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  • il y a 1 semaine
La France est un des pires élèves d’Europe en matière de santé des nourrissons : chaque année, en moyenne, ce sont 2 800 bébés qui perdent la vie. Une donnée tragique sur laquelle ont enquêté Anthony Cortes, journaliste à « l’Humanité », et Sébastien Leurquin, reporter indépendant. Dans leur ouvrage qui vient de paraître, ils montrent comme ces décès sont le fruit d’un cocktail fatal d’obsessions libérales, de dogmatisme médical et d’austérité.

On en discute avec Anthony Cortes et Cyprien Caddeo

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Transcription
00:00Tu sors ce livre qui s'appelle 4,1, le scandale des accouchements en France.
00:05C'est quoi ce chiffre de 4,1 en fait ?
00:074,1 c'est le taux de mortalité infantile en France.
00:11Donc en fait c'est 4,1 décès pour 1000 naissances vivantes.
00:16Et en France ça équivaut à 2800 bébés qui perdent la vie avant leur premier anniversaire.
00:21C'est ça le taux de mortalité infantile, c'est le décès qui viennent de naissances vivantes avant leur premier
00:27anniversaire.
00:28Et dans ce chiffre, ce qui est aussi intéressant, c'est que sur ces 2800, 70% perdent la vie
00:35dans les 28 premiers jours.
00:36Et dans ces 70%, pardon, encore une fois 70% perdent la vie dès la maternité, dès les premiers jours.
00:44Donc en fait voilà en gros ce que recouvre un petit peu ce chiffre de 4,1.
00:49Et alors ce chiffre, on se visualise si c'est un chiffre inquiétant ou pas.
00:55Est-ce que c'est un chiffre qui nous met dans une moyenne haute ou basse ?
00:59Est-ce qu'on est les champions cocoréco ou pas du tout ?
01:01Au niveau européen c'est assez malheureux mais on est très très très mal classé.
01:05On est 23ème sur 27 aujourd'hui au niveau européen.
01:09Pour vous donner un peu un ordre d'idée, on est à égalité avec la Croatie.
01:13Et on est entre la Pologne et la Bulgarie.
01:15Et ce qui est assez inquiétant c'est qu'en fait on a vu une dégradation de notre classement.
01:20Malheureusement au niveau européen c'est qu'au début des années 2000, on était dans le top 3.
01:24Et là maintenant on est parmi les plus mauvais élèves.
01:27Donc c'est aussi ce qui nous a amené à s'interroger sur ce chiffre et sur les raisons de
01:30cette dégradation.
01:32Oui, dans le chat quelqu'un dit on est les meilleurs en partant de la fin.
01:34Tu vois qu'il y a des gens qui ont une lecture de l'événement.
01:36Oui, généralement quand tu es avec la Pologne et la Bulgarie, sur ces questions-là c'est pas bon signe.
01:42Ce ne sont pas des pays comparables évidemment, qui ont des PIB beaucoup plus faibles et qui partent de plus
01:47loin.
01:47Et puis surtout la France est longtemps targuée et vantée de son système de santé, de son modèle social, etc.
01:53Et là on se retrouve avec des pays qui évidemment ne partagent pas le même passé, la même histoire, etc.
02:02Et ce qui est intéressant quand on élargit encore plus la focale, c'est qu'on est à peu près
02:05au même niveau que la Slovaquie
02:06qui est considérée par l'OMS comme un pays en voie de développement.
02:10Donc ça dit aussi quelque chose.
02:11L'indicateur est inquiétant.
02:13Toi donc là, Alluma, tu es journaliste politique, tu suis, pour ceux qui te liraient ou ne te lisent pas
02:19encore, tu suis la Macronie.
02:22Pourquoi tu as à l'origine voulu travailler sur ce sujet-là qui est un sujet plus social,
02:27même s'il y a des ramifications politiques qu'on va aborder après bien sûr, mais pourquoi le point de
02:33départ de ce sujet ?
02:34D'abord, avec Sébastien, on vient d'une zone rurale et tu le sais bien, c'est une de mes
02:39obsessions.
02:40Tout à fait.
02:41Là, je te saoule souvent avec ça.
02:43C'est l'hymne de nos campagnes.
02:44Voilà.
02:45Tu as bien raison, évidemment.
02:46C'est vrai que ce livre-là, il dit aussi quelque chose d'un abandon des différents territoires ruraux.
02:53Ça dit quelque chose d'un démantèlement absolu de l'offre de santé dans certains départements.
02:57Et du côté des classes populaires aussi, parce que les territoires les plus populaires, c'est à la fois les
03:04banlieues et à la fois les territoires ruraux.
03:06Et justement, par ce taux de mortalité infantile, ça permettait aussi de rejoindre, disons, ces deux territoires malheureusement déshérités.
03:14Parce qu'autant en Seine-Saint-Denis que dans le Lot, par exemple, on souffre de cet abandon absolu.
03:20Et en fait, à l'époque, c'était en juin 2023, avec Sébastien, on explorait, enfin avec Séb, on est
03:27toujours en train de débattre un peu de tout.
03:28Mais là, on tombe sur un rapport de l'INSEE qui fait état du taux de mortalité infantile.
03:33À l'époque, il était de 3,9. D'ailleurs, pour l'anecdote, le livre devait s'appeler 3,9.
03:37Mais quelque temps avant la sortie, le taux est passé à 4,1.
03:41Et en fait, on s'est interrogé. On s'est dit, mais attends, mais comment c'est possible qu'on
03:45ait ce chiffre-là aussi important ?
03:49On a regardé un petit peu dans tous les rapports possibles et imaginables, voir quelles raisons ont été avancées par
03:54les pouvoirs publics notamment.
03:55Et souvent, la raison qui était avancée, c'était qu'on culpabilisait les femmes.
03:59On leur disait qu'elles faisaient des enfants trop tard, que leur niveau de tabagisme était trop important, qu'elles
04:04étaient trop sujettes aux addictions.
04:06Donc on renvoie à la responsabilité individuelle des parents et en l'occurrence des mères.
04:10C'est ça, exactement. Alors déjà, ça nous a fait chiquer parce qu'on s'est dit, attends, quand on
04:14connaît malheureusement l'état de notre système de santé,
04:16l'état de nos hôpitaux, la surcharge des maternités, etc., ça ne peut pas être la seule raison.
04:21Et on a commencé un petit peu à interroger différents spécialistes de la question.
04:25Et là, l'explication plus structurelle, disons, nous est venue.
04:29Et là, on s'est dit, il faut travailler là-dessus, il faut faire un bouquin là-dessus,
04:33parce que ça documente une crise de notre système de santé, une crise de nos services publics,
04:39un abandon absolu des personnes les plus fragiles et les plus précaires.
04:44Et au-delà, une avancée des forces de l'argent, on en parlera peut-être plus tard, au niveau du
04:49privé, etc.
04:49Et avant d'aller dans le cœur, je vois que des gens s'avancent déjà dans le chat en disant
04:53« c'est la faute du déclassement des services publics », je vois qu'on spoil dans le chat,
04:57mais oui, ils vont évidemment y venir.
04:59Non, il y a un truc aussi qui m'avait… c'est peut-être moi qui me trompe dans ma
05:02perception,
05:03mais j'avais l'impression que ce sujet que vous êtes allé chercher, il est très peu abordé,
05:07c'est un peu un… pas forcément un tabou, mais en tout cas un sujet qui ne fait clairement pas
05:11la lune des médias,
05:12cette idée de l'inégalité devant la naissance, en fait.
05:16Puisqu'évidemment, on va en parler, mais tu l'as dit déjà, tout le monde n'est pas égal devant
05:20l'accès à la maternité,
05:23et à la qualité du service de santé aussi.
05:26Est-ce que tu as eu ce sentiment d'aller trouver quelque chose qui était relativement méconnu, en fait, en
05:32allant creuser ?
05:33Totalement. D'abord, c'est vrai que le taux de mortalité infantile est assez rarement interrogé.
05:39Pourtant, il y a des intellectuels qui s'y sont intéressés dans le temps.
05:42On se souvient par exemple d'Emmanuel Todd, qui avait prédit la chute de l'Union soviétique en parlant de
05:48ce taux de mortalité infantile.
05:49Bon, il est un peu revenu là-dessus, mais voilà, ça dit quand même énormément de choses.
05:53Et pourtant, il est assez peu abordé dans le débat public.
05:55Et c'est vrai qu'aujourd'hui, malheureusement, dans les médias, on est beaucoup plus enclin à aborder la question
06:00du grand âge, parfois à raison.
06:03Mais on s'interroge beaucoup moins sur la question du début de la vie, en fait, tout simplement.
06:08Alors que c'est une question largement essentielle.
06:10Évidemment qu'on peut aussi avoir une explication là-dessus, parce que 18 millions de Français aujourd'hui ont plus
06:15de 60 ans.
06:16Donc forcément, peut-être que, voilà, comment dire, les médias vont forcément amener le débat de la vieillesse, du grand
06:25âge, de la fin de vie, plutôt que celui-là.
06:27Et sur l'enfance, on va beaucoup plus parler de l'école, de l'éducation et pas des premiers jours.
06:30Parce que là, ça se joue beaucoup dans les premières semaines.
06:32C'est ce que tu disais, évidemment, voire même dans les premières secondes, les premières minutes de la naissance, effectivement.
06:39Alors on va peut-être aller un peu dans les explications.
06:41Parce que, évidemment, c'est un sujet complexe, qui a des ramifications, plusieurs pliques explicatives.
06:46Il n'y a pas, genre, une réponse magique pour expliquer ce chiffre.
06:48C'est beaucoup plus, c'est multifactoriel.
06:51On va écouter un petit extrait.
06:53Parce que tu as fait pas mal de...
06:54Enfin, vous avez fait avec Sébastien Lerquin, je rappelle, qui est le co-auteur du livre.
06:57Vous avez fait pas mal de médias.
07:00Et il y a eu un petit reportage, donc votre passage à C'est à vous, qu'on va écouter.
07:05C'est une dame qui explique qu'elle a dû accoucher seule.
07:10On va l'écouter.
07:11Et puis, on en reparle.
07:13Chez elle, toute seule.
07:14Quand la tête de mon enfant sort, je suis dans une certaine position qui fait que j'ai peur que
07:18mon enfant tombe au sol.
07:20Et que je me dis, si j'ai pas ce réflexe de me mettre sur mon canapé, de m'asseoir,
07:24de mettre une jambe d'une certaine manière pour qu'il tombe pas, qu'est-ce que je fais ?
07:29Si les pompiers n'arrivent pas assez vite, qu'est-ce que je fais ?
07:31Si le cordon est autour du cou de mon enfant, comment je fais ?
07:34Mettre un enfant au monde, c'est pas anodin, quel que soit le lieu.
07:38Dans ce cas précis, ça se passe.
07:40Elisabeth, c'est moi qui fais...
07:41Non, c'est moi qui prends la suite, pardon.
07:43Ah, Elisabeth.
07:45En fait, c'est un reportage de, ici, l'ancien France Bleu, Périgord.
07:50Donc là, on est typiquement dans les espaces ruraux dont tu parlais tout à l'heure.
07:54Donc la dame explique que la maternité était fermée dans son territoire et donc elle a accouché chez elle.
08:00C'est ce désert médical en termes de maternité.
08:04Comment ça s'explique ?
08:05Est-ce que tu peux nous donner quelques chiffres déjà sur le fait ?
08:07Donc ça, c'est peut-être la première cause du livre, c'est qu'il y a de moins en
08:10moins de maternité en France.
08:11Il y a de moins en moins de maternité.
08:12C'est vrai qu'en 50 ans, on a perdu 75% de nos maternités.
08:15C'est quand même énorme.
08:17En fait, tout est parti des années 70.
08:20Dans les années 70, à l'époque, c'est Marie-Madeleine Dienesch qui est secrétaire d'État à la santé
08:25publique
08:26qui décide de lancer un grand plan de fermeture.
08:29Alors au début, c'est sous Pompidou.
08:30C'est ça, ça remonte à loin.
08:32Ça remonte à loin.
08:33Et donc, elle lance un grand plan de fermeture parce que selon où on est, selon le territoire, etc.,
08:40les maternités ne sont pas dotés des mêmes conditions de sécurité.
08:43Donc elle veut harmoniser tout ça et donc fermer celles qui sont les plus dangereuses pour les mères et les
08:48enfants.
08:49Donc c'est une bonne chose.
08:50Et d'ailleurs, ça donne des résultats.
08:51C'est-à-dire que quand tu regardes le taux de mortalité infantile dans les années 70,
08:54on est à 18 pour 1000 et à la fin des années 90, en 1998, on passe à 4,8
09:04pour 1000.
09:05Donc voilà, il y a une énorme évolution, une très belle progression.
09:09Le problème, c'est à partir de 1998, là, il y a des décrets qui arrivent,
09:13qui sont censés prolonger cette politique-là et qui mettent en place le seuil de 300 accouchements pour rester ouverts.
09:21Donc en gros, en dessous de 300 accouchements, on ferme la maternité,
09:24quel que soit s'il en reste une dans le département ou pas.
09:27On considère que la maternité ne fait pas assez d'accouchements pour les faire de manière sécurisée.
09:31C'est ça, exactement.
09:32Avant l'expérience, quoi.
09:33Donc on peut se dire que c'est une bonne chose, évidemment, parce que c'est vrai que si on
09:36fait, je ne sais pas,
09:37un seul accouchement par jour, peut-être qu'on n'est pas assez rodé et donc c'est ouvrir la
09:42voie aux accidents.
09:43Le problème, c'est qu'à ce moment-là, on ne réfléchit pas à le maillage territorial.
09:46On ne se demande pas quel département on va retirer une offre de santé décente
09:52et à quel point on va éloigner les femmes des maternités.
09:54Donc en fait, à partir des années 2000, il y a des fermetures, encore une fois, en cascade
09:59et à tel point qu'aujourd'hui, 900 000 femmes en âge de procréé sont à plus de 30 minutes
10:05d'une maternité
10:05et la part des femmes qui sont à plus de 45 minutes d'une maternité a augmenté de 40%
10:10depuis le début des années 2000.
10:12Donc on voit à quel point on a éloigné les femmes des maternités
10:15et pourtant, c'est un impensé absolu des autorités médicales.
10:19C'est-à-dire que quand on interroge les autorités médicales sur la question, sur la question de la distance,
10:23ils ne veulent pas en entendre parler.
10:23Ils disent non, mais ce n'est pas du tout ça.
10:25Et là encore, ils nous renvoient aux responsabilités individuelles, etc.
10:28Et pourtant, voilà, on l'a vu avec ce témoignage-là.
10:31Quand on accouche sur le bord de la route, quand on fait une heure de trajet,
10:35qu'on arrive à la maternité complètement paniquée, évidemment que ça accroît les risques.
10:40Et d'ailleurs, tu le disais, on a fait beaucoup de terrain avec Sébastien.
10:43Vraiment, ça nous tenait à cœur de traiter ce sujet par le terrain, par le reportage, etc.
10:48Et dans beaucoup de départements, départements ruraux,
10:50les sages-femmes, elles, donc pas les pontes de l'académie de médecine,
10:54des autorités médicales,
10:55pas les exécutifs,
10:57elles nous disent évidemment que chez nous, la distance est une perte de chance.
11:00Donc on a voulu amener cette question-là.
11:02Merci.

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