00:00 (Générique)
00:07 Frédéric Mettezo, bonjour. -Bonjour, Jacques.
00:09 -Depuis quelques temps, le monde audiovisuel,
00:12 mais pas seulement, est animé par ce qui se passe à BFM TV,
00:16 où un journaliste a été suspendu de l'antenne,
00:18 soupçonné d'avoir diffusé des informations
00:21 qui n'étaient pas validées par sa hiérarchie
00:23 et qui étaient commanditées de l'extérieur.
00:26 Il se trouve que cette affaire,
00:28 nous en sommes un peu à l'origine.
00:30 Depuis plus de six mois,
00:31 100 journalistes, 30 médias,
00:34 dont Le Monde, en France, nos collègues,
00:37 la cellule de Radio France,
00:38 mais aussi El Pais, le Washington Post, le Guardian,
00:41 travaillent sur ce qu'on appelle l'industrie de la désinformation,
00:45 tout ça sous la houlette de manière coordonnée
00:48 avec l'association Forbidden Stories,
00:50 qui poursuit les enquêtes de journalistes
00:52 qui ont été assassinés ou empêchés.
00:54 Il se trouve que c'est cette enquête
00:56 qui nous a amenés à l'affaire BFM.
00:58 On va expliquer ça,
00:59 mais ce qu'il faut expliquer,
01:01 c'est que la genèse de cette affaire
01:03 ne se trouve pas en France,
01:05 elle se trouve en Israël,
01:06 à l'intérieur d'une société occulte.
01:09 Racontez-nous, déjà, c'est quoi cette société ?
01:12 Comment vous l'avez identifiée
01:14 et comment vous avez découvert ce qui s'y passait ?
01:17 On est trois journalistes en Israël
01:19 à avoir découvert cette société.
01:21 Moi-même, correspondant de Radio France à Jérusalem,
01:24 mais aussi Gourmet Guido, journaliste d'investigation
01:27 au journal The Marker,
01:29 et Omer Ben Yacob,
01:30 qui, lui, est journaliste d'investigation à Arez.
01:33 Et par des sources,
01:35 par des gens qui nous ont dit
01:37 que vous devriez y regarder de ce côté-là,
01:40 nous sommes rentrés en contact avec une structure,
01:43 ce n'est pas vraiment une société,
01:45 c'est une structure informelle
01:47 qui fait officiellement de la relation publique
01:50 et qui, en réalité, fait de l'influence
01:54 de la malinformation ou de la désinformation.
01:58 Évidemment, ce sont des gens très discrets,
02:00 très méfiants,
02:01 donc pour les approcher,
02:03 on ne pouvait pas arriver avec notre carte de presse
02:05 et notre passeport.
02:06 Donc, nous nous sommes présentés
02:07 comme des consultants indépendants
02:09 intéressés par leurs prestations,
02:11 notamment leurs prestations numériques.
02:13 Donc, vous avez infiltré cette structure.
02:16 Et là, qu'est-ce que vous découvrez ?
02:17 Quels sont d'abord les outils
02:20 qu'utilisent les cadres, les employés
02:22 qui travaillent dans cette structure ?
02:24 On découvre une plateforme numérique
02:26 absolument incroyable qui s'appelle AIMS,
02:29 qu'ils ont développée eux-mêmes.
02:31 AIMS, c'est une machine à fabriquer
02:33 des faux profils pour Twitter,
02:36 pour Facebook,
02:37 mais aussi pour Airbnb ou pour Amazon,
02:40 vous voyez, pour vraiment crédibiliser.
02:42 Ces faux profils,
02:43 ils ont un prénom, un nom, un visage,
02:47 tout ça est pioché sur Internet
02:49 et ces profils, ils sont parfaitement…
02:53 Ils ont une vie, en fait.
02:54 Ils ont une vie, c'est pas juste des faux profils.
02:56 Ils ont une vie, par exemple,
02:57 il y en a dans ces profils
02:58 qui ont ouvert des comptes
02:59 chez des fournisseurs de hamburgers
03:02 parce qu'ils sont censés aimer les hamburgers.
03:04 Donc, ces profils,
03:06 ils sont tout à fait crédibles
03:08 et surtout, techniquement,
03:10 on ne voit pas que ça a été fabriqué
03:11 par une machine, par un robot.
03:14 Et donc, c'est complètement passé
03:16 sous les radars, notamment
03:17 des ingénieurs de Facebook
03:18 qui essayent quand même de détecter
03:20 un peu ce genre de fraude.
03:22 Et nous avons vu cette plateforme,
03:24 il ne faut pas oublier que pour eux,
03:25 nous sommes des clients potentiels,
03:26 donc ils nous ont dit, voilà ce que nous savons faire
03:28 et nous avons assisté à la fabrication en direct
03:30 de faux profils
03:32 et c'est quelque chose d'assez ébouriffant
03:34 et mes collègues israéliens,
03:36 mes d'autres collègues du consortium
03:39 ont été, entre guillemets, épatés
03:41 par ce qu'on a vu
03:42 et par ce qu'on a pu leur communiquer
03:44 parce que tout a été fait en caméra cachée.
03:46 Ils sont allés plus loin,
03:48 ils vous ont montré ce qu'ils étaient capables de faire
03:50 en publiant une fausse information.
03:52 C'est ça, ils nous ont dit, regardez,
03:53 on peut publier.
03:54 Ils ont fait mourir un émeu.
03:55 Voilà, c'est ça.
03:56 Au cours du mois d'août dernier,
03:59 eh bien, ils ont diffusé une fausse nouvelle,
04:02 comme on dit en bon français.
04:04 Cette fausse nouvelle, c'était la mort d'un émeu,
04:07 c'est un genre d'autruche,
04:08 qui s'appelle Emmanuel.
04:10 Et donc, ils ont dit...
04:11 Qui existe vraiment.
04:13 Oui, Emmanuel est très populaire
04:15 chez les amis des animaux sur Internet
04:17 et donc, ils ont dit, Emmanuel est mort,
04:19 rest in peace Emmanuel.
04:21 Et ça a été diffusé par des milliers de tweets
04:24 et de pages Facebook,
04:25 diffusé, retweeté, commenté,
04:29 tout ça par leur faux profil.
04:30 Donc, il y en avait un premier qui donnait l'info,
04:32 un autre qui retweetait,
04:33 un troisième qui disait, "Oh là là,
04:35 "comme je suis triste de la mort d'Emmanuel."
04:37 Et ça a été tellement viral
04:38 que la gardienne de l'enclos d'Emmanuel
04:41 a dû publier un tweet pour dire,
04:43 "Mais non, Emmanuel n'est pas mort."
04:44 Et aujourd'hui encore, rassurez-vous, il va très bien.
04:46 Alors, tout ça, ça sert à quoi ?
04:47 Animer cette plateforme AIMS
04:49 qui produit des faux profils, des avatars,
04:51 ça sert à quoi ? C'est pour faire quoi ?
04:53 Ça sert à faire passer un message
04:55 qui est soit une fausse nouvelle,
04:57 soit un message très orienté.
04:59 Et après, ce message, il va servir des clients
05:02 qui veulent faire une campagne politique
05:04 ou une campagne économique
05:06 ou une campagne de dénigrement d'une personne.
05:08 Par exemple, je suis un homme d'affaires
05:10 et j'ai un concurrent,
05:12 je vais diffuser des informations
05:14 très dommageables pour sa réputation.
05:16 C'est ce genre d'informations
05:18 que sert à faire passer la plateforme AIMS.
05:21 AIMS, en août dernier,
05:23 opérait à peu près 32 000 profils.
05:25 Là, on en est à 39 000.
05:27 Quand vous avez une machine
05:28 qui vous permet en quelques instants
05:30 de diffuser des informations
05:32 via 39 000 personnes,
05:34 ça peut faire un effet massif sur les réseaux sociaux.
05:36 Vous disiez que cette structure
05:38 intervient dans des campagnes politiques.
05:39 Est-ce que vous avez identifié
05:41 des campagnes politiques
05:42 dans lesquelles elle est censée être intervenue ?
05:44 Alors d'abord, ils se vantent, oui, d'intervenir.
05:46 Ils disent qu'ils ont fait
05:47 une trentaine d'élections présidentielles.
05:49 Ils nous disent
05:51 "Nous avons hacké le serveur
05:53 de la commission électorale en Indonésie.
05:56 Nous avons fait de l'influence dans tel pays."
05:59 Nous sommes en train de faire de l'influence
06:01 dans une élection.
06:03 On était en août 2019,
06:04 et cette élection, nos recoupements
06:06 ont permis de voir que c'était
06:07 l'élection présidentielle au Kenya,
06:09 avec beaucoup d'intox,
06:12 de coups tordus derrière ça.
06:14 Donc ils revendiquent
06:15 quantité d'opérations électorales.
06:18 Et ils nous ont même dit
06:19 "Si vous voulez reporter une élection,
06:23 si vous voulez faire en sorte
06:25 qu'il y ait beaucoup d'agitation
06:26 dans un pays pour reporter une élection,
06:28 c'est 6 millions d'euros."
06:29 -6 millions d'euros. -Pays d'Afrique.
06:31 Alors ça nous amène à BFM TV,
06:33 parce qu'ils vous ont aussi dit
06:35 qu'ils étaient capables
06:36 d'activer des journalistes dans certains médias
06:39 pour faire diffuser,
06:41 non pas forcément de fausses informations,
06:43 mais des informations biaisées,
06:44 puisqu'elles servent les intérêts privés
06:46 de leur client, qui va payer pour ça,
06:48 de les faire diffuser
06:49 dans des médias officiels.
06:51 -Exactement, parce que Twitter, Facebook,
06:54 même si les gens s'informent beaucoup
06:55 par ces milieux-là,
06:57 ça n'est pas encore
06:58 la consécration médiatique.
07:00 Et donc ils nous disent très naturellement,
07:03 vraiment très simplement,
07:04 comme des vendeurs de voitures
07:05 qui voudraient nous vendre une belle voiture,
07:07 "Vous savez, on a quelqu'un
07:09 à la télé française, si vous voulez,
07:10 on peut l'activer."
07:12 Et là, ils nous jouent une vidéo de BFM TV
07:15 où on voit ce présentateur de la chaîne,
07:17 M. Rachid M. Barkhi,
07:18 qui donne une information très orientée
07:22 et surtout une information qui,
07:25 tout de suite, comme journaliste français,
07:26 je me dis qu'il y a quelque chose qui ne va pas,
07:27 cette information est beaucoup trop pointue,
07:29 elle est beaucoup trop ciblée,
07:31 elle n'a pas sa place sur un média généraliste.
07:32 -En gros, il explique que les sanctions
07:34 contre les oligarques
07:35 ont des effets contre-productifs,
07:36 puisqu'à Monaco, ça met à plat
07:38 l'industrie du yachting.
07:39 -Voilà, c'est ça, parce que les oligarques russes
07:40 sanctionnés ont vu leur yacht confisqué.
07:43 Donc moi, à premier réflexe, je me dis,
07:45 cette information, je ne pense pas
07:47 qu'elle ait sa place sur BFM TV,
07:49 mais surtout, je dois faire authentifier la vidéo.
07:52 Donc à partir de là, je sollicite
07:55 la rédaction en chef de BFM TV,
07:57 je leur dis que je dispose de vidéos
08:00 que je trouve un petit peu étranges,
08:01 sachant que ces vidéos ont été ensuite diffusées
08:05 par des robots de la plateforme AIMS.
08:07 Vous voyez, tout coïncide,
08:09 toutes les pièces du puzzle s'imbriquent les unes les autres.
08:12 Et la rédaction en chef de BFM TV
08:14 regarde les vidéos et me dit,
08:15 "Oui, en effet, ces vidéos que vous avez faits voir,
08:18 "qui sont passées à minuit quarante
08:20 "ou une heure vingt du matin,
08:21 "elles ont bien été diffusées sur BFM TV."
08:24 -Alors, la question, c'est, qu'est-ce qu'il y a
08:26 entre le journaliste qui va diffuser ces informations,
08:29 le commanditaire de la société israélienne, le client ?
08:31 Entre tout ça, il y a qui...
08:34 Quel est le chénon manquant, en fait ?
08:36 -Il y a au moins un intermédiaire
08:37 entre cette structure israélienne
08:41 et ce présentateur de BFM TV.
08:43 Et selon les éléments qu'on a pu recueillir,
08:46 il s'agit d'un lobbyiste, un intermédiaire français
08:49 qui s'appelle Jean-Pierre Dution,
08:51 qui n'est pas du tout inconnu dans ce petit monde
08:54 de la désinformation, de la relation publique,
08:58 mais un petit peu ses zones grises, déjà,
08:59 puisque c'est quelqu'un qui a été longtemps entrepreneur en Syrie.
09:03 Et pendant la guerre civile,
09:04 il a encore resté plusieurs années à Damas,
09:06 et il était le fixeur, c'est-à-dire le contact
09:08 de beaucoup de journalistes.
09:10 Donc c'est quelqu'un qui a un énorme réseau médiatique.
09:13 Ensuite, il est rentré en France et il est devenu lobbyiste.
09:16 Et il nous l'a dit.
09:17 Dans le cadre d'une interview pour "Forbidden Stories",
09:19 il nous a dit... Tout à fait.
09:21 "Moi, mon métier de lobbyiste, c'est de faire passer des messages.
09:24 "Je n'ai pas à savoir qui passe la commande,
09:26 "je n'ai pas à savoir si c'est bien ou mal."
09:28 Il nous dit, "Je suis un mercenaire."
09:31 Et donc, c'est lui qui a fourni à Rachid Mbarki
09:33 le message à lire et aussi les images illustratives
09:38 qu'on voyait en même temps à l'écran de BFM TV.
09:40 -Est-ce qu'il l'a payé ?
09:41 -C'est pour l'instant pas établi.
09:43 Nous avons plusieurs témoignages qui nous disent
09:45 que pour ce genre d'opération, le journaliste à l'écran
09:48 perçoit environ 3 000 euros en liquide.
09:51 Tout ça, c'est du déclaratif.
09:53 Et donc, pour l'instant, nous n'avons pas de preuves.
09:55 Mais plusieurs personnes...
09:57 -Et Rachid Mbarki dément ?
09:58 -Rachid Mbarki a toujours démenti et continue à démentir
10:01 qu'il n'a pas touché d'argent.
10:03 Plusieurs témoins, plusieurs acteurs de ce milieu,
10:05 parce qu'en fait, vous savez, c'est un petit milieu,
10:07 c'est une petite nébuleuse, finalement,
10:09 disent que ce genre d'opération coûte 20 000 euros
10:13 du sommet jusqu'à la base,
10:15 et que parmi ces 20 000 euros, 3 000 vont aux journalistes.
10:17 -Oui, et il y aurait un autre journaliste à l'intérieur de BFM TV
10:20 qui lui-même aurait été approché, on lui aurait aussi proposé de l'argent.
10:23 -C'est un journaliste qui, selon le témoignage
10:25 que nous avons recueilli, a été approché deux fois
10:28 par Jean-Pierre Dution.
10:30 Une première fois, en 2020,
10:32 il nous dit qu'il n'a pas donné suite.
10:33 Après, pendant ce temps-là, aucune nouvelle de Jean-Pierre Dution.
10:37 Et il nous dit, il m'a sollicité juste après
10:41 que Rachid Mbarki a été identifié et a été suspendu.
10:44 Ça veut dire quoi ? Nous le savons par une autre ressource,
10:47 que Jean-Pierre Dution avait besoin d'un successeur ou d'un remplaçant,
10:51 parce que, souvenez-vous, lui doit pouvoir dire
10:53 "J'ai quelqu'un à BFM TV à d'éventuels commanditaires."
10:56 -Sachant qu'officiellement, Jean-Pierre Dution, lui, dit
10:58 "Je n'ai pas donné d'argent, je ne donne pas d'argent."
11:00 -On nous dit qu'il ne donne pas d'argent.
11:03 -Et vous avez donc, et on va terminer là-dessus,
11:04 appelé Marc-Olivier Fogel, et c'est ce qui a déclenché
11:07 toute l'affaire BFM TV.
11:08 Finalement, c'est votre coup de fil à Marc-Olivier Fogel
11:11 qui débouche sur la suspension de Rachid Mbarki.
11:13 -Exactement. Il a agi en patron de chaîne.
11:16 Une fois qu'il a identifié que ce que je lui avais dit
11:20 était avéré, que ces vidéos avaient bien été diffusées
11:25 sur son antenne, il a lancé un audit interne,
11:28 il a convoqué le journaliste, il l'a suspendu,
11:32 et cet audit interne est en cours.
11:34 Il vise à savoir notamment comment il a pu court-circuiter
11:37 sa rédaction en chef, parce que du point de vue de BFM TV,
11:41 et c'est ce que nous a expliqué son directeur,
11:43 Marc-Olivier Fogel, il y a deux problèmes.
11:46 Un, est-ce qu'on doit donner ce genre d'info
11:48 qui n'a pas sa place ?
11:49 Et deux, on ne contourne pas son rédacteur en chef
11:52 ou sa rédactrice en chef.
11:54 -Et on va rappeler que tout ça s'inscrit donc
11:56 dans le cadre d'une vaste enquête, 100 journalistes, 30 médias,
11:59 ça s'appelle StoryKiller, c'est coordonné par Forbidden Stories,
12:03 et c'est donc dans ce cadre-là que, pour la cellule d'investigation
12:05 de Radio France, Frédéric, vous avez travaillé, enquêté.
12:09 C'est une enquête tentaculaire, avec d'énormes ramifications
12:13 dans de nombreux pays, et donc on peut inviter aussi
12:15 tous ceux qui nous regardent aujourd'hui à lire nos articles
12:18 sur les différents sites de Radio France
12:20 ou à consulter éventuellement le site de Forbidden Stories.
12:22 -Oui, parce qu'il faut rappeler que la désinformation,
12:25 un, c'est un business, et deux, ça tue.
12:27 -Et ça affaiblit les bases de la démocratie,
12:30 puisqu'on voit que dans les pays où la désinformation prospère,
12:33 effectivement, la démocratie se désespère, on pourrait dire.
12:37 Merci, Frédéric Mettelezo. -Merci, Jacques.
12:39 ...
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