00:00Ce qui avait selon moi de plus puissance, c'est de me rendre compte que ce monsieur Henri en a
00:05eu des dizaines de milliers.
00:06Le personnage parle à énormément de gens.
00:09Je reçois beaucoup de mails de gens qui me racontent leurs histoires de leurs grands-parents.
00:13Il y a toute cette mémoire fantôme de la collaboration.
00:17Et cette mémoire, c'est plein d'individus.
00:19Ce que je savais de mon arrière-grand-père, Henri Marre, c'est un peu cette parole qu'il y
00:26a dans les familles,
00:27qui est une parole très succincte.
00:30Je savais qu'il avait été dans l'administration de Vichy.
00:35Je savais qu'il avait écrit de la littérature théorique pétiniste.
00:40Ce qu'on m'a raconté principalement, c'est que c'était un idéaliste qui avait raté sa carrière.
00:45Je ne savais pas du tout ce qu'avait fait l'administration dans laquelle il avait travaillé.
00:49C'était une présence un petit peu fantomatique.
00:53Après, j'ai toujours cette image assez percutante,
00:59qui est le fait que j'ai un souvenir réel ou fantasmé de cours d'histoire en classe de 3e.
01:06On nous demande s'il y a parmi nous des gens qui ont eu des grands-parents résistants
01:13et d'avoir la sensation que toute la classe levait la main.
01:16Et moi, je ne levais pas la main.
01:18En me lançant dans l'écriture du film, ça a été une sorte d'ouverture des tiroirs
01:29et de prise de conscience de choses que je n'aurais pas imaginées.
01:34Monsieur ?
01:36Oui ?
01:37C'était moi au téléphone.
01:39Je le rappellerai.
01:40Oui, mais lui, il a dit que c'était urgent.
01:43C'est plus urgent que d'accueillir le maréchal ?
01:46Non, je le rappellerai.
01:47À l'été 2012, ma tante me montre un carton avec la correspondance de guerre entre mes arrières-grands-parents.
01:55J'ai commencé à me plonger dedans et à commencer à penser à un film, mais tout de suite de
02:00fiction.
02:00En fait, ce qui était assez fou, c'est qu'il y avait une sorte de qualité romanesque,
02:05mais au sens littéraire, pas du grand mélo où il se passait peu de choses.
02:09Et aussi, le fait de découvrir cette période de l'histoire dans le plus trivial, le plus quotidien, c'était
02:23assez fascinant.
02:24Moi, j'ai tout de suite senti le besoin d'en faire une fiction.
02:28Donc, le Henri-Marc du film n'est Henri-Marc que dans la première demi-heure et qu'en fait,
02:35le film opère un mouvement cinématographique où il devient monsieur Henri.
02:38Il y a eu ce besoin d'être honnête avec le spectateur, de dire d'où vient le film.
02:43Ça, c'était important.
02:44Et d'offrir au spectateur une sorte d'autorisation émotionnelle à s'interroger sur sa propre histoire familiale.
02:55Et je pense que la question des histoires familiales est au centre.
02:59Et c'est pour ça que le personnage de fiction est Henri-Marc.
03:04Mais il y a cette idée de quelque chose, effectivement, de plus large, qui est la question vraiment de l
03:12'attachement,
03:13en tout cas d'être complètement les yeux rivés sur la conduite de sa vie individuelle, personnelle.
03:21Et aussi de ce que j'appelle, moi, de s'engouffrer dans un appel d'air, en fait, qui est
03:29l'espèce d'espoir de revanche sociale, politique
03:35qu'offrait le régime du maréchal Pétain, qui est très intéressant.
03:42Et le cœur, un peu, de cette pensée, c'est ce besoin d'être écouté, d'être considéré, d'être
03:51vu, d'être au centre de l'image.
03:53Et ça, c'est, en tout cas, dans la correspondance, c'était au cœur.
03:57J'aimerais tenter d'apporter ma pierre à l'édifice.
03:59S'il y a quoi que ce soit, n'importe quelle tâche, je suis prêt à servir le pays.
04:03N'importe quelle tâche.
04:04N'importe quelle tâche.
04:05Vous voulez vraiment servir la France.
04:07Absolument.
04:07C'est quand même un personnage qui, à la base, conçoit lui-même sa vie comme une aventure.
04:12Ce qui est intéressant, c'est que la première lettre où il arrive à Vichy, le 8 septembre 40,
04:17il écrit à sa femme en fin de lettre, après lui avoir décrit dans le détail toute sa journée,
04:21et même d'avoir chapitré sa lettre par acte 1, acte 2, acte 3.
04:26Il lui dit, ma petite madame, le film se termine pour aujourd'hui.
04:30Et ça, je trouve que c'est très intéressant aujourd'hui, parce qu'on est dans un moment de l
04:36'histoire
04:38où, par exemple, les réseaux sociaux, tout nous pousse à considérer notre propre existence comme un récit, comme une aventure.
04:47C'est-à-dire que même quand vous faites un CV aujourd'hui, vous êtes obligés quand même d'apporter
04:50un bonus.
04:51Il faut raconter, il faut que vous racontiez, il y a une sorte de storytelling permanent.
04:57Et je crois que c'est ça où il y a presque un côté Don Quichotte qui, moi, m'intéressait
05:03beaucoup.
05:04Une espèce de fuite en avant, de tout le temps, tout le temps espérer y arriver, y arriver, y arriver,
05:08y arriver.
05:09Et de toujours être à deux doigts d'y arriver, mais pas.
05:13Et c'est ça qui était vraiment intéressant.
05:15Et aussi, c'est ce qu'on a essayé dans le personnage de fiction, d'avoir cet endroit où le
05:24personnage n'est pas animé directement par la haine ou par l'envie de violence.
05:27Et même parfois par des véritables élans, je dirais, idéologiques, mais pas au sens péjoratif du terme.
05:39C'est quelqu'un qui a envie de redresser la France, qui pense la politique.
05:44Et en même temps, ce qui est important, c'est que son idéologie porte en elle quand même beaucoup de
05:51germes de violence.
05:53C'est-à-dire que le fait de considérer que les êtres humains ne sont pas égaux, le fait de
05:59considérer qu'il y a des Français qui le sont moins que les autres.
06:02Moi, j'appelle ça la passion des perdants.
06:05Mais ce qui m'intéresse, c'est que c'est assez drôle, parce que la réception du film, beaucoup de
06:11gens le décrivent comme un minable.
06:15Et c'est vrai que moi, ce n'est pas ce que je ressens.
06:17Parce que, en tout cas, s'il est un minable, je suis aussi tout à fait un minable par plein
06:22d'aspects.
06:23Et c'est ça qui, moi, me percute émotionnellement.
06:32C'est vrai que beaucoup de gens ont parfois des avis très assertifs, même sur leur lecture du personnage.
06:39Il y a des gens qui le voient clairement comme un opportuniste.
06:42Il y a des gens qui le voient clairement comme quelqu'un qui est porté par une idéologie, parfois même
06:46qui la lisent comme étant presque positive.
06:47Et effectivement, moi, ce qui m'intéresse, c'est justement de ne pas asséner au spectateur exactement là où on
06:57veut en venir.
06:58Et de mettre le spectateur non plus, je dirais, face à un personnage, mais même face à une personne.
07:04C'est-à-dire que dans la vie, par exemple, quand on parle de gens qu'on connaît,
07:08on a tous des avis très différents et des lectures très différentes sur ce qu'ils sont.
07:16Et ça, moi, je trouve intéressant.
07:18La question aussi, c'est peut-être, et ça, je ne sais pas si le film y arrive, j'espère,
07:23c'est de déplacer le regard sur cette question de qui on est, mais de penser avant tout de ce
07:30qu'on fait.
07:31Parce que le plus important, c'est ce qu'il a fait, en fait.
07:32D'une certaine manière, qu'il l'est fait par opportunisme ou par idéologie.
07:39Pour moi, ce n'est pas très opérant, en fait.
07:43La question, c'est comment on en arrive à ne pas refaire ça.
07:48Et c'est là où, je pense que le film pose aussi cette question-là.
07:52C'est aussi comment déplacer le regard, non pas sur la question des intentions,
07:58mais sur la question des actions, quoi.
08:01Qu'est-ce qu'on fait, quoi.
08:02Ce qui est important, c'est de tenir les délais, là.
08:06Il vous a dit où ils allaient, ces gens ?
08:10Je le jure !
08:11Nous, on est là, à notre poste.
08:14Je le jure !
08:15On n'est pas décisionnaires.
08:17Je le jure !
08:19Donc, qu'est-ce qu'on fait ?
08:21On n'est pas décisionnaire.