00:00Bienvenue à l'heure des livres, Oswald Levat.
00:03Alors, on vous connaît, on vous avait déjà reçu il y a quelques temps
00:07pour votre premier livre qui s'appelait Les Aquatiques
00:09et là on vous reçoit pour votre deuxième qui s'appelle Un corps et un docile
00:13qui est paru aux éditions Philippe Ray.
00:16Alors c'est un roman au style savoureux
00:20qui évoque la vie d'un jeune homme
00:22qui navigue entre une histoire d'amour,
00:27le désir, l'amour, le sexe
00:30entre l'Europe, entre l'Afrique, la Chine
00:33et on se laisse emporter comme ça avec lui.
00:35Alors votre héros s'appelle Défaux
00:38ou Defaux, je ne sais pas comment vous le prononcez, D-E-2-F-O.
00:41Défaux.
00:41Défaux.
00:42Et on fait sa connaissance alors qu'il est installé à Paris
00:46comme couturier, il habite dans un petit appartement
00:51dans le 16e arrondissement,
00:52il a rêvé d'être écrivain mais il a choisi la couture
00:55car, écrivez-vous, coudre est une écriture visuelle pour lui
01:00et puis il travaille pour lui,
01:04il a créé son entreprise alors qu'il aurait pu travailler
01:08pour une maison de haute couture.
01:11A priori, tout va bien pour lui jusqu'à ce que...
01:15Ça aille moi bien.
01:17Oui, jusqu'à ce que...
01:19Donc c'est quelqu'un qui a une très belle réussite,
01:22amoureuse, professionnelle, sociale,
01:24il est très inséré.
01:25Et puis un jour, sa vie dérape.
01:29Sa vie dérape parce qu'il tombe malade,
01:30une douleur s'installe chez lui.
01:32Il faut dire que c'est quelqu'un
01:34qui voit la vie comme la couture en fait,
01:37sa manière d'être au monde.
01:38Il est persuadé qu'on peut toujours tout coudre,
01:40tout assembler, tout ajuster.
01:42Tout contrôler, voilà.
01:44Parce que la couture, c'est quand même une métaphore
01:45du contrôle aussi et de la maîtrise.
01:47Et puis un jour, ce corps-là,
01:49son corps se dérobe,
01:51son corps...
01:52Et sa vie vole en éclats.
01:54Et à partir de là, il va rentrer dans une quête,
01:56une quête pour essayer de recoudre
01:58les moindres de sa vie.
02:00Et progressivement, il va se rendre compte
02:02que parfois, il faut apprendre à habiter la déchirure.
02:05Oui.
02:06Alors son corps se dérobe,
02:07ça commence par une douleur lancinante
02:10dans le bassin.
02:12Puis peu à peu, cette douleur
02:13atteint en plus ses fonctions viriles,
02:17ce qui l'atteint au plus haut point.
02:19Et en fait, cette douleur va l'emmener
02:21à consulter plusieurs personnes.
02:24Alors il y a des scènes assez savoureuses.
02:27Il va voir notamment Tantine Asimba,
02:29qui habite dans une HLM de 24 étages
02:33et qui lui prépare un cataplasme fétide.
02:36Décrivez-vous.
02:37Alors c'est un personnage...
02:38Oui, tout à fait.
02:39C'est la tante.
02:41Sa tante, ce personnage,
02:42je le trouvais très important
02:44parce qu'elle remet en cause,
02:46quelque part, la rationalité
02:48de la médecine du pays dans lequel elle vit.
02:51Et en même temps,
02:52elle a déjà quand même réussi à le soigner.
02:54Donc je voulais mettre en parallèle
02:55deux régimes,
02:57de manière d'approcher la douleur,
03:00la souffrance
03:00et les réponses qu'on peut lui apporter.
03:02Oui, parce que l'amoureuse de défaut lui dit
03:03écoute, on va voir,
03:04il faut aller voir un médecin,
03:05comme tout un chacun.
03:07Logique, oui.
03:08Logique.
03:08Alors, lui, il commence par la tantine,
03:10mais enfin, la tantine ne le soulage que brièvement.
03:12Donc finalement, il va voir aussi un kiné,
03:15un peu spécial, puis un médecin.
03:16Enfin, rien n'y fait.
03:17Donc, finalement,
03:19rongé par la douleur
03:20et puis aussi préoccupé
03:23par tout ce que ça a entraîné dans sa vie
03:24puisque son couple explose,
03:27enfin, rien ne va plus,
03:29il décide d'aller chez lui,
03:31de retourner chez lui dans son pays
03:32que vous appelez
03:33le Zambouena,
03:34qui est un pays qui n'existe pas,
03:36que vous situez en Afrique centrale,
03:38quelque part en Afrique centrale,
03:38Oui, en Afrique subsaharienne.
03:40Subsaharienne.
03:41Il décide d'aller là-bas
03:43pour se soigner.
03:45Oui, alors,
03:47sa tante lui dit
03:49qu'il y a un rite ancestral
03:51qui peut lui permettre de guérir.
03:53Et lui, il repart dans son pays,
03:55mais il ne repart pas comme l'émigré
03:56qui va rentrer,
03:57redécouvrir le pays,
03:58puisque c'est un pays
03:59qu'il connaît
04:00et qu'il fréquente.
04:01Mais il se heurte
04:02à des régimes de réflexion
04:06différentes face à la maladie.
04:08Et en réalité,
04:09il va penser à chaque étape
04:11de son parcours de soins,
04:12trouver des réponses.
04:14Il va se rendre compte rapidement
04:15qu'en réalité,
04:17les réponses nous sont apportées
04:19non pas par l'espace,
04:20non pas parce qu'on se déplace,
04:21mais parce qu'on s'est arrêté
04:22à un moment
04:23pour se rencontrer soi-même.
04:24Et donc, il pense,
04:25quand il va au Zambouena,
04:27trouver quelque chose
04:28d'autres,
04:28trouver d'autres personnes.
04:30Et au bout du compte,
04:31il réalise que c'est toujours
04:33face à lui-même
04:33qu'il se retrouve.
04:34Oui, il se retrouve face à lui-même.
04:35Et il se retrouve face à son corps aussi,
04:37à la réalité de ce corps
04:38dont vous parliez au début
04:39et qui veut tant discipliner,
04:41etc.,
04:41puisqu'il est contraint
04:42de travailler à la chaîne,
04:44en fait,
04:45donc de mettre vraiment
04:46son corps à l'épreuve
04:48et qu'il travaille
04:49dans une entreprise
04:50qui appartient,
04:51grosso modo,
04:52à des Chinois.
04:55Et là, tout d'un coup,
04:56il se rend compte
04:56que ce corps
04:57qu'il a comme ça
04:57mis sur un piédestal
04:59est brutalisé,
05:01maltraité.
05:01Et pour lui,
05:02c'est quelque chose
05:03de nouveau aussi, ça.
05:04Oui, c'est quelqu'un
05:05qui avait un rapport
05:07très artisanal,
05:08très artiste même,
05:09à la couture.
05:10Et il se rend compte
05:11que dans cet univers-là,
05:13dans ce monde
05:15mondialisé,
05:16dans ce monde
05:17où le capitalisme
05:19s'est installé
05:20et règne,
05:20c'est un travail à la cadence
05:21et c'est le rendement
05:22et donc son corps
05:23devient un instrument
05:24de production
05:25et il est complètement
05:27déstabilisé
05:28et tout son système
05:30de sens,
05:30en fait,
05:31vole en éclats
05:31à partir du moment
05:32où il réalise
05:33que ce corps-là,
05:35finalement,
05:36est un outil,
05:36simplement un outil
05:37de production,
05:38un outil de rentabilité.
05:39Alors,
05:39ce que je voudrais savoir,
05:40c'est qu'est-ce que
05:41vous avez voulu
05:43mettre à jour
05:43avec l'histoire
05:44de cet homme
05:45qui, finalement,
05:47se décompose
05:47pour se recomposer
05:48d'une certaine façon,
05:49c'est que les hommes
05:51aussi peuvent être
05:53vulnérables,
05:54enfin,
05:55en tout cas,
05:55celui-là,
05:55oui.
05:57Il y a plusieurs choses
05:58qui m'ont poussé
05:59à écrire ce texte
06:00et à suivre ce personnage.
06:02D'abord,
06:03la question
06:03de la douleur
06:04et de la maladie,
06:05c'est quelque chose
06:05auquel on est confrontés tous.
06:08Virginia Woolf,
06:09elle a un court texte
06:10que j'aime beaucoup,
06:11qu'elle a publié
06:11en 1927
06:12qui s'appelle
06:13« De la maladie »
06:14dans lequel elle explique
06:15que la littérature
06:16est parsemée
06:18de textes
06:19sur l'amour,
06:20sur la guerre,
06:21la jalousie,
06:22la violence,
06:23alors qu'en réalité,
06:24la maladie
06:25est ce qui nous
06:26rassemble le plus,
06:28c'est-à-dire
06:28qu'on ne peut pas
06:28traverser toute une vie
06:30sans y être confronté.
06:32Et la maladie,
06:33c'est aussi la perte,
06:34la perte de sens,
06:36les questionnements existentiels
06:37qui interviennent
06:38quand on est malade.
06:40Donc, moi,
06:40je voulais m'intéresser
06:41à un corps masculin vulnérable.
06:44Mon premier roman
06:45portait sur une femme,
06:46voilà,
06:47et je voulais donc
06:48montrer qu'on peut
06:49rester un homme,
06:51on peut rester un homme,
06:52voilà,
06:53avec pas mal
06:53d'attributs,
06:55mais simplement,
06:57il faut pouvoir dissocier
06:58ce qu'est-ce qu'être un homme
07:00de ce qu'est-ce qu'être viril.
07:02Et donc,
07:02c'est un personnage
07:03qui, au départ,
07:04confond les deux,
07:05enfin,
07:05ou associe les deux.
07:07Notre imaginaire social,
07:08voilà,
07:09véhicule une certaine image
07:10de l'homme
07:10qui est endurant,
07:11qui est fort,
07:12qui est performant sexuellement
07:14et qui a une grande réussite.
07:17Et donc,
07:17lui,
07:17il va aller de perte en perte,
07:18mais il va finir par gagner
07:20quelque chose de très important.
07:21C'est un rapport à lui-même
07:22qui est un rapport
07:23un peu plus sain.
07:24Ce que je voulais montrer,
07:25c'est qu'on peut habiter
07:26le masculin
07:27sans forcément
07:28souscrire
07:30à l'imaginaire,
07:32voilà,
07:33aux injonctions,
07:34voilà,
07:34aux injonctions sociales
07:35liées à la virilité.
07:38Sur ce pays
07:39dans lequel
07:40vous vous situez,
07:41l'action,
07:43vous êtes inspirée
07:44de quel,
07:45c'est un mélange
07:45de différents pays ?
07:47Oui,
07:48le Zambouena,
07:49donc c'est un pays
07:49qui est situé
07:50en Afrique subsaharienne,
07:51c'est un pays effectif,
07:52même si c'est un lac
07:52qui le connaissait
07:53et qui comptait y aller.
07:55Donc,
07:55j'ai vécu
07:57dans plusieurs pays africains,
07:58je suis originaire
07:59du Cameroun,
08:00donc on y retrouve
08:02différents pays
08:03où j'ai vécu,
08:04on retrouve des résonances,
08:05on retrouve aussi
08:06des dissemblances
08:06et c'est un geste politique,
08:09je voulais en créant
08:11un pays différent,
08:14rajouter peut-être
08:15un pays à la carte
08:16du continent africain
08:18dont les pays
08:19ont été beaucoup,
08:20ont été construits
08:21par d'autres,
08:22imaginés par d'autres,
08:23donc je voulais
08:23avec mon imaginaire
08:25propre,
08:26réinventer
08:26un pays sur la carte.
08:28Bon,
08:29un pays où défaut
08:32trouvera une forme
08:33de renaissance,
08:34en fait,
08:34quand même,
08:34malgré tout,
08:35et ça s'appelle,
08:38je vous conseille
08:39donc ce livre,
08:40ça s'appelle
08:41Un corps indocile,
08:42c'est paru
08:43chez Philippe Rey,
08:44merci beaucoup
08:44Oswad Levatt.
08:45Merci.
08:46Merci.