas cristallisé,
04:20 qu'on n'a pas imaginé dès le test de grossesse.
04:23 Obligatoirement, d'une manière ou d'une autre, on projette,
04:27 on imagine évidemment ce que ça va être au bout.
04:31 Soustraire par une expression qui culpabilise,
04:34 par une expression qui met du faux à l'endroit où il y avait de la vraie projection,
04:39 c'est quelque chose qui, une fois de plus, concourt à refuser aux femmes
04:43 quelque chose qu'elles traversent, et qu'elles traversent profondément.
04:47 Déjà, les médecins n'ont pas appris manifestement,
04:50 on peut dire que c'est banal de ne pas le traiter correctement,
04:56 de ne pas demander des fonds pour pouvoir construire des unités d'obstétrique
05:03 pour la prise en charge des fausses couches,
05:06 à l'écart des unités où les femmes accouchent.
05:09 On doit accoucher d'un corps qui ne sera pas viable,
05:15 au milieu des femmes qui, elles, accouchent de bébés qui font leur premier cri.
05:20 C'est épouvantable, c'est d'une violence.
05:24 Même chose lorsque les femmes doivent évacuer seules chez elles le début d'embryon,
05:32 on leur donne un comprimé de cytothèque, ce médicament abortif,
05:36 on les renvoie seules chez elles à devoir tirer la chasse d'eau
05:41 sur l'embryon sur lequel elles avaient cristallisé tous leurs espoirs de maternité.
05:47 Et sans aucun suivi, évidemment, sans aucun coup de fil.
05:49 Les gars, en fait, c'est pas normal, c'est vraiment pas normal tout ça.
05:52 Il y a un point qui est effectivement important,
05:54 c'est qu'au moment où on prend le premier rendez-vous,
05:57 juste après la teste de grossesse,
05:59 on nous dit qu'il faut absolument s'inscrire à la maternité tout de suite.
06:03 En fait, c'est cette violence-là aussi.
06:05 C'est-à-dire que, un, on nous dit "ne te projette pas",
06:08 deux, on nous appelle quand même "maman", alors qu'on n'a rien demandé.
06:11 Voilà, donc quittez-vous pour m'appeler "maman".
06:13 Trois, on nous dit de quand même se projeter, mais vraiment à fond,
06:18 c'est-à-dire sur le jour de l'accouchement et le jour de la naissance de l'enfant.
06:21 Le tout en ne nous donnant aucune espèce d'indication
06:25 et en n'apportant à aucun moment à disposition
06:28 un outil pour savoir comment on veut accoucher.
06:32 Moi, on m'a même demandé de m'inscrire à la maternité
06:35 entre deux examens qui devaient vérifier
06:38 que j'étais bien en train de faire une fausse couche.
06:41 On m'a demandé ça.
06:43 Il faut dire les choses, il y a un peu de médical quand même,
06:46 pendant ce premier trimestre.
06:47 On ne nous explique jamais pourquoi.
06:49 On ne va jamais au bout de l'explication.
06:52 Du coup, on est plongé dans une infantilisation totale.
06:55 On se fait tout de suite appeler "maman",
06:57 qui appartient au champ de l'affectif, au champ familial et au champ du bébé.
07:03 Le fait de plonger la future mère dans le champ de l'enfance
07:08 et d'un vocabulaire enfantin fait également qu'on leur soustrait
07:13 toute une catégorie d'informations.
07:16 Les petits bobos de la grossesse, les petits mots de la grossesse,
07:19 les petits ci, les petits ça, les petits ci, les petits ça.
07:21 Donc, rien ne reconnaît l'énormité des choses pour les femmes
07:26 à un moment où pourtant, mais plus que jamais,
07:30 il faudrait les traiter en adultes.
07:32 [Musique]
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