00:00Tout à l'heure, tu parlais notamment de l'impôt de solidarité sur la fortune. Il faut quand même rappeler
00:06qu'à l'époque, Benjamin Griveaux, à leur porte-parole du gouvernement, disait déjà en 2019 qu'il n'excluait
00:13pas un retour à l'ISF si sa suppression ne portait pas ses fruits. Voici l'extrait.
00:20C'est un petit bijou, il faut déguster ça lentement.
00:24Avant de jeter aux orties des mesures, peut-être pourrait-on pour une fois dans notre pays éviter de défaire
00:29en moins de 18 mois ce qui a été fait les 18 mois précédents, de voir si la mesure porte
00:32ses fruits.
00:33Je rappelle que la fin de l'ISF a été votée il y a, encore, la modification, puisque je rappelle
00:39qu'il y a un impôt sur la fortune immobilière, a été votée il y a un an.
00:42Un an. C'était en décembre 2017. Donc peut-être, comme dans n'importe quelle démocratie à peu près mature,
00:48peut-on prendre le temps,
00:52de regarder si la mesure fonctionne et de voir ensuite s'il faut l'améliorer ou pas.
00:57Juste cela. On ne peut pas avoir en permanence du zigzag, du slalom et revenir. Et c'est l'un
01:03des risques.
01:03C'est l'un des risques.
01:06Donc, voici ce que disait Benjamin Griveaux.
01:09Mais force est de constater que depuis 2019, aucune étude n'a prouvé de manière formelle que la suppression de
01:19l'ISF était une bonne chose pour l'économie.
01:21Qu'est-ce que tu en penses ?
01:23Ça, c'est intéressant et c'est vrai que c'est triste pour vraiment l'état de la conversation nationale.
01:28C'est que donc, la suppression de l'ISF, c'est une des toutes premières mesures d'Emmanuel Macron.
01:33On se rappelle à l'époque, on a l'enthousiasme de la presse, comme je suis ici, je vais me
01:40laisser aller, de la presse bourgeoise qui ravit.
01:43Je peux utiliser ce terme.
01:44Oui, c'est ça.
01:45Je peux faire de la SPR avec ce terme, il n'y a aucun problème.
01:47De la presse bourgeoise.
01:50Pour le petit Manu avec son beau costume, qui est effectivement très activement soutenu par le monde, par les grandes
01:58chaînes de services publics pendant sa campagne électorale.
02:02Macron, l'Européen, toute la presse européenne a un enthousiasme énorme.
02:06Il est le premier, notamment, candidat à l'élection présidentielle à mettre le drapeau de l'Union européenne sur son
02:13estrade.
02:13C'est le premier parmi les gens qui ont une chance de gagner.
02:18Et donc, une de ces toutes premières mesures, c'est la suppression de l'ISF.
02:20Et à ce moment-là, on a tous les racontards sur les gens qui ont été massacrés par l'ISF,
02:25les gens qui sont partis.
02:27Et ce qui est intéressant, c'est qu'il n'y a strictement jamais eu aucune étude, aucune, qui ait
02:33montré que l'ISF faisait partir des gens.
02:37Alors, évidemment, il y a des témoignages, ça peut concerner des gens à titre individuel.
02:41Et c'est même l'inverse, c'est-à-dire qu'il y avait une étude qui avait été faite
02:44par la direction du Trésor il y a quelques années,
02:46qui était extrêmement intéressante, qui montrait qu'en fait, la vie, c'est compliqué.
02:50Et que les gens qui payent l'ISF, c'est assez étonnant, c'est des êtres humains.
02:53Et que ces êtres humains, ils ont de la famille, ils ont des amis, voilà, qui sont en France.
02:59Et que donc, en fait, s'expatrier, c'est un fantasme de présentateur de plateau télé qui reste en France.
03:04Vous savez, c'est comme tous les gens qui disent, c'est mon cas, voilà, les chercheurs, ils sont payés
03:08dix fois plus aux États-Unis.
03:09Ben, qu'est-ce que tu fous là, mon ami, c'est que tu n'es pas assez bon ?
03:11Pourquoi tu restes là ? Ben, en fait, tu restes là pour la raison qu'on a dite.
03:14Parce qu'ici, il y a la santé, il y a la retraite.
03:16Donc, en fait, c'est le fantasme, voilà, bon.
03:18Donc, c'est de la fake news gouvernementale, donc ça, c'est assez effrayant.
03:22Et d'autre part, effectivement, le raisonnement économique est très bizarre.
03:27C'est-à-dire qu'à ce moment-là, ça, c'est quelque chose, très peu de gens l'ont
03:30dit dans la presse ou même dans le débat politique.
03:32Ça m'a beaucoup, beaucoup étonné.
03:34Quel est l'argument, il faut remettre des guillemets à ce terme, qu'utilise à ce moment-là Emmanuel Macron
03:38?
03:38Il dit, bon, les gens qui payent l'ISF, donc évidemment, c'est des gens qui ont beaucoup d'argent,
03:42ils sont trop taxés.
03:43Et il nous dit, ben, en gros, si vous les taxez moins ou si vous les taxez plus du tout,
03:47ils vont investir.
03:50Mais pourquoi ?
03:52Et pourquoi ? J'ai jamais compris ça.
03:54Mettons, voilà, je suis millionnaire, ok, je paye l'ISF.
03:58Bon, mettons, j'ai des entreprises, j'en sais rien.
04:00J'ai moins d'impôts.
04:02Mais pourquoi ? Mais déjà, pourquoi je ferais quoi que ce soit ?
04:06Non, mais vous voyez, et cette discussion-là, cette question simple que je pose très sérieusement en tant qu'économiste
04:11universitaire très sérieux,
04:12mais au-dessus de quelqu'un qui a un raisonnement basique, n'a jamais été posé.
04:15Pourquoi je ferais quelque chose ?
04:17Mais c'est le mythe du ruissellement, c'est cette idée de dire que si tu donnes encore plus d
04:21'argent aux très riches,
04:21plutôt que de le garder pour égoïstement, ils vont évidemment s'empresser de l'injecter dans l'économie, investir dans
04:27des petites entreprises, etc.
04:29C'est ça. Alors, ce qui est drôle, c'est que justement, pour le coup, l'ISF permettait ça, puisque
04:34l'ISF était...
04:35Alors, en plus, ce qui était drôle, c'est que par ailleurs, il y avait plein d'économistes qui disaient
04:39l'ISF ne rapporte rien, ce qui était vrai.
04:41Donc, c'était drôle de dire, il fait partir les gens, mais il ne rapporte rien.
04:44Donc là, c'est quand même effectivement un peu étonnant qu'il arrive à faire ces deux miracles d'un
04:47coup,
04:47parce que soit c'est un gros impôt et les gens partent, soit c'est un petit impôt et les
04:50gens restent.
04:50Effectivement, c'était un impôt qui était trop petit, et donc les gens restaient.
04:53Mais pour revenir à ta question, pourquoi, alors mettons, supposons que j'investisse,
05:00et pourquoi je me frais chier, par exemple, à investir en France quand je peux acheter des actions Google qui
05:04vont monter tous les ans ?
05:05Et pourquoi donc ? Venant du Mozart de la finance d'un grand banquier, son raisonnement, c'est quand même
05:11bizarre qu'il n'y ait jamais personne
05:12qui ait remis en cause les prémices de son truc.
05:15Et en fait, ce que je dis là, c'est toute la politique de Macron est basée sur un raisonnement
05:21extrêmement curieux
05:22et qui en fait n'existe pas, qui est de dire, comme tu l'as très bien dit,
05:25si les entreprises ont plus d'argent, elles vont embaucher plus, elles vont...
05:29Mais il n'y a aucune raison, il n'y a aucune théorie économique, il n'y a rien qui
05:33dit jamais ça.
05:34Je n'ai jamais compris que ce démontage aussi basique de son argument n'ait pas lieu.
05:39Et donc effectivement, les études de France Stratégie année après année,
05:42avec notamment le catastrophique crédit d'impôt compétitivité emploi créé par François Hollande
05:47qui coûtait déjà 20 milliards d'euros par an,
05:50qu'est-ce que c'était que le crédit d'impôt compétitivité emploi ?
05:53En fait, c'était une baisse des cotisations sociales payées par les entreprises.
05:57Et ce qui était drôle, c'est que comme vous voyez, le nom du truc, c'était la compétitivité,
06:00c'était censé renforcer les exportations françaises,
06:03sauf que c'était valable pour toutes les entreprises de France, il n'y avait aucun critère de rien.
06:07Et donc, Carrefour touche le CICE, c'est-à-dire que quand Carrefour paye une caissière,
06:14ça lui paye moins cher qu'avant.
06:15Mais attendez, le Carrefour de Saint-Denis, là, il est en concurrence sur les marchés étrangers.
06:20Vous voyez ? C'est absolument n'importe quoi.
06:22Donc là, effectivement, quand même, beaucoup d'économistes l'ont dit au début,
06:25et ça a un nom très gentil dans la discipline, ils appellent ça des effets d'aubaine.
06:28Mais en fait, c'est juste des cadeaux.
06:30Et donc, il n'y avait aucune chance que la politique de Macron ne marche, au sens,
06:34ne marche alors, je précise, au sens qu'elle crée suffisamment d'emplois et de richesses
06:38pour qu'il y ait des recettes fiscales supplémentaires qui compensent les dépenses initiales.
06:43Il n'y avait aucune chance que ça arrive.
06:44Par contre, je le dis sincèrement, je le dis, moi j'ai été, comme la plupart des économistes, très surpris,
06:50parce qu'en fait, elle n'a eu aucun effet.
06:52Elle n'a eu aucun effet.
06:53Et donc là aussi, depuis, alors moi maintenant, mais je ne sais pas si vous vous rappelez ces deux dernières
06:57années,
06:58il y a eu beaucoup de gens qui nous ont expliqué la baisse du chômage, c'est Macron, etc.
07:03Et en fait, il y a un très bon texte, il y a de la pub pour la concurrence.
07:06Il y a un très bon texte de Guillaume Duval, qui est l'ancien rédacteur en chef d'Alternative économique,
07:10justement.
07:11Il a fait un texte en accès libre très simple sur le site du Nouvel Obs, voilà,
07:15qui s'appelle « Emmanuel Macron a redressé la France vraiment pour l'interrogation ».
07:19Et en fait, qu'est-ce que montre Guillaume Duval ?
07:22C'est qu'au cours de ces sept dernières années, la trajectoire économique de la France
07:25est exactement conforme à la moyenne européenne.
07:28Et en fait, pourquoi est-ce qu'il y a une baisse du chômage ?
07:30Déjà, elle est largement en trompe-l'œil, c'est des mauvais boulots, c'est des temps partiels, etc.
07:34C'est pour un truc que personne ne voit, mais qui est en fait la première explication de la croissance,
07:40qui est l'inverse de ce que je vous ai raconté sur Maastricht,
07:42c'est que ces dernières années, des taux d'intérêt ont été extrêmement bas,
07:47suite notamment à la crise de 2008, à la crise grecque, voilà.
07:51Et donc en fait, s'il y a eu un bout de croissance en France,
07:55ça n'a rien à voir avec toutes les mesures de Macron au nom desquelles il a tout cassé.
08:01On se rappelle que la réforme des retraites, la réforme de l'assurance chômage,
08:04la réforme du droit du travail, les affreuses ordonnances El Khomri et Pénicaud
08:08pour précariser les droits des salariés, c'était toujours « on aura plus de croissance, on aura plus de croissance
08:13».
08:13Eh bien en fait, aujourd'hui, on peut dire avec certitude que toutes ces mesures ont bien bousillé des vies,
08:18ont bien créé de l'inquiétude, ont bien rendu la vie encore plus dure aux gens qui ont déjà les
08:23boulots les plus durs
08:23et les vies les plus dures, en général parce qu'ils ont l'origine sociale la plus basse,
08:27donc tout ça c'est quand même effroyable en termes de justice sociale,
08:29et tout ça, ça n'a servi strictement à rien, et qu'on a eu effectivement de la croissance
08:34parce que pendant des années, plein de gens l'ont vécu, emprunter ne coûtait rien.
08:38Et de même qu'aujourd'hui, on va avoir de la récession parce que les taux d'intérêt sont trop
08:42élevés.
08:42Et ça, c'est quelque chose qui ne rentre pas même dans la presse économique,
08:46c'est que le niveau des taux d'intérêt, et même moi, j'ai toujours sidéré de l'ampleur des
08:51conséquences que ça a,
08:52si vous voulez comprendre pourquoi il y a la croissance dans un pays ou pas,
08:55eh bien regardez le niveau des taux d'intérêt, c'est la première explication.