- il y a 8 heures
Pour ce neuvième rendez-vous de l'émission des livres de l'Humanité, Vincent Roy reçoit Alain Fleischer, auteur de "La vie extraordinaire de mon auto", publié aux éditions Verdier.
« AU PIED DE LA LETTRE » : l'émission littéraire en vidéo de l'Humanité est présentée par Vincent Roy, que les lecteurs de L'Humanité-Dimanche connaissent bien puisqu'il y assure une chronique hebdomadaire. Cette émission a pour ambition de donner la parole aux auteurs.
Retrouvez toutes les émissions (liste de lecture) :
➡️ https://frama.link/AuPied2LaLettre
=====
Émission n° 1 - jeudi 24 sept. 2020 : Josyane Savigneau & Philippe Sollers
➡️ https://youtu.be/qulyGYdu0DA
Émission n° 2 - jeudi 01 oct. 2020 : Cécile Guilbert
➡️ https://youtu.be/jFABG41EE0o
Émission n° 3 - jeudi 08 oct. 2020 : Mohammed Aïssaoui
➡️ https://youtu.be/cT1mQcc83nk
Émission n° 4 - jeudi 15 oct. 2020 : Belinda Cannone
➡️ https://youtu.be/Z7J8q0hpXwY
Émission n° 5 - jeudi 05 nov. 2020 : Jacques Weber
➡️ https://youtu.be/vEOHq_vheuA
Émission n° 6 - jeudi 12 nov. 2020 : Bernard Vasseur
➡️ https://youtu.be/Mo57uv3a8mM
Émission n° 7 - jeudi 03 décembre 2020 : Pascal Ory
➡️ https://youtu.be/hqzRjYMY9XQ
Émission n° 8 - jeudi 14 janvier 2021 : Jean-Michel Delacomptée
➡️ https://youtu.be/RymQnoAaodc
=====
📣 SUIVEZ L'HUMANITÉ
Tous nos articles : https://www.humanite.fr/
Rubrique Culture : https://www.humanite.fr/culture
Facebook : https://fr-fr.facebook.com/humanite.fr/
Twitter : https://twitter.com/humanite_fr
« AU PIED DE LA LETTRE » : l'émission littéraire en vidéo de l'Humanité est présentée par Vincent Roy, que les lecteurs de L'Humanité-Dimanche connaissent bien puisqu'il y assure une chronique hebdomadaire. Cette émission a pour ambition de donner la parole aux auteurs.
Retrouvez toutes les émissions (liste de lecture) :
➡️ https://frama.link/AuPied2LaLettre
=====
Émission n° 1 - jeudi 24 sept. 2020 : Josyane Savigneau & Philippe Sollers
➡️ https://youtu.be/qulyGYdu0DA
Émission n° 2 - jeudi 01 oct. 2020 : Cécile Guilbert
➡️ https://youtu.be/jFABG41EE0o
Émission n° 3 - jeudi 08 oct. 2020 : Mohammed Aïssaoui
➡️ https://youtu.be/cT1mQcc83nk
Émission n° 4 - jeudi 15 oct. 2020 : Belinda Cannone
➡️ https://youtu.be/Z7J8q0hpXwY
Émission n° 5 - jeudi 05 nov. 2020 : Jacques Weber
➡️ https://youtu.be/vEOHq_vheuA
Émission n° 6 - jeudi 12 nov. 2020 : Bernard Vasseur
➡️ https://youtu.be/Mo57uv3a8mM
Émission n° 7 - jeudi 03 décembre 2020 : Pascal Ory
➡️ https://youtu.be/hqzRjYMY9XQ
Émission n° 8 - jeudi 14 janvier 2021 : Jean-Michel Delacomptée
➡️ https://youtu.be/RymQnoAaodc
=====
📣 SUIVEZ L'HUMANITÉ
Tous nos articles : https://www.humanite.fr/
Rubrique Culture : https://www.humanite.fr/culture
Facebook : https://fr-fr.facebook.com/humanite.fr/
Twitter : https://twitter.com/humanite_fr
Catégorie
🗞
NewsTranscription
00:01...
00:14Bienvenue au Pied de la Lettre, l'émission littéraire de l'humanité.
00:18Je reçois aujourd'hui Alain Fléchère.
00:21Alain Fléchère, je suis très heureux de vous recevoir.
00:24Vous êtes cinéaste, plasticien, photographe.
00:28Vous dirigez l'école d'art du Frénois.
00:30Et vous êtes écrivain, un écrivain bien mystérieux dont nous allons tenter de parler.
00:38Mais d'abord, ma question rituelle, alors elle est double si j'ose dire.
00:43Je pose toujours la même question à tous mes invités depuis le début de cette émission.
00:47Comment ça va la société en 2021, ce gros animal comme se plaisait à la rayonnage ?
00:54Et pour vous, la question est double puisque je sais que vous vivez et en France et en Italie.
00:58Alors comment ça va la société française en 2021 et comment ça va la société italienne en 2021 ?
01:03Alors j'allais vous dire d'abord de quelle société on parle.
01:06On pourrait parler de la société humaine en général, au sens où l'on sait que l'homme est un
01:11animal social.
01:12Mais on peut parler de la société française ou de la société occidentale ou de la société américaine.
01:17Je vois la société en général, disons la société française et la société occidentale,
01:24très menacée par la foule, par le grégaire.
01:28Le grégaire, c'est le contraire de la société, c'est le contraire du social.
01:31Et je vois des événements de foule, comme par exemple l'invasion du Capitole à Washington
01:39ou les mouvements des gilets jaunes en France, qui sont des mouvements hostiles au social.
01:46La foule, le grégaire, c'est le contraire du social et de la société.
01:50Et puis je m'inquiète aussi du mauvais usage que fait parfois la société des termes qui la désignent.
01:57Par exemple, on utilise beaucoup depuis quelque temps l'expression « distanciation sociale ».
02:02Ça ne veut rien dire, c'est absurde.
02:04« Distanciation sociale », ça voudrait dire qu'on sépare le paysan de l'ouvrier, le patron, le riche du
02:10pauvre, etc.
02:11C'est évidemment l'expression « distanciation physique » qu'il faut utiliser.
02:15Ou une autre expression où le mot « social » intervient, les réseaux sociaux.
02:19Ces réseaux sociaux qui, normalement, donnent l'impression que c'est une invitation à l'entraide,
02:24à la communication, à l'échange et qui sont malheureusement très souvent des égouts à ciel ouvert
02:30ou qui invitent à la délation, à la dénonciation, à la falsification de l'information.
02:36Donc voilà, je suis inquiet du mauvais usage que fait la société, y compris la société française,
02:43des mots qui la concernent, comme le mot « social ».
02:46Et puis d'autres mots, par exemple, on utilise beaucoup le terme de « radicalisation » pour le terrorisme.
02:52« Radical », c'est très beau.
02:53Je trouve que les terroristes qu'on accuse de radicalisation doivent être très fiers.
02:57C'est très beau d'être radical.
03:00Ça veut dire qu'on est sans compromis, sans concession,
03:04il y a une certaine idée de pureté dans le radicalisme.
03:07Or, ces malheureux qui se livrent à des actions terroristes sont plutôt crétinisés que radicalisés.
03:13C'est-à-dire qu'on aurait parlé de la crétinisation.
03:17Ce sont des gens qui, loin de servir l'idéal de leur religion,
03:22la détournent, la dévoient et sont les victimes.
03:26Ce sont les premières victimes.
03:27Je vois ces malheureux radicalisés victimes de leur crétinisation.
03:32– Faites-vous un distinguo entre, quand je vous pose une question sur la société,
03:36entre la société française et la société italienne ?
03:41J'en profite, puisque vous vivez à la fois à Paris et à Rome.
03:47– Oui, il y a une différence.
03:49La société française, elle est, comment dire, moins conviviale,
03:54moins fraternelle, moins chaleureuse.
03:57D'ailleurs, les Italiens nous perçoivent comme des gens sérieux,
04:01comme nous, nous percevons les Allemands, par exemple.
04:03On a toujours un pays du Nord.
04:07Donc pour les Allemands, je ne sais pas quel est le pays plus au Nord qu'eux,
04:10mais pour les Italiens, on est les gens du Nord.
04:13Les Italiens sont beaucoup plus, je dirais, dans leurs rapports sociaux,
04:18plus chaleureux, plus ouverts, plus généreux, plus spontanés.
04:21Il y a moins de calculs que chez nous, moins de réserves, moins d'a priori.
04:27C'est le distinguo que vous feriez entre nos deux sociétés.
04:33Alors, venons-en à votre activité d'écrivain.
04:38Je vous reçois aujourd'hui pour un livre qui s'appelle
04:41« La vie extraordinaire de mon auto ».
04:46D'abord, qu'est-ce que l'écriture, votre œuvre,
04:51commence à devenir tout à fait considérable ?
04:54C'est d'ailleurs ce que j'ai écrit dans la chronique que je consacre à votre livre
04:59dans « L'Humanité dimanche ».
05:01Mais qu'est-ce que l'écriture vous apporte que vous ne trouvez
05:04ni dans le cinéma, car vous êtes cinéaste,
05:08ni dans votre activité de plasticien ?
05:10C'est-à-dire, comment rangez-vous, si vous voulez, dans votre œuvre,
05:14comment rangez-vous l'écriture, et notamment le roman ?
05:17Alors, je dois dire qu'en effet, je me sens être des individus différents.
05:22Je ne suis pas un écrivain qui fait des films,
05:24ou un photographe qui écrit.
05:26Je suis pleinement un écrivain quand j'écris,
05:28pleinement un photographe quand je fais des photos,
05:30pleinement un cinéaste.
05:31C'est-à-dire que j'interroge, d'une façon extrêmement tendue,
05:35la spécificité de la discipline dans laquelle je m'exprime.
05:37Et je ne fais pas de mélange, d'ailleurs, je ne suis pas du tout
05:41un artiste interne ni transdisciplinaire.
05:44Je suis à chaque fois un individu différent.
05:47La littérature, elle m'apporte, par rapport aux autres disciplines,
05:51d'abord une économie du travail très singulière.
05:54L'écriture, c'est solitaire, c'est l'indépendance absolue,
05:58c'est une économie très légère.
06:00Le cinéma, par contre, c'est le contraire.
06:02Le cinéma, c'est collectif, ça coûte de l'argent, c'est lourd.
06:07Voilà, donc la littérature m'apporte une sorte de liberté totale
06:10par rapport à mon imaginaire, d'indépendance.
06:13Voilà, je trouve que la vie de l'écrivain est une vie rêvée.
06:16On peut écrire n'importe où, on peut écrire dans le train,
06:19on peut écrire dans n'importe quel pays.
06:20Économie totale de moyens, oui.
06:21Économie totale de moyens.
06:22Rien dans les mains, rien dans les poches.
06:23Absolument.
06:24Et le livre, contrairement à tout ce qu'on dit des nouveaux médias,
06:26des nouveaux supports, reste quand même le support absolument idéal.
06:30Un livre, on l'ouvre à la page qu'on veut,
06:32donc c'est parfaitement interactif.
06:34On le reprend quand on veut, il tient dans une poche.
06:36Il n'a pas besoin d'être branché à quoi que ce soit,
06:38ni à aucun réseau, ni même à l'électricité.
06:41Donc je trouve que le livre est un support de savoir,
06:45de communication absolument indépassable.
06:49Et donc l'écriture qui aboutit au livre,
06:53eh bien c'est pareil, c'est une activité indépendante,
06:58libre, spontanée, d'une économie très légère.
07:01Voilà.
07:01– Le livre, de manière générale, et le roman en particulier,
07:05quel statut donnez-vous au roman ?
07:07Car vous avez écrit des essais, des scénarii,
07:14mais on va dire que la part la plus importante
07:17de votre activité éditoriale reste le roman.
07:20Vous êtes, et je le disais, un grand romancier.
07:23Je l'ai écrit, je le dis, je l'assume.
07:25Je trouve que vous êtes l'un des grands écrivains d'aujourd'hui
07:29et l'un des grands romanciers. Mais quelle place donnez-vous au roman ?
07:33Quelle place lui trouvez-vous, précisément, tiens, dans nos sociétés ?
07:37Qu'est-ce qu'il a à dire que ne dirait pas un autre genre ?
07:42– Je dirais que le roman, par sa liberté, c'est le lieu de la vérité.
07:48C'est dans les fictions qu'on dit la vérité.
07:50C'est rarement dans les recherches savantes ou dans les essais.
07:55D'ailleurs, toute recherche savantes, toute théorie se disqualifie très vite.
07:59Les théories, par exemple, elles ont 10 ou 15 années de durée de vie.
08:03Après, on passe à autre chose et tout ce qui était tenu pour paroles absolument certaines
08:09est disqualifié, oublié et contredit. La fiction, elle n'est jamais disqualifiée.
08:15Donc la fiction, elle a cette autonomie souveraine.
08:19Et c'est dans la fiction, c'est dans le roman que je dis, à mon avis,
08:25les choses que je n'aurais pas à renier, que je n'aurais pas à contredire, à changer.
08:32Et c'est dans ce registre, dans ce genre, que j'espère atteindre des moments de vérité,
08:40donc dans la fiction.
08:42– Qu'est-ce qui déclenche chez vous un roman ?
08:47L'idée d'un roman, qu'est-ce qui va déclencher, ou tout au moins,
08:53oui, qu'est-ce qui va déclencher l'écriture ?
08:55Parce qu'on a le sentiment, dans toute votre œuvre, que ce soit des titres comme Immersion, Prolongation,
09:03on a le sentiment que chez vous, c'est assez net même, la fiction engage la fiction.
09:10C'est-à-dire qu'elle est toujours…
09:13Alors si la littérature, disiez-vous à l'instant, est là pour dire la vérité,
09:21c'est la fiction qui va amener à cette vérité, mais une fiction que vous renouvelez sans cesse,
09:24qui est sans cesse appelée, vous renouvelez la fiction par la fiction.
09:27C'est très curieux comme processus lorsqu'on vous lit, et on va en parler avec ce livre-là aussi.
09:32– C'est vrai que je trouve ce que j'ai à écrire en écrivant.
09:35– Voilà, ça on va y venir.
09:37– Le livre, je ne peux… je suis incapable de le concevoir à l'avance, d'en faire un plan.
09:42Je sais qu'il y a des gens qui font des plans très élaborés,
09:44qui savent exactement ce qui va se passer,
09:46quels personnages sont à intervenir, quels lieux, etc.
09:48Moi, je suis absolument incapable de me projeter au-delà peut-être du titre.
09:52Vous parliez du titre, par exemple.
09:54Le titre, alors l'idée de départ, elle est contenue dans le titre.
09:58Et après, je ne sais plus rien.
10:00C'est-à-dire que j'avance en aveugle, je me jette dans le livre
10:02comme on se jette à l'eau et on nage en nageant.
10:06– Oui.
10:06– Et donc je trouve le livre que j'ai à écrire en l'écrivant,
10:10et je dois dire que je trouve tout, les personnages, la temporalité,
10:14les lieux même, le style de l'écriture.
10:17Donc voilà, et les idées, alors elles ont une histoire très variée.
10:22La plupart des livres que j'ai écrits récemment sont parties d'idées très anciennes.
10:26C'est-à-dire qu'il y a une époque où je rêvais à écrire des livres,
10:29mais où je m'abstonnais de le faire.
10:31J'ai repoussé d'ailleurs le passage à l'acte d'écrire très longtemps,
10:34très intimidé par des grandes figures qui étaient un peu, je dirais, paralysantes.
10:39Et j'ai fait toutes sortes d'autres choses en attendant, je dirais.
10:42J'ai fait des films, j'ai fait de la photographie, j'ai fait des œuvres d'art.
10:46Et voilà, quand je me suis vraiment mis à écrire,
10:49je suis passé à l'acte, à la réalisation d'idées qui m'étaient venues souvent très longtemps.
10:54– Que vous aviez notées ou qui étaient suspendues dans votre esprit ?
10:59– Je vous avais peut-être noté, mais à vrai dire, la notation n'était pas l'essentiel,
11:02je les avais dans la tête.
11:04Donc je les avais dans la tête, c'est une idée de départ très simple en général.
11:07Et voilà, donc cette idée de départ, parfois elle a donné lieu à un titre très vite.
11:13Parfois il a fallu que je cherche de titre, mais enfin l'idée de départ était là,
11:15très simple, souvent très ancienne.
11:19Et voilà, après je trouve le livre vraiment en le faisant.
11:22Par contre le livre dont on va parler aujourd'hui, c'est un livre dont l'idée est beaucoup plus
11:25récente.
11:26C'est un des rares livres que j'ai écrits pratiquement à la suite de l'idée quand elle m
11:31'est venue.
11:32– Oui, vous avez enchaîné par l'écriture après l'idée,
11:36et le titre est venu immédiatement, « La vie extraordinaire de mon auto », je le rappelle.
11:40– Oui, déjà il y avait le mot « vie » par rapport à une auto.
11:43Une auto, ce n'est pas vivant, ce n'est pas un organisme vivant.
11:45Donc déjà, de parler de la vie d'une auto, c'était déjà m'engager dans le sujet,
11:51c'est-à-dire considérer une automobile comme un organisme qui a une vie, qui est vivant.
11:55– Alors je voudrais parler de votre rituel et de votre pratique d'écriture,
11:58parce que je sais qu'elle est assez extraordinaire,
12:03donc vous ne vous asseyez pas à votre table de travail,
12:07vous avez une pratique orale de l'écriture.
12:10Alors pouvez-vous m'expliquer ça ? Parce que ça c'est très étonnant.
12:13– Tout à fait, alors comme tout le monde, ou comme beaucoup d'écrivains,
12:16pendant très longtemps je me suis assis à ma table de travail, machine à écrire,
12:19j'aimais beaucoup le clavier de la machine à écrire qui me rappelait le clavier du piano
12:23que j'ai longtemps pratiqué, que j'ai abandonné pratiquement pour passer à l'écriture,
12:27quand j'étais gamin.
12:30Voilà, alors silence, isolement, tranquillité absolue.
12:34– Pas de musique ?
12:34– Ah non, pas de musique, la musique est incompatible.
12:37Pour moi la musique que je place au-dessus de tout ne peut pas se mélanger à autre chose,
12:42et je ne peux pas écrire sous l'influence ou en écoutant de la musique.
12:46Mais donc les conditions de travail classiques, l'isolement, la tranquillité, la solitude.
12:51Et puis un jour j'ai dû écrire un livre très vite.
12:54Je faisais une exposition aux rencontres d'Arles, de la photographie,
12:59et la maison Actes Sud avait décidé de me consacrer une sorte de catalogue,
13:03mais sous la forme d'un petit livre.
13:05Un petit livre et bon, je ne m'inquiétais pas, je savais que ça allait être un petit texte.
13:11Et puis un jour je reçois un coup de fil d'Actes Sud qui me dit
13:14voilà on attend le texte pour dans trois jours, en gros.
13:17Donc là je me dis comment je vais faire, c'était quand même une petite nouvelle
13:20avec un essai à coller.
13:24Donc voilà, ma compagne me dit est-ce que ça t'aiderait de me dicter ?
13:27Je dis non écoute c'est impossible, je ne peux pas travailler comme ça,
13:30il faut que je sois tout seul face à ma machine à écrire, c'est impossible.
13:35Et puis le temps passant, et ça passait très vite puisqu'il fallait donner le texte
13:40vraiment dans une échéance très brève, j'ai essayé.
13:43Et là c'était un miracle absolu.
13:45C'est-à-dire que j'ai découvert que la langue pour moi n'était pas du tout l'inscription,
13:50mais l'oralité.
13:51C'est-à-dire que j'écris sans inscrire.
13:54Inscrire c'est une chose, écrire c'est autre chose, c'est très différent.
13:57Et d'ailleurs, le graphisme de l'écriture de la chose publiée,
14:01c'est un peu ce qu'est la partition à la musique.
14:04Oui, bien entendu.
14:06Il ne viendrait à l'idée de personne de considérer que, je ne sais pas,
14:10une symphonie de Mozart c'est ce qu'on regarde sur une partition.
14:12Il faut l'entendre.
14:14Alors les connaisseurs, les gens qui savent lire de la musique
14:16peuvent se rendre compte de ce que donne un morceau de musique
14:21en lisant la partition.
14:22Mais enfin, bon, ce n'est pas ça.
14:24Donc j'ai découvert que vraiment la langue, c'est l'oralité.
14:29C'est la chose orale.
14:31Donc ça veut dire sonore, musicale, avec des questions de rythme, d'assonance.
14:38Et que c'était ça l'essentiel.
14:40D'ailleurs, on sait qu'il y a des langues sans écriture.
14:44Donc voilà, j'ai découvert que pour moi, dicter, c'était idéal.
14:48C'est-à-dire, c'était écrire dans des conditions d'apesanteur absolue.
14:53C'est-à-dire, il n'y a plus de travail de la main,
14:56il n'y a plus de travail physique de l'écriture.
14:57Écrire, c'est un travail physique aussi.
14:59On est assis, les yeux travaillent, il faut avoir un bon éclairage,
15:03la main travaille.
15:04Enfin, il y a un aspect physique de l'écriture.
15:06Et dicter, c'est idéal.
15:08Enfin, on est dans un fauteuil, je peux fermer les yeux.
15:09En général, je ferme les yeux.
15:10– Vous dictez assis ?
15:12– Oui, je dicte assis.
15:14Alors au début, il m'est arrivé de dicter en marchant
15:15parce que j'ai toujours été très stimulé par la marche.
15:18J'ai beaucoup pratiqué la marche comme modalité de concentration.
15:25– C'est très Nietzscheen.
15:26– Très Nietzscheen, très rousseauiste aussi.
15:28– Très rousseauiste, oui.
15:29– Voilà.
15:30Mais finalement, maintenant, l'âge venant,
15:33le confort d'un bon fauteuil ou même d'un transat au soleil est idéal.
15:37Je peux donc dicter les yeux fermés.
15:40J'écoute, j'écoute le texte.
15:43Je peux dicter même des phrases très longues, de deux, trois pages,
15:46sans jamais me perdre dans la dictée,
15:49c'est-à-dire en sachant exactement où j'en suis,
15:50de la ponctuation, des effets de répétition voulus,
15:54des effets de rythme, etc.
15:57Et voilà, c'est idéal pour moi.
15:59– Vous dictez la ponctuation
16:00ou c'est l'habitude de votre compagne qui vous entend qui la place ?
16:05– Il y a un peu des deux.
16:06Il y a un peu des deux.
16:07Parfois, je la précise quand j'ai peur que ce ne soit pas clair.
16:11Mais je pense que c'est relativement persécutif dans ma façon de dicter.
16:14– Vous dictez rapidement ou très lentement ?
16:17– Je pense que je dicte assez lentement quand même, assez lentement.
16:21– Oui, je serais incapable de dicter vite.
16:25Donc chaque phrase, chaque propos est quand même réfléchi.
16:31Et alors il arrive un moment à la fin de la journée…
16:34– Parce que vous dictez toute la journée ?
16:36– Il m'arrive de diter 8 heures par jour, oui.
16:39– Non mais vous avez une compagne sur mesure parce que c'est très…
16:42– J'ai une compagne extrêmement complaisante.
16:44– Oui, totalement, parce que c'est…
16:48Surtout pour elle, qui derrière reprend sur l'ordinateur ce que vous dictez.
16:53Ça va être très épuisant, non ?
16:54– Pour elle, c'est très fatigant.
16:55D'abord, c'est fatigant pour la vue de passer des heures sur un écran.
16:57– Oui.
16:58– Et puis voilà, mais elle le fait d'une façon extrêmement complaisante et généreuse.
17:04Et voilà, donc je peux travailler des heures et des heures à une dictée.
17:07Et donc pendant tout ce temps, le texte est dans une sorte de virtualité.
17:12parce que je l'ai prononcé, je n'ai rien vu.
17:14– Vous n'avez rien vu, voilà.
17:15– Je ne sais pas quelle trace de tout ce que j'ai raconté est restée.
17:18D'ailleurs, au début, j'ai eu des catastrophes quand par exemple
17:22l'ordinateur avait buggé et qu'un passage avait disparu.
17:25Là, pour moi, c'est un désastre.
17:26Je ne peux pas redicter ce qui s'est perdu dans la minute qui suit.
17:30Il faut que j'attende trois jours pour retrouver l'élan,
17:33pour retrouver l'inspiration, pour retrouver mon propos.
17:35Donc quand une catastrophe de ce genre se produit, c'est vraiment terrible pour moi.
17:39Mais donc maintenant, on a réussi à éviter ce genre de bug, de problème.
17:44Donc je peux dicter pendant des heures.
17:46Et il arrive un moment quand même où en fin de journée, j'ai besoin de voir le texte.
17:51C'est-à-dire qu'on passe d'une réalité acoustique, sonore, à une réalité visuelle.
17:56Le texte devient une image.
17:58Alors pendant longtemps, on l'imprimait.
18:02On faisait une sortie papier.
18:04Je pouvais le lire.
18:04Et là, je le découvrais.
18:06Je le lisais.
18:07Je pouvais apporter des corrections, mais en général assez mineures.
18:10C'est-à-dire qu'il m'est rarement arrivé de refaire un texte après l'avoir découvert, imprimé.
18:15Et maintenant, j'ai une autre technique.
18:16Je le projette.
18:18C'est-à-dire que je redeviens cinéaste pendant quelques instants.
18:22Je projette le texte qui était donc saisi sur l'ordinateur.
18:26Et je le regarde comme une image.
18:28Comme une image noire sur blanc.
18:31Et il devient vraiment une image, une image projetée comme une image de cinéma ou comme une image photographique.
18:36Et là, voilà, je le vois différemment.
18:41Je peux apporter des corrections de détails.
18:44Mais quand même, l'essentiel est joué.
18:45Comme une retouche sur une photographie ?
18:47Oui, c'est ça, comme une retouche sur une photographie.
18:49Mais l'essentiel est joué dans cette coulée.
18:53Et vous n'y revenez pas ?
18:55Très rarement.
18:57Très, très rarement.
18:58Donc le premier jet est le bon.
19:01Le premier jet est le bon en général.
19:03C'est un peu comme la coulée d'un bronze.
19:07Un sculpteur, il coule un bronze dans un moule.
19:10L'essentiel est là.
19:11Après, il démoule, il patine, il peaufine, il lime.
19:14Enfin, il affine les formes qu'il a produites, qu'il a moulées.
19:19Mais c'est secondaire quand même.
19:21L'essentiel de la forme est là, a été coulé.
19:23Et pour moi, c'est pareil.
19:24C'est-à-dire que le texte, dans sa forme, qui est totalement lié au contenu,
19:29c'est absolument inséparable,
19:31elle est acquise dans cette coulée qu'est la dictée, qu'est la parole.
19:35Et après, de le démouler en quelque sorte, si je puis dire,
19:38de le démouler sous la forme de signes graphiques,
19:41que je peux regarder, que je peux observer,
19:43que je peux en mesurer la taille,
19:47je peux voir, je peux la penser, je peux la voir.
19:50Alors, ce qui m'arrive, par exemple, c'est tout d'un coup,
19:52de créer un paragraphe supplémentaire,
19:55c'est-à-dire de créer des interlignes
19:57qui n'étaient pas dans la coulée du texte,
20:00de voir qu'il faut le compartimenter, le sectionner.
20:03Mais disons que l'essentiel est joué dans la dictée.
20:05– C'est très étonnant parce que,
20:08et là, vous m'étonnez beaucoup,
20:09parce que vous utilisez une langue
20:13que je qualifierais de classique.
20:16– Oui.
20:18– Elle n'est pas orale, votre langue, lorsque vous dictez.
20:24Enfin, ça n'est pas de la langue parlée,
20:26elle est orale, évidemment, c'est une évidence,
20:30mais ça n'est pas une langue parlée,
20:32c'est une langue qui sort,
20:34et qui, dès lors, est extrêmement construite.
20:38– C'est exact, c'est exact,
20:40et cette construction, je l'entends.
20:43C'est-à-dire que ce n'est pas une langue parlée
20:44au sens que ce n'est pas une langue
20:46de la conversation courante,
20:49ce n'est pas une langue,
20:52voilà, comme on se parle dans la rue ou au bistrot.
20:54– Absolument.
20:54– C'est une langue construite,
20:56mais elle est construite dans ma tête.
20:57– Oui.
20:57– Et elle se construit,
20:59de la même façon qu'on peut la construire
21:01par les signes graphiques,
21:02elle se construit pour moi dans l'oralité.
21:04– C'est-à-dire dans sa…
21:05– Mais c'est une oralité littéraire.
21:07– Oui, c'est une phonétique, c'est une musique.
21:09– C'est une musique, oui.
21:10– J'entends la langue, je l'entends.
21:12– Oui, d'ailleurs, elle est toujours à peu près la même
21:14dans tous vos livres.
21:16– Probablement.
21:17– Dans beaucoup de vos livres,
21:18sauf les livres peut-être les plus autobiographiques,
21:22mais dans les fictions,
21:26on entend très souvent la même musique,
21:29et c'est d'ailleurs très agréable.
21:31Les cadres changent, les paysages changent,
21:33les personnages changent,
21:35mais la langue reste d'une certaine façon
21:38assez immeuable, c'est ce que je ressens.
21:40– Disons que la langue, telle que je l'écris,
21:44elle est déterminée par…
21:45– Telle que vous ne l'écrivez pas, plutôt ?
21:47– C'est ça, telle que je n'écrivais pas,
21:49que je n'inscris pas,
21:50elle est déterminée par l'obligation
21:53d'épuiser un sujet.
21:54C'est-à-dire que dans une phrase,
21:56parfois un peu plus d'une phrase,
21:58il faut que tout ait brûlé,
22:00c'est-à-dire que tout ait été consommé.
22:03C'est pour ça que je fais souvent des phrases langues,
22:04pas du tout par coquetterie ou par désir.
22:06Je ne me suis pas dit, tiens, je vais faire des phrases langues,
22:08ça sera mon style.
22:09Pas du tout.
22:10J'ai besoin que dans une unité linguistique,
22:13donc la phrase, disons,
22:15j'ai épuisé sa signification, son contenu,
22:19qu'il n'y ait plus rien à dire pour moi en tout cas.
22:21Quelqu'un d'autre pourrait dire d'autres choses,
22:22d'autres choses, mais moi, dans mon propos,
22:24dans cette unité linguistique qu'est la phrase,
22:28ou peut-être le paragraphe,
22:31j'ai besoin que le sujet ait été totalement épuisé,
22:35qu'il n'y ait plus que des cendres.
22:37Et c'est pourquoi mon style est ce que vous dites,
22:44assez classique, avec des phrases très longues.
22:47Alors, j'ai été très tenté parfois
22:49d'expérimenter avec la langue,
22:52c'est-à-dire de la casser,
22:55de lui faire dire autre chose en la malmenant.
23:02Mais je dois dire que les expériences que j'ai vues,
23:06et j'en ai vues beaucoup, il y en a que j'admire.
23:08Je sais que vous êtes un proche de Philippe Solers,
23:11j'admire beaucoup tout ce qu'il a fait,
23:13tout ce qu'il a expérimenté avec la langue,
23:15mais souvent, chez des écrivains,
23:17je trouve que ces expérimentations,
23:20elles sont très vite désuètes,
23:22c'est-à-dire que ça se démode très vite.
23:23Toutes ces choses qui apparaissent comme des nouveautés,
23:26des inventions,
23:28finissent par tomber dans l'académisme.
23:30Il y a aussi un académisme de la déconstruction de la langue
23:34et du fait de la malmener.
23:36Donc finalement,
23:38sauf des tentatives que j'ai pu faire ici ou là
23:41et que je renouverai sans doute,
23:43là, j'ai en projet un roman qui,
23:47alors oui, ne fonctionne pas d'une façon
23:52linéaire traditionnelle,
23:53mais voilà, normalement,
23:58j'adopte la construction traditionnelle de la langue,
24:03peut-être en jouant,
24:05là où je me permets certaines infractions,
24:08je dirais, à la règle,
24:09c'est des répétitions,
24:12des formes d'insistance,
24:14voilà, mais
24:16disons que l'écrivain contemporain
24:20dont les expériences sur la langue
24:22m'ont le plus influencé,
24:25alors on ne peut pas dire qu'il soit expérimental,
24:27c'est Thomas Bernhardt.
24:28Thomas Bernhardt, il a quand même une écriture très singulière,
24:31on ne peut pas dire que c'est une écriture classique.
24:32Absolument.
24:33Mais ce n'est pas non plus une écriture expérimentale.
24:37Il a signé vraiment un style d'écriture
24:41qui est très, très lié à ces sujets.
24:44Oui, absolument.
24:45C'est ça qui est essentiel pour moi.
24:46Mais si l'écriture chez vous n'est pas expérimentale,
24:51certains de vos romans le sont totalement
24:55à la fois par le thème et la manière que vous avez de le traiter.
24:58Parce qu'aussi bien, et c'est très visible chez vous,
25:02et j'ai l'impression de motifs que vous retrouvez,
25:08de motifs de fiction, comme de personnages,
25:12que vous trouvez comme en grattant une surface,
25:19comme en la dépoussiérant,
25:21un peu comme on va trouver une fresque derrière une peinture,
25:29en se servant d'enduit, etc.,
25:32pour faire disparaître une première couche
25:34et vous laisser apparaître une seconde couche,
25:36parfois une troisième couche.
25:38Enfin, comme si vous vouliez épuiser d'une certaine façon la matière,
25:42la matière ici étant le langage.
25:45Tout à fait.
25:45Vous venez de faire une comparaison
25:49que je rapprochais de celle que je fais moi-même.
25:51Moi, je dis que l'écriture, c'est une archéologie.
25:53C'est-à-dire que je gratte.
25:55Vous parliez de gratter ?
25:56Eh bien, c'est ça.
25:57Je sais, par exemple, qu'il y a quelque chose à voir dans tel sujet.
26:01Quelque chose émerge, émerge dans mon imaginaire.
26:05Et je me dis, là, il faut gratter.
26:07Je ne sais pas ce qu'il y a.
26:08Ce n'est peut-être pas intéressant,
26:09mais c'est ça.
26:11C'est l'apparition du sujet.
26:12On parlait tout à l'heure de l'apparition du sujet.
26:14C'est ça.
26:14C'est une petite chose qui émerge à la surface
26:17dans un site, dans un site de l'imagination.
26:21Et après, écrire, c'est gratter.
26:23D'ailleurs, on dit souvent qu'écrire, c'est gratter.
26:25Oui, oui, oui.
26:25On a gratter une plume.
26:27Et pour moi, c'est vraiment gratter.
26:28C'est-à-dire que c'est un travail d'archéologie de mon imaginaire.
26:32Je cherche ce qui est là, ce qui est là déjà dans ma tête,
26:37qui est déjà là en quelque sorte.
26:39Je ne le crée pas, il est là.
26:40Il faut simplement que je le découvre, que je le mette à jour.
26:44Et donc, voilà, je vois dans l'écriture une sorte de travail d'archéologie.
26:47Alors, grâce à ce long préambule sur votre écriture,
26:53cette longue introduction, nous pouvons en venir à la vie extraordinaire de mon auto.
26:58Alors, effectivement, les autos n'ont pas de vie, enfin, a priori.
27:02Mais là, on va découvrir qu'elles en ont une.
27:05Alors, je place le cadre, si j'ose dire.
27:08Donc, voilà, un jeune homme à Paris découvre, il est étudiant en architecture.
27:16Bon, voilà, et il est intéressé par les voitures.
27:20Il découvre une annonce un jour, « Victory type A 1939 ».
27:24Il découvre cette annonce dans « La vie de l'auto »,
27:27un journal qu'il va chaque jeudi acheter au kiosque.
27:30« Victory type A 1939 », modèle rare, mécanique parfaite,
27:34« Peinture et intérieur d'origine », « Première main », « Historique connue »,
27:39« État », « Concours », « Contrôle technique », « OK »,
27:42« Aucun frais à prévoir », « Par », « PART », « Toute distance », « Prix à débattre
27:48».
27:49Telles avaient été les termes, à peu près, si je me souviens bien,
27:52là, c'est le narrateur qui parle, car c'était il y a quelque temps,
27:55de la petite annonce parue dans les pages de vente de voitures d'occasion
27:58de l'hebdomadaire « La vie de l'auto ».
28:00Je ne me doutais pas alors que par la suite,
28:03et continuant d'aller chercher chaque jeudi l'hebdomadaire
28:05« La vie de l'auto » au kiosque à journaux,
28:07par habitude, comme on achète chaque jour le journal
28:09pour y lire les dernières nouvelles du monde,
28:12je penserais si souvent au titre à première vue anodin
28:15de ce canard pour passionné d'automobiles
28:17qui rêve à l'acquisition d'une de ces voitures anciennes
28:20dont on peut dire en effet qu'elles ont eu une vie.
28:24Et on va voir que celle-ci va avoir une drôle de vie
28:28parce que cette voiture a sa vie propre.
28:34Le narrateur va effectivement l'acheter,
28:38donc il achète cette voiture qui est un modèle un peu particulier,
28:46mais bon, il l'achète, tout va bien, il est content de sa voiture,
28:51et puis quelques jours plus tard, il reçoit cette lettre.
28:55Et cette lettre, c'est celle du premier,
28:58de l'ancien propriétaire de la voiture.
29:01Cette voiture est une première main,
29:02elle devient grâce à cet achat une seconde main,
29:05mais le propriétaire, le premier propriétaire,
29:08écrit au jeune homme cette lettre très curieuse.
29:11« Cher monsieur, je tiens à vous féliciter
29:14et à vous exprimer mon enthousiasme,
29:17que ce soit entre les mains d'un jeune homme passionné,
29:19me dit-on, que l'auto dont je me sépare à regret
29:22après tant d'années comme d'un être qui m'est cher,
29:25va continuer sa vie.
29:27Cette vie est déjà extraordinaire,
29:30et je pourrai vous la raconter un jour,
29:32si cela vous intéresse.
29:33Je suis intarissable sur ce sujet,
29:36je forme le vœu que la deuxième vie
29:38qui commence pour elle entre vos mains
29:41soit tout aussi exaltante,
29:43les jeunes, comme vous,
29:45diraient tout aussi sexy,
29:47et je vous recommande la plus soigneuse attention.
29:49Vous avouerai-je que je pourrais bien me montrer jaloux ?
29:52Cette voiture est certes d'un modèle ancien,
29:55mais elle n'est pas vieille.
29:56Elle est jeune,
29:57et elle vous surprendra en continuant de le rester
30:00après ce nouveau départ avec un conducteur
30:02à la découverte des joies tumultueuses
30:04et des plaisirs débridés de la jeunesse.
30:07Vous ne serez jamais déçus par ces performances.
30:10À vous, lui dit-il,
30:11de hausser les vôtres au même niveau,
30:14curieux propriétaire.
30:15Si je peux me permettre,
30:17je vous serai reconnaissant
30:18de me donner de ces nouvelles de temps à autre,
30:20et n'hésitez pas à me contacter
30:23si les aventures déjà vécues
30:24par cette charmante compagne
30:27suscitent votre curiosité dans l'attente.
30:30Votre heureux prédécesseur
30:31est désormais complice,
30:33S. Strupps.
30:34S, c'est Sam,
30:36on va le découvrir plus tard dans le roman.
30:38Alors, il faut dire que,
30:39d'abord, la lettre est curieuse,
30:41que notre narrateur
30:43va acheter sa voiture.
30:45Il est très content
30:46de cette voiture
30:47qu'on a vue ici même
30:50à l'écran derrière nous,
30:53que c'est un modèle
30:54tout à fait étonnant,
30:56qu'il va la garer
30:58près d'une boulangerie,
31:00qu'on se rend compte
31:01que la voiture,
31:02une fois,
31:02reçoit une éraflure
31:04car une autre
31:04est passée toute à côté,
31:06qu'elle va se réparer toute seule
31:08et qu'elle, parfois,
31:09on ne la retrouve pas garée
31:10à l'endroit
31:12où le narrateur
31:12croit l'avoir garée,
31:14mais qu'elle s'est,
31:15soi-disant, déplacée toute seule,
31:17comme si un conducteur mystérieux
31:18était venu la chercher.
31:19Enfin, elle est quand même
31:20très bizarre, cette voiture.
31:21J'ajoute que
31:23tous les gens
31:25qui ont un rapport quelconque
31:28avec ce narrateur
31:29ou sa voiture
31:29ou les aventures
31:31qu'il a avec elle
31:33s'appellent à peu près tous
31:34Pessoa
31:35et parlent avec un accent portugais.
31:37Donc, on voit bien la référence
31:38à Fernando Pessoa,
31:41comprenons Pessoa en portugais,
31:43et ses nombreuses hétéronymes
31:44pour ceux qui ont lu,
31:45par exemple,
31:48Pessoa
31:48et notamment
31:49son grand livre
31:50de l'intranquillité.
31:51Mais alors,
31:52voilà,
31:52on est dans un univers
31:53tout à fait curieux.
31:56– Oui, je dirais
31:57qu'on est dans un univers
31:58léger, loufoque.
32:00– Léger, oui,
32:02si vous voulez,
32:03mais enfin, oui.
32:04– Loufoque,
32:05peut-être un peu teinté
32:07de surréalisme.
32:09– Oui.
32:09– Et voilà,
32:12donc c'est vrai
32:12que l'entrée
32:13de cette voiture
32:14dans la vie
32:15de ce jeune homme
32:17est la source
32:18d'une sorte
32:19de dérèglement
32:20de sa propre vie.
32:22Mais en même temps,
32:23elle contribue
32:24à un épisode mémorable
32:25de sa jeunesse.
32:26– Oui.
32:27– Je dirais que
32:28la vie de cette voiture
32:30ou plutôt la vie
32:31que ce propriétaire
32:33partage avec elle,
32:34ça va constituer
32:36les beaux moments
32:37de sa jeunesse,
32:38les moments de folie
32:39de sa jeunesse,
32:40y compris de folie amoureuse
32:41et sexuelle.
32:41– Oui.
32:42Alors, c'est très curieux
32:43parce que, bon,
32:44évidemment,
32:45comme il a cette voiture,
32:46bon, il voit bien
32:46qu'il y a un certain nombre
32:48de phénomènes bizarres
32:48qui vont se produire.
32:49Et puis,
32:52donc il décide,
32:53nous sommes le 1er mai,
32:55il y a un long week-end,
32:56il décide de partir,
32:58d'autant qu'il fait
33:00un petit peu de musique,
33:02qu'il pratique le violon
33:03en amateur
33:03et que l'un de ses amis
33:07lui propose
33:07de venir le rejoindre
33:10pour animer un bal.
33:12C'est un ami accordéoniste
33:13qui lui dit
33:14mais viens donc me rejoindre
33:15sur les bords de Marne,
33:18rejoindre mon orchestre.
33:20Donc, voilà,
33:21il est très content
33:22de…
33:22Tout le monde est parti
33:23au Touquet,
33:25bon,
33:25mais lui est très content
33:26d'échapper aux embouteillages,
33:28etc.
33:28Il prend cette voiture,
33:29il se dit,
33:29bon,
33:30je ne la connais pas bien,
33:30mais pour aller de Paris
33:32jusqu'à sur les bords de Marne,
33:34elle devrait pouvoir
33:34m'y emmener,
33:36même si elle est très ancienne,
33:37bien qu'elle soit très jeune,
33:39comme le dit
33:39le premier propriétaire,
33:40mais enfin, voilà,
33:40il ne prend pas de risque.
33:41Et puis là,
33:43là,
33:43il a un accident
33:46avec…
33:46et il se fait
33:47emboutir sa voiture
33:49et l'accident
33:51est causé par
33:52un autre
33:52ou plutôt
33:53une autre automobiliste,
33:55une jeune femme
33:56qui était au téléphone,
33:58au téléphone portable,
33:59tout en conduisant,
34:00ce qui ne se fait pas
34:01et qui lui rentre dedans.
34:02Cette jeune femme
34:03s'appelle Justine
34:05et aussitôt,
34:06le narrateur lui dit,
34:07écoutez,
34:07j'allais rejoindre un ami,
34:09enfin,
34:09des amis de la musique,
34:10mais arrêtons-nous
34:13dans un…
34:13puisque nos deux voitures
34:14vont être immobilisées,
34:15enfin,
34:15plus celle de la jeune femme
34:17que la sienne,
34:17d'ailleurs,
34:18arrêtons-nous dans un hôtel.
34:19Alors,
34:20Justine,
34:21immédiatement,
34:21on lui dit,
34:22arrêtons-nous,
34:22on va déjeuner ou dîner
34:24et puis,
34:26immédiatement,
34:27notre narrateur
34:28prend une chambre
34:28à l'hôtel
34:29sans que cela n'étonne
34:30non plus la jeune femme
34:32qui…
34:32on lui dit,
34:33mais…
34:34elle lui dit,
34:34non,
34:34je n'ai pas très faim,
34:35elle monte dans la chambre,
34:36elle se déshabille tout de suite.
34:38Évidemment,
34:38on pense à la Justine de Sade,
34:40enfin, voilà,
34:40tout ça est occasionné
34:42par la voiture.
34:44C'est la voiture
34:44qui est en train de mener
34:46la vie de notre narrateur.
34:48– C'est tout à fait ça,
34:49oui,
34:50il y a une sorte
34:50de dérèglement général
34:52qui se produit
34:53dans la vie du narrateur
34:53par l'entrée dans sa vie
34:55de cette voiture
34:56aux propriétés étranges
34:57puisqu'en effet,
34:58elle se fait emboutille
35:01et ils sont immobilisés.
35:02Enfin,
35:02la voiture de la jeune femme,
35:03elle est mise sur le côté
35:05et elle attendra.
35:06L'autre,
35:07celle du narrateur,
35:08peut encore rouler
35:09jusqu'à une auberge
35:10où il est question de déjeuner.
35:11Puis finalement,
35:12quand il demande à la jeune fille
35:13si elle a faim,
35:14elle a l'air de dire
35:15que ça peut attendre.
35:15Donc ça peut attendre quoi ?
35:16De se donner de l'appétit.
35:18– Oui, voilà.
35:19– Et voilà,
35:19et donc il monte dans une chambre
35:20et il découvre
35:21que cette jeune fille
35:22est un peu nymphomane
35:23pour dire les choses
35:24très simplement
35:24et qu'elle ne porte pas
35:27par hasard
35:27ce prénom de Justine.
35:29– Bien entendu.
35:29– Tout ça se passe
35:30à quelques centaines de mètres.
35:33– Oui,
35:33de Charenton.
35:34– De Charenton, voilà.
35:35– Oussade a fini sa vie.
35:39– A fini sa vie,
35:40oui, oui, absolument.
35:41Alors,
35:41voilà,
35:42pour donner une idée
35:42de votre langue,
35:44alors Justine a cet accident,
35:46elle se met à pleurer immédiatement,
35:49soit elle a eu peur,
35:50soit, voilà,
35:51elle a reçu un choc
35:52de ce qui n'est pas,
35:53de ce qui est un incident
35:54plus qu'un accident,
35:55enfin c'est un accident,
35:56mais je veux dire,
35:56ce n'est pas très grave,
35:57il y a juste de la tôle froissée.
35:59En me dirigeant vers la Marne
36:00et Justine ayant séché ses larmes,
36:02je me disais que cette aventure,
36:04c'est le narrateur qui parle,
36:06serait tout à mon avantage
36:07et finalement sans préjudice
36:09si le tôlier acceptait
36:10un travail digne d'un bon artisan,
36:12plus sérieux que celui
36:13d'effacer une rayure invisible,
36:14voire une éraflure imaginaire,
36:16une opération réclamant
36:18cette fois-ci
36:18un véritable savoir-faire
36:20de carrossier.
36:21Ce métier fait partie
36:22de ceux qui sont tristement perdus,
36:24car les parties endommagées
36:25des voitures d'aujourd'hui
36:26ne se réparent pas,
36:27on se contente de les remplacer
36:28et l'art a disparu
36:30qui consistait à restaurer
36:32de belles formes,
36:33malencontreusement déformées.
36:34Pendant le trajet,
36:36Justine m'apparaissait
36:37peu à peu comme une passagère idéale
36:39qui faisait oublier
36:40la conductrice qu'elle avait été.
36:42Elle m'apprit qu'après avoir envisagé
36:44des études d'architecture,
36:45elle étudiait la musique
36:46et le chant au conservatoire,
36:47c'est elle qui a fait le bon soin,
36:48me suis-je dit,
36:49nos parcours se sont croisés,
36:50on aurait pu se rencontrer
36:51plus tôt.
36:52Simple coïncidence.
36:53Et cela m'avait rappelé
36:54le rendez-vous
36:55avec mon ami accordéoniste
36:56pour notre participation musicale
36:57à un bal du 1er mai.
36:59Mais déjà,
37:00cette perspective
37:01m'était un peu sortie de la tête
37:02et la présence
37:03d'une Justine en pleurs
37:04quelque part entre Saint-Mort
37:05et Charenton
37:06avait opéré
37:07un mélange afrodisiaque
37:09entre les souvenirs
37:10de lecture sadienne
37:11et ceux des photographies
37:12et des films
37:12où apparaît la sensualité
37:14des Français d'avant-guerre,
37:15Douaneau,
37:16Ronis,
37:16Renoir,
37:17Marcel Carnet,
37:17Jean Vigo.
37:18Je ne pensais plus
37:19qu'à trouver une guinguette
37:20au bord de l'eau
37:21et une chambre à l'étage
37:22donnant sur une berge
37:23avec un saule pleureur
37:24des péniches amarrés
37:25et leurs couples
37:26de mariniers festoyants
37:27sur le pont
37:28où sèche sur un fil
37:29« Le petit linge de Madame ».
37:31Voilà.
37:32Alors, là,
37:33on sent très bien
37:34ce que je disais tout à l'heure,
37:35c'est-à-dire une écriture
37:38extrêmement classique
37:38et on sent aussi très bien
37:41que vous ne savez pas
37:42où vous allez.
37:43– Ah mais c'est tout à fait ça.
37:45Je pars à la recherche
37:46dans la langue
37:47de ce que je vais raconter.
37:49– C'est la langue
37:50qui vous fournit
37:51votre scénario,
37:53votre intrigue.
37:54– C'est tout à fait
37:54dans la langue
37:55que je trouve l'histoire,
37:56que je trouve le scénario,
37:57que je trouve
37:57ce qui va se passer,
37:58ce que vont être
37:59les personnages,
38:00la temporalité du récit.
38:02Tout ça m'apparaît
38:04dans le temps de l'écriture.
38:06C'est-à-dire,
38:06je suis incapable
38:08de me projeter
38:09au-delà d'une idée
38:10de départ très simple.
38:11Une idée de départ très simple,
38:12là, je peux vous la dire,
38:13même si vous avez
38:14l'intention
38:15de l'aborder plus tard,
38:16c'est que cette voiture,
38:17c'est un organisme vivant
38:18qui se répare lui-même.
38:19– Absolument.
38:20– C'est ça mon idée de départ.
38:21Et ça, c'est une idée récente
38:23puisque j'ai eu affaire récemment
38:25à des colloques,
38:26à des conférences,
38:27à des échanges
38:27avec des scientifiques
38:28qui parlent du transhumanisme,
38:29du post-humanisme,
38:31de la robotique et tout ça.
38:32Et je m'étais dit,
38:33bon,
38:35la seule vraie évolution
38:36des machines radicales
38:39serait qu'elles se réparent
38:40elles-mêmes,
38:41qu'elles soient des organismes vivants
38:42qui se réparent eux-mêmes
38:43comme un organisme humain.
38:45– Comme un organisme humain, oui.
38:46– Voilà.
38:46Tout ça,
38:48alors, oui,
38:48je le trouve dans l'écriture.
38:50C'est-à-dire que tout ça,
38:51il faut l'illustrer.
38:52Donc, je me laisse emporter,
38:54je me laisse emporter dans l'écriture
38:56vers les événements,
38:58les situations,
38:58les circonstances,
39:00les personnages
39:02qui sont cachés là,
39:04dans l'écriture.
39:05– Et Justine,
39:06elle était cachée
39:07préalablement dans votre écriture.
39:09– Vraisemblablement,
39:10on peut l'imaginer.
39:11– Tout à fait.
39:12C'est le genre de personnages
39:14qui sont régulièrement cachés
39:15dans mes livres.
39:15– Absolument.
39:16– Je dirais que dans mes livres…
39:18– Sauf qu'elle n'est pas danseuse,
39:19il y a beaucoup de danseuses
39:20dans vos livres,
39:21mais là, elle n'est pas danseuse.
39:22– De danseuses, de nageuses.
39:23– De nageuses, oui.
39:24– Oui, nageuses, oui.
39:26– Oui.
39:26– Plutôt du nord de l'Europe, d'ailleurs.
39:28– Oui, ou de l'Europe de l'Est.
39:29– Ou de l'Europe de l'Est, oui.
39:30– C'est-à-dire l'importance du corps.
39:32– Oui.
39:40– C'est ce que l'on voit en premier chez Justine.
39:42– Oui, c'est d'accord.
39:42– C'est ce que le narrateur va découvrir très vite.
39:45D'ailleurs, elle a une jupette courte au départ.
39:46Enfin, voilà.
39:48Alors, le dialogue est constant
39:50entre ce narrateur,
39:52c'est-à-dire celui qui a très nouvellement
39:55acquis cette voiture,
39:56et puis le premier propriétaire,
39:58puisque je rappelle que cette voiture
39:59est une première main.
40:00« J'étais impatient, écrit le narrateur,
40:03de consulter le vieux Sam,
40:05c'est-à-dire le premier propriétaire de la voiture,
40:07qui m'avait vendu cette auto mystérieuse
40:08et lui réclamait les éclaircissements
40:10de tant d'énigmes,
40:12car si aucun des événements inexplicables
40:14n'avait eu de conséquences graves,
40:17il n'en restait pas moins troublant
40:19et même inacceptable
40:20que la voiture pût constamment
40:22être utilisée par un autre que moi,
40:24son unique propriétaire légitime,
40:26si telle était l'hypothèse
40:28que je décidais de privilégier. »
40:29Oui, parce qu'on se rend compte,
40:30comme je l'ai dit,
40:31que la voiture ne se retrouve pas
40:32à l'endroit où on l'a laissée.
40:34Et comme personne n'est rentré dedans,
40:36enfin, on peut l'imaginer,
40:37c'est quand même très bizarre.
40:38La vie clandestine de Vicky,
40:40car le narrateur appelle sa voiture Vicky,
40:43était insupportable,
40:45même si celle-ci apportait
40:47des réparations aux dommages subis
40:48dans sa vie officielle.
40:50Le fait qu'un autre usager
40:52ait pu se soucier mieux
40:53que je n'aurais su le faire
40:54des aléas dont Vicky était parfois victime
40:57produisait chez moi
40:58une sorte de jalousie,
41:00plus encore que l'inquiétude
41:02de la savoir livrer
41:03aux mains d'un inconnu.
41:04Cela en dit long
41:05sur la nature des sentiments humains,
41:08ai-je observé,
41:09en prenant conscience de mon attitude,
41:11mais à vrai dire,
41:13de telles divagations
41:14n'étaient que facilité,
41:16commodité et paresse
41:18face à la difficulté
41:20de penser Vicky
41:21comme un organisme capable
41:23de se régénérer lui-même,
41:25de se réparer
41:27sans l'aide de personne.
41:30Oui, c'est ça.
41:31En fait, l'énigme
41:32à laquelle le narrateur
41:34est confronté,
41:35c'est qu'il voit bien
41:35que cette voiture,
41:36parfois, elle bouge un peu
41:38et que surtout,
41:39tous les accidents
41:42qu'elle subit,
41:43des accrochages plus ou moins graves,
41:44des éraflures,
41:46se réparent d'eux-mêmes.
41:47C'est-à-dire qu'il ne trouve plus
41:47la trace des accros.
41:51Donc, il se dit,
41:52soit quelqu'un l'utilise,
41:53soit est-ce que ce serait
41:54son premier propriétaire
41:56qui reste très attaché
41:57à la vie de cette voiture
41:59et qui vient la reprendre
41:59de temps en temps,
42:01la fait repeindre,
42:02l'emmène au garage
42:02ou la déplace,
42:04soit, voilà,
42:05soit elle se répare elle-même.
42:07Mais il y a une énigme.
42:08Il y a une énigme
42:09dans le fait que,
42:10voilà,
42:10cette voiture a une double vie
42:12ou simplement une vie.
42:13Une double vie
42:14si elle est utilisée
42:15par quelqu'un d'autre
42:16et simplement une vie
42:17si c'est elle-même
42:18qui se répare.
42:19Donc, il est confronté
42:20à cette énigme
42:21qu'il n'élucidera
42:23que tout à fait
42:23à la fin du livre.
42:24À la fin du livre, oui, oui.
42:26Alors, évidemment,
42:28la vie de cette voiture
42:30rentre de plein fouet.
42:32C'est un accident.
42:34Finalement,
42:34entre ce qui se passe,
42:35c'est le livre
42:36et l'histoire d'un accident
42:37entre cette voiture
42:39et son nouveau propriétaire.
42:42On pourrait le résumer ainsi.
42:44À la faveur de cet accident,
42:46beaucoup de personnes,
42:48à la fois pour réparer cette voiture,
42:50à la fois pour comprendre
42:52de quelle nature est cette voiture
42:54tout à fait extraordinaire,
42:55un certain nombre de personnes
42:56vont surgir.
42:58Il y aura même un psychanalyste,
43:01enfin, un détective
43:02qui est en même temps
43:03un psychanalyste
43:04que le narrateur vient voir
43:05pour essayer de comprendre
43:06quelque chose à sa vie.
43:07il n'y comprendra pas
43:09grand-chose de plus.
43:11La devise du psychanalyste,
43:13c'est pas
43:14je pense,
43:15donc je suis,
43:17mais...
43:17– Mais...
43:19je suis, donc je sais.
43:21– Je suis, donc je sais.
43:22– Voilà.
43:23– Suir au sens de suivre
43:24et pas au sens d'être.
43:25– Voilà.
43:25– Absolument.
43:26Et d'ailleurs,
43:26c'est à cette occasion
43:27que vous dites
43:28que c'est extrêmement curieux
43:29que dans la langue française,
43:31le verbe être
43:32et le verbe suivre
43:33aient d'une certaine façon
43:35cette correspondance.
43:36Alors, il y a cela.
43:38Il y a la boulangère
43:39devant laquelle la voiture
43:40égarrée
43:41qui était en fait
43:41une ancienne chasseuse
43:43de Lyon.
43:44Il y a un Angolais
43:47qui est un réparateur
43:49de voitures
43:50qui a quatre filles
43:52qui sont toutes plus
43:53accortes
43:54les unes que les autres
43:56qui sont
43:57les représentants
43:59de la beauté intégrale.
44:01Il y a...
44:03Et puis, il y a Justine,
44:06on l'a dit,
44:06et puis ce propriétaire.
44:08Voilà.
44:09Et puis,
44:10l'inventeur de la voiture,
44:12le constructeur,
44:13celui qu'il a imaginé
44:15et qui détient
44:16les clés
44:18du mystère,
44:19si j'ose dire.
44:20– Parce que c'est un livre
44:22sur...
44:23J'allais dire le transhumanisme,
44:25le post-humanisme, non ?
44:26– Oui, c'est un livre
44:29qui conteste en fait
44:30les théories du post-humanisme.
44:32C'est-à-dire que
44:35ce que tente
44:36le constructeur de la voiture,
44:38qui est le frère jumeau
44:40du Stoops,
44:40qui est son premier propriétaire...
44:42– Oui, tout aurait été
44:43trop simple.
44:44– Voilà, tout aurait été
44:44trop simple.
44:45C'est de créer
44:48une voiture,
44:49c'est-à-dire
44:49un objet mécanique
44:51qui est toutes les propriétaires
44:52d'un organisme vivant.
44:54C'est-à-dire
44:55qui se répare,
44:56qui se régénère,
44:57qui se...
44:58Voilà.
44:59Jusqu'au phénomène ultime
45:01qui est qu'il se reproduise.
45:02Le propre d'un organisme
45:04vivant,
45:04c'est qu'il se reproduit.
45:06Donc,
45:07il a rêvé
45:08de produire
45:09une voiture
45:09capable de se reproduire.
45:11Et on sait ce qu'on découvrira
45:12tout à fait
45:12à la fin du livre.
45:14Donc,
45:15à cette occasion,
45:17ces deux frères jumeaux
45:18qui sont
45:19des personnages
45:20assez étranges,
45:22assez savants,
45:23il y a une critique
45:24du post-humanisme,
45:26du transhumanisme,
45:27notamment sur ces questions
45:28de l'intelligence artificielle.
45:32le constructeur
45:32de la voiture
45:33qui pourtant
45:33est l'inventeur
45:35de choses absolument
45:36extraordinaires.
45:36parce que c'est un grand savant.
45:38– C'est un grand savant
45:39qui arrive à produire
45:40un organisme mécanique
45:41qui non seulement
45:42se répare,
45:42mais se reproduit.
45:46il est très critique
45:47envers tout ça
45:48puisqu'il explique
45:50que dans ce qu'on appelle
45:52l'intelligence artificielle,
45:53il n'y a ni intelligence
45:54ni artificielle.
45:55Puisque l'intelligence artificielle,
45:57c'est en fait
45:58une accumulation,
45:59une association
45:59d'intelligences humaines
46:01qui sont toutes
46:04associées
46:04pour créer
46:05un outil de travail,
46:07un outil de bon.
46:08Et puis qu'en plus de ça,
46:09donc ce n'est pas
46:10artificiel du tout,
46:11c'est totalement humain,
46:12mais surtout
46:13ce n'est pas de l'intelligence
46:14et du calcul,
46:14c'est la capacité
46:16de calcul.
46:16L'intelligence
46:17et le calcul,
46:17ce n'est pas tout à fait
46:18la même chose.
46:19Donc ce qu'on appelle
46:20l'intelligence artificielle
46:21et qu'on associe
46:22à d'autres aspects
46:23du post-humanisme
46:24ou du transhumanisme
46:25comme la robotique,
46:26les cyborgs,
46:27etc.,
46:28c'est une chose
46:28que le savant
46:29en question conteste.
46:31Voilà, il dit
46:32il n'y a pas
46:32d'intelligence artificielle.
46:33L'intelligence artificielle,
46:34c'est une addition
46:35d'intelligence humaine
46:36qui ont collaboré
46:39et donc ça n'a rien
46:40d'artificiel
46:40et ce n'est pas
46:41de l'intelligence
46:41puisque ça donne
46:42simplement une capacité
46:43de calcul.
46:44L'intelligence
46:44c'est autre chose
46:45que ça.
46:46Donc il y a à la fois
46:47une critique
46:48de cette théorie
46:49du transhumanisme
46:50et du post-humanisme
46:51qui vous explique
46:52que l'homme
46:54ne cesse d'être augmenté,
46:55de se dépasser lui-même,
46:57que l'homme de demain
46:58sera peut-être immortel,
46:59ce qui me semble
46:59des choses
47:01absolument abérantes.
47:02Difficile à imaginer
47:02en tous les cas aujourd'hui.
47:03Difficile à imaginer, oui.
47:04D'ailleurs,
47:05un des deux personnages,
47:06le savant,
47:07on dit
47:07qu'est-ce que ça veut dire
47:07l'immortalité ?
47:08À partir de quel âge
47:09devient-on immortel ?
47:10Est-ce qu'on devient immortel
47:12à 25 ans,
47:12à 40 ans,
47:13à 90 ans ?
47:14C'est plus ou moins intéressant
47:15selon l'âge
47:16où ça se produit.
47:18Donc il est très critique
47:19envers tout ça
47:19et il se méfie
47:21de ses propres découvertes.
47:22C'est-à-dire que
47:24dans l'expérience
47:24qu'il mène
47:25à la fin du livre
47:26quand finalement
47:26tout le Russi va
47:27dans ce centre de recherche
47:29qu'il a réussi
47:29à préserver
47:31dans les Carpathes,
47:33là on entre
47:34parce qu'on voyage
47:34beaucoup effectivement.
47:36Oui, ça devient
47:36un peu un roman
47:37de Jules Verne
47:37à ce moment-là.
47:39Et d'Orwell.
47:40Et d'Orwell, oui.
47:42Donc il y a à la fois
47:42du libertinage
47:43et de la science-fiction.
47:44Oui, oui, oui.
47:46Donc voilà, en même temps
47:47qu'il conduit
47:49à des expériences
47:49qui devraient conduire
47:51à la production
47:52d'une machine
47:53qui se reproduit,
47:54il est très critique
47:55envers toutes les théories
47:56du post-humanisme,
47:58du trans-humanisme
47:59et de tout ce qu'on appelle
48:00l'intelligence artificielle,
48:02la robotique, etc.
48:03Alors, ce que je ne veux pas
48:05manquer de dire aussi,
48:06c'est qu'il y a
48:07beaucoup d'humour
48:08dans ce livre.
48:09J'espère.
48:10Moi, je me suis beaucoup amusé.
48:11– Ah oui, oui.
48:11Il y a beaucoup d'humour.
48:13On passe d'une situation
48:17à une autre.
48:19Tout ça, ça vervolte plutôt.
48:24Et encore une fois,
48:25beaucoup d'humour,
48:26beaucoup d'érotisme.
48:27Vous arrivez à mêler
48:29à la fois la science-fiction,
48:31la philosophie, l'érotisme.
48:34Tous ces domaines
48:38sont pour vous
48:38parfaitement miscibles.
48:40miscibles dans l'écriture.
48:43– Tout à fait.
48:44Et je dirais
48:45dans l'imaginaire de l'écriture.
48:47C'est-à-dire que
48:50tout cela peut être impliqué
48:52en même temps,
48:54effectivement,
48:55dans une fiction littéraire,
48:56dans un travail de recherche
48:59de ce que l'écriture contient,
49:01de ce que l'écriture peut raconter.
49:03Et je pense qu'en effet,
49:04l'écriture,
49:05notamment,
49:05je disais tout à l'heure
49:06en réponse à une de vos questions
49:07que la fiction,
49:08c'est le lieu de la vérité.
49:11En effet,
49:12la fiction contient tout.
49:14Contient tous les possibles,
49:15toutes les spéculations imaginables,
49:18toutes les situations,
49:19toutes les rêveries,
49:20toutes les divagations.
49:21Et c'est vrai que pour moi,
49:23tout ce que vous avez évoqué,
49:24toutes les dimensions que vous avez évoquées,
49:25c'est-à-dire l'érotisme,
49:26l'humour,
49:27la spéculation philosophique,
49:30sont mêlées dans un même mouvement,
49:31qui est un mouvement de la langue.
49:32Tout cela s'exprime par la langue.
49:34Oui.
49:35Alors c'est très curieux
49:35parce que cela vient par la langue
49:38et c'est tenu par la langue.
49:41Oui, vous avez raison.
49:42Et c'est pourquoi je parlais
49:43de votre écriture classique.
49:44Il y a, à chaque fois,
49:46vous remettez, si j'ose dire,
49:47par l'écriture même,
49:48les pendules à l'heure,
49:49même si elles sont totalement déréglées.
49:51Vous procédez par répétition,
49:54vous redonnez bien à chaque fois le contexte.
49:56Lorsque vous débutez un chapitre,
49:58vous faites référence au chapitre
50:00qui vient de se terminer,
50:01vous êtes très précis,
50:02à la fois sur des questions de temporalité,
50:05sur des questions de lieu, etc.
50:07Comme pour que votre lecteur
50:10ne se perde jamais,
50:11alors qu'il est totalement perdu,
50:13largement autant que l'est son narrateur.
50:15Mais il n'a aucune impression d'être perdu.
50:17Tout, au bout d'un moment,
50:19devient cohérent grâce à la langue.
50:21J'aime beaucoup ce que vous venez de dire,
50:23que l'écriture tient les choses.
50:25En effet, l'écriture ouvre,
50:29elle bouscule les barrières,
50:32les obstacles,
50:34tout ce qui pourrait empêcher
50:35d'imaginer, de rêver, de représenter.
50:38Mais en même temps,
50:39il faut que, comme vous le dites,
50:40ça tienne.
50:41Oui.
50:41Il faut que ce soit tenu.
50:42et la langue,
50:45avec ses règles,
50:46sa syntaxe,
50:47son vocabulaire,
50:48on parlait tout à l'heure
50:50des dérives du vocabulaire
50:52par la société,
50:54eh bien, ça sert à tenir.
50:56Ça sert à tenir.
50:57Je crois que c'est très présent
50:58dans votre littérature
50:59et dans ce livre en particulier.
51:01Oui, puisque comme le livre
51:03est assez loufoque,
51:05qu'il parle dans des directions
51:06totalement imprévisibles,
51:08et qu'il cumule même
51:11les invraisemblances,
51:12les coïncidences étranges,
51:14les hypothèses les plus farfelues,
51:17il faut que tout ça, ça tienne.
51:18Si ça n'était pas tenu par la langue,
51:20tout s'effondre.
51:21Et ça tient précisément par la langue.
51:23Et la fiction fictionne.
51:25C'est-à-dire que tout fonctionne
51:27dans un même mouvement.
51:29Ça naît de la langue
51:30et c'est tenu par la langue.
51:31Cet exercice est tout à fait étonnant.
51:34Ça s'appelle
51:35La vie extraordinaire de mon auto.
51:37C'est écrit par quelqu'un
51:39de tout à fait singulier
51:41qui s'appelle Alain Fleischer.
51:43Si vous ne le connaissez déjà,
51:45courez dans toutes les bonnes librairies.
51:47Vous y trouverez ce livre
51:48qui est absolument extraordinaire
51:50à plus d'un titre.
51:51À la semaine prochaine.
51:56Merci.