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Anne Fulda reçoit Olivia Elkaim pour son livre «La disparition des choses» dans #HDLivres

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Transcription
00:00Bienvenue à l'heure des livres, Olivia Elcaille, on est ravie de vous recevoir.
00:04Alors vous écrivez, vous écrivez des pièces de théâtre, des livres, des romans.
00:08Vous avez notamment publié Déjà nous étions une histoire, le tailleur de Rélizane aussi, la fille de Tunis.
00:15Et là vous venez de publier un livre en quête, un livre en quête qui s'appelle La disparition des
00:23choses et qui est paru chez Stock.
00:24Alors La disparition des choses ça résonne comme en écho avec un livre connu de Pérec qui s'appelait Les
00:31choses.
00:33En effet il est question de Georges Pérec dans ce livre mais surtout de sa mère Cécile.
00:38Et finalement sur les traces de laquelle vous allez, alors c'est un livre qui est très beau, très sensible.
00:46On sent que vous y avez mis toute votre âme.
00:48Et pourquoi, comment vous est venue cette idée de finalement de faire une enquête sur cette femme, sur la mère
00:57de Georges Pérec qui est morte très précocement.
01:01Elle est morte en 1943 à Auschwitz.
01:03Qu'est-ce qui vous a mu ?
01:05Je n'étais pas du tout spécialiste de Georges Pérec.
01:08J'ai fait des études de lettres donc j'avais lu un petit peu Pérec durant mes études.
01:12Je ne connaissais absolument pas l'histoire et la biographie de Georges Pérec.
01:18Je ne savais pas que sa maman était morte à Auschwitz.
01:22En fait il y a quelques années je rangeais ma bibliothèque et un livre m'est littéralement tombé sur la
01:27tête.
01:28Ce livre c'était W ou le souvenir d'enfance qui est un livre majeur de Georges Pérec où il
01:34tente une autobiographie en commençant par ses mots.
01:38Je n'ai pas de souvenir d'enfance.
01:41Donc je suis attrapée par le livre, il me tombe sur la tête, je le lis, je suis attrapée et
01:48je relève une phrase où il parle de sa mère et il dit
01:52« Elle revit son pays natal avant de mourir, elle mourut sans avoir compris. »
02:00Sa mère est née en Pologne, elle a été déportée à Auschwitz, elle mourut sans avoir compris.
02:05Et je me dis à ce moment-là, je suis moi-même maman, je me dis le fils manque la
02:12mère et il la manque jusqu'au bout.
02:16C'est-à-dire qu'au fond même quand il écrit son autobiographie, il ne la comprend pas, il ne
02:20comprend pas le choix qu'elle fait de le mettre dans un train.
02:25Un convoi de la Croix-Rouge en 41, quand il a 5 ans, elle l'envoie dans ce convoi et
02:31lui il a un sentiment d'abandon qui va persister toute sa vie.
02:35Oui, vous racontez cette scène qui est assez poignante d'ailleurs, mais sans vous raconter comment elle va, un jour
02:43d'automne, il fait froid, elle dépose son fils au train.
02:49Il faut savoir que le père est mort, il est mort au combat, il s'était engagé dans la Légion
02:55étrangère et il part, il a une espèce de pancarte autour du cou.
03:01Ça c'est véridique, c'est historique.
03:02Avec son nom, sa date de naissance, il part dans un convoi de la Croix-Rouge qui va à Grenoble.
03:08Et vous racontez cette scène en évoquant sa douleur à elle aussi, en vous mettant des deux côtés en fait,
03:14son incompréhension à lui et sa douleur déchirante à elle.
03:19Oui, il a 5 ans.
03:20C'est un tout petit enfant dont la mère...
03:24Il n'a que 5 ans et peur du noir.
03:26Oui, c'est un petit, enfin, quand on a eu un enfant, on sait qu'à 5 ans, un enfant
03:30c'est tout petit et elle le laisse.
03:33Et ce geste effectivement de le laisser déchirant, c'est un immense sacrifice.
03:38Et donc, je ne peux que tenter, moi, à ma place de romancière, d'essayer de donner corps à son
03:45émotion, à sa tristesse, peut-être à la colère qui la traverse.
03:49La colère de devoir laisser son enfant et de ne pas savoir, l'inquiétude de ne pas savoir quand elle
03:55va le revoir.
03:56C'est-à-dire qu'on est en 41, dans un monde dévasté, la solution finale n'existe pas encore,
04:04mais elle ne peut que déceler qu'il y a des choses très graves qui vont arriver aux Juifs.
04:11Et donc, elle le laisse dans un monde noir, obscur, et elle ne sait pas si elle va le retrouver.
04:17Oui, et alors, vous évoquez lorsque le train s'en va, il y a cette image qui lui vient, c
04:25'est cette fameuse peinture de Munch, le cri,
04:28où elle sent bien que c'est quelque chose d'effroyable, de terrible qui est en train de se passer.
04:34Alors, c'est un récit qui fait sans arrêt des allers-retours entre le présent et le passé.
04:40Et notamment parce que vous évoquez aussi votre fils, qui est lorsque vous écrivez à 5 ans, qui est effectivement
04:46l'âge qu'avait Pérec lorsqu'il est parti.
04:49Et à partir de là, vous faites des parallèles avec finalement le monde dans lequel nous vivons, un certain également.
04:55Oui, c'est très justement lu. Là, je trouve que c'est très justement lu.
04:59En effet, ce livre est un livre en miroir, évidemment.
05:04C'est un livre hommage à cette femme qui s'est sacrifiée pour un enfant.
05:07C'est un livre hommage à l'œuvre de Pérec, mais c'est aussi un livre qui nous renvoie en
05:12miroir les périls de notre époque.
05:15Et moi-même, en tant que maman, je me questionne forcément sur qu'est-ce que je ferais ?
05:21Est-ce que je fais les bons choix pour mon enfant ?
05:25Mais même, je me pose des questions, je me dis, est-ce que j'ai bien fait de mettre mon
05:27enfant dans ce monde si incertain ?
05:30Donc, en fait, par les échos avec le monde contemporain, j'essaye aussi d'amener avec moi le lecteur dans
05:39cette histoire.
05:40Alors, vous y parvenez très bien, parce que vous vous placez à chaque fois du côté du petit garçon, de
05:45la mère, du vôtre.
05:46Parce que vous racontez aussi des scènes de votre petit garçon qui se fait embêter à l'école à cause
05:52de son nom.
05:54Et vous vous posez des questions, vous aussi, parce qu'on est dans une période où...
05:58Alors, il y a une période incertaine avec la guerre qui a repris en Europe de l'Est, en Ukraine,
06:07avec aussi...
06:08Avec Gaza et Israël, évidemment.
06:11Voilà, suite aux événements du 7 octobre et ce qui s'est passé à Gaza, une recrudescence aiguë de l
06:16'antisémitisme.
06:17Donc, tout ça se mêle, et finalement, par projection, ce qui peut être difficile pour votre petit garçon, vous ne
06:25pouvez vous empêcher d'y penser.
06:26Je ne peux m'empêcher d'y penser, et surtout quand on écrit.
06:29En tout cas, moi, c'est comme ça. Je ne suis pas hermétique au monde qui m'entoure.
06:33Et je dis quelque chose aussi du monde dans lequel j'écris ce livre.
06:38Et j'écris ce livre autour du 7 octobre.
06:41J'écris ce livre au moment de la guerre en Ukraine.
06:43Et tout ça a une résonance aussi avec mon travail d'écriture.
06:49Alors, ce qui est amusant, c'est que ce livre, c'est aussi une enquête.
06:52Donc, vous allez sur les traces de ceux qui ont pu...
06:55Ce qu'on appelle les spécialistes de Georges Pérec.
06:58Alors, les périciens, les péricophiles...
07:02Les péricologues, les georges latres !
07:04Voilà, les georges latres.
07:06C'est intéressant, parce qu'il y a toute une galerie comme ça de personnages assez truculents.
07:13Vous revenez sur des éléments de la vie de Georges Pérec, aussi une tentative de suicide, notamment ?
07:17Oui, absolument.
07:18En fait, ce qui est très émouvant chez Pérec, c'est que, bon, déjà, il est mort très jeune.
07:22Il est mort à 45 ans.
07:24Au début des années 70, après une rupture amoureuse, il fait une tentative de suicide.
07:29Il va se relever de cette tentative de suicide en allant sur le divan de JB Pontalis, un grand psychanalyste.
07:36Donc, je reviens sur un certain nombre d'épisodes de la vie de Georges Pérec en faisant une hypothèse.
07:42Puisqu'il est mort à 45 ans d'un cancer du poumon, je fais une hypothèse, qui n'est qu
07:45'une hypothèse de travail.
07:46C'est que je pense qu'il est mort de la mort de sa mère.
07:48Et ça, c'est tragique.
07:51Alors, vous reconstituez, je le dis aussi, la vie de sa mère.
07:55Parce que, finalement, elle n'apparaît que dans ce livre dont vous avez parlé tout à l'heure.
07:59Elle apparaît en filigrane.
08:01Oui, en réalité, elle apparaît de manière masquée dans toute l'œuvre de Pérec, mais de manière extrêmement cachée.
08:07Puisqu'il manie extrêmement bien la numérologie.
08:10Il s'amuse avec les chiffres.
08:12Il s'amuse avec les mots.
08:15Quand il fait un lippogramme, c'est-à-dire tout un roman, la disparition, sans la lettre E.
08:22En réalité, il parle de E, ceux qui ont disparu, E, E, X.
08:27Donc, il s'amuse, en fait, beaucoup avec son histoire, qu'il essaye de placer de manière extrêmement discrète dans
08:36toute son œuvre.
08:37Alors, ce qu'on a envie de...
08:39Bon, alors, vous reconstituez, vous précisez quand même, vous indiquez que cette femme, sa mère, elle a essayé de le
08:45rejoindre, son fils.
08:46Donc, elle était dans un Paris occupé, elle a continué à travailler, mais elle a essayé de le rejoindre en
08:51vain.
08:51Elle est donc morte parce que juive, déportée à Auschwitz en 1943.
08:55On ne sait pas vraiment précisément dans quelles conditions.
08:58Et, en fait, on a envie de vous demander, après avoir lu ce livre, est-ce que ce livre a
09:04calmé vos angoisses ou, au contraire, les a accrus ?
09:07Parce qu'on se voit qu'il y a une angoisse qui...
09:10Oui, bien entendu, et je crois que je me nourris de mes angoisses et de mes obsessions pour écrire mes
09:15livres.
09:16Je ne sais pas si un livre est là pour calmer son auteur.
09:20En tout cas, ce qui est sûr, c'est que c'est un livre de mémoire impossible.
09:23C'est-à-dire qu'au fond, c'est un livre qui essaye de reconstituer le vide auquel s'est
09:31confronté Georges Pérec.
09:32Alors, j'ai essayé, avec mes armes de romancière, de donner chair et de donner corps à cette femme.
09:39Mais, au fond, on ne peut que constater, à la fin, qu'elle n'est qu'un manteau de velours
09:45Bordeaux qui remonte la rue Villain qui a disparu.
09:48En tout cas, je vous conseille de lire ce livre.
09:50C'est vraiment un très beau livre.
09:51Ça s'appelle « La disparition des choses ». C'est paru chez Stock.
09:54Merci beaucoup, Olivier El-Kaïm.
09:55Merci, Anne.
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