00:00C'est le rendez-vous incontournable de la bande dessinée.
00:03Chaque année, fin janvier, plusieurs dizaines de milliers de professionnels et d'amoureux du genre s'y retrouvent.
00:092026 pourtant, le festival d'Angoulême n'aura pas lieu.
00:12Du moins, rien ne sera comme avant.
00:14L'événement traverse la plus grande crise de son histoire.
00:17Après un an de mobilisation et d'appels massifs au boycott,
00:21les organisateurs ont dû se résoudre à annuler sa 53e édition,
00:25une première depuis sa création, année Covid acceptée.
00:28A l'origine de ce bouleversement, des révélations parues au début de l'année 2025 dans l'Humanité Magazine,
00:34sur les dérives d'un événement de plus en plus assujetti aux logiques commerciales.
00:39Management toxique, sexisme, relégation des artistes au second plan,
00:43polémiques sur les autrices et les auteurs mis à l'honneur.
00:46Au cours de l'année écoulée, les colères se sont cristallisées
00:48contre une direction qui aura tenté jusqu'au bout de se maintenir en place.
00:52Quitte à mettre le festival en péril.
00:59Le Festival international de la Bande dessinée d'Angoulême, le FIBD,
01:03c'est l'un des plus grands rendez-vous au monde dédiés au 9e art.
01:06Une référence symbolique et économique majeure pour le milieu de la BD.
01:10Cet événement, détenu historiquement par l'association du FIBD,
01:14est géré et organisé depuis 2007 par une société prestataire, 9e Art+.
01:19Son fondateur et dirigeant, Franck Bondoux, est également délégué général du festival.
01:24Depuis plusieurs années, ce contrat de gestion exclusif
01:27et l'organisation interne du festival d'Angoulême soulèvent des interrogations.
01:31En 2021, le festival s'était retrouvé épinglé par un rapport
01:35de la Chambre régionale des Comptes de Nouvelle-Aquitaine.
01:37Celle-ci pointait une opacité financière
01:40et le rôle trouble joué par Partnership Consulting,
01:43une autre société détenue par Franck Bondoux, en charge des partenariats.
01:48Une situation préoccupante dans la mesure où les subventions publiques
01:52représentent près de la moitié du budget du festival.
01:54Pour l'édition 2025, c'était plus de 3 millions d'euros
01:57qui avaient été versés par l'État et les collectivités territoriales.
02:01En novembre 2024, une polémique éclate.
02:04Le délégué général annonce un nouveau partenariat principal du festival
02:08avec le géant de la restauration rapide, QUIC.
02:11Une décision dénoncée par plusieurs élus d'Angoulême
02:13et d'autres collectivités territoriales
02:15participant au financement du festival.
02:17Elle symbolise surtout un virage de l'événement
02:20vers le business et le marketing
02:21au détriment de la création artistique.
02:24Franck Bondoux s'en est défendu à plusieurs reprises,
02:26mais les faits sont là.
02:27Si le FIBD demeure un lieu de référence pour les créateurs,
02:30il est perçu d'abord comme une marque par sa direction.
02:33Malgré un budget en nette hausse,
02:356,5 millions en 2023 contre 4,7 millions en 2019,
02:39et le coût très élevé des billets,
02:4160 euros pour un pass de 4 jours en 2025,
02:44contre seulement 45 l'année précédente.
02:46Le festival s'est appauvri avec les années.
02:49Franck Bondoux, dans les colonnes de l'UMA,
02:50annonçait même un déficit de 250 000 euros
02:53pour l'édition 2024.
02:54Moins d'expositions,
02:55une programmation dictée par les partenariats
02:57avec les éditeurs,
02:58dans une visée promotionnelle
03:00sans véritable ligne éditoriale.
03:01Au festival d'Angoulême,
03:038 directeurs et directrices artistiques
03:04se sont succédés en 5 ans.
03:06Une valse qui en dit long sur les conditions de travail
03:08et la politique managériale de 9e Art+.
03:10Dans l'Humanité Magazine, en janvier 2025,
03:13d'anciens salariés témoignent
03:14d'un cadre de travail toxique
03:16où il règne le mal-être.
03:18Une ex-directrice de la communication en burn-out
03:20a fini par démissionner.
03:22Une responsable des réseaux sociaux
03:23explique avoir subi des atteintes à la vie privée
03:26et multiplié les arrêts de travail.
03:27Des souffrances contestées par le délégué général.
03:30Franck Bondoux n'hésitera pas à nommer sa fille
03:33directrice du développement du festival.
03:34Comme son père, à partir de 2022,
03:37celle-ci remplit ses fonctions par le biais d'une entreprise
03:39qu'elle a créée, Mentalo.
03:41Ces champs d'intervention sont très vastes.
03:43Ils vont de la communication,
03:44des partenariats médias à la nomination des jurys.
03:47Dans cet environnement singulier
03:48où les équipes sont souvent livrées à elles-mêmes,
03:51les répercussions humaines peuvent être dramatiques.
03:54Dans l'Humanité Magazine,
03:55une ancienne responsable de la communication du festival
03:57témoigne d'un viol qu'elle aurait subi
04:00lors de l'édition 2024
04:01et du calvaire vécu par la suite dans son travail.
04:04Au cours d'une soirée organisée par le festival,
04:06la jeune femme,
04:07qui témoigne d'abord sous le nom de Chloé,
04:09pense avoir été droguée par un prestataire vidéo
04:11et se réveille nue le lendemain
04:13dans un appartement inconnu.
04:14L'homme lui explique alors qu'ils ont couché ensemble,
04:17ce dont elle ne garde aucun souvenir.
04:19Elle raconte avoir alerté sa responsable,
04:21qui se serait contentée de l'inviter
04:22à prendre la pilule du lendemain
04:24et à retourner à son poste.
04:26Quant à Franck Bondoux,
04:27il estime que le festival ne saurait être tenu responsable,
04:30les faits s'étant déroulés hors des horaires de travail.
04:33Il la licencie pour faute grave,
04:35au motif que la jeune femme serait apparue
04:37à plusieurs reprises,
04:38fortement alcoolisée,
04:39et qu'elle aurait eu un comportement incompatible
04:42avec l'image de l'entreprise.
04:43Je l'ai appelée pour annoncer ce qui m'était arrivé.
04:46Il m'a aussi posé des questions.
04:48Il me demandait si j'avais dragué cet homme-là,
04:53comment j'étais habillée.
04:55Je me suis dit que c'est vraiment la double peine
04:57parce que non seulement il y a ce viol,
04:59mais en plus, je suis punie pour.
05:02Malgré une plainte pour viol déposée à Paris
05:04le 12 février 2024,
05:06ce n'est qu'en avril 2025
05:08qu'une information judiciaire est finalement ouverte
05:11par le parquet d'Angoulême
05:12à la suite d'une nouvelle plainte
05:14avec constitution de parti civil.
05:15L'ex-salarié poursuit également
05:17son ancien employeur 9e Art Plus
05:19au Prud'homme pour licenciement abusif.
05:21Ce n'est pas la première fois
05:22que la direction du festival d'Angoulême
05:24s'illustre sur le terrain du sexisme.
05:26En 2016, aucune femme ne figurait
05:29dans la sélection de 30 auteurs
05:30en lice pour le Grand Prix.
05:32Une erreur symbolique pour Franck Bondou,
05:34mais cet épisode avait donné lieu
05:36à la fondation d'un collectif
05:37des créatrices de BD contre le sexisme.
05:39Sept ans plus tard, en 2023,
05:41le festival annonçait une exposition
05:43consacrée au dessinateur Bastien Vivès,
05:45accusé par plusieurs associations
05:46d'avoir réalisé des dessins
05:48à caractère pédopornographique.
05:50Une pétition avait alors réuni plus de 100 000 signatures
05:53et obtenu sa déprogrammation.
05:55C'est une colère de plusieurs années
05:56qui se cristallise autour de l'affaire Chloé.
05:58Elle débouche en avril 2025
06:00sur un appel au boycott de l'édition suivante
06:02du festival, publié dans l'Humanité.
06:05La pétition, lancée par le syndicat
06:07STA CNTSO et le collectif MeToo BD,
06:10est signée par plusieurs collectifs et syndicats,
06:12en tout plus de 2500 auteurs,
06:15autrices et professionnels.
06:16Toutes et tous mettent en cause
06:17le contrat liant l'association maire du festival
06:20à la société 9e Art Plus de Franck Bondoux,
06:23en passe d'être reconduit
06:24pour 10 années supplémentaires.
06:26Parmi les signataires,
06:27l'autrice Anouk Ricard,
06:29Grand Prix 2025,
06:30qui témoigne du désarroi des artistes
06:32face aux dérives mercantiles du festival
06:34et de leur colère face aux mauvais traitements.
06:36Dans un monde de la BD très précarisé
06:38et ultra concurrentiel,
06:40la mobilisation est inédite.
06:42En parallèle,
06:43nombreux s'inquiètent d'une reconduction
06:44du contrat du prestataire,
06:46voire d'une fusion entre l'association maire
06:48et l'entreprise privée,
06:50ce qui enterrinerait l'acquisition définitive
06:52de l'événement par Franck Bondoux.
06:54Le ministère de la Culture s'y oppose
06:55et de nombreux éditeurs
06:57réclament une mise en concurrence
06:58pour la gestion du festival.
07:00Un appel à projets fantoches
07:01et quelques combines plus tard,
07:03en novembre 2025,
07:049e Art Plus est reconduit,
07:05ce qui va raviver la colère.
07:07En première ligne de cette lutte,
07:08les autrices.
07:09Dans un manifeste,
07:10publié dans l'Humanité mi-novembre,
07:13285 d'entre elles réaffirment avec force
07:15leur volonté d'un « girl coat » du festival.
07:17L'occasion aussi de dénoncer,
07:19derrière l'affaire Chloé
07:20et le management autoritaire du festival,
07:22la réalité d'un milieu structuré
07:24par la domination masculine
07:26et les violences sexistes et sexuelles.
07:27Le « girl coat » se structure
07:29et devient la collective « girl's coat »
07:32avec le « x » de l'inclusivité.
07:34Une charte détermine les valeurs
07:35et revendications à défendre
07:37pour la refonte du festival.
07:38Face à ce mouvement d'ampleur,
07:39les financeurs publics imposent la mise à l'écart
07:42de 9e Art Plus à partir de 2027,
07:44malgré de nouvelles tentatives
07:46de la présidente de l'association,
07:48Delphine Groux et de Franck Bondoux,
07:49de s'accrocher au rideau.
07:51Cette fois,
07:51un véritable appel à projet se prépare,
07:53avec la participation des syndicats d'auteurs
07:55et d'autrices
07:56et des deux syndicats de l'édition
07:57et des acteurs publics.
07:59Ils sont réunis au sein de l'association
08:00pour le développement de la BDA Angoulême,
08:02la DBDA.
08:03L'association historique du FIBD
08:05est, quant à elle, écartée.
08:07L'édition 2026 du festival,
08:09toujours organisée par 9e Art Plus
08:11et sous la menace d'un boycott,
08:12est finalement annulée début décembre.
08:14Face au désastre pour le territoire local,
08:16fin janvier 2026,
08:18aux dates où le festival aurait dû se dérouler,
08:20la mairie d'Angoulême décide de soutenir
08:22financièrement un grand off
08:24en redistribuant les subventions
08:25allouées au festival officiel,
08:27aux artistes et associations locales.
08:29L'annulation du festival est aussi une opportunité
08:32pour les artistes de s'emparer
08:33enfin du rendez-vous.
08:35Toulouse, Lyon, Tournons-sur-Rhône,
08:37Nantes, Mons, Strasbourg, Bruxelles,
08:39Marseille, Angoulême, Paris, Montpellier,
08:41à l'initiative des autrices du mouvement Girls Cut,
08:44des fêtes interconnectées de la BD
08:46auront lieu au même moment
08:48dans plusieurs villes de France,
08:50de Belgique et même à Barcelone.
08:51Un réseau d'événements autonomes
08:53pour célébrer la bande dessinée
08:54en portant des revendications féministes
08:56et remettre les artistes,
08:58leurs conditions de travail
08:59et de rémunération au cœur de l'événement.
09:01Un appel à projet a été ouvert
09:03pour désigner un nouveau prestataire en avril
09:05et rendre possible la tenue d'un festival
09:07en janvier 2027.
09:09Une chose est sûre,
09:10les auteurs et autrices de bande dessinée
09:12à l'origine d'une mobilisation historique
09:14ces derniers mois
09:15ont bien l'intention de se réapproprier
09:17ce rendez-vous majeur
09:18pour célébrer leur art.