00:00 C'est vous Hakim Khaldi, vous êtes chef de mission pour médecins sans frontières en Syrie,
00:05 vous êtes en ce moment même à Gaziantep.
00:07 Bonjour à vous et merci de prendre le temps de répondre à nos questions.
00:11 Hakim Khaldi, on est une semaine après ce terrible, ce puissant séisme
00:16 et on est toujours face à des sauvetages inespérés.
00:21 On l'a vu encore il y a quelques instants dans ce reportage de Julie Dengelhoff et Nadia Masih.
00:24 Est-ce qu'on peut, est-ce qu'on doit continuer d'y croire ?
00:28 Oui, nous on ne va pas arrêter d'y croire.
00:30 On est une ONG médicale, on a commencé dès les premiers jours après le tremblement de terre
00:35 à soutenir tous les hôpitaux qui se trouvent à Idlib et au nord de la Syrie.
00:41 Dès les trois premiers jours, on a épuisé tous nos stocks médicaux d'urgence,
00:46 on a soutenu tous les hôpitaux qu'on a pu en envoyant du renfort en personnel,
00:51 donc des médecins et des infirmiers.
00:53 On a même fourni des ambulances aux hôpitaux pour qu'ils puissent acheminer les blessés
00:58 vers leur structure pour leur fournir des soins de santé.
01:02 Maintenant, on a épuisé tout notre stock.
01:05 Et moi, je souscris tout à fait à ce qui vient d'être dit dans notre reportage.
01:10 En Turquie, ici donc, on a pu se rendre dans différentes zones,
01:15 on a pu voir des centaines de camions qui acheminent de l'aide,
01:18 on a pu voir différentes équipes de secours, de sauvetage de différents pays.
01:24 On voit quasiment tous les jours atterrir des avions issus de l'aide bilatérale d'État à État.
01:30 Alors qu'en Syrie, depuis jeudi, il n'y a que quelques convois qui sont entrés.
01:34 Les équipes de sauvetage, parfois nos collègues nous fournissent des témoignages
01:40 rapportant des gens qui, les mains nues, sont obligés de creuser
01:44 pour essayer de sauver des gens qui étaient encore sous le béton.
01:50 Des secouristes livrés à eux-mêmes, on l'a vu, on va y revenir.
01:52 On va évidemment aborder la situation en Syrie avec vous, Hakim Khaldine,
01:57 d'autant plus que vous êtes chef de mission pour MSF en Syrie.
01:59 Vous êtes en ce moment même, en tous les cas, à Gaziantep,
02:01 simplement pour comprendre ce qui se passe aussi à Gaziantep,
02:04 tout proche de l'épicentre de ce séisme.
02:06 Vous l'évoquiez à l'instant, il y a énormément de personnel étranger dépêché sur place,
02:11 peut-être 10 000 personnes, 90 pays représentés.
02:14 Comment est-ce qu'on arrive à coordonner tous ces effectifs,
02:17 toutes ces femmes et ces hommes de bonne volonté qui viennent pour aider ?
02:20 Mais comment est-ce qu'on peut s'organiser pour être efficace ?
02:24 Ça, c'est pas à moi de répondre.
02:25 Ça, c'est au gouvernement turc d'organiser cette coordination avec tous ces acteurs.
02:30 C'est vrai qu'il y a beaucoup d'étrangers, mais aussi quand on va sur le terrain,
02:33 on observe beaucoup d'initiatives de gens de la société civile.
02:39 On a pu rencontrer des collectifs de professeurs,
02:42 notamment des femmes qui sont volontaires, qui sont sur le terrain pour aider.
02:46 Il y a énormément d'équipes médicales qui ont été déployées
02:49 des zones non affectées par le séisme en Turquie vers les zones affectées.
02:54 Il y a une réponse qui est à la hauteur de la catastrophe.
02:58 Mais encore une fois, il y a un énorme contraste
03:00 entre ce qu'on voit en Turquie et ce qu'on voit en Syrie.
03:05 Et encore une fois, je voudrais tirer la sonnette d'alarme
03:08 par rapport à la situation en Syrie.
03:10 On se demande où est la communauté internationale,
03:13 que font tous les responsables, notamment des Nations Unies,
03:17 par rapport à ce qui se passe en Syrie.
03:20 On a vu pour l'instant que l'essentiel de ces opérations de sauvetage
03:26 sont conduites par les casques blancs, ils sont livrés à eux-mêmes ?
03:30 Mais il y a les casques blancs, mais il y a aussi la population.
03:32 Il faut savoir que dès qu'il y a une catastrophe naturelle,
03:35 que ce soit une inondation ou un tremblement de terre,
03:38 dès le début, il y a ce qu'on appelle une aide andogène.
03:40 C'est les Syriens d'abord qui ont secouru,
03:43 qui ont soigné leur propre population.
03:47 Nous, MSF, on avait la chance depuis 2012
03:50 d'avoir déjà un hôpital, des équipes médicales à l'intérieur de la Syrie,
03:54 ce qui nous a permis de répondre dès les premières heures.
03:57 Mais l'essentiel de l'aide, pour le moment en Syrie,
03:59 c'est une aide andogène.
04:00 Ce sont des Syriens qui aident des Syriens.
04:03 Et nous, depuis Gaziantep, on essaie d'aider le mieux qu'on peut
04:06 nos équipes syriennes qui sont à l'intérieur de la Syrie.
04:09 Parce qu'il faut savoir que nous, MSF, on a nos collègues syriens, MSF,
04:13 qui sont à l'intérieur de la Syrie et qui sont, depuis le premier jour,
04:17 en train de fournir une aide médicale,
04:19 une aide matérielle à travers de la nourriture,
04:22 de l'eau, des couvertures, des kits d'hygiène.
04:24 Et ça, on essaie de le maintenir pour arriver à la hauteur de tous ses besoins.
04:31 Ce sont des stocks d'antidisposés avant ce tremblement de terre
04:34 ou ce sont des denrées qui ont pu tout de même être acheminées jusqu'à Syrie ?
04:37 Non, on avait ce qu'on appelle un stock d'urgence au cas où il y a une nouvelle offensive militaire.
04:43 C'était le principal scénario auquel on s'attendait.
04:46 Tout ce stock d'urgence, qu'il soit médical ou non médical,
04:49 on l'a distribué dès les premiers jours du séisme.
04:52 Et là, maintenant, on est en train d'attendre toutes nos commandes internationales
04:57 qu'on a faites depuis la France pour les acheminer sur la Syrie.
05:00 Mais encore une fois, les premiers jours, on a vidé tout notre stock d'urgence médical,
05:05 ce qui est assez conséquent parce qu'on avait pris nos précautions
05:08 justement pour éviter d'avoir à faire face à des ruptures de stock.
05:13 Mais l'ampleur des besoins était trop importante.
05:16 Il y avait tellement de blessés qui ont afflué
05:18 qu'on en est même arrivé à fournir des sacs mortuaires et du plâtre
05:24 pour que les hôpitaux puissent continuer à soigner les gens
05:27 qui présentaient des factures quand ils sont arrivés dans les salles d'urgence.
05:30 Il y a pour l'instant un point de passage qui est possible.
05:32 D'ailleurs, ce sont les convois qu'on aperçoit à l'image en ce moment même,
05:35 celui de Bebalhawa.
05:37 Est-ce que vous avez vous-même essayé de l'emprunter pour pouvoir vous rendre jusqu'en Syrie,
05:41 dans le nord de la Syrie, ou d'autres membres de votre équipe ?
05:44 Non, on n'a pas encore pu solliciter ce point de passage
05:47 parce qu'on a été surpris par l'étendue des besoins.
05:50 On a vidé notre stock en trois jours. On ne s'attendait pas du tout à ça.
05:53 Et là, maintenant, on est en train d'acheminer de l'aide depuis la France
05:57 pour la faire transiter via la Turquie et la faire entrer en Syrie.
06:00 Une fois qu'on aura acheminé toute cette aide en Turquie,
06:03 on va utiliser ce point de passage pour rentrer tout le support dont on a besoin
06:07 pour maintenir notre soutien à nos collègues
06:11 et à la population syrienne à l'intérieur de la Syrie.
06:15 Est-ce que ça suffira ou, par exemple, il faudrait un cargo, un hôpital en kit
06:19 qui puisse aussi être acheminé comme ce qui a été fait à Gaziantep ?
06:23 Ce qu'il faudrait, ce serait de l'aide bilatérale.
06:26 Il faudrait que des avions se posent à proximité des zones les plus affectées en Syrie.
06:29 Et que l'aide soit débarquée de ces avions et acheminée vers la Syrie.
06:34 Ça, aujourd'hui, on le voit en Turquie, on ne le voit pas en Syrie.
06:37 Et ça pose un énorme problème quand on voit que deux pays frontaliers
06:41 affectés par la même catastrophe naturelle
06:44 se retrouvent dans deux situations d'urgence complètement différentes.
06:47 Parce que la situation géopolitique n'est pas la même.
06:50 Vous le regrettez, vous aimeriez que pour l'heure, en situation d'urgence,
06:53 on mette de côté ces conflits qui opposent les États.
06:58 Entre eux, notamment la Syrie, évidemment, sous le coup de sanctions internationales.
07:01 Il est l'heure de mettre ça de côté ?
07:03 Le problème qui se pose, c'est qu'en temps de catastrophe naturelle,
07:06 normalement, il n'y a pas d'enjeu politique.
07:08 Mais dans le contexte syrien, il y a un conflit qui dure depuis déjà plus de 12 ans.
07:13 À cela, c'est rajouté le fait qu'on est en hiver.
07:15 Ça faisait trois jours qu'il neigeait avant le tremblement de terre.
07:18 Il y a des villages qui sont inondés depuis la fin de la semaine dernière en Syrie.
07:23 Donc il y a les enjeux politiques auxquels se sont rajoutées une dernière couche,
07:27 qui est le tremblement de terre, sachant qu'en Syrie,
07:30 là où on intervient, dans les 500 frontières France, au Nord-Ouest,
07:34 la moitié de la population sont des déplacés.
07:36 Donc ce sont des gens qui vivaient déjà sous tente
07:38 et qui étaient tributaires de l'aide internationale.
07:41 Des populations déjà vulnérables.
07:42 Merci beaucoup, Hakim Khaldi, chef de mission pour MSF en Syrie.
07:46 Merci d'avoir pris le temps de nous répondre et bon courage à vous.