- il y a 10 heures
Parce qu’ils dispensaient des médicaments à l’unité, deux pharmaciens, Eliza Castagné et Antoine Prioux, ont été sanctionnés par six mois d’interdiction d’exercer dont quatre avec sursis par la chambre de discipline de l’ordre des pharmaciens de Nouvelle-Aquitaine. Ils ont fait appel de cette décision jugée anachronique.
Une pratique et une sanction sont devenues le symbole de la résistance de deux pharmaciens dans le maquis du Limousin. Aux confins de la Nouvelle-Aquitaine, sur le plateau de Millevaches, deux officines sont en lutte, situées à 30 kilomètres l’une de l’autre. Leurs titulaires, Eliza Castagné et Antoine Prioux, sont ensemble dans la vie, comme dans leurs combats. Ils agissent pour faire advenir le modèle de la pharmacie de demain.
Scarlett Bain, journaliste à l'Humanité, reçoit Antoine Prioux pour faire le point.
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Une pratique et une sanction sont devenues le symbole de la résistance de deux pharmaciens dans le maquis du Limousin. Aux confins de la Nouvelle-Aquitaine, sur le plateau de Millevaches, deux officines sont en lutte, situées à 30 kilomètres l’une de l’autre. Leurs titulaires, Eliza Castagné et Antoine Prioux, sont ensemble dans la vie, comme dans leurs combats. Ils agissent pour faire advenir le modèle de la pharmacie de demain.
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NewsTranscription
00:00Je ne peux pas tolérer qu'on gaspille un médicament qui, à l'autre bout de la planète, a provoqué
00:06des pollutions et une casse sociale énorme.
00:09Je suis déontologiquement, éthiquement concerné par la santé planétaire, au sens, voilà, comment l'environnement, la biodiversité et le climat
00:20influent sur la santé des populations,
00:22comment la casse sociale et les modes de production capitalistes de l'industrie pharmaceutique viennent aussi briser les travailleurs.
00:31Donc, pour rappel des faits, avec ta compagne Elisa, vous exercez tous les deux sur le plateau des Mille Vaches
00:38avec deux officines qui se situent à peu près à 30 kilomètres de différence, de distance.
00:43Et vous avez été condamné par le Conseil régional de l'Ordre des médecins de Nouvelle-Aquitaine, des pharmaciens.
00:49À chaque fois, je l'ai fait, j'en étais sûre, on en parlait juste avant.
00:53Donc, des pharmaciens pour avoir, selon eux, fait de la dispensation à l'unité de médicaments hors cadre réglementaire.
01:03Est-ce que tu peux un petit peu revenir peut-être sur déjà qu'est-ce que c'est la
01:07dispensation à l'unité de médicaments, comment ça se réalise,
01:10pourquoi elle a été considérée hors cadre réglementaire et surtout, en fait, dans quel contexte vous avez mis en place
01:17cette dispensation à l'unité ?
01:20Ok, déjà, merci pour l'invitation.
01:24Donc, la dispensation à l'unité des médicaments, c'est quelque chose qui existe depuis assez longtemps, en fait,
01:28parce que c'est ce qui se passe, par exemple, pour les médicaments qui relèvent du régime des stupéfiants.
01:34Et nous, on a commencé à le faire en 2019, quand on a été exposé à une première grosse pénurie
01:40sur des médicaments utilisés très couramment,
01:43des dérivés de la cortisone, donc la prénisolone, où en fait, c'est prescrit parfois sur trois, quatre jours.
01:49Et en général, il en reste dans la boîte, une fois qu'on a fini le traitement.
01:54Et ce qui reste dans la boîte finit soit périmé dans les armoires à pharmacie, soit est ramené à la
02:00pharmacie pour être détruit.
02:01Ou sinon, et ce qu'on déconseille fortement, ça finit en automédication.
02:05C'est-à-dire que les gens vont prendre un médicament sur prescription sans avis médical.
02:10Est-ce que les gens leur ramènent souvent les médicaments ?
02:13Oui, oui. Alors maintenant, il y a quand même pas mal de campagnes de sensibilisation au geste cyclamède.
02:18C'est-à-dire que les médicaments, c'est un produit qui doit être détruit dans un circuit spécifique.
02:24Et donc oui, maintenant, les gens sont habitués à les ramener.
02:27Mais ce qui nous paraissait, comment dire, impensable, c'est-à-dire qu'on est face à un médicament qui
02:31est en situation de pénurie.
02:33On sait qu'il y a la moitié de la boîte qui va finir à la poubelle et qui va
02:37empêcher certains patients qui en ont besoin d'accéder aux soins.
02:43Donc ça, ça a été une première motivation.
02:48Et ça s'est fait hors cadre légal parce qu'effectivement, on n'a pas le droit techniquement de dispenser
02:53à l'unité la prénisolone.
02:54Alors je tiens à rappeler que mécaniquement, en fait, on facturait une boîte, on gardait le reliquat qui n'allait
03:01pas être utilisé par le patient.
03:02On tracait le numéro de l'eau et la date de péremption pour assurer la traçabilité.
03:08La sécurité, en fait. La sécurité sanitaire.
03:10Ça fait partie des prérequis du pharmacien.
03:12Et quand un patient venait pour ce traitement-là, on lui donnait les doses.
03:15C'est-à-dire qu'il n'y a pas eu d'enrichissement personnel.
03:18Il n'y a pas eu de fraude à la sécurité sociale.
03:20Ni de mise en danger de la santé des patients.
03:23C'est très important parce que c'est sur ces deux points-là qu'a insisté notamment l'Ordre des
03:27pharmaciens dans l'objet de sa condamnation.
03:31Voilà. Donc ça, c'était le premier point.
03:33Ensuite, en 2020, on a anticipé sur la dispensation à l'unité des antibiotiques.
03:38Il faut savoir qu'entre 2014 et 2017, il y a eu une étude scientifique de l'Inserm qui a
03:43évalué la pertinence de cette dispensation à l'unité.
03:45Et on sait que c'est pertinent sous pas mal d'aspects, notamment pour lutter contre l'antibioresistance.
03:51Voilà. Parce que quand les patients s'automédiquent avec un reliquat d'antibiotiques, c'est un facteur qui favorise l
03:57'antibioresistance, qui est un des grands...
03:59Des enjeux de sec.
04:00Ah oui. On ne voit pas encore... Enfin, on commence à le voir.
04:04Mais c'est vraiment un sujet qui est très, très important pour l'avenir.
04:10Et disons qu'en 2020 est sorti un décret ministériel sur la dispensation à l'unité des antibiotiques.
04:16Et il y a eu un décret d'application en 2022.
04:18Et nous, ce qu'on dit, c'est qu'entre 2014 et 2022, il faut 8 ans pour sortir des
04:24textes et un cadre réglementaire pour dispenser à l'unité des médicaments.
04:28Donc on sait que c'est utile, d'un point de vue de la santé publique, de le faire.
04:32Donc on a anticipé là-dessus et on l'a anticipé en travaillant avec les prescripteurs.
04:36Parce qu'on y reviendra, mais on travaille au sein d'une équipe coordonnée en santé.
04:39Donc on travaille main dans la main avec les médecins, notamment.
04:43Et voilà. Et ensuite, on l'a fait pour d'autres molécules qu'on appelle à risque iatrogène,
04:48c'est-à-dire qui vont entraîner des effets contre-productifs.
04:51Donc voilà, par exemple, des anthalgiques qui rendent accro les gens, dont le tramadol, par exemple, qui est quand même
04:56assez connu.
04:57Ou des médicaments comme les anxiolytiques, les benzodiazépines,
05:00qui font chuter, par exemple, les personnes âgées quand elles sont trop consommées
05:06et qui, voilà, chute, fracture du col du fémur, hôpital, etc.
05:11Donc c'est ça la iatrogénie, c'est-à-dire que c'est des formes d'effets indésirables
05:15qui sont contre-productives pour le système de santé.
05:17Et on sait qu'il y a certaines molécules qui devraient être prises sur des courtes périodes.
05:21Et donc très exceptionnellement, en partenariat avec les médecins,
05:24on a dispensé ces molécules-là pour éviter ce qu'on appelle un mésusage.
05:28Voilà. Donc pour nous, ça relevait à la fois d'un bon sens en termes de diminution du gaspillage,
05:35en termes de gestion des pénuries, mais aussi en termes d'éthique professionnelle et de santé publique.
05:40C'est-à-dire qu'on avait l'impression de faire notre métier.
05:42Là, justement, peut-être, ça amène à ma deuxième question,
05:45parce que tu as porté un petit peu le critère de l'écologie, du gaspillage, de l'environnement
05:50et de la question de l'accès aux soins, tout simplement.
05:55Moi, ce que je me demande, c'est finalement, cette sanction qui a été donnée par l'ordre des pharmaciens,
06:02est-ce qu'elle n'est pas l'exemple même, le symbole même de deux modèles de pharmacie qui s
06:07'opposent,
06:07en fait, et de deux modèles de pensée, l'exercice de pharmacien, quoi ?
06:13Il y a une décision politique, quelque part.
06:16Disons que la pharmacie d'officine, c'est un petit monde.
06:21Et en fait, ça fait une dizaine d'années qu'on est très actifs pour créer un nouveau récit,
06:28innover dans nos pratiques.
06:30Donc, on est très connus, en fait, par les syndicats professionnels.
06:33Avec Elisa Castanier, qui est ma compagne, qui est pharmacienne à Buja et qui a été aussi condamnée.
06:39Donc, tous les deux, on a porté pas mal de projets de recherche, d'innovation.
06:43Et on est très identifiés, en fait, par les institutions de notre profession.
06:49Et forcément, on a un discours qui est hétérodoxe, donc d'un certain point de vue qui dérange.
06:55Et dans le cadre de l'audience disciplinaire, on a revendiqué le fait qu'à certains moments,
07:04c'était légitime d'innover en faisant quelque chose qui n'était pas encadré sur le plan réglementaire.
07:10Parce que c'est difficile d'encadrer réglementairement l'innovation, quelque chose qui n'existe pas.
07:14Tu ne peux pas faire un décret d'application dessus.
07:17Et que ça nous paraissait légitime.
07:19Et que, certes, on a un cadre réglementaire à respecter.
07:23Et nous, on demande, en fait, une évolution du cadre réglementaire.
07:26On demande un débat public.
07:27On demande que des questions difficiles soient posées sur la table.
07:32pour, justement, aboutir à des solutions.
07:35Mais disons que le fait qu'on revendique une légitimité, une indépendance professionnelle,
07:42soutenue par un cadre éthique et déontologique,
07:45et qu'on revendique cette légitimité comme dans certaines situations supérieures à la question de la légalité,
07:51forcément, ça ne plaît pas.
07:52Parce que c'est une forme...
07:53Ils ont peut-être interprété ça comme une forme de désobéissance civile.
07:55Et effectivement, et on ne peut pas leur reprocher,
07:58le but de l'ordre et des juridictions disciplinaires,
08:01c'est de faire respecter le cadre légal.
08:03Et c'est tant mieux.
08:04Parce que, dans plein de situations,
08:06c'est justifié qu'ils condamnent des pharmaciens qui fraudent à la sécu
08:10ou des pharmaciens qui mettent en danger la santé de leur population.
08:14Et c'est une frange très minoritaire de la profession.
08:16Je tiens à le rappeler.
08:19Voilà.
08:20Donc, bon, je pense qu'il y a une dimension...
08:24Il y a une dimension peut-être d'affect peut-être égotique ou politique.
08:31C'est-à-dire que, voilà, on va essayer de remettre un peu de cadre
08:35à ceux qui en sortent un peu trop.
08:37Vous avez eu l'occasion de vous défendre devant...
08:40Alors, l'occasion de se défendre, on a essayé de s'expliquer.
08:42C'est-à-dire qu'on a argumenté ce que j'ai dit un peu en introduction.
08:47C'est-à-dire que qu'est-ce qu'on fait ?
08:48Quels sont les moyens aujourd'hui de lutter contre l'antibiorésistance ?
08:51Le gaspillage.
08:52Voilà, le gaspillage.
08:54Et puis, on explique aussi que, voilà, les médicaments qu'on gaspille
08:59sont fabriqués à l'autre bout de la planète,
09:01dans des conditions sociales et environnementales qui sont terribles.
09:04Bon, sur le plan d'une éthique professionnelle,
09:07en tant que professionnel de santé,
09:08je ne peux pas tolérer qu'on gaspille un médicament
09:12qui, à l'autre bout de la planète, a provoqué des pollutions
09:15et une casse sociale énorme.
09:19On parle de l'Inde notamment.
09:20Voilà, l'Inde et la Chine.
09:22Il y a une très, très forte proportion des principes actifs
09:26utilisés en France qui sont fabriqués dans des conditions terribles.
09:29Il faut aller à Hyderabad, en Inde.
09:31C'est un des endroits les plus pollués de la planète.
09:33Donc, voilà, en aval des rejets de l'industrie pharmaceutique
09:37dans les eaux fluviales,
09:40on a des taux de cancer pédiatrique
09:41ou de malformations congénitales qui explosent.
09:43Donc, à un moment donné, on...
09:46Toi, tu penses l'effet papillon ?
09:47C'est ça.
09:48En fait, on est en responsabilité.
09:49Moi, je ne suis pas juste professionnel de santé
09:51pour les patients de Sornac.
09:52Je suis déontologiquement, éthiquement concerné
09:55par la santé planétaire,
09:57au sens, voilà, comment l'environnement,
10:00la biodiversité et le climat
10:03influent sur la santé des populations,
10:05comment la casse sociale et...
10:08Enfin, on va dire, les modes de production capitalistes
10:11de l'industrie pharmaceutique
10:12viennent aussi briser les travailleurs.
10:16Enfin, c'est un endroit ici
10:18où on peut exprimer ce genre de considération,
10:20mais dans la pharmacie d'officine,
10:22qui reste encore un modèle capitaliste
10:25ancré dans une économie de marché,
10:27ce type de débat, c'est difficile de les amener
10:30sans avoir tout de suite des levées de bois vert.
10:32Parce que l'ordre, il écoute tes arguments
10:34ou il les balaye d'un verre de main ?
10:35Enfin, comment ça se...
10:36Eh bien, en fait, une chambre disciplinaire,
10:38ce n'est pas un endroit où on débat.
10:40D'accord.
10:40C'est très légaliste.
10:41Voilà, c'est très légaliste.
10:43On essaye d'argumenter.
10:45On essaye d'argumenter sur nos intentions.
10:48Et en fait, l'ordre connaissait nos intentions.
10:51Parce qu'on a travaillé avec eux.
10:53Il y a une dizaine d'années,
10:54j'avais participé à la rédaction
10:56d'un cahier de l'ordre des pharmaciens
10:57sur le travail en pluriprofessionnalité.
11:01On a été plusieurs fois reçus dans les locaux à l'ordre
11:03pour présenter nos innovations,
11:07nos projets de recherche.
11:09Donc, en fait...
11:09Tu ne te cachais pas.
11:10Je ne me cachais pas.
11:11Tu ne faisais pas ça grand-désignement sur le comptoir.
11:15Historiquement, c'est comme un gamin
11:16qui tire la jupe de sa maman.
11:19Regardez-nous.
11:20On essaie de faire des choses.
11:21On essaie de répondre à des problématiques de terrain
11:23qui sont tout à fait concrètes.
11:24Qu'est-ce que vous en pensez ?
11:25On a toujours été dans une posture d'ouverture
11:28et d'inclusion des institutions.
11:30Ce qu'il y a, c'est que notre discours
11:32remettant en cause des fondamentaux de la profession,
11:35qui ne sont pas forcément les intérêts
11:38des détenteurs du capital,
11:40qu'on ne nous écoute pas
11:42parce que ce serait ouvrir des débats
11:44qui sont trop difficiles pour la profession.
11:50Après, c'est ce qu'on suppose.
11:52Je pense que ça se vérifie.
11:54Mais on a toujours été en contact
11:55avec l'ordre des pharmaciens
11:56pour les alerter sur ces questions-là.
11:58Peut-être pour avancer un peu dans la discussion
12:01et pour mettre un petit peu d'actualité,
12:05le ministre de la Santé, Yannick Noder,
12:08a annoncé hier un grand plan
12:11concernant l'état de la psychiatrie
12:13et donc aussi la pénurie de médicaments.
12:17Donc, tu as signifié que la pénurie,
12:18c'était une des raisons pour laquelle
12:20vous avez commencé cette dispensation à l'unité.
12:23Bon, il s'avère qu'il ne donne quand même
12:24pas de grandes solutions.
12:26Il parle d'une task force.
12:27On ne sait pas très bien de quoi ça va avoir l'air.
12:30Mais donc, toi, est-ce que tu peux peut-être
12:32nous expliquer pourquoi, déjà,
12:34on doit faire face en France
12:35à des pénuries de médicaments
12:37et quelles pourraient être les solutions
12:40pour les limiter et mieux les prévenir ?
12:43Alors, c'est un très gros sujet,
12:45mais qui a été très bien travaillé
12:46par une ex-sénatrice communiste,
12:49Laurence Cohen,
12:50notamment à travers un rapport sénatorial de 2023
12:53sur justement comment trouver un remède
12:56à la pénurie de médicaments.
12:57Alors, c'est un sujet qui est,
12:59je le rappelle, qui n'est pas simple.
13:00C'est-à-dire qu'il n'y a pas de solution simple
13:02à ce type de problématique.
13:04La dispensation à l'unité,
13:05c'est un moyen notamment pour mieux gérer
13:08les pénuries de médicaments
13:09qu'on utilise sur des courtes durées,
13:12donc en général dans des situations pathologiques
13:14qui relèvent plutôt d'un problème aigu.
13:16Pour ce qui est des médicaments chroniques,
13:18il y aurait d'autres solutions
13:19que la dispensation à l'unité
13:21parce que de toute façon,
13:21les médicaments chroniques,
13:22les gens doivent en prendre tout le temps.
13:24Donc, quand c'est un par jour,
13:26toute la vie,
13:28si on te donne à l'unité
13:29tous les 28 jours,
13:31ça ne change pas le problème
13:32de comment est-ce qu'on va gérer le besoin.
13:37Alors, là où nous,
13:38ça nous interpelle,
13:39c'est qu'aujourd'hui,
13:40il n'y a pas de pilote dans l'avion.
13:43Il n'y a pas de structure
13:45qui est là pour à la fois
13:46penser et organiser
13:48ce qu'on appelle la justice distributive
13:51de la ressource en produits de santé.
13:53Je vous donne un exemple.
13:54Donc là, c'est la sertraline
13:56dont on parle beaucoup en ce moment,
13:58qui est un antidépresseur,
13:59qui fait partie des rares antidépresseurs
14:01qu'on peut prescrire pour les enfants.
14:05Et donc, il y a une pénurie de sertraline.
14:07Et moi, par exemple, dans ma pharmacie,
14:09je m'occupe d'un centre d'hébergement
14:12pour personnes avec handicap physique et mental
14:15où, parce que c'est des gens
14:16qui ont des problèmes psychiatriques,
14:19je sais que tous les 28 jours,
14:21toutes les 4 semaines,
14:22j'ai besoin de 28 boîtes de sertraline
14:25pour ces gens-là.
14:26Et je le sais parce que,
14:28on y reviendra peut-être un peu tout à l'heure,
14:29on a développé,
14:30on a prototypé un logiciel
14:32qui permet de mieux gérer
14:33les pénuries de médicaments.
14:35Et cette information-là,
14:37le fait de savoir que j'ai besoin
14:38de 28 boîtes tous les mois,
14:40grosso modo,
14:41c'est une information
14:42qui ne remonte pas
14:44à travers la chaîne logistique
14:47et la chaîne décisionnaire
14:51des médicaments.
14:51c'est-à-dire que cette information-là,
14:54finalement,
14:55les répartiteurs pharmaceutiques,
14:56donc ceux qui viennent nous livrer
14:58les médicaments,
14:59ils n'ont pas forcément cette information.
15:01Et donc, aujourd'hui,
15:02on n'est pas capable
15:03de correctement
15:07contingenter
15:08une quantité de médicaments en tension
15:10en fonction des besoins réels
15:12d'un territoire.
15:13Et ce qui se passe,
15:14vu qu'on est une profession
15:15dans une économie de marché,
15:16en concurrence,
15:17avec tout un tas d'acteurs,
15:19on constate plutôt
15:20une forme de clientélisme économique.
15:22C'est-à-dire que si on est
15:23une grosse pharmacie
15:24avec une grosse trésorerie,
15:26qu'on a un pouvoir
15:27de négociation plus fort
15:29avec un répartiteur
15:30ou avec un laboratoire,
15:31bon, on va dire,
15:32c'est simple,
15:33moi, je veux 300 boîtes
15:34parce que si vous ne me filez pas
15:36les boîtes,
15:36je vais aller chez le concurrent.
15:37Donc ça, c'est aussi
15:38une mécanique contre-productive.
15:40C'est-à-dire que,
15:41vu qu'il n'y a personne
15:42qui est capable
15:43d'avoir une visibilité
15:45très transparente
15:46sur l'état des stocks
15:47chez les différents acteurs,
15:49qu'on n'a pas une information
15:50de terrain structuré
15:52qui remonte sur
15:53quelles sont les personnes
15:54qui ont vraiment besoin
15:55de ce médicament-là
15:56et qui sont clairement identifiées,
15:58on n'est pas capable
15:59de répartir correctement
16:02un stock de médicaments.
16:03Et c'est ce qui fait que,
16:05voilà, maintenant,
16:06il y a des gens
16:07qui sont obligés
16:07d'aller chercher leur sertraline
16:08en Belgique
16:09quand ils sont au nord de la France
16:10ou que certains se dépannent
16:12dans d'autres pharmacies
16:13qui sont très éloignées
16:14de leur lieu de vie.
16:17Et en fait,
16:17tout ça,
16:18c'est du bidouillage
16:19et je n'ai pas peur de le dire,
16:23je veux bien en débattre,
16:24mais aujourd'hui,
16:24la manière dont sont gérées
16:26les tensions d'approvisionnement,
16:28en France,
16:29ça relève de l'amateurisme.
16:30C'est de la bidouille.
16:32C'est vraiment de la bidouille.
16:33Alors, vu que tu l'as mentionné,
16:35je propose qu'on en parle tout de suite.
16:37Toi, justement,
16:38pour arrêter la bidouille,
16:39tu as décidé finalement
16:40d'avoir la main
16:41sur ton outil de travail
16:42en développant en partenariat
16:44avec un informaticien,
16:46enfin un ingénieur,
16:47un logiciel.
16:49Est-ce que tu peux nous expliquer
16:50un petit peu comment
16:51ce logiciel fonctionne
16:52et surtout, du coup,
16:53quel aspect même d'ameublement
16:56ça donne à ta pharmacie ?
16:57Parce que c'est très particulier
16:58quand on a dans ta pharmacie.
16:59Ce n'est pas du tout
17:00les mêmes rayonnages
17:01que dans les autres pharmacies.
17:03Donc, en fait,
17:05je vais remonter un peu le fil.
17:06Je t'en prie, oui.
17:07Je te pose deux questions.
17:08Quand j'ai fini mes études de pharmacie,
17:10moi, j'ai fait ma thèse
17:11sur l'intégration des pharmaciens
17:13dans les enjeux territoriaux
17:14de santé publique
17:15et notamment leur intégration
17:17dans ce qu'on appelle
17:17les maisons de santé pluriprofessionnelles.
17:19Alors, les maisons de santé pluriprofessionnelles,
17:21c'est un truc très particulier
17:22qui est très, entre guillemets, en vogue
17:25et je fais partie d'un mouvement
17:27qui fait la promotion
17:28de ces structures-là,
17:29un mouvement qui s'appelle
17:29Avec Santé,
17:30qui, de mon point de vue,
17:31fait partie des acteurs majeurs
17:33pour transformer durablement
17:35et dans un cadre de valeur éthique
17:37le système de santé.
17:38Et donc, l'idée,
17:40c'était de se dire
17:41comment est-ce qu'on va pouvoir
17:42intégrer des pratiques pharmaceutiques
17:44dans les maisons de santé
17:45qui sont en fait des équipes de soins.
17:47C'est des gens qui travaillent ensemble
17:49pour se coordonner
17:50à l'échelle d'un territoire
17:51pour prendre en charge
17:52les pathologies chroniques
17:53mais aussi agir
17:54sur des indicateurs
17:55de santé publique
17:57en faisant notamment
17:58de la médecine sociale.
17:59Enfin, c'est vraiment...
18:00Je vous invite à aller voir
18:01ce que fait le mouvement
18:02Avec Santé.
18:03C'est complètement formidable.
18:06Et quand j'ai tiré
18:08les conclusions
18:08de ma thèse d'exercice,
18:09je me suis dit
18:10bon, c'est bien beau
18:10d'avoir des idées
18:11mais à un moment donné,
18:12il faut les expérimenter.
18:13J'ai eu la chance
18:14de pouvoir acheter
18:15ma pharmacie
18:16pour en faire
18:16un laboratoire de recherche
18:18et je me suis vite rendu compte
18:19que le fait
18:20de ne pas avoir accès
18:22à son outil de travail,
18:24le fait de ne pas avoir
18:25la propriété d'usage
18:26de son outil de production,
18:28de ne pas être un phar-marxien,
18:30voilà,
18:31c'était un problème.
18:32Donc là,
18:33un coup de chance
18:34a fait que...
18:35Ce sera le titre.
18:37Un coup de chance
18:38a fait que j'ai rencontré
18:39un ingénieur informaticien
18:40qui s'appelle Julien Misiac
18:41et avec Elisa et Julien
18:43pendant trois ans
18:44de 2017 à 2020,
18:45on a prototypé
18:47un logiciel de pharmacie
18:48qui nous permet justement
18:50d'avoir une vision
18:52beaucoup plus précise
18:54des besoins
18:55en produits de santé
18:56sur notre pharmacie
18:57et par extension
18:58sur le territoire
19:01par, on va dire,
19:03des procédés techniques
19:03dans lesquels
19:03je ne vais pas forcément rentrer
19:05mais qui en fait
19:07part du principe
19:08que dès lors
19:09qu'un patient
19:10a une pathologie chronique
19:11ou qu'il nous aime bien
19:12ou qu'on est la seule pharmacie
19:14dans le village
19:14la probabilité
19:16qu'ils reviennent
19:17tous les 28 jours
19:18parce que dans une boîte
19:19de médicaments
19:20il n'y a que 28 comprimés
19:21et qu'il est censé
19:22en prendre un par jour
19:23cette probabilité est forte.
19:25Donc en fait
19:25on a développé
19:26un logiciel
19:27qui permet d'avoir
19:28une vision
19:28très prédictive
19:30et très personnalisée
19:31des traitements
19:31et sans passer
19:33par des algorithmes
19:34d'intelligence artificielle
19:35à la con...
19:36C'est presque
19:37une forme de low-tech
19:38qu'on a développé
19:39et donc dans la pharmacie
19:41aujourd'hui
19:41on fait des commandes
19:43des grosses commandes
19:44toutes les semaines
19:44donc au passage
19:45ça permet de diminuer
19:46les livraisons de médicaments
19:47dans nos pharmacies
19:48ce qui permet de diminuer
19:49l'impact carbone
19:50alors au passage
19:51je travaille aussi
19:52avec l'équipe santé
19:53du Shift Project
19:54peut-être on y en reviendra
19:55un petit peu tout à l'heure
19:56parce qu'il y a des gros enjeux
19:57sur les questions
19:57de décarbonation
19:58et évidemment de climat
20:01et donc cette gestion de stock
20:03je fais une grosse commande
20:04je suis livré
20:04une fois
20:05une à deux fois par semaine
20:07dans une pharmacie ordinaire
20:08c'est une à deux fois par jour
20:09voilà c'est ça
20:10c'est qu'on a réussi
20:11à diminuer le nombre
20:11de livraisons
20:12tout en assurant
20:13un certain accès aux soins
20:14et donc quand je reçois
20:15les médicaments
20:15au lieu de les ranger
20:16dans des armoires
20:18de A à Z
20:18ou dans un robot
20:19qui ensuite va m'amener
20:20les boîtes automatiquement
20:21au comptoir
20:21il y a beaucoup de pharmacies
20:22qui ont ça maintenant
20:23et bien je les mets
20:24dans des barquettes
20:24en carton
20:26nominatives
20:26qui sont au nom des patients
20:27et donc quand les patients
20:28arrivent
20:28le traitement est déjà prêt
20:29et en fait le traitement
20:30a déjà été anticipé
20:32ce qui fait que
20:32je peux avoir
20:34une visibilité dans le temps
20:35sur les besoins
20:36en produits de santé
20:37de mon territoire
20:37et donc ce prototype là
20:39on n'a pas pu le maintenir
20:40pour des questions
20:42on n'avait pas de moyens
20:44donc voilà
20:45et par contre
20:46tous nos procédés
20:47aujourd'hui
20:48vous les retrouverez
20:49sur internet
20:49on est en train de voir
20:50pour mettre le code source
20:51en accès libre
20:53ce qu'il y a
20:53c'est que c'est un code source
20:54qui on est aussi
20:55des militants du logiciel libre
20:56par définition
20:57pour justement avoir
20:58la propriété d'usage
20:59de notre outil informatique
21:01mais bon
21:02le code a été développé
21:04sur des langages informatiques
21:06qui ne sont pas propices
21:08au logiciel libre
21:09tel qu'on l'entend aujourd'hui
21:10donc c'est un peu
21:11c'est plus un objet technique
21:13historique
21:13que quelque chose
21:14de véritablement utile
21:15par contre
21:16tout le concept
21:17qu'il y a derrière
21:18lui on l'a documenté
21:20il y a plein de conférences
21:21que j'ai données
21:22sur ces questions là
21:24on l'a présenté aussi
21:25au syndicat
21:25et à l'ordre
21:26c'est à dire que
21:28depuis 5 ans maintenant
21:30on a un logiciel
21:31qui permettrait
21:32enfin un prototype
21:32de logiciel
21:33qui permettrait
21:33d'améliorer la gestion
21:34de stock en France
21:35qui n'a pas été approprié
21:37par la profession
21:37donc peut-être
21:38qu'il serait le temps
21:38là parce qu'il y a
21:39un espèce de moment politique
21:41où on pourrait amener
21:41ce type de sujet
21:42et donc notre prototype
21:43a été repris
21:44par un éditeur
21:46du marché
21:46des logiciels de pharmacie
21:48alors un éditeur
21:48privatif
21:49c'est pas du logiciel libre
21:50cet éditeur
21:51c'est PharmaLand
21:52et aujourd'hui
21:53et aujourd'hui PharmaLand
21:54travaille avec le plus gros
21:55répartiteur européen
21:56qui s'appelle
21:57l'OCP Phoenix
21:57justement sur les concepts
21:59qu'on a prototypés
22:00donc à partir de prototypes
22:01qui ont été faits
22:02dans un contexte
22:04de désertification médicale
22:06et pharmaceutique
22:06au fin fond de la France
22:07aujourd'hui on a
22:10un très très gros
22:11acteur européen
22:12de la distribution
22:12du médicament
22:13qui s'intéresse
22:14à notre prototype
22:15justement
22:15pour pouvoir mieux gérer
22:17sa fonction principale
22:19qui est la répartition
22:20de stocks
22:21de médicaments
22:22et parallèlement
22:25le fait de développer
22:26ce logiciel
22:26nous permettait aussi
22:27d'avoir la main
22:28sur les données de santé
22:29qu'on produit
22:30dans le cadre
22:31de notre exercice pharmaceutique
22:32et on avait été
22:33en 2021
22:34lanceur d'alerte
22:35dans un cache investigation
22:36sur les données de santé
22:37qui remontaient
22:38des pharmacies d'officine
22:39donc voilà
22:41ça avait été aussi
22:42un moment politique
22:44assez fort
22:45et ça a été aussi
22:46un moment où
22:48on remettait un peu
22:49en question
22:52comment dire
22:52la vision
22:56orthodoxe pharmaceutique
22:57autour à la fois
22:57des données de santé
22:58mais aussi
22:59de nos outils de travail
23:00et de nos outils de santé
23:00et de nos outils de santé