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  • il y a 1 heure
Ancien député de l'Essonne, mais surtout grand vulgarisateur scientifique et lauréat de la médaille Fields, il a toujours été la croisée des deux mondes.

Si à ses débuts il était persuadé que l'enjeu principal pour un responsable politique était une meilleure information scientifique pour prendre les bonnes décisions, aujourd'hui il croit d'abord au courage en politique.

Mais a-t-il abandonné toute carrière d'homme politique ? Comment se positionne-t-il face à la montée de l'IA ? Quel est son avis sur le mouvement étudiant, ses revendications et ses débordements ?

Cédric Villani est l'invité de Rebecca Fitoussi dans Un monde, un regard. Année de Production :

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Transcription
00:07Générique
00:09...
00:22A l'heure où l'intelligence artificielle interroge,
00:26à l'heure où le niveau des élèves français inquiète,
00:30il est une voix que nous avons particulièrement besoin d'entendre.
00:33Une voix de mathématicien de renommée internationale,
00:37lauréat de la médaille Fields,
00:38plus prestigieuse encore que le prix Nobel,
00:41passée par Berkeley et Princeton.
00:43Une voix d'ancien responsable politique aussi,
00:46qui s'est frotté au monde du pouvoir,
00:48qui a joué le jeu de la démocratie.
00:50Et puis une voix de conteur, de passeur de savoir,
00:53de vulgarisateur, comme en ce moment,
00:55au théâtre de Poche-Montparnasse, dans Mathématiques en poésie,
00:59où il mêle et confronte poèmes et théorèmes.
01:02Et avant cela, dans tous ses livres, bien sûr,
01:04leçons de mathématiques joyeuses,
01:06les mathématiques sont la poésie des sciences,
01:08théorèmes vivants.
01:10Voit-il de la mathématique partout ?
01:12Pourquoi l'imagination lui apparaît-elle indispensable
01:15dans une discipline qui semble n'obéir qu'à la logique ?
01:19Posons-lui toutes ces questions.
01:21Bienvenue dans Un monde, un regard.
01:22Bienvenue, Cédric Villani.
01:23Merci d'avoir accepté notre invitation ici, au Sénat,
01:26une chambre parlementaire que vous connaissez peut-être un peu moins,
01:29puisque vous avez été député.
01:31Sénateur, jamais ?
01:33Merci pour l'invitation.
01:34Bonjour, Rebecca Fitoussi.
01:35Je vous en prie.
01:36Sénateur.
01:36J'ai eu la chance de connaître, de me frotter au Sénat
01:41bien davantage que la moyenne du député,
01:44pour la simple raison que j'ai été président
01:46de l'Office parlementaire scientifique.
01:48C'est vrai.
01:49Institution bicamérale, Assemblée nationale et Sénat.
01:52Oui.
01:52Et je dois vous dire, au début,
01:54quand j'ai été élu à la tête de cet office,
01:56je me disais que c'est lent et procédurier,
02:01cette façon d'être à cheval sur les deux chambres
02:04et de devoir travailler à la fois avec l'Assemblée nationale
02:06et avec le Sénat.
02:07Et après peu de temps, j'ai compris que ça avait des avantages,
02:12que le Sénat et l'Assemblée nationale
02:14ont leurs temporalités différentes.
02:17Leurs méthodes différentes.
02:17Leurs méthodes différentes.
02:19Le Sénat est plus dans le temps long.
02:21Et donc, ce poste m'a fait réellement apprécier le Sénat.
02:25Et vous auriez envie de retenter une expérience de parlementaire,
02:28que ce soit du côté de l'Assemblée nationale
02:29ou du côté du Sénat d'ailleurs ?
02:31C'est pas le plan.
02:33C'est pas le plan.
02:34Ça reviendra.
02:35Peut-être.
02:36Vous savez, dans le bain du pouvoir,
02:41comme vous dites, en tout cas du Parlement,
02:43où une urgence chasse l'autre,
02:45où il y a des jeux passionnants
02:47et parfois beaucoup d'adrenaline,
02:49on s'y fait vite.
02:50Il y a un côté addictif.
02:52Mais il y a aussi cette folie des emplois du temps incohérents,
02:57ces problèmes, soit de la charge de travail,
03:02soit des conflits d'intérêts qui vous empêchent
03:04de mener un certain nombre de missions.
03:05Avec ma sortie du Parlement,
03:07j'ai retrouvé un poste de professeur d'université,
03:11la possibilité de siéger dans tel et tel conseil d'administration,
03:14de mener telle et telle mission,
03:16de diriger les thèses.
03:17Je m'y suis remis.
03:18Je dis ça parce que vous dites
03:19j'ai la conviction qu'il y a besoin
03:20de davantage de scientifiques en politique.
03:23Pourquoi ?
03:24Le plus important étant de faire communiquer ces mondes,
03:29les experts de façon générale,
03:31les responsables politiques par ailleurs,
03:35et qui sont des mondes qui ont du mal à se comprendre.
03:39Le rythme est différent,
03:41les valeurs ne sont pas les mêmes.
03:43Même le phrasé ou la façon de présenter les arguments,
03:46si je puis dire,
03:46dans l'une et l'autre sphère sont différentes.
03:50Et dans un monde qui est en proie à bien des dangers
03:54venant de la technique,
03:56venant de l'environnement,
03:58venant de toutes sortes de choses périlleuses
04:00où la voie des experts est indispensable,
04:02c'est important que ces deux mondes se parlent de près.
04:05Qu'il n'y ait pas une méconnaissance de l'un par l'autre,
04:07qu'il n'y ait pas une instrumentalisation de l'un par l'autre,
04:10un mépris de l'un par l'autre,
04:11mais qu'il y ait davantage de contact.
04:15Et le fait d'avoir quelques personnes en science
04:20qui se sont frottées à la politique
04:21ou quelques personnes en politique qui se sont frottées à la science
04:24sont des façons d'augmenter cette surface de contact.
04:27– Oui, mais vous diriez qu'on peut régler les problèmes
04:30du quotidien des Français par des équations ?
04:32Je veux dire, la mathématique peut avoir un rôle à jouer ?
04:35– Résolument, ce ne sont pas des équations
04:37qui vont régler les problèmes du quotidien des Français.
04:40Avant tout, l'ingrédient principal dans l'équation politique,
04:44si je puis dire, c'est beaucoup de courage.
04:46Et dans bien des cas, vous vous retrouvez,
04:49c'est vrai, dans bien des sujets liés à l'écologie,
04:51avec des solutions techniquement simples à mettre en œuvre,
04:55mais politiquement difficiles.
04:58Dès qu'on touche à des questions telles que les carburants,
05:01tel que le statut des animaux d'élevage,
05:04vous vous retrouvez avec des choses qui sont en principe simples à régler,
05:07mais en pratique avec un coût politique énorme.
05:10Je suis rentré au Parlement en 2017 en me disant
05:13l'enjeu essentiel, c'est la meilleure information scientifique du politique.
05:17Je suis sorti du Parlement en 2022 en me disant
05:19l'enjeu essentiel, c'est le courage politique.
05:21Et ça, c'est difficile parce que le politique, je l'ai vécu,
05:25est soumis à un tel jeu de pression venant de tous les côtés,
05:28d'en haut, d'en bas, par les côtés, par les partis, par les électeurs,
05:33par les chefs ou les responsables de toutes sortes de choses
05:38que le simple fait d'affirmer et d'avoir le courage d'avancer est difficile.
05:43Vous vous retrouvez face à un…
05:45– Y compris dans votre camp politique, ça a manqué de courage politique ?
05:47– Alors, je pourrais dire mes camps puisque j'ai commencé,
05:51j'étais élu à l'époque de La République En Marche,
05:53à l'époque, ça s'appelait encore République En Marche,
05:55et à mi-mandat, j'ai pas su passer chez les écologistes.
05:58Dans notre cas, nous étions avec Mathieu Orphelin,
06:01Delphine Bateau et quelques autres,
06:02dans la refondation d'un groupe écologiste à l'Assemblée nationale,
06:06c'était en 2020.
06:07Et ensuite, j'ai siégé toujours assimilé écologiste ou sous bannière écologiste.
06:12Et du côté écologiste, nous n'avons pas connu durant ce temps-là l'exercice du pouvoir,
06:19qui évidemment vient avec beaucoup plus de responsabilités et de chaînes.
06:24Mais je faisais partie de ceux qui dénonçaient le fait que, par exemple,
06:27sur un sujet qui me tenait énormément à cœur, la question animale,
06:31même le programme de 2017 n'ait pas été appliqué dans la mise en œuvre.
06:35Votre amour des mathématiques et votre volonté de décloisonner les mondes scientifiques,
06:41politiques, mais aussi littéraires, auprès du plus grand nombre,
06:44prend forme aujourd'hui sur scène, tous les lundis soirs,
06:47au théâtre de Pochemont-Parnasse, dans un spectacle très original
06:50qui s'appelle Mathématiques en poésie.
06:52On va aller sur le fond dans un instant, mais petite question d'abord sur la forme.
06:56Vous écrivez Mathématiques au singulier.
06:58Je fais partie des gens qui ont toujours appris les mathématiques.
07:01Pourquoi au singulier ?
07:02– Je vais vous renvoyer la question, pourquoi au pluriel ?
07:05– Je ne sais pas, je ne suis pas experte, mais on a toujours entendu parler des mathématiques,
07:11il n'y aurait qu'une mathématique ?
07:12– Il y a bien des nuances de mathématiques,
07:17mais il n'y a pas plus de raisons de mettre mathématiques au pluriel que physique,
07:20et pourtant physique et singulier, que philosophie, ô combien pluriel,
07:24et pourtant on dit la philosophie, que la biologie, que la médecine,
07:28que la philologie, que tout ce que vous voulez, la conchiliologie,
07:32ou qui sait quoi, et pourtant on a l'habitude de mettre mathématiques au pluriel.
07:37Quand on remonte, on trouve que c'est un archaïsme de la langue,
07:41une survivance de l'époque où on parlait des arts mathématiques,
07:45les quatre arts mathématiques, savoir, l'arithmétique et la géométrie,
07:49et là, vous ne froncez pas les sourcils, mais aussi l'astronomie et la musique.
07:55Et là, vous vous dites que cette classification est archaïque.
07:58Pourtant, c'est la seule raison pour laquelle on a gardé mathématiques au pluriel.
08:01– Au pluriel.
08:02– Retrouvons le singulier pour la mathématique.
08:04– Mais ça, j'en voyais aux profs de maths en lycée, en collège.
08:08– Voilà, dans les œuvres que vous évoquiez, ce spectacle,
08:11dans certains des poèmes que j'invoque en illustration,
08:15certains auteurs le mettent au pluriel et d'autres au singulier.
08:19– Dans ce spectacle dont vous parlez math et poésie,
08:21deux arts cousins, selon vous, qu'est-ce qu'il y a de mathématiques dans la poésie
08:25et qu'est-ce qu'il y a de poétique dans la mathématique ?
08:28– Sans être exhaustif.
08:30– Oui, bien sûr.
08:31– La mathématique reprend de la poésie l'idée d'un monde qu'on invente, qu'on crée.
08:37Pour rappel, poésie, c'est l'action de créer, étymologiquement.
08:41– D'accord.
08:42– Et le fait de travailler ce monde avec des règles aussi imaginatives
08:49que contraintes parfois.
08:51Et la poésie reprend à la mathématique les idées de rythme de règles.
08:57La poésie, sous tous les cieux, par tous les temps,
09:00c'est la forme de littérature qui est la plus contrainte par des règles formelles.
09:06Et quand on se délivre de ces règles, c'est justement le fait de s'en affranchir
09:11est un acte en soi.
09:13Poésie va avec des règles, la mathématique va avec l'imagination.
09:17Il y a une interpénétration des deux.
09:20Si je puis dire, l'une et l'autre sont dans les directions différentes
09:26les formes les plus abouties de l'art humain consistant à rehausser le réel par l'imaginaire.
09:33– Mais ça veut dire qu'on est meilleur mathématicien si on sait créer, inventer,
09:38si on a de l'imagination ?
09:39– On est obligé d'être imaginatif pour être bon mathématicien.
09:46– Pourquoi ?
09:46– Parce qu'on doit trouver la nouvelle démonstration, le nouveau jeu d'arguments.
09:55maintenant les grandes multinationales qui entendent faire de la démonstration automatique
10:01à la place des mathématiciens humains aiment à penser que c'est juste une question d'algorithme
10:07et de puissance et d'argent mis pour des grandes bases de données, des grandes bases de calcul.
10:13mais un mathématicien qui utilise de façon millénaire son art du calcul et son cerveau pour avancer en mathématiques
10:22est là toujours en train de se demander dans quelle direction faire aller le raisonnement,
10:26à quoi, à quoi, à quelles règles maintenant dois-je me référer,
10:31comment je dois invoquer un nouveau concept, une nouvelle démonstration.
10:34vous pouvez entrer dans l'histoire mathématique si vous trouvez une nouvelle démonstration,
10:40ça peut être la démonstration d'un problème qui a déjà été posé,
10:43ou une nouvelle démonstration d'un problème qui a déjà été résolu,
10:46ou bien si vous trouvez un nouveau concept qui va s'avérer fructueux, inspirant,
10:51concept qui permettra de traduire certains énoncés d'une façon cohérente, efficace.
10:56– Donc dans tous les cas il faut avoir de l'imagination.
10:57– Dans tous les cas il faut avoir de l'imagination.
10:58Vous pouvez aussi entrer dans l'histoire mathématique si vous trouvez le bon problème.
11:04Un dicton dit, le bon mathématicien lance la flèche qui va dans la cible
11:09et résout le problème qui était posé depuis longtemps,
11:12et l'excellent mathématicien lance une flèche vers une cible que personne n'avait vue.
11:17– Incroyable.
11:18J'ai un document à vous proposer Cédric Villani, je le mets entre vos mains,
11:22et évidemment je vais le décrire pour les gens qui nous écoutent.
11:24C'est une archive proposée par nos partenaires, les archives nationales.
11:26Il s'agit d'une affiche qui annonçait Cognitiva 85,
11:30un colloque international pionnier à Paris qui se tenait du 4 au 7 juin 1985,
11:36placé sous le thème, je cite, de l'intelligence artificielle aux biosciences,
11:40à la frontière de l'intelligence artificielle, des sciences, de la connaissance et des neurosciences.
11:45Voilà un document qui prend une dimension particulière aujourd'hui.
11:48C'est une époque où l'intelligence artificielle faisait rêver.
11:52Fait-elle encore rêver ?
11:55– Oui et non.
11:58Je vois une main de robot qui insiste sur cette grande méprise.
12:04On a tendance toujours à confondre l'intelligence artificielle et robot,
12:07alors que le robot c'est quelque chose d'incarné,
12:09et l'intelligence artificielle c'est quelque chose d'abstrait,
12:12c'est de la programmation, c'est de l'algorithme.
12:15Mais le robot représente par excellence ce qui est artificiel.
12:19– Mais ça faisait rêver à cette époque l'intelligence artificielle ?
12:22– Alors ici, dans les années 80, on est à fond dans ce qu'on appelait
12:26le second printemps de l'intelligence artificielle.
12:30Moi-même, en 85, j'avais 12 ans,
12:34et je commençais à m'intéresser à la vulgarisation scientifique.
12:37Et donc dans les années 80, deuxième moitié des années 80,
12:40c'était à fond une époque d'espoir pour l'intelligence artificielle.
12:45Ça allait être suivi par un hiver dans les années 90,
12:48au contraire, première moitié des années 90,
12:52on se désintéressait du sujet qui, finalement,
12:55marchait beaucoup moins bien que ce qui était prévu,
12:58manquait d'efficacité, semblait juste restreint à quelques passionnés
13:04et sans grande application économique.
13:07Et donc ça, effectivement, ça témoigne d'une époque.
13:09– Et aujourd'hui, vous faites partie évidemment des signataires d'une tribune
13:13avec 24 autres médaillés Fields qui ont exprimé une vive inquiétude
13:16vis-à-vis de l'intelligence artificielle.
13:19Pourquoi elle inquiète tant que ça ?
13:20Notamment dans le monde des mathématiques,
13:22on a le sentiment qu'il y a presque un blues des mathématiciens.
13:25– Oui, on est dans une époque très particulière.
13:272026 restera dans l'histoire mathématique comme une année où,
13:31je vais dire, le ciel nous tombe sur la tête, mais…
13:34– Oui, quand même.
13:35– On va juste se défendre contre ce syndrome du ciel qui tombe sur la tête,
13:39mais en un mot, jusqu'à 2025,
13:43inclus même les enthousiastes parmi nous,
13:46les gens comme Terry Tao,
13:48qui passe pour être le plus puissant mathématicien du monde aujourd'hui
13:50et qui était très enthousiaste sur les possibles intelligences artificielles.
13:54Jusqu'en 2025, ces personnes se disaient,
13:56avec Clia, nous allons avoir un super assistant
13:58qui nous permettra d'aller voir plus loin.
13:59– Et en fait ?
14:00– Et en 2026 découvre une sorte de remplaçant
14:02qui entend mener sous l'égide de grandes multinationales monopolistiques
14:07toute la chaîne de la valeur mathématique
14:12depuis le concept de DPU jusqu'à la publication de l'article.
14:15Bref, un remplacement plutôt qu'un assistant.
14:17– Mais on pouvait s'y attendre, non ?
14:19– Nous, non.
14:21Et vous allez dire, nous sommes des naïfs peut-être,
14:24mais nous sommes de grands naïfs, tous mathématiciens autant que nous sommes.
14:28C'est possible.
14:29On sait qu'on a toujours un biais, quand on est expert,
14:32à surévaluer la dose, la spécificité d'un art.
14:39On sait que les traders, quand ils ont vu arriver
14:42les premières opérations de bourse automatique par ordinateur,
14:44on dit peu, jamais un ordinateur n'aura autant de sensibilité que nous.
14:49On sait que les programmeurs ont aussi pensé,
14:53jamais un ordinateur ne remplacera la bonne vieille programmation humaine.
14:57Et ainsi de suite, chaque métier, l'un après l'autre,
15:01voit que finalement, ça arrive plutôt qu'on ne croyait,
15:05y compris nous autres mathématiciens,
15:06qui pourtant connaissons bien mieux que quasiment tout le monde,
15:11les algorithmes qui sont à la base de l'intelligence artificielle.
15:14Donc aujourd'hui, c'est à qui d'agir ?
15:15C'est aux politiques, précisément, d'agir pour encadrer, pour réguler ?
15:19Une partie aux politiques pour encadrer, pour réguler,
15:21une partie aussi à nous, communauté mathématique,
15:24pour redéfinir entre nous quelles sont les règles,
15:27qu'est-ce qu'on accepte, comme par exemple,
15:29qu'est-ce que c'est qu'un auteur d'un article ?
15:31Il n'est pas question de dire qu'une personne est auteur d'un article,
15:36si elle s'est contentée, cette personne, d'appuyer sur le bouton,
15:42d'écrire l'énoncé, de voir la solution.
15:44Mais alors on accepte à quelle dose ?
15:46Si elle a fait appel à l'intelligence artificielle à 10 %,
15:49on accepte quand même ? Comment on va gérer ça ?
15:51L'idéal, mais après ça reste à traduire justement…
15:54Non, l'idéal, pas forcément zéro.
15:56L'idéal, c'est quand cette personne est capable de nous dire d'abord,
15:59très précisément, voilà, ce que j'ai utilisé comme outil
16:02et comment je l'ai incorporé,
16:04et puis capable d'expliquer à la communauté où sont les idées,
16:09où est la démonstration,
16:11comment ça s'insère dans le grand champ mathématique,
16:14avec d'outils, mais quelque chose qui est quand même…
16:17dans laquelle les idées principales viennent au sein,
16:22circulent au sein de la communauté humaine.
16:23Et une partie algorithmisée étant qu'on en revient plus riche de concepts
16:31et de compréhension est acceptable.
16:33S'il s'agit juste de laisser à l'algorithme,
16:36même avec toute la clé de la compréhension,
16:39même quand le théorème vient avec un certificat de validité
16:44qui garantit mathématiquement, si je puis dire, qu'il est valide,
16:47si le raisonnement reste incompréhensible aux meilleurs experts,
16:50il ne faut pas l'admettre.
16:51Donc il y a un ensemble de règles et de pratiques comme ça
16:54que la communauté doit bien définir.
16:56Ça va chambouler l'évaluation, la publication,
16:58la gestion des carrières, et ainsi de suite.
17:01Ça nous atteint déjà à plus bas niveau
17:03au niveau des cours d'université,
17:04et même au niveau des lycées et des collèges.
17:07Voilà, remise en cause du fait de l'IA,
17:10de ce que c'est qu'une interrogation,
17:11de ce que c'est qu'un devoir à la maison, etc.
17:13Mais un apprentissage, une éducation, un cours,
17:17et la recherche en un sens, c'est l'humanité se faisant court à elle-même,
17:21n'est acceptable que si on en ressort plus riche,
17:24au sens davantage de concepts pour les humains.
17:26Il y a évidemment aussi une notion de développement durable derrière,
17:31et des algorithmes fonctionnant selon un mode qui n'est pas durable.
17:38– Et pas économe en eau.
17:39– Pas économe en eau, pas économe en électricité, pas économe en ressources.
17:42– C'est ce qui pourrait être une limite pour le développement de l'IA, justement ?
17:46– Éthique, en tout cas, au moins éthique.
17:48Mais comme on le sait pour l'instant, toute l'IA mathématique
17:51est juste une petite portion dans l'affaire.
17:54Les mathématiciens des grandes majors
17:56ont mis sur la table des dizaines de millions
17:59pour obtenir des démonstrateurs automatiques,
18:03mais c'est gouttes d'eau par rapport aux milliards qu'ils investissent.
18:10Chacune de ces grandes grandes entreprises investit chaque jour
18:14quelque chose comme un demi-milliard de dollars, chacune d'entre elles.
18:17C'est un coût qui est supérieur à la suite d'une guerre.
18:19Évidemment, ce n'est pas soutenable,
18:23et ces repos sur davantage de dettes, davantage d'exploitation,
18:28un buzz permanent.
18:29Les mathématiciens ont le sentiment d'avoir été utilisés
18:32comme la source de buzz ultime en 2026
18:36à une année où certains des grands, grands modèles de langage
18:39marquaient le pas en termes d'effet waouh par rapport aux populations,
18:43à une époque où les grandes majors américaines
18:45avaient à subir une forte concurrence de la part des entreprises chinoises
18:50et se sont dit, là maintenant, on va sur le créneau mathématique,
18:52on nous fera une publicité d'enfer.
18:54De fait, c'est ce qu'ils ont fait.
18:56Mais tout en mettant, permettez-moi l'expression,
18:59un bazar extraordinaire dans la communauté mathématique
19:01et pas pour le bien de la science.
19:03Sinon, ils auraient travaillé avec les mathématiciens
19:06et non pas à leur place.
19:08– Cédric Villani, dans cette émission, on aime bien revenir
19:10sur les origines et le parcours de nos invités.
19:12– Oui, nous aussi en mathématiques.
19:13– Ne serait-ce que pour comprendre
19:14pourquoi il ou elle est ce qu'il est aujourd'hui.
19:17Vos parents, Patrice et Jacqueline Villani,
19:19sont tous deux agrégés de lettres,
19:21auteurs de grands livres d'ailleurs sur des écrivains français.
19:24Comment expliquer que votre passion à vous
19:26se soit portée précisément sur ce qu'on oppose régulièrement aux lettres,
19:30c'est-à-dire les mathématiques ?
19:31Je ne sais pas, un psychanalyste vous dirait
19:33que vous avez agi par provocation.
19:35Les maths expliquent tout.
19:37Alors, comment expliquer ça ?
19:38– Qui sait ?
19:39Peut-être que le psychanalyste me parlerait de la provocation,
19:44un autre parlerait de la grande roue,
19:48du brassage des compétences.
19:51Honnêtement, je n'en sais rien.
19:53– Vous n'en savez rien ?
19:54– Je n'en sais rien.
19:55Et je peux juste vous dire que l'esprit mathématique,
19:59ce n'est pas juste calculer,
20:01c'est aussi faire des petites procédures,
20:05résoudre des jeux, classer les formes et tout ça,
20:08ça m'a plu d'aussi longtemps que je me rappelle.
20:12– Et vous aviez plein de passions étant enfants.
20:14Le monde animal, par exemple, était une passion.
20:16Darwin est mon héros, dites-vous.
20:19Une passion aussi pour les échecs,
20:21une passion à laquelle ont mis un terme vos parents, je crois,
20:23quand vous aviez 5 ans, vous savez pourquoi ?
20:25– Oui, bon, je pense que c'est un peu exagéré de mettre un terme,
20:28mais mes parents se disaient
20:33« Ouh là là, le voilà qui est parti pour une obsession liée aux échecs,
20:39peut-être qu'il ne faut pas qu'il aille trop tôt, trop, trop dans la voie ».
20:42Je pense honnêtement que je n'étais pas si doué que ça en échecs.
20:46– D'accord.
20:47– Mais ce qui est vrai, c'est que j'ai fonctionné toute ma vie par obsession.
20:52Il y en a qui sont encore bien plus comme ça d'obsession en obsession que je connais,
20:56mais ça a été à chaque fois tel et tel sujet dans lequel je me suis plongé.
21:03Je sais d'expérience que la capacité de s'obséder pour un sujet,
21:08d'en être envahi tout entier, c'est un réel avantage pour faire de la recherche.
21:11– D'accord.
21:12– Et certaines des grandes réalisations que j'ai pu faire,
21:15ou mon gros livre de référence sur le transport optimal,
21:18ou mes résultats sur l'amortissement lambda, ou quelques autres,
21:24à chaque fois ça a été des marques d'une obsession intense
21:28dans laquelle j'ai été plongé, dans laquelle je me suis sorti,
21:30et c'est seulement au cœur de cette obsession
21:33que j'ai pu surmonter certains des obstacles.
21:35– À la lueur de celui que vous êtes aujourd'hui,
21:37quel conseil donneriez-vous aux petits garçons que vous étiez ?
21:39Qu'est-ce que vous lui diriez avant qu'il ne se lance dans la vie ?
21:41– Il ne change rien, il faut continuer comme ça,
21:43de toute façon les conseils, des vieux croutons pour les petits jeunes,
21:46il faut éviter, et c'est bien qu'ils se lancent là-dedans,
21:50et qu'ils refassent les erreurs aussi.
21:52Comme dit Aragon dans son poème épilogue,
21:56nous ne vous aurons à rien servi, vous n'aurez rien appris de nous, etc.
22:00Et c'est le travail de la génération à la génération suivante
22:04de transmettre la flamme, mais de ne pas donner le mode d'emploi
22:08à la génération d'après, de la trouver.
22:12– J'ai des photos à vous proposer, Cédric Villani,
22:16ça fait aussi partie des rituels.
22:17La première, la voici, vous parliez de la jeunesse justement,
22:19c'est une photo de cette jeunesse qui est en colère,
22:22en l'occurrence une photo des violences qui se sont produites
22:24dans le cadre du mouvement de la colère des lycéens
22:28et des jeunes en université.
22:30On a assisté à des scènes insoutenables d'agressions,
22:34de policiers, de profs, de surveillants, des scènes de dégradation,
22:36d'établissements publics, de pillages des commerçants.
22:39Une violence qui vient finalement aussi casser des revendications
22:43sûrement légitimes.
22:45Vous êtes inquiète, ce pays qui bouillonne,
22:47de cette jeunesse qui bouillonne ?
22:49– D'abord, on va mettre les choses au point.
22:51Dans ma famille, j'avais des lycéens manifestant parfaitement pacifiquement
22:58et qui se sont retrouvés gazés aux lacrymaux, sans sommation.
23:03Et il y a eu quelque chose, j'avoue mon incompréhension,
23:07d'avoir d'un côté de paisibles manifestants chargés,
23:11de l'autre des casseurs qui s'en sont donnés à cœur joie
23:15et parfois sans aucun dispositif pour les filtrer.
23:20Il y a eu une désorganisation juste incompréhensible.
23:23Nous avons besoin de force de l'ordre,
23:26et je fais partie de ceux qui pensent que c'est un force de l'ordre.
23:30C'est l'un des métiers les plus importants pour une société,
23:34mais bien conduite, bien menée, bien organisée.
23:37Ce n'est pas ce que nous avons vu cette nuit-là.
23:40– Et cette jeunesse qui casse ?
23:41– Et il y a, au-delà de la jeunesse qui casse, la grosse majorité,
23:46excusez-moi, on parle de 500 000 à 800 000 manifestants selon les chiffres,
23:50la très grosse majorité, c'est une jeunesse qui a manifesté pacifiquement
23:55en proie à bien des inquiétudes légitimes.
23:58Ça s'appelle mauvaise condition de travail et d'éducation,
24:02ça s'appelle inquiétude face aux catastrophes écologiques,
24:04ça s'appelle inquiétude face à l'horizon économique bouché,
24:07avec des chiffres qui sont venus complètement déprimants,
24:12des études récentes sur les métiers de Banque de France et HEC,
24:16vous parlons de moins 30% d'embauches en moins sur les 21-29 ans
24:20pour les métiers exposés à l'intelligence artificielle, on y revient.
24:23C'est une jeunesse qui est inquiète de voir la société en débandade,
24:27qui est inquiète de voir les nuages sur la géopolitique qui s'accumule,
24:31qui s'amoncèle. Alors certes, il y a évidemment, dans cette nuit 17 ou 18,
24:36il y a eu des éléments violents, il y a eu des casseurs, il y a même eu des gangs
24:39armés
24:40dont le comportement s'apparente plus à de la mafia ou à des groupes très organisés,
24:46pas des jeunes manifestants. Il ne faut surtout pas que ces images
24:51qui ont tourné en boucle fassent oublier les revendications légitimes des lyciens.
24:56J'ai une dernière question, Cédric Bidani, qui est en lien avec le décor qui nous entoure.
25:00Nous sommes entourés de quatre statues qui représentent chacune une vertu.
25:03Il y a la sagesse, la prudence, la justice et l'éloquence.
25:07Est-ce qu'il y a une de ces vertus que vous auriez envie de défendre aujourd'hui,
25:10qui vous caractérise peut-être ?
25:13Sagesse, prudence, justice, éloquence.
25:16Il faut choisir une.
25:23La plus importante des quatre, d'un point de vue mathématique, sera la justice.
25:31La mathématique est l'art de dire ce qui est vrai ou faux.
25:35La politique est l'art de dire ce qui est juste ou injuste.
25:39La science, généralement, c'est l'étude du vrai.
25:42La politique, c'est l'étude du juste, c'est la finalité.
25:46Et on peut parfois arriver à quelque chose de juste par des voies détournées
25:51ou même en se trompant.
25:53On peut parfois utiliser l'éloquence à bon ou à mauvais escient.
25:58Le plus important, la quatrième, était la prudence.
26:01On est parfois obligé d'être prudent ou pas prudent.
26:04Mais la justice, c'est la solution.
26:07Et quand on se demande parfois, est-ce que le scientifique doit soumettre aux politiques ?
26:11Le politique, se soumettre aux scientifiques ?
26:13Jamais.
26:14Mais ils ont leur domaine réservé.
26:16Et la mathématique ou la science, en général, c'est l'art de dire ce qui est vrai ou faux.
26:21Tandis que la politique, c'est l'art de dire ce qui est juste ou pas.
26:25Très belle conclusion.
26:26On s'arrêtera là-dessus.
26:27Merci infiniment, Cédric Villani, d'avoir été notre invité dans cette belle émission.
26:30Et merci à vous de nous avoir suivis comme chaque semaine.
26:32Émission à retrouver sur publicsena.fr en replay, mais aussi en podcast.
26:35À très bientôt.
26:36Merci beaucoup.
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