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00:12Cet homme, c'est Joseph Zobel, écrivain martiniquais de renom.
00:18Il est aussi un arrière-grand-père.
00:22On le connaît surtout pour son roman autobiographique La rue Cazenègre.
00:28Ce livre raconte son enfance pauvre dans les plantations de canne à sucre.
00:33Un chant représentait toujours à mes yeux un endroit maudit,
00:36où des bourreaux qu'on ne voyait même pas condamnent des nègres dès l'âge de 8 ans.
00:40À sarclés, bêchés, des nègres en haillons qui deviennent de pitoyables monstres aux yeux vitreux.
00:48Je l'ai écrit pour, en somme, retourner à moi-même.
00:57Ce roman a connu une notoriété mondiale grâce à son adaptation au cinéma
01:02par la réalisatrice martiniquaise Eusanne Palsy.
01:07Je découvrais effectivement un monde que je côtoyais,
01:10mais qu'on n'avait jamais lu, qu'on n'avait jamais vu dans les bouquins,
01:14dont on ne parlait pas dans les livres.
01:18Avec ma famille, nous allons vous raconter son destin hors du commun.
01:25Nous nous sommes réunis ici, dans ce coin de verdure des Cévennes,
01:29où mon arrière-grand-père a longtemps vécu.
01:31Et nous allons retracer son histoire.
01:34Une vie de combat dont il nous a légué la mémoire.
01:39Jusqu'à la fin de sa vie, il a toujours été curieux.
01:41Des choses, des arts, mais aussi des gens, des rencontres, des échanges.
01:57Parti d'une enfance de misère,
01:59il s'est imposé comme une figure respectée de la littérature antillaise.
02:05À force de ténacité, et malgré les échecs,
02:08il va réussir l'impossible pour un homme noir de sa génération.
02:15Je pense que c'est un homme qui a eu une volonté de faire
02:20et de détermination
02:25et qui est arrivé à finalement réaliser quand même ses rêves.
02:34Pour devenir un grand artiste,
02:36il a dû surmonter les préjugés sociaux et ratios.
02:40Je pense qu'il nous a ouvert le chemin
02:42et que c'est grâce à des personnalités comme la sienne
02:46que ça a été plus facile
02:47pour la génération de métisses et de noirs.
03:11Sous-titrage Société Radio-Canada
03:19C'est à Rivière-Salée, dans le quartier de Petitbourg,
03:22sur des terres agricoles loin des plages de sable blanc,
03:26que naît Joseph en 1915.
03:33Il est issu d'une famille rurale.
03:39L'esclavage a été aboli officiellement en 1848,
03:44moins de 70 ans avant la naissance de Joseph.
03:48Mais ceux qu'on appelle les béquets
03:50dominent toujours la société.
03:53Descendant des premiers coulons blancs,
03:55ils se sont accaparés toutes les richesses.
03:59Ce patronat exploite une main-d'œuvre prolétaire,
04:02sous-payée.
04:08Joseph est orphelin de père
04:10et sa mère, Delia,
04:12vit et travaille à Fort-de-France,
04:14loin de Petitbourg.
04:17Là, elle est bonne à tout faire
04:19pour une famille de blancs aisée.
04:23Delia, avec son salaire de domestique,
04:25n'a pas de quoi subvenir aux besoins de son fils.
04:30Alors, comme beaucoup de femmes de cette époque,
04:33elle confie le petit Joseph
04:34à sa propre mère.
04:37Elle s'appelle Armentine Rocher,
04:40mais tout le monde la surnomme Mantine.
04:44Mantine est ouvrière agricole.
04:47Malgré son âge,
04:48elle passe ses journées à s'épuiser
04:50dans des champs de cannes.
04:57Mantine et Joseph
04:58vivent dans le dénuement le plus total.
05:03Ils habitent
05:04dans ce que l'on appelle
05:05une rue Cazenègre,
05:08c'est-à-dire
05:09de simples cases de bois
05:10et de tôles.
05:14Aujourd'hui,
05:15une reconstitution de cette rue
05:17a été réalisée.
05:21En la découvrant,
05:22je mesure l'indigence
05:23dans laquelle mon arrière-grand-père
05:25a grandi.
05:29Nous avons dû coucher
05:30à même le sol
05:31et certains d'entre nous
05:32ont été piqués
05:33par des mille pattes.
05:34Et c'est à force
05:35de réclamer
05:36et de prier
05:37que les jours suivants,
05:39on nous a donné
05:40un matelas
05:40et une planche.
05:42C'est-à-dire un matelas
05:42sur lequel,
05:43à même lequel on couche
05:44et qui devient
05:45de plus en plus crasseux,
05:46de plus en plus dégoûtant.
05:49Sarah, ma mère,
05:50est la petite-fille
05:51de Joseph Zobel.
05:53Elle a été marquée
05:54à vie
05:55par les récits
05:56de son grand-père.
05:57Ce qui me touche,
05:58c'est de savoir
05:59qu'il a vécu,
06:00qu'il a eu une enfance
06:01aussi différente
06:04de la mienne.
06:06Tout ce chemin parcouru
06:07et cette différence
06:09de culture,
06:10d'environnement
06:11et de vie,
06:12tout simplement.
06:13C'est ça qui est
06:14vraiment étonnant,
06:15c'est de se dire
06:15que c'est ton grand-père
06:17qui a vécu ça.
06:21Bien plus tard,
06:22dans son roman
06:23La rue Cazenègre,
06:24Joseph va raconter
06:25son enfance.
06:27Il y décrit
06:27son quotidien.
06:29Il n'a pas de chaussures,
06:31seulement quelques hards
06:32pour se vêtir
06:33et une obsession.
06:38J'avais toujours faim,
06:40une faim qui ne passait jamais.
06:42Le soir,
06:43après dîner,
06:44j'aurais mangé
06:45deux ou trois fois
06:46ce que je venais d'avaler.
06:49Heureusement,
06:50le sommeil venait
06:51me dérober à la fin.
06:52Mais le matin,
06:54je me réveillais
06:55avec une faim
06:55plus revendicative encore.
06:59mon grand-père,
07:00Francis,
07:01le fils aîné
07:01de Joseph,
07:02a compris avec le temps
07:04ce que son père
07:05a traversé,
07:06même s'il en parlait peu.
07:09Je sais qu'il a perdu
07:10beaucoup de dents
07:12et un jour,
07:13je lui ai dit,
07:13papa,
07:14comment ça se fait
07:15que tu aies perdu
07:17autant de dents ?
07:18Il a dit,
07:18c'est la malnutrition.
07:20Lorsqu'il y avait
07:21un morceau de pain,
07:22c'était comme un pot
07:24à Noël,
07:25comme une joie,
07:26une fête.
07:27Mais sinon,
07:28c'était manger
07:29ce que l'on trouvait,
07:30c'est-à-dire
07:32pas grand-chose.
07:41Mais pour le jeune Joseph
07:42et ses copains
07:43de la rue Cazenègre,
07:44la dureté du quotidien
07:46se conjugue
07:47aux plus grandes joies.
07:51Pendant que les adultes
07:52sont au champ,
07:54ses enfants
07:54ont le monde pour eux.
07:56Ils sont libres,
07:57ils font les 400 coups,
07:59chapardent des fruits.
08:02Ils passent leur journée
08:03au cœur d'une nature
08:04envoûtante
08:05que mon arrière-grand-père
08:07chérira toute sa vie.
08:10Un paradis fait de rires,
08:11de folies,
08:12de jeux,
08:13cruelles parfois.
08:24Quand je pense à mon enfance,
08:26ce n'est jamais avec pitié,
08:28ce n'est jamais avec colère,
08:29ce n'est jamais avec haine.
08:30Au contraire,
08:31je trouve que c'est une époque
08:33merveilleuse
08:33que j'ai eu la grâce
08:34de vivre.
08:35Et quand je vois
08:36la vie banale
08:37que mènent certains enfants,
08:39plutôt des enfants
08:39de certains milieux
08:40à l'heure actuelle,
08:41je les plains.
08:42Je trouve que c'est eux
08:43qui sont malheureux
08:44par rapport à moi,
08:45qui sont comblés.
08:48Alors que moi,
08:49j'étais dépourvu de tout,
08:51je n'avais rien,
08:52j'ai été élevé
08:52dans le dénuement
08:53le plus absolu,
08:54mais je n'ai pas été malheureux.
09:00Pour sa petite fille,
09:02Charlotte,
09:03Joseph a puisé
09:04dans cette enfance
09:05une force inouïe.
09:06« Le dénuement,
09:08ça veut dire aussi
09:09qu'il faut peut-être
09:11plus réfléchir.
09:12Ça amène aussi
09:13à la créativité,
09:14au fait de se contenter
09:15de peu
09:16et de passer du temps
09:19avec les gens.
09:20Et finalement,
09:21c'est ça,
09:22la vie. »
09:26Émilie Zobel
09:27est une autre petite fille
09:29de Joseph.
09:30Franco-britannique,
09:31elle est spécialiste
09:32des cultures caribéennes
09:34qu'elle enseigne
09:34à l'université.
09:37Elle travaille tout particulièrement
09:38sur l'enfance
09:39de son grand-père.
09:42« La communauté
09:42à la rue Casenel,
09:44c'est une communauté
09:45où les gens
09:46s'occupaient
09:47de l'un de l'autre.
09:47Il y avait des gens
09:48autour de lui
09:49qui l'aimaient.
09:50Et c'est ça,
09:51la base pour la vie,
09:52tu sais,
09:53pour le bonheur. »
09:56Mantine,
09:57la grand-mère de Joseph,
09:58ne sait ni lire
09:59ni écrire.
10:01Main de fer
10:02dans un camp de velours,
10:03elle lui inculque
10:04des valeurs de droiture,
10:05d'efforts,
10:06de rigueur.
10:07Et elle l'aime
10:08par-dessus tout.
10:12« Elle savait
10:13que le meilleur moyen
10:15d'échapper
10:16à la condition
10:17de tous ces nègres,
10:18justement,
10:20c'était,
10:20ça passait
10:21par l'éducation.
10:22Un jeune qui est éduqué,
10:24eh bien,
10:24il saura parler
10:26et il saura
10:27se défendre. »
10:29« Josée,
10:31tu vois comme
10:31la case est propre,
10:33tes vêtements
10:34ne sont pas salis.
10:35Pas fait moins
10:35face aux sujets,
10:36hein ?
10:37Bon.
10:42J'aime bien
10:43comment elle met
10:45sa joue comme ça
10:46pour qu'il lui donne
10:47un petit bisou.
10:51Mais je dis toujours
10:52à mon fils,
10:53tu sais comment
10:53Mantine était
10:55avec Joseph,
10:56qu'elle aimait
10:58beaucoup,
10:58mais aussi,
10:59il y avait
10:59des règles
11:00très strictes.
11:02Et quand je regarde
11:03le film
11:04avec mes enfants,
11:05je dis,
11:05regarde comment
11:06je suis gentille,
11:07hein ?
11:09Parce que si tu étais
11:10dans la rue
11:11Cazenègre,
11:12il faut se méfier.
11:15La discipline,
11:17mais aussi
11:18l'instruction.
11:20Mantine prend alors
11:21la décision
11:22qui fait basculer
11:23le destin
11:24de mon arrière-grand-père.
11:26Elle va se battre
11:27pour l'inscrire
11:28à l'école.
11:29Joseph Zobel,
11:31noire,
11:31démuni,
11:32sera le premier
11:33de la plantation
11:34à être scolarisé.
11:37C'est grâce
11:38à sa grand-mère
11:39qu'il lui a dit
11:41je ne peux pas
11:42que tu finisses
11:43comme tous ces enfants
11:44nègres dans les champs
11:44de Cannes.
11:46Et c'est pour ça
11:46qu'elle s'est,
11:47entre guillemets,
11:48sacrifiée
11:48pour qu'ils s'en sortent.
11:52Joseph intègre donc
11:53l'école de Petitbourg.
11:58Mais s'y rendre
11:58n'est pas chose simple.
12:02Chaque matin,
12:03il doit marcher
12:04plusieurs kilomètres,
12:06traverser une rivière
12:07et la forêt.
12:12Léon Ahmed
12:13est un ami
12:14de mon arrière-grand-père.
12:17Ils ont fréquenté
12:18la même école.
12:20Il a toujours gardé
12:21cette plume d'écolier
12:22offerte par Joseph.
12:26et n'oubliera jamais
12:27son copain
12:28qui avait à peine
12:29de quoi s'habiller.
12:31Lorsque, par exemple,
12:32on s'habillait,
12:33on te donnait
12:34des vêtements
12:35pour aller à l'école,
12:36c'était pour une semaine.
12:37Ce n'était pas
12:37une vie facile.
12:44Malgré ses conditions
12:45difficiles,
12:47Joseph adore l'école.
12:49Curieux,
12:49l'esprit vif,
12:50il se démarque vite
12:52de ses camarades.
12:54Il travaille dur,
12:55très dur
12:56pour apprendre
12:56à lire et à écrire.
12:59Zoubel était né
13:00pour être intelligent.
13:02Il était né pour ça.
13:04Et on le respectait.
13:08Anne-Catherine
13:09est l'une des petites
13:10filles de Joseph.
13:11Elle vit en Martinique.
13:13Elle est particulièrement
13:14sensible
13:15au destin
13:16de mon arrière-grand-père.
13:17L'éducation
13:18était un ascenseur
13:19social extraordinaire.
13:22Donc, grâce à ça,
13:23et bien sûr
13:24à tout l'amour
13:25bienveillant
13:26qui l'entourait,
13:28il a pu s'en sortir
13:29et réaliser
13:30ce rêve magnifique
13:31et devenir
13:32ce qu'il est
13:33devenu.
13:34Un personnage
13:35quand même
13:35assez fantastique.
13:38Le jeune Joseph
13:39se construit donc
13:41avec la droiture
13:41de sa grand-mère
13:42et la transmission
13:44de son instituteur.
13:45Mais pas seulement.
13:49Le soir,
13:50quand les ouvriers
13:50reviennent des champs,
13:52le jeune garçon
13:53écoute, fasciné,
13:54les récits
13:55et les contes
13:55de celui que l'on appelle
13:56Monsieur Médouze,
13:58le doyen
13:59de la rue Cazenègre.
14:03les béquets gardent
14:04toutes les terres
14:05du pays.
14:06La loi interdit
14:08de nous fouetter
14:09mais ne les oblige pas
14:10à nous payer
14:11comme il faut.
14:13C'est une très belle scène.
14:14C'est grâce à lui
14:15qu'il peut savoir
14:16d'où il vient
14:18tout ce que ses ancêtres
14:19ont connu.
14:20C'est lui
14:21qui te rappelle
14:22à tes origines,
14:24à toute l'histoire
14:26de l'esclavage,
14:28de la colonisation.
14:29et c'est la mémoire
14:31de tous les gens
14:34qui sont arrivés
14:34en Martinique.
14:40Joseph,
14:41doué,
14:41bosseur,
14:42réussit haut la main
14:43sa scolarité
14:44à Rivière-Salée.
14:48Mais son professeur
14:49sait qu'il peut aller
14:50beaucoup plus loin.
14:54Cet instituteur
14:55va convaincre
14:56sa grand-mère
14:57que son petit-fils
14:58doit tenter d'intégrer
14:59le prestigieux lycée
15:00Schollcher
15:01de Fort-de-France.
15:02Étudiée dans ce lycée
15:03d'élite,
15:04nécessite de s'installer
15:05en ville
15:06et représente
15:07des frais conséquents.
15:08Mantine n'a bien sûr
15:10pas le moindre sou.
15:12Elle sollicite alors
15:13une bourse d'État.
15:17Malheureusement,
15:18elle n'obtient
15:19qu'un quart
15:19de la somme espérée.
15:25Ils sont trop méchants.
15:28Qu'est-ce que c'est
15:29qu'une carte de bourse ?
15:31C'est rien
15:32te donner du tout.
15:34Mais ne savent pas
15:35quelle femme
15:36de combat je suis.
15:38Eh bien,
15:39je n'abandonnerai pas
15:40ce quart de bourse.
15:42On ira habiter
15:44à Fort-de-France
15:44et tu iras
15:46dans leur école.
15:47Il y a beaucoup
15:48de barrières,
15:49en fait.
15:50Mais ça ne lui fait pas peur
15:51et elle a un objectif
15:54pour son petit-fils
15:55et elle s'y tient.
15:59Mantine décide
16:00de quitter
16:01la rue Cazenègre
16:02pour Fort-de-France.
16:08Elle va travailler
16:09nuit et jour
16:09pour de riches
16:10familles béquées.
16:14Grâce à ce dévouement,
16:16Joseph intègre
16:17enfin
16:18le lycée Schollcher.
16:27au contact des familles béquées,
16:30il prend pleinement conscience
16:31des inégalités
16:32qui déchirent son île.
16:35C'est à cette époque aussi
16:36qu'il comprend pourquoi
16:37sa mère,
16:38Delia,
16:39n'a pas pu l'élever.
16:42Nourrisse dans une famille aisée,
16:44elle a donné son lait maternel
16:45à un autre enfant.
16:48Une brûlure au fer rouge
16:50qu'il n'oubliera jamais.
16:52Et même quand il était
16:53très vieux,
16:54très vieux,
16:55il disait que ce petit garçon,
16:57le garçon blanc
16:59qui a eu le lait
17:00de sa maman,
17:01il a volé mon lait.
17:04Il ne pouvait même pas avoir
17:05le lait de sa mère
17:07parce qu'il fallait
17:08faire ce travail-là.
17:13En 1935,
17:14à 20 ans,
17:15mon arrière-grand-père
17:16obtient son baccalauréat.
17:18Une ascension unique
17:20pour un enfant
17:21d'une rue Cazenègre.
17:24Joseph,
17:25qui adore la peinture,
17:26ne veut pas s'arrêter là.
17:29Il a un rêve fou,
17:31intégrer l'école des beaux-arts
17:33de Paris.
17:34Il demande alors
17:35une bourse au maire
17:36de son village.
17:38Mais celle-ci lui est refusée.
17:42Ce monsieur
17:43qui m'avait offert
17:44son appui
17:45est allé dire
17:46« Mais cet imbécile
17:47de Zobel,
17:49je lui ai proposé
17:52une bourse
17:53pour la métropole.
17:55Et il se dit
17:56au lieu de demander
17:57une bourse
17:57pour faire une licence
17:58d'enseignement
17:59ou la pharmacie
18:01ou la médecine,
18:02il demande une bourse
18:03pour les beaux-arts.
18:04Qu'est-ce qu'un aigre
18:05arrive à faire
18:06au beaux-arts ? »
18:08Alors il avait été
18:08choqué, scandalisé
18:10par mon choix,
18:12par mon option,
18:13et il a peut-être
18:14été le premier
18:15à combattre
18:16ma demande.
18:18Sa déception est immense.
18:21Sans ressources,
18:22il est contraint
18:23de trouver du travail
18:23pour survivre.
18:26Il obtient un petit poste
18:27aux ponts et chaussées
18:28du Diamant,
18:29une commune
18:30du sud de la Martinique.
18:33Pourtant,
18:34au fond de lui,
18:35il n'oublie pas son rêve,
18:37partir étudier à Paris.
18:40Mais pour la seconde fois,
18:42son destin est bouleversé.
18:54En 1940,
18:56la Seconde Guerre mondiale
18:57éclate.
18:58La France est occupée.
18:59un blocus est imposé
19:01aux Antilles.
19:04Mon arrière-grand-père
19:05est littéralement
19:06coincé en Martinique.
19:08Mais pas question
19:09pour lui de renoncer.
19:13Il aimerait peindre
19:15la vie quotidienne
19:15des gens simples
19:16qu'il connaît
19:17et dont on ne parle jamais.
19:20Mais les toiles
19:21et la peinture
19:21sont trop chères pour lui.
19:24Il commence alors
19:25à écrire des nouvelles.
19:28Ses récits,
19:30publiés dans un journal local,
19:31connaissent un réel succès.
19:33Il était quelqu'un
19:35qui avait des histoires
19:37en lui
19:37qu'il fallait
19:38qu'il partage
19:39avec le monde.
19:42Pour lui,
19:44c'est viscéral.
19:45Il faut qu'il fasse exister
19:46dans ses textes
19:47ce peuple de Martinique
19:49déconsidéré de tous.
19:52A l'école,
19:54les livres
19:55qu'on lui a fait lire
19:55de Balzac à Hugo
19:56ne témoignent pas
19:58du monde
19:58qu'il connaît
19:59depuis l'enfance.
20:02J'ai été
20:05disons chagriné
20:06par le fait
20:08que dans mes lectures,
20:11il n'y avait
20:12absolument rien
20:13se référant
20:15à mon environnement.
20:18Les paysages,
20:20légendes
20:21dans ces histoires-là,
20:22ce n'est pas
20:22les paysages
20:23de la Martinique.
20:24C'est un autre monde.
20:27C'est très difficile,
20:28je pense,
20:29quand ton éducation
20:30ne reflète pas
20:31ta culture
20:32de ta maison
20:33et le paysage
20:34de son pays.
20:38Mais Joseph ne lâche
20:40pas son cap,
20:41se rapprocher
20:42du monde,
20:42des arts
20:43et des lettres.
20:44Il réussit
20:45à se faire employer
20:46dans son ancien lycée,
20:47le lycée
20:48Schaulcher
20:48à Fort-de-France.
20:52Il y donne
20:53du soutien scolaire
20:54aux élèves
20:55qui préparent
20:55leurs examens.
20:58Et c'est là
20:59qu'il rencontre
21:00un tout jeune professeur
21:02récemment agrégé,
21:03un certain
21:04Aimé Césaire.
21:06Césaire est l'auteur
21:07du cahier
21:08d'un retour
21:08au pays natal
21:09et le fondateur
21:11de la revue Tropique,
21:13une des toutes
21:13premières publications
21:14à s'intéresser
21:16aux cultures caribéennes
21:17et africaines.
21:19Joseph la dévore
21:20et très vite
21:22il tombe
21:22sous le charme
21:23de Césaire
21:23qui va devenir
21:24son ami
21:25et mentor.
21:28Et un jour
21:28comme ça
21:29en passant
21:29le Césaire
21:30qui était toujours
21:30pressé,
21:31toujours affairé
21:31qui m'a dit
21:33Sommel
21:33je crois
21:34que
21:36tu es mûr
21:37pour écrire un roman
21:38tu devrais écrire un roman.
21:43Aussitôt
21:43Joseph se lance
21:44dans l'écriture
21:45de Diabla
21:46ce qui signifie
21:47en créole
21:47Le Diable.
21:53Ce livre
21:53est inspiré
21:54de sa rencontre
21:55avec des pêcheurs
21:55du diamant
21:56lorsqu'ils travaillaient
21:57pour les ponts
21:58et chaussées.
22:02Diabla
22:03c'est l'histoire
22:04d'un ouvrier agricole
22:05qui s'installe
22:06dans un village
22:06de pêcheurs
22:07en espérant pouvoir
22:08y cultiver la terre.
22:10Tout le monde
22:10le prend pour un fou.
22:13Mais Diabla
22:14triomphe
22:14et tire des récoltes
22:16de cette terre stérile.
22:21Dans ce premier manuscrit
22:22tout l'univers
22:23de mon arrière-grand-père
22:24est là.
22:26Un monde de gens
22:26simples
22:27la puissance
22:28de la terre
22:28de son enfance.
22:31Dans cette fable
22:32il prouve
22:32que rien n'est impossible
22:33au peuple antillais
22:34comme rien ne lui est impossible.
22:42Mais une fois de plus
22:44la situation politique
22:45vient bousculer
22:46son ambition artistique.
22:49Depuis 1940
22:51la Martinique
22:52est gouvernée
22:53par l'administration
22:54de Vichy.
22:55La morale pétainiste
22:56règne.
22:59Résultat
23:00le personnage
23:01plein d'audace
23:02de Diabla
23:02s'attire les foudres
23:03de l'administration.
23:06Les fonctionnaires
23:07y voient
23:07le symbole
23:08de la révolte
23:09d'un homme noir.
23:11Le manuscrit
23:11est censuré
23:12et interdit
23:13de publication.
23:15Ils n'ont pas été
23:16si bêtes
23:17à la censure.
23:18Ils ont senti ça.
23:20Voyez-vous
23:20il n'y avait absolument
23:21rien de manifeste.
23:23On ne peut pas dire
23:23que c'est un livre
23:24manifestement subversif.
23:25mais ça
23:26ils se sentaient
23:26visés.
23:28Ils sentaient
23:28une provocation.
23:30Ils ont senti
23:30la provocation
23:31et le défi.
23:32Et c'est pourquoi
23:33Diabla a été interdit.
23:37Mais Joseph
23:38ne renonce
23:38toujours pas.
23:39Il garde son manuscrit
23:41qu'il arrivera
23:42à faire publier
23:42après la guerre.
23:50Si dans Diabla
23:52comme dans ses nouvelles
23:53Joseph tient autant
23:54à mettre en scène
23:55des personnages noirs
23:56c'est tout sauf un hasard.
24:00Il est régulièrement
24:01discriminé
24:02à cause de sa peau
24:03jugée trop noire.
24:08En effet
24:09dans les colonies
24:10depuis l'esclavage
24:11la couleur de peau
24:12instaure
24:13des gradations sociales.
24:15Plus vous êtes métissé
24:16et clair
24:17plus vous êtes apprécié.
24:22Les gens
24:23ils disaient
24:24mais regarde toi
24:25tu as des grands yeux
24:27et tu as
24:28un énorme nez
24:29et des lèvres
24:30qui prend
24:30tu es laid
24:32tu es trop africain.
24:33Il y a des choses
24:34qui sont très dures
24:37des réflexions
24:38du genre
24:39je t'aime bien
24:41mais tu es trop noir.
24:46Cette discrimination
24:47liée à la couleur
24:49de sa peau
24:49Joseph en souffre
24:51jusque dans sa vie
24:52amoureuse.
24:53Au début des années 40
24:55il rencontre
24:56sa future femme
24:57Enar
24:57dont la peau
24:58est bien plus claire
24:59que la sienne.
25:02Il se croisait
25:03assez régulièrement
25:04à Fort-de-France
25:05et il la trouvait
25:07évidemment
25:08très belle
25:09et très à son goût
25:09mais papi
25:11avait la peau
25:12trop noire
25:12pour la famille
25:14de ma grand-mère.
25:15Et ses parents
25:16au départ
25:18n'étaient pas
25:18très contents
25:19de voir
25:20qu'il y avait
25:22ce nègre
25:23là bien
25:23bien foncé.
25:25C'était quelqu'un
25:26de cultiver
25:28et il s'exprimait
25:29très bien
25:30il parlait
25:30très bien
25:31donc
25:32je pense que
25:33petit à petit
25:33il s'est fait
25:36adopter
25:36par la famille.
25:46Joseph va épouser Enar
25:48leur amour
25:49est plus fort
25:50que tous les préjugés
25:51ratios
25:51ils passeront
25:52leur vie ensemble
25:53de leur union
25:55vont naître
25:56trois enfants
25:57Francis
25:58Roland
25:59et Génie
26:04La période
26:05d'après-guerre
26:06est absolument crucial
26:07dans la vie
26:07de Joseph
26:08d'un côté
26:09donc
26:10une vie de famille
26:11heureuse
26:12mais au fond
26:13de lui
26:14ses désirs d'artiste
26:15sont d'une force
26:16obscure
26:19son ambition
26:20de toujours
26:20découvrir
26:21la richesse
26:22intellectuelle
26:22parisienne
26:23le consume
26:25d'autant
26:26que la guerre
26:26finie
26:27les voyages
26:28vers l'hexagone
26:28sont à nouveau
26:29possibles
26:37le 29 novembre
26:391946
26:40il fait ses valises
26:42et quitte la Martinique
26:43direction la ville
26:44lumière
26:46abandonner sa femme
26:47et ses enfants
26:47est une véritable
26:48déchirure
26:49mais sa volonté
26:51est plus forte
26:54j'en avais tant
26:55de fois fait
26:55et refait
26:56le projet
26:57et toutes les fois
26:59Francis
26:59que l'on croyait
27:00indifférent
27:00à ce que l'on disait
27:02accourait vers moi
27:03et me demandait
27:04dis papa
27:05tu m'emmènes avec toi
27:07tu ne me quittes pas
27:09tu m'emmènes avec toi
27:10papa
27:11je ne sais pas
27:12s'il s'en souvient
27:13de cette séparation
27:14de mon lâchage
27:16de ma fugue
27:18aurais-je un jour
27:19le courage
27:19de lui poser la question
27:21mais moi
27:22j'y pense souvent
27:23et que j'ai mal
27:25à chaque fois
27:34c'est très courageux
27:36de partir
27:36c'est très courageux
27:38de partir
27:38surtout à cette époque là
27:39comme ça
27:40il arrive
27:41sans connaître
27:42personne
27:43sans savoir
27:44ce qu'il attend
27:47Joseph a sous-estimé
27:48la dureté de l'exil
27:51son arrivée
27:52en métropole
27:53est brutale
27:54lui qui rêvait
27:55d'une France des Lumières
27:56découvre un pays
27:58ravagé par la guerre
28:00seul
28:01loin de sa famille
28:02il se confie
28:04à son journal intime
28:08le bateau arrive à quai
28:10le coeur se serre
28:13les larmes
28:13montent aux yeux
28:19ruines
28:21plus misérables encore
28:22dans la brume
28:25ruines
28:25destruction
28:28plaies affreuses
28:35à Paris
28:36les premiers mois
28:37sont éprouvants
28:38il vit chichement
28:39a du mal à se loger
28:41il passe de petites
28:42chambres de bonne
28:43à des hôtels miteux
28:45tu es dépaysé
28:46dans un pays
28:47où il fait froid
28:47tu ne connais personne
28:49t'as pas de logement
28:55pour se nourrir
28:56et payer son loyer
28:57il donne des cours
28:58à des étudiants
29:02et petit à petit
29:03il trouve sa place
29:04dans la capitale
29:06il s'inscrit
29:07à la Sorbonne
29:07passionné
29:09il suit des cours
29:10de littérature
29:10d'art dramatique
29:12il fréquente
29:14les innombrables
29:14galeries d'art
29:16j'avais cette soif
29:18de connaître Paris
29:19j'avais une curiosité
29:21très éveillée
29:23pour tout ce qui
29:24concernait Paris
29:26la vie littéraire
29:27le théâtre
29:28le journalisme
29:30Joseph côtoie aussi
29:32les étrangers
29:32qui comme lui
29:33viennent à Paris
29:34étudier
29:35et écrire
29:37il évolue
29:38auprès d'Antillés
29:39comme les sœurs
29:40Nardal
29:40ou René Marant
29:41le premier homme
29:42de lettres
29:43d'outre-mer
29:43à obtenir
29:44le fameux prix Goncourt
29:51parmi ses nouveaux amis
29:53se démarque aussi
29:54un certain
29:54Léopold de Sédard
29:56Senghor
29:56auteur engagé
29:58en politique
29:59très proche
30:00d'Aimé Césaire
30:09à Paris
30:10non seulement
30:11Joseph Zobel
30:12fréquente des écrivains
30:13mais surtout
30:14il en devient un
30:16en 1947
30:17son premier manuscrit
30:19Diabla
30:19censuré pendant la guerre
30:21est enfin publié
30:23ce roman
30:24est très bien accueilli
30:25il offre une première
30:27reconnaissance
30:27à mon arrière-grand-père
30:29à 32 ans
30:30il voit le début
30:32de son rêve
30:32se réaliser
30:36cette publication
30:37de Diabla
30:38n'est pas simplement
30:39une reconnaissance symbolique
30:40l'argent gagné
30:42grâce aux ventes
30:43du roman
30:43permet à Joseph Zobel
30:45de faire venir
30:46sa femme et ses enfants
30:47de la Martinique
30:48vers la France
31:00Toute la famille
31:01va s'installer
31:02à Fontainebleau
31:03où Joseph a trouvé
31:04un poste d'enseignant
31:05adjoint
31:05dans un lycée
31:12Joseph et les siens
31:13sont enfin réunis
31:15mais partis
31:16de sa Martinique
31:17depuis plus d'un an
31:18ils commencent
31:19à ressentir
31:19le mal du pays
31:22nostalgique
31:22c'est bien sûr
31:23son enfance
31:24qui remonte
31:24à la surface
31:27l'amour
31:27de sa grand-mère
31:30la puissance
31:31de la nature
31:33la force
31:34de l'amitié
31:37cette jeunesse
31:38entre ombre
31:39et lumière
31:40il décide
31:41de la coucher
31:41sur le papier
31:43à partir de 1947
31:45il se lance
31:46dans l'écriture
31:46de ce qui sera
31:48connu plus tard
31:48comme son chef d'oeuvre
31:50la rue Cazenègre
31:52il va y travailler
31:53seul
31:53comme un artisan
31:54durant plus de deux ans
31:57il invente
31:58un style unique
32:00concret
32:01sans fioriture
32:04à partir du moment
32:06où j'ai quitté
32:08la plantation
32:09où je vivais
32:11j'ai été
32:12un déraciné
32:13et ma pensée
32:16était constamment
32:17tournée vers mon village
32:18et je crois
32:20que c'est l'aboutissement
32:21de tout cela
32:22qui a donné
32:23la rue Cazenègre
32:26aux archives
32:27de Fort-de-France
32:28je retrouve
32:29le manuscrit
32:29original
32:30de mon arrière-grand-père
32:34ça c'est
32:35le jour
32:36où je me suis demandé
32:38comment
32:39j'allais
32:42appeler le livre
32:43et ce jour-là
32:44justement
32:44l'idée m'est venue
32:46de l'appeler
32:47tout simplement
32:47la rue Cazenègre
32:48et j'ai fait
32:49un petit dessin
32:50très naïf
32:50bien sûr
32:51la rue Cazenègre
32:52et la date
32:55l'ouvrage
32:56est une révolution
32:56car il décrit
32:58ce monde
32:58comme jamais
32:59personne ne l'avait raconté
33:00et ce texte
33:02s'adresse
33:03à tous les martiniquais
33:04il utilise
33:05des expressions
33:06du peuple
33:06des formules
33:07en créole aussi
33:10il décrit
33:11le calvaire
33:11des plantations
33:12et donne la parole
33:13à ceux qui n'ont
33:14pas de bouche
33:15pour reprendre
33:16la formule
33:16de Césaire
33:19il a un style
33:21il sait vraiment écrire
33:22mais
33:24il sait appuyer
33:25là où ça fait mal
33:26tu vois
33:28dans ce qu'il décrit
33:29et tout
33:30sans jamais exagérer
33:33tu vois
33:33et c'est ça
33:34qui rend le livre
33:35très fort
33:36c'est qu'il n'y a pas
33:37d'exagération
33:38c'est
33:38les choses
33:39telles qu'ils étaient
33:42le manuscrit
33:44de la rue Cazenègre
33:45est refusé
33:46dans un premier temps
33:47par les éditeurs
33:48d'Albin Michel
33:50il juge le titre
33:51provoquant
33:52et reproche au texte
33:53trop de passages
33:54en créole
33:56il sera finalement
33:58édité
33:58aux éditions
33:594 jeudi
34:04dès sa sortie
34:05le livre est très bien accueilli
34:07dans les cercles littéraires
34:09en 1954
34:11il reçoit le prix Lange
34:13de l'Académie française
34:15mais si le succès
34:16est au rendez-vous
34:17dans la capitale
34:18en Martinique
34:19ce n'est pas si simple
34:22d'un côté
34:23une partie de la population
34:25admire l'authenticité radicale
34:27de ce texte
34:30une autre
34:31est gênée
34:32par la réalité sociale
34:33qui y est dépeinte
34:37certains vont même
34:38remettre en question
34:39l'exactitude du récit
34:44je suis moi-même
34:45très surpris
34:47et de voir
34:48que des jeunes
34:50et même des gens
34:51qui ne sont pas
34:52tout à fait jeunes
34:55expriment un certain doute
34:56en ce qui concerne
34:58la véracité
34:59ou même
35:01la vraie semblance
35:02de ce que je relate
35:04dans la rue Cazenègre
35:06et
35:06cela m'étonne
35:09à la rue Cazenègre
35:11le vieux Médouze
35:12parlait sans cesse
35:13au petit Joseph
35:13d'un continent lointain
35:17il lui racontait
35:19cette terre
35:19d'où sont-ils
35:20les descendants
35:21d'esclaves martiniquais
35:25ce pays s'appelait
35:29Afrique
35:32le pays de mon papa
35:34le pays du papa
35:36de ton papa
35:37oui
35:37Clark
35:38c'est quand je serai mort
35:41que mon vieux corps
35:42sera là-dessous
35:44que j'irai en Afrique
35:47ses récits
35:48ont créé
35:49chez mon arrière-grand-père
35:50une envie
35:51irrépressible
35:52de fouler
35:53cette terre d'origine
35:58alors
35:59il prend la décision
36:00de découvrir
36:01l'Afrique
36:01avec ses propres yeux
36:06en 1957
36:07aidé par son ami
36:09Léopold Cédar Sangor
36:10à l'époque député
36:12du Sénégal
36:13Joseph et sa famille
36:14s'envolent pour Dakar
36:16sur place
36:17il découvre un pays
36:18en pleine ébullition
36:19à l'aube de l'indépendance
36:48J'ai choisi le Sénégal
36:51parce qu'il y a
36:51en tout Antillais
36:52je crois
36:53un désir secret
36:55plus ou moins secret
36:56de connaître l'Afrique
36:57le pays de ses ancêtres
37:02à Dakar
37:03pour gagner sa vie
37:04il trouve un poste
37:06de surveillant général
37:07dans un lycée
37:08mais au fond
37:09comme toujours
37:10ce qui l'anime
37:11c'est la littérature
37:12les arts
37:14il se lance alors
37:15dans une aventure
37:17qui va le passionner
37:18il est engagé
37:19comme producteur
37:20et animateur
37:21par la radio du Sénégal
37:22pour créer
37:23des émissions culturelles
37:24chaque jour
37:25il reçoit
37:26des artistes
37:27des poètes
37:28toute l'Afrique
37:29francophone l'écoute
37:32il interviewait
37:33des acteurs
37:35des chanteurs
37:36des écrivains
37:37des poètes
37:38et ça
37:38ça lui a
37:39beaucoup plu
37:40et c'est pour ça
37:40qu'il est resté
37:41aussi longtemps
37:44mais pour le reste
37:46rien n'est simple
37:47au Sénégal
37:48l'Afrique
37:49qu'il découvre
37:50ne ressemble pas
37:51vraiment au conte
37:51de Médouze
37:56Joseph
37:57qui pensait vivre
37:58un retour aux sources
37:59se retrouve finalement
38:00en total décalage
38:01avec la population
38:02sénégalaise
38:03l'épreuve
38:05la plus difficile
38:07la plus contraignante
38:08c'est que
38:09j'étais regardé
38:10pas comme un Africain
38:11pas du tout
38:12surtout pas comme un Africain
38:13j'étais regardé
38:14comme un Européen
38:16un Occidental
38:17tout au moins
38:18pas facile
38:19comme positionnement
38:20à cette époque-là
38:22bien qu'il était noir
38:23de couleur
38:24il était complètement différent
38:25et je pense que
38:27les Sénégalais
38:27le percevaient
38:28comme un blanc
38:29c'est quand même
38:31un mythe
38:31presque
38:33qu'on va retourner
38:34dans un
38:35dans notre
38:36pays
38:37des ancestres
38:39et que
38:40quand on retourne
38:42ils vont nous
38:43faire le bienvenu
38:44avec les bras ouverts
38:49Joseph ne se sent pas bien
38:51dans cette Afrique
38:51des années 60 et 70
38:55en 1974
38:57après 15 ans
38:58au Sénégal
38:59il décide de rentrer
39:00en France
39:06et ce n'est pas à Paris
39:07qu'il pose ses valises
39:08mais à côté
39:09du village d'Anduze
39:10au coeur des Cévennes
39:13une région isolée
39:14à la nature splendide
39:17sauvage
39:19alors mais j'ai dit
39:20mais pourquoi tu as choisi
39:22Anduze
39:23il m'a dit
39:24Anduze
39:25j'ai choisi
39:25c'est comme si
39:26c'est la Martinique
39:27il y a les falaises
39:29il y a le huisseau
39:30et tout comme ça
39:30il s'y voit
39:31ça ressemble beaucoup
39:31à la Martinique
39:33on dit là
39:33il était à la montagne
39:38pour mieux comprendre ce choix
39:40il faut remonter 25 ans plus tôt
39:44à la fin des années 40
39:46Joseph avait décidé
39:48avec un ami
39:48de faire un voyage à pied
39:50à travers la France
39:53et en traversant
39:54les Cévennes
39:55mon arrière-grand-père
39:56est tombé littéralement
39:57amoureux
39:58de cette région
40:02je me suis rendu compte
40:03quand j'ai vu
40:03toute cette
40:05végétation
40:06cette
40:07cette verdure
40:08et puis alors
40:09du soleil
40:10il m'avait semblé
40:10à cette époque-là
40:11à ce moment-là
40:12que je n'avais jamais
40:13vu un soleil pareil
40:14en France
40:15que c'était la première fois
40:17qu'il m'arrivait
40:17de voir en France
40:18un soleil
40:19qui me rappelait
40:22celui de la Martinique
40:26un coin de paradis
40:28donc
40:28qu'il avait poussé
40:30lors de son voyage
40:31dans les années 50
40:32à acheter une petite maison
40:33au coeur de la forêt
40:36lui qui a grandi
40:37dans une minuscule case
40:38réalisait son rêve
40:40offrir un foyer
40:42à sa femme
40:42et à ses enfants
40:45quand on est arrivés
40:46ma mère
40:47a ouvert la fenêtre
40:49elle s'est mise
40:50à crier
40:51mais je dis à crier
40:52je suis heureuse
40:54je suis heureuse
40:54je suis heureuse
40:57comment dit-on
40:58ma maison ici
40:59avons-nous demandé
41:01Mounoustaou
41:02qu'on disait alors
41:03dans leur langue
41:03que l'école rejetait
41:05nous l'avons alors
41:06baptisé de ce nom
41:08Mounoustaou
41:09il ne nous reste plus
41:10qu'à devenir aussi
41:11sévenolque
41:12à l'intérieur même
41:13des différences
41:20dans les sévennes
41:22Joseph retrouve les couleurs
41:24les sensations
41:25de son île
41:27mais ce n'est pas tout
41:28il retrouve aussi
41:30la chaleur
41:31d'une communauté
41:31soudée
41:34il y avait des personnes
41:36qui travaillaient la terre
41:40qui travaillaient
41:41dans les vignes
41:42des bergers
41:44et je pense que
41:45peut-être ça
41:46ça fait un parallèle
41:47aussi avec ce que lui
41:48il a vécu
41:49en Martinique
41:51des gens
41:53simples
41:54modestes
41:55avec qui il a créé
41:57une vraie amitié
42:03ses habitants
42:04Joseph les photographie
42:06dans leur quotidien
42:09et ils ne sont pas
42:10les seuls
42:10à être saisis
42:11par l'objectif
42:12de mon arrière-grand-père
42:13il prend aussi
42:15des photos
42:15de sa femme
42:16de ses enfants
42:17de lui-même
42:21ces photos
42:22personne ne les connaissait
42:23au sein de ma famille
42:25ce trésor
42:26aurait pu rester caché
42:28pour toujours
42:29mais il y a quelques années
42:30ma tante Charlotte
42:32a fait une découverte
42:33stupéfiante
42:35après le décès
42:36de mon grand-père
42:37ma tante Jenny
42:38c'est elle qui a hérité
42:39de la maison
42:39a trouvé cette boîte
42:41de négatifs
42:41en fait
42:42dans la cave
42:43elle me les a remises
42:44puisque c'est moi
42:44la photographe
42:45de la famille
42:47donc j'ai commencé
42:48à scanner
42:48tous ces négatifs
42:49ces photos
42:51étaient incroyables
42:51vraiment très très belles
42:54aujourd'hui
42:55ces images retrouvées
42:57m'aident à comprendre
42:58que mon arrière-grand-père
42:59était bien plus
43:00qu'un grand écrivain
43:01au fond
43:02il est toujours resté
43:04l'adolescent
43:04qu'il était
43:05voulant saisir le monde
43:07sous toutes ses formes
43:09ancré dans la nature
43:10généreuse et sauvage
43:11il va la peindre
43:13la dessiner
43:14il vivait vraiment
43:16en rapport
43:17avec cette nature
43:17chaque heure
43:19de la journée
43:20était rythmée
43:21par la nature environnante
43:23il se mettait
43:25au pied d'un arbre
43:26avec un petit calepin
43:27et il aimait bien croquer
43:29un arbre
43:30une branche
43:30une feuille
43:33il pouvait passer
43:34tout l'après-midi
43:35comme ça
43:37au pied de son arbre
43:39il m'a dit
43:40Léon
43:41regarde
43:41tu sais
43:42le jardin c'est beau
43:44regarde cet arbre là
43:45l'âme était en train
43:46de me parler
43:59dans les Cévennes
44:00la vie de mon arrière-grand-père
44:02est sereine
44:02calme
44:03il cultive ses jardins secrets
44:13mais un événement inattendu
44:15va le propulser
44:16vers la lumière
44:20au début des années 80
44:21il fait une rencontre
44:25elle s'appelle
44:26Eusanne Palsy
44:27elle a 22 ans
44:28et cette jeune
44:29martiniquaise
44:30rêve d'être réalisatrice
44:35Eusanne a un projet
44:37adapter la rue Cazenègre
44:38au cinéma
44:43déterminée
44:43elle fait le voyage
44:44de Fort-de-France
44:45à Wenduz
44:46pour demander
44:47les droits du livre
44:48à l'auteur
44:48qu'elle admire tant
44:50j'étais une petite effrontée
44:52j'étais
44:53quand j'étais gamine
44:54rien ne me faisait peur
44:56rien du tout
44:58et ça
44:58je n'étais pas du tout
44:59intimidée
45:00et puis c'est vrai
45:01que j'avais
45:02surtout hâte de le rencontrer
45:03celui qui a écrit
45:04ce livre
45:04qui m'a fait rêver
45:05c'était mon livre
45:07de chevet
45:07il a été complètement
45:09bouleversé
45:10par cette rencontre
45:11avec elle
45:12il a dit
45:12oui oui oui
45:13je veux faire ce film
45:15le projet est lancé
45:17et le tournage
45:18a lieu en Martinique
45:20Eusanne Palsy
45:20demande même
45:21à mon arrière-grand-père
45:23d'y jouer un petit rôle
45:26à genoux
45:26à genoux mes enfants
45:28rayons pour remercier
45:29monsieur Auberville
45:31toujours quand je passe
45:32à mes questions étudiants
45:33je suis comme
45:34c'est lui
45:35c'est mon papy
45:37il est bien quand même
45:39il a beaucoup
45:40beaucoup aimé
45:41son rôle de curé
45:43voilà
45:44mais on ne l'attend pas
45:45du tout
45:45dans le film
45:45ça a été une surprise
45:47pour beaucoup de gens
45:48de la marque
45:49qui le connaissaient
45:50voilà
45:50parce que je n'ai pas
45:51vendu la mèche
45:52j'ai laissé les gens
45:54le public découvrir
45:55alors quand Zobel
45:57apparaît
45:57il y a un
45:58il y a des gens
46:00qui criaient
46:00Zobel
46:02ça m'amusait beaucoup
46:10le film est un immense
46:12succès public
46:13et critique
46:14il donne un second souffle
46:16de popularité
46:17au roman de Zobel
46:19en 1983
46:20rue Cazenègre
46:22obtient le lion d'argent
46:23de la meilleure première oeuvre
46:25à la Mostra de Venise
46:26un prix historique
46:28pour la Martinique
46:42un succès certes
46:44mais au fond de lui
46:44Joseph a un sentiment
46:46d'inachevé
46:46qui le tourmente
46:51il continue à écrire
46:53mais a du mal
46:54à faire publier
46:54ses ouvrages
46:57et lorsqu'il y arrive
46:58il n'en tire
46:59ni le profit
46:59ni la reconnaissance
47:01qu'il espère
47:04je ne suis pas comblé
47:05comme j'aurais pu l'être
47:08j'ai l'impression
47:09que ce que je fais
47:10mérite les hommages
47:11d'un public
47:11bien plus important
47:12que celui
47:13à qui il a été présenté
47:16il n'a pas sa place
47:19autour de la table
47:20des grands auteurs
47:22des Antilles
47:23comme il devrait avoir
47:26ce qu'il a offert
47:29au monde
47:29c'est très spécial
47:31et je ne sais pas
47:33exactement pourquoi
47:35il n'est pas
47:37connu
47:39comme il devrait être
47:45face à ce désarroi
47:47Joseph se sert des mots
47:48comme exutoire
47:50à travers ses poèmes
47:52il livre des textes
47:53puissants
47:54dignes
47:56je me regarde
47:57dans la glace
47:59je dis mon nom
48:01j'ai envie de pleurer
48:06orgueilleux et pudique
48:07simple et ambitieux
48:09joyeux et introverti
48:11mon arrière-grand-père
48:13est sans conteste
48:14un personnage
48:15plus complexe
48:16qu'il n'y paraît
48:19même avec l'âge
48:21l'enfant de la rue Cazenègre
48:22ne renonce à rien
48:27fasciné par l'Asie
48:28il s'intéresse
48:29à la calligraphie
48:30à l'Ikibana
48:31un art floral japonais
48:33une façon bien particulière
48:35de composer des bouquets
48:36qui le passionnent
48:38il se lance dans la sculpture
48:40et s'initie à la poterie
48:42aux côtés de son fils Roland
48:44potier de renom
48:45en tant que potier
48:47je lui apporte
48:48le savoir
48:49alors lui
48:51il m'apporte
48:52sa curiosité
48:53son besoin
48:55de vouloir tout découvrir
48:56et tout apprendre
48:58de suite
48:58on dirait qu'il est
48:59très pressé
49:00et il a envie
49:01de tout faire
49:02et très vite
49:06une vie bien remplie
49:07donc
49:08et un parcours
49:09hors du commun
49:10qui va être récompensé
49:11de la manière
49:12la plus officielle
49:13qu'il soit
49:14en 1998
49:16l'état français
49:18lui offre
49:19la reconnaissance
49:20qu'il attendait tant
49:23Joseph Zobel
49:24au nom de monsieur
49:25le président de la république
49:26et en vertu des pouvoirs
49:27qui nous sont conférés
49:28je vous fais
49:30chevalier
49:30de la légion de l'homme
49:33Joseph a 83 ans
49:35et il est comblé
49:36de bonheur
49:48il était pas modeste
49:50mon grand-père
49:51il était vraiment pas modeste
49:53on peut pas dire
49:54donc je pense
49:55qu'il l'assumait parfaitement
49:56et qu'il l'avait peut-être
49:57attendu très longtemps
49:58dans sa vie
49:59cette consécration
50:01donc il était à la hauteur
50:03et il attendait
50:04qu'on lui déroule
50:04le tapis rouge
50:11Zizou
50:12ma grande-tante
50:13était présente
50:14à cette cérémonie
50:15elle en garde
50:15un souvenir ému
50:16le papi était tellement
50:18content
50:18heureux
50:20de voir tout le monde
50:21et
50:23il a dû certainement
50:24penser à
50:25à sa grand-mère
50:26et lui dira encore
50:28mille fois merci
50:33la reconnaissance
50:34la fierté des honneurs
50:36tout est balayé
50:37six ans plus tard
50:39en 2004
50:40son fils Roland
50:41meurt brutalement
50:43Joseph est inconsolable
50:48mon fils est mort
50:50je ne le vois plus
50:52je n'entends plus sa voix
50:55je pense à lui
50:56et m'arrête de penser
50:57pour retrouver sa voix
50:58et son visage
51:01ça me fait mal
51:04il n'a plus jamais été le même
51:08non
51:09plus jamais
51:12mon arrière-grand-père
51:14ne se remettra jamais
51:15de la disparition
51:16de son fils adoré
51:18il s'éteint en 2006
51:20à 91 ans
51:23de nombreuses personnes
51:25lui rendent hommage
51:25dont son mentor
51:27Aimé Césaire
51:28ça me touche beaucoup
51:29c'est un homme
51:31très honnête
51:32très simple
51:33très fidèle
51:35et fidèle
51:36à l'essentiel
51:38à son pays
51:39à son peuple
51:47j'avais 6 ans
51:48quand il est mort
51:49mes souvenirs sont flots
51:52mais ma famille
51:53me rappelle
51:53tout ce qu'il a été
51:56sa joie de vivre
51:58sa gaieté
52:02sa lumière
52:03dans le regard
52:04et dans sa voix
52:05beaucoup de lumière
52:07oui
52:08ça ça me manque
52:09mais il est toujours
52:10là
52:11dans mon coeur
52:13la haine
52:13n'a jamais été pour moi
52:15un levier
52:16n'a jamais été pour moi
52:17un moteur
52:19je crois que
52:20s'il y a une force
52:22en moi
52:22c'est une force d'amour
52:26si je dois
52:28combattre
52:28si je dois vaincre
52:29c'est avec l'amour
52:30que je dois
52:31mettre au service
52:32de la cause
52:33que je défends
52:44je peux
52:45je ne sais pas
52:47je ne sais pas
52:50je peux

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