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  • il y a 2 jours
Pour ce deuxième rendez-vous de l'émission des livres de l'Humanité, Vincent Roy reçoit Cécile Guilbert, essayiste, romancière, journaliste et critique littéraire, auteure de "Roue libre" chez Flammarion.

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Émission n° 1 - jeudi 24 sept. 2020 : Josyane Savigneau & Philippe Sollers
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Transcription
00:00...
00:21Bienvenue au Pied de la Lettre, l'émission littéraire de l'humanité.
00:25Aujourd'hui, mon invité, Cécile Gilbert, qui est romancière, essayiste, spécialiste, entre autres, de Saint-Simon.
00:32Cécile, je vous reçois à l'occasion de la parution d'un recueil de chroniques qui est intitulé « Roues
00:39libres »,
00:40qui sort dans quelques jours aux éditions Flammarion.
00:43Et j'ai une question rituelle qui m'a été, d'une certaine manière, inspirée par votre livre.
00:50Comment ça va en 2020, la société, ce gros animal, comme l'appelait, ou plutôt le raillet Nietzsche, à la
00:58fin du 19e ?
00:58Alors, comment ça va la société ?
01:00La société, ça va à la fois formidablement bien, puisqu'on n'entend qu'elle, et assez mal si on
01:07en croit ce qui s'y dit.
01:09Bon, alors, formidablement bien, vous voulez dire qu'elle est toujours au premier plan, que tout devient trop social ?
01:16Oui, je pense qu'on vit vraiment dans un moment où toutes les subjectivités, en fait, deviennent des sortes comme
01:23ça de voies
01:24qui répercutent comme dans un palais des miroirs la société, en fait. C'est ça que je perçois, moi.
01:30En fait, dans « Roues libres », vous vous intéressez plutôt aux individualités ou aux exceptions. C'est ça qui
01:39vous captive ?
01:40Alors, c'est ça qui me captive, mais enfin, il ne faut pas non plus oublier que ces chroniques,
01:44qui avaient vocation à paraître toutes les semaines dans le journal La Croix, pour le citer.
01:50On va en parler, oui.
01:51Je n'avais évidemment pas envie de prendre le rôle de l'éditorialiste ou de répéter ce qui était si
01:57bien dit par des journalistes,
01:58dont c'est le métier, dont c'est la passion, etc. Je ne pouvais pas non plus faire complètement abstraction
02:04de l'actualité.
02:05Et j'essayais donc de, à la fois, repérer des symptômes qui me semblaient prégnants dans un certain nombre de
02:12domaines.
02:12Et souvent, je faisais des échappées en « Roues libres », libres, sur les sujets qui sont mes dada, en
02:17fait.
02:18Parce qu'en fait, on ne se refait pas et qu'aussi, il y a toujours l'occasion, à travers
02:22des livres, des expos, des films,
02:24des réflexions personnelles, de revenir sur ce qui vous passionne, en fait.
02:28Donc, la singularité, oui. L'exception, oui. Contre la règle, contre la norme, contre la doxa,
02:34contre le brouhaha social dont on parlait, oui. Sans doute, oui.
02:38– Alors, au fond, le but de ces chroniques, vous venez de le dire, vous m'avez mangé ma question,
02:44c'était de revenir sur vos passions, en réalité.
02:47Alors, une passion semble immédiatement ressortir de votre livre, c'est celle de la langue.
02:57Vous dites, en quatrième de couverture, d'ailleurs, c'est tout à fait intéressant,
03:01vous dites que l'un des symptômes que vous arrivez à pointer de cette époque,
03:07c'est notre rapport à la langue. Vous dites, et l'humanité, dites-vous,
03:12entretient désormais, c'est le rapport que l'humanité entretient désormais
03:17avec le langage, l'histoire, la mémoire et l'art. Là, je vous cite.
03:22Alors, en quoi ce rapport à la langue est-il aujourd'hui signifiant ?
03:26Enfin, il a toujours été, mais pourquoi aujourd'hui ? Peut-être davantage.
03:30C'est-à-dire qu'en fait, dans le langage, il y a le langage et il y a la
03:33langue.
03:34Le langage, c'est évidemment l'idiome que tout le monde parle.
03:38Or, ce qui est frappant, si vous voulez, c'est que nous, en France,
03:40on a un idiome, un langage, une langue française, si vous voulez,
03:44qui a été, à travers des réformes, à travers ce qu'on a pu considérer
03:49comme corseté par l'Académie française quand elle a été créée, etc.
03:52Une langue qui devait être intelligible à tous,
03:54parlée dans toutes les classes sociales, transsociales, si vous voulez,
03:58et qui est une belle langue.
03:59Il y a un rapport entre l'esthétique et la grammaire, la syntaxe, le lexique, etc.
04:06Et puis, il y a la langue, qui est la langue qui est forgée par les écrivains.
04:10Et là, la langue qui est forgée par les écrivains, c'est un idiome
04:13qui n'a évidemment pas pour but forcément de communiquer ou de se faire comprendre,
04:17qui est un langage qui est inventé par chaque artiste.
04:20Bon, c'est ce qu'on appelle la littérature.
04:23Or, ce qui me semble, moi, évidemment, et pas qu'à moi, d'ailleurs,
04:27c'est qu'il est évident, c'est qu'en fait, il y a une forme d'effondrement,
04:31je trouve, du langage, du langage qui est parlé par tout un chacun.
04:35Si vous voulez, la langue, ça appauvrit, ça moindrit.
04:40Les raccourcis qu'on utilise comme ça, dans des formules à l'emporte-pièce
04:47ou même des formules d'une laideur absolument énorme
04:50que tout le monde se met à parler à travers, justement, les nouveaux outils de communication,
04:55me semble une langue qui est affaiblie, qui est enlaidique.
04:59Et donc, évidemment, il faut lutter contre ça en bagnant soi-même une langue plus soutenue, plus belle.
05:07Vous faites la référence également à la langue des médias, à la langue des journalistes ?
05:11Oui, parce que les langues des journalistes, si vous voulez, on a l'impression que des expressions deviennent virales,
05:15puisqu'on vit dans une époque de viralité tous azimuts, qui est démultipliée par les réseaux sociaux,
05:20mais pas que, par tous les médias, par toutes ces caisses de résonance
05:24et ces sources d'informations que tout le monde a à profusion,
05:27qui ne sont pas négatives en soi, si vous voulez,
05:29mais qui répercutent comme ça, de façon virale, un certain nombre d'expressions
05:32qui tout d'un coup naissent, se répandent,
05:34tout d'un coup sont complètement adoptées par chacun,
05:38avec une sorte de docilité et de moutonnerie, je trouve,
05:42qui est quand même assez frappante,
05:44et qu'on a vu aussi beaucoup pendant la pandémie,
05:46si vous voulez, tout d'un coup, des expressions devenaient virales,
05:49et j'ai peur que certaines restent.
05:51Si vous voulez, parler de présentiel, tout ça, il me semble, voilà, un peu…
05:56Ça marche très fort, le présentiel.
05:58Oui, et puis si vous voulez, après, on peut rentrer dans des analyses
06:00qui permettent de voir en quoi, finalement,
06:03il y a une sorte comme ça de substrat technique ou robotique ou machinique
06:07dans les métaphores qu'on utilise.
06:09Enfin, bon, il y a une langue qui devient techno,
06:12qui est à la fois techno-technique.
06:14Bon.
06:15Enfin, il me semble que vous êtes encore plus sévère dans votre livre,
06:17puisque là, vous parlez de manière générale
06:20de la langue des médias ou des réseaux sociaux,
06:22de cette langue, de ces expressions qui deviennent virales,
06:24mais vous insistez aussi beaucoup sur la langue,
06:27de manière générale, des écrivains,
06:29et des écrivains contemporains,
06:31avec lesquels vous n'êtes pas forcément douce,
06:33puisque vous trouvez qu'il y a une économie de vocabulaire
06:38dont la cause serait, selon votre analyse,
06:42de vouloir plaire, c'est-à-dire pas beaucoup de vocabulaire,
06:44pour que l'écrivain soit compréhensible par tout le monde,
06:46ce qui aplatit considérablement sa langue,
06:49que la plupart du temps, vous jugez un peu vaine,
06:52si je vous ai bien lu.
06:54Oui, alors c'est vrai que les écrivains, les pauvres,
06:56bon, il y en a certains qui n'ont pas tellement de moyens artistiques,
06:59bon, ça c'est vrai,
07:00mais il y en a certains qui ont des moyens artistiques
07:01et qui pourraient user facilement d'une belle langue
07:05ou de quelque chose comme ça,
07:06qui serait la langue, qui est la langue absolue de la littérature,
07:09puisqu'un écrivain a tous les droits avec la langue,
07:11il peut créer des mots,
07:12et à vrai dire, c'est les écrivains
07:14qui sont un peu le conservatoire de la langue,
07:16parce que quand les mots ne sont plus visités,
07:18ils meurent,
07:18et en fait, ils peuvent être visités par les écrivains
07:21qui les maintiennent en vie,
07:22d'une certaine façon,
07:23ils les empêchent de disparaître,
07:24de tomber dans les oubliettes.
07:26Dans ces chroniques,
07:27bon, il m'est arrivé effectivement
07:28de parler de cette affaire de langue
07:30et de constater,
07:32alors, il y a plusieurs questions, si vous voulez,
07:34la première question,
07:35c'est que les écrivains sont soumis,
07:38indépendamment de leur propre tempérament
07:40et capacité artistique,
07:42ils sont aussi soumis par les éditeurs,
07:44ils subissent une pression,
07:46parce qu'aujourd'hui, à tort ou à raison,
07:49il y a quand même dans l'industrie éditoriale
07:53une tendance à vouloir que les choses
07:56soient extrêmement claires, simples,
07:59et donc on pousse
08:00tout ce qui est un petit peu trop sophistiqué,
08:02tout ce qui est un petit peu trop compliqué,
08:04il y a une sorte de rabotage,
08:05de formatage,
08:06et qui n'est pas nature, si vous voulez,
08:10pousser encore plus en avant
08:11cette langue absolue qui serait de la littérature.
08:13Par ailleurs, il y a eu,
08:15et je m'en suis faite l'écho dans ces chroniques,
08:18il y a eu la question de l'écriture inclusive.
08:19Ah oui.
08:20Alors l'écriture inclusive,
08:21moi je l'ai prise sous l'angle justement de l'art,
08:23c'est-à-dire que c'est vrai
08:26qu'il y a eu une forme de sexisme dans la grammaire,
08:28mais moi je ne pense pas que l'ordre du monde,
08:31si vous voulez, soit recoupé par l'ordre de la langue,
08:33c'est-à-dire que si,
08:34pour des raisons d'harmonie, de phonie,
08:37d'équilibre,
08:38on fait primer le masculin,
08:40je n'y vois aucun inconvénient.
08:42Ce qui m'a intéressée,
08:43c'est de voir qu'au moment de ces querelles
08:45sur l'écriture inclusive,
08:46et de cette volonté de certains groupes
08:48de vouloir utiliser les points médiants,
08:51les « e », etc.,
08:51pour féminiser les adjectifs, les noms, etc.,
08:54de voir qu'un certain nombre d'écrivains
08:56étaient prêts à ça.
08:58Et ça, ça m'a semblé complètement fou,
08:59parce qu'on voit tout de suite,
09:02quand on a un peu manié pour s'amuser
09:04l'écriture inclusive,
09:05que c'est une sacrée paire de manches,
09:07et surtout,
09:08que ça devient absolument épouvantable
09:11en termes d'art.
09:13Comment construire des phrases,
09:15des rythmes, une musique,
09:17avec cette affaire d'écriture inclusive ?
09:19Et donc, j'ai pensé que les écrivains,
09:21enfin, je les ai appelés des auteurs,
09:23parce qu'en fait, je dis,
09:23ce qui distingue un auteur d'un écrivain,
09:25c'est qu'un auteur ne se contente
09:26de signer un livre,
09:28ce qui est la définition étymologique
09:29de l'autoritas,
09:31enfin, celui qui signe.
09:32Un écrivain, c'est un artiste.
09:34Donc, il faut peut-être les distinguer.
09:36Je me suis aperçu que...
09:37C'est urgent.
09:38...que beaucoup d'écrivains montraient
09:39qu'ils n'étaient que des auteurs,
09:40dans la mesure où, effectivement,
09:41ils acceptaient cette servitude volontaire,
09:44je trouve, qui est l'écriture inclusive.
09:46C'est la raison pour laquelle
09:47je vous ai présenté tout à l'heure
09:48comme romancière et essayiste,
09:52et comme je vous ai bien lu,
09:54et pas comme auteur avec un E,
09:55car vous détestez le fait
09:58qu'on puisse vous appeler ainsi.
10:01Oui, j'aime pas beaucoup.
10:03Si vous voulez dire,
10:04mon féminisme s'exerce ailleurs
10:05que dans cette question
10:06de la féminisation du métier,
10:09si vous voulez, auteur...
10:10J'entends là depuis quelques jours
10:13sur des chaînes de radio
10:16qualifier toutes les femmes
10:17qui écrivent d'autrices.
10:18Je trouve ça pas très joli.
10:23Je n'ai pas très envie
10:24qu'on m'appelle une autrice.
10:25Alors vous l'emmenez où,
10:26votre féminisme ?
10:27À quel moment intervient-il,
10:30alors précisément ?
10:31Si vous voulez,
10:32il n'est pas militant au sens
10:33où on l'entend aujourd'hui
10:39dans le post-MeToo
10:40qui a eu lieu.
10:41Ceci étant, je respecte
10:43et félicite les femmes
10:45qui ont dénoncé
10:47un certain nombre
10:47de pratiques odieuses,
10:49d'individus malfaisants,
10:51etc.
10:52Et prédateurs, bien sûr.
10:53Simplement, mon féminisme
10:54s'exerce d'abord
10:56dans le fait
10:57de ne pas être traité différemment
11:00parce que je ne suis une femme.
11:02C'est surtout ça.
11:04Évidemment, je suis pour l'égalité
11:06des salaires
11:08et l'égalité des hommes
11:09et des femmes.
11:09Mais je ne me reconnais pas,
11:11si vous voulez,
11:12dans ce féminisme vindicatif
11:15qui fait de chaque homme
11:16un ennemi.
11:18Je ne me reconnais pas
11:19dans les dénonciations
11:21tous les immutes
11:22et parfois infondées
11:23d'un certain nombre d'hommes
11:24qui sont jetés en pâture
11:28sans qu'on puisse savoir
11:30ce qu'il en est réellement.
11:31Je suis contre les excès,
11:32si vous voulez,
11:33de ces pratiques.
11:35Et quand j'entends
11:35les féministes dire
11:36« Ah mais oui,
11:37parce que c'est ce que
11:38j'ai beaucoup entendu,
11:38notamment cet été,
11:41où après la pandémie,
11:42si vous voulez,
11:43tous les débats sont ressortis.
11:44Il y avait une sorte
11:44de petit bouchon
11:45qui avait été posé,
11:46évidemment,
11:46parce qu'on avait
11:47d'autres priorités.
11:48Mais en fait,
11:48tous les débats sont revenus
11:50à brides abattus,
11:52sitôt le déconfinement achevé.
11:54Et les féministes
11:56ont tendance à dire
11:57que les excès
11:58font partie du combat
11:59et que c'est nécessaire
12:00de simplement aujourd'hui.
12:03Il me semble
12:03que les conditions
12:04sont un petit peu différentes
12:05et que, je ne sais pas,
12:07le mouvement Balance ton port,
12:08par exemple,
12:09dont on a beaucoup parlé.
12:11Je pense que, justement,
12:13ce dont nous parlions
12:14tout à l'heure,
12:14c'est-à-dire
12:15cette caisse
12:15de démultiplication
12:17qui est permise
12:18par les réseaux,
12:18par les médias
12:19et par, tout d'un coup,
12:20la viralité générale,
12:22rend ces excès,
12:23si vous voulez,
12:24beaucoup plus dommageables.
12:27Pour rester sur le même sujet,
12:29vous avez classé vos chroniques
12:32à la croix,
12:34après coup,
12:34sous la bannière
12:35de différents chapitres.
12:36Alors, on y retrouve
12:37vos obsessions,
12:38de la langue,
12:38de la neuve langue
12:39et des livres,
12:40c'est l'un de vos chapitres,
12:41nouveau conformisme,
12:42un autre de vos chapitres,
12:43la culture contre l'art,
12:45l'art du désir
12:46et la passion française.
12:49Et dans l'un de ces chapitres,
12:50justement,
12:51vous revenez
12:51sur le puritanisme américain
12:53en disant
12:54que le puritanisme américain
12:56a beaucoup critiqué
12:57la galanterie française,
12:59ce qui est une erreur,
13:00c'est ce qu'on a décrit.
13:00Et vous vous dites,
13:01mais attention,
13:02on se trompe,
13:02ce n'est pas la galanterie française
13:04que le puritanisme américain
13:06a brocardé,
13:07mais bien davantage
13:10le libertinage,
13:11mot français,
13:13qui recouvre
13:14l'idée même
13:14de liberté.
13:16Est-ce que vous pouvez
13:16nous en dire plus là-dessus ?
13:17Car vous pointez
13:17dans l'une de vos chroniques
13:19et je sais que le libertinage,
13:21est l'une de vos marottes ?
13:24Oui, alors évidemment,
13:25en tant qu'écrivain folle
13:29du XVIIIe siècle
13:31et de la littérature
13:31du XVIIIe siècle,
13:33évidemment,
13:34ça me défrise un peu,
13:35si vous voulez,
13:35d'entendre les féministes américaines
13:36nous dire que le verrou de Fragonard,
13:38c'est une scène de viol
13:40et que cette histoire
13:41de la galanterie française,
13:42c'est une sorte d'alibi
13:43qui a été trouvée
13:44par les mâles dominants,
13:45les aristocrates prédateurs,
13:47si vous voulez,
13:48pour trousser des soubrettes
13:49ou pour abuser des femmes.
13:50C'est beaucoup plus compliqué que ça.
13:52Quand bien même
13:52tous les auteurs libertins
13:54seraient des hommes,
13:56ce qui m'intéresse,
13:56c'est que tous ces auteurs libertins
13:58qui sont des hommes...
13:59On parlait des femmes.
13:59Non seulement on parlait des femmes,
14:01mais on écrit des livres
14:02dont les narratrices sont des femmes.
14:04Absolument.
14:04Ils se sont mis dans la peau de femmes
14:09qui expriment à la fois leurs désirs,
14:11leurs plaisirs,
14:12leurs russes pourraient parvenir.
14:13Donc ça, c'était quelque chose
14:14de totalement français,
14:18totalement spécifique
14:18de cette littérature française.
14:20Et il me semble qu'on ne puisse pas...
14:21Alors le libertinage,
14:22c'est un mot qui a été rabattu
14:24sur des pratiques
14:26qui n'en sont pas.
14:27Je veux dire,
14:28de DSK à Berlusconi,
14:30et c'est parti,
14:30Bunga Bunga,
14:31on a parlé de libertinage.
14:32Il ne s'agit pas de ça.
14:33Ce n'est pas parce qu'on fait
14:33une partie de sexe à plusieurs
14:35qu'on est dans le libertinage.
14:37On peut être dans la débauche,
14:38ce qui n'a rien à voir,
14:39l'orgie qui n'a rien à voir.
14:40C'est toujours une question
14:41de nuance et de vocabulaire,
14:43ce qui montre que la langue
14:44est quand même fondamentale.
14:46Donc ce libertinage français,
14:47vous le savez aussi bien que moi,
14:49c'est une spécificité
14:52de liberté dans le discours
14:55et où on peut constamment verbaliser
14:57ce qu'il en est
14:58de son désir et de son plaisir.
15:01Et évidemment,
15:02quand on sait verbaliser
15:04son plaisir et son désir,
15:05c'est-à-dire dire le corps,
15:06où on dit le corps
15:07et où la langue corpore
15:09et où le corps corpore
15:10dans une langue,
15:12là, tout de suite,
15:13toutes ces questions contemporaines
15:14autour de ce qu'on appelle
15:16la zone grise du consentement,
15:17si vous voulez,
15:18là, il faut complètement
15:19tout repasser en revue.
15:21Parce qu'à mon avis,
15:23s'il y a tant de problèmes
15:23autour de cette zone grise
15:24et de cette zone du consentement,
15:26c'est qu'il y a aussi
15:28un effondrement
15:29des capacités de verbalisation.
15:31Alors, je ne parle pas évidemment
15:32de la force,
15:34du viol au sens,
15:35si vous voulez,
15:36de la violence exercée
15:37où effectivement,
15:37on ne peut plus parler,
15:38vous êtes baïonnés.
15:39Bon, ça,
15:40qu'on m'entende bien
15:41et je ne veux pas donner lieu
15:42à des polémiques,
15:43voilà.
15:44Je pense qu'il faut toujours
15:45discerner, en fait.
15:45C'est ça que j'ai essayé
15:46de faire constamment
15:47dans mes chroniques,
15:47si vous voulez,
15:48dans des débats
15:48qui ont l'air massifs,
15:49frontaux, hystériques,
15:50où les camps s'opposent
15:51et on a l'impression
15:52que tout est irréductible
15:53d'un côté et de l'autre.
15:54J'ai toujours essayé
15:55de discerner
15:56et d'argumenter
15:58de façon rationnelle.
16:02Parce que c'est aussi,
16:03voilà,
16:03c'est aussi
16:05l'apanage de la raison
16:06de pouvoir faire le tri
16:08et examiner de façon critique
16:10les arguments
16:11et essayer de trouver,
16:12pas de position médiane,
16:13il ne s'agit pas
16:13d'être au centre
16:14et de réconcilier tout le monde
16:16et de faire du en même temps
16:16macronien,
16:17ce n'est pas du tout ça.
16:18C'est simplement discerner.
16:20Il me semble
16:20que l'intelligence
16:20est discernée
16:24et effectivement,
16:25dans les débats actuels,
16:26on a beaucoup
16:27de frontalité violente
16:30sans discernement
16:30avec pas tellement
16:31d'arguments déployés
16:33puisque quand vous écrivez
16:33un tweet,
16:34honnêtement,
16:34en 5 à 3 à 1 signe,
16:35vous n'avez pas tellement
16:36de temps d'argumenter.
16:38Alors,
16:38on va rentrer dans le vif du sujet
16:42encore que nous soyons
16:45précisément dans le vif du sujet,
16:46mais on va rentrer
16:47dans votre livre
16:47parce que des choses
16:50m'ont beaucoup intéressée.
16:52Ça reste,
16:53ça demeure pour moi
16:54un livre de combat,
16:55malgré tout.
16:56Vous y ferraillez,
16:58vous y ferraillez.
17:00Alors,
17:00pour revenir à la littérature,
17:04vous écrivez,
17:05à vrai dire,
17:05les interrogations
17:06qui m'agitent
17:07depuis plusieurs années
17:08ne tiennent pas à l'angoisse
17:09que susciterait
17:09la résorption du réel
17:11dans l'affection
17:11ou l'inverse,
17:12ni avec le fait de savoir
17:14s'il est inquiétant
17:15que des auteurs
17:16soient attaqués en justice
17:17pour atteinte aux droits
17:18de personnes privées.
17:20Non,
17:21ce qui me soucie le plus
17:22sont les raisons
17:23pour lesquelles,
17:24une part chaque année
17:25plus importante
17:26de la littérature française
17:27contemporaine,
17:28préfère jouer
17:28sur ces sables mouvants,
17:30d'autant qu'à l'aune
17:30du politiquement correct,
17:31bêlant et triomphant.
17:34Là,
17:34on sent le coup.
17:36La quasi-totalité
17:37des écrivains classiques
17:38du passé
17:38serait aujourd'hui
17:39inculpée
17:40pour des romans
17:41purement imaginaires,
17:41mais passons.
17:42Revenons plutôt
17:43à la fascination
17:44qu'exercent les faits
17:46sur les auteurs de fiction.
17:47Pourquoi assiste-t-on
17:49à tant de mises en récits
17:50subjectives
17:51de faits divers,
17:52d'événements historiques
17:53ou biographiques,
17:54et pourquoi
17:54un recours
17:55si médiat,
17:57c'est-à-dire
17:57non médiatisé
17:58par la création
17:59de personnages,
18:00alors que les romans
18:00à clés sont aussi vieux
18:01que la littérature elle-même,
18:02à des personnes réelles ?
18:04Et là,
18:04vous posez la question
18:05par manque d'imagination,
18:06parce que les expériences
18:08singulières,
18:09nous y revenons,
18:09quand je disais
18:10que vous aimiez
18:11vous pointiez avant tout
18:12les exceptions
18:13et les singularités,
18:14parce que les expériences
18:15singulières font tellement
18:16défaut qu'il faut recourir
18:18à celles d'autrui
18:18parce que ça marche.
18:20Et là,
18:21quand vous dites
18:22parce que ça marche,
18:23c'est au marché
18:24que vous vous adressez,
18:25c'est-à-dire
18:25à l'industrie du livre.
18:28Oui,
18:28on ne peut plus distinguer
18:29aujourd'hui,
18:30tout le monde est pris
18:31dans l'industrie du livre,
18:33dans l'industrie éditoriale,
18:34dans la production de contenu,
18:36dans le fait maintenant
18:37que ces contenus
18:38doivent être déclinés,
18:39si vous voulez,
18:40le plus possible
18:40en produits audiovisuels,
18:43et même en romans graphiques,
18:44enfin bon bref,
18:45vous voyez un peu ce que je parle.
18:45Ah oui, très bien,
18:47je vois parfaitement bien.
18:48Donc c'est vrai
18:48qu'il y a plusieurs tendances
18:49dans la littérature.
18:50Moi,
18:50je ne prétends pas pouvoir
18:51répondre aux questions
18:52que je pose,
18:52simplement ce qui m'intéresse
18:53c'est de relever des symptômes.
18:55Et je m'aperçois d'une chose,
18:56c'est qu'effectivement,
18:57il y a un recours massif
18:58aux faits divers.
19:00Il y a un recours massif
19:02à des épisodes
19:03de l'histoire culturelle
19:04ou à des figures culturelles
19:06iconiques.
19:07Et aussi,
19:08dans le roman historique,
19:09ça existe aussi,
19:10mais laissons le roman historique
19:11de côté pour le moment,
19:13dont les individus
19:14qui écrivent s'emparent
19:17en essayant de les romancer
19:18ou de faire des bios,
19:20où ils introduisent
19:21un petit peu
19:22de leur subjectivité,
19:23parce qu'il faut quand même
19:23qu'il y ait un lien
19:24entre l'auteur qui écrit
19:25et son sujet.
19:27Et ça,
19:28c'est ce qu'on appelle
19:28l'exofiction
19:29par rapport à autofiction.
19:33À l'autofiction,
19:34l'aventure de soi.
19:35Mais en fait,
19:36si vous voulez,
19:36tous ces genres
19:37sont des dérivés littéraires
19:39de genres beaucoup plus solides
19:41et beaucoup plus identifiés.
19:42L'autofiction,
19:43c'est un dérivé
19:44de l'autobiographie
19:45ou du genre des mémoires
19:46ou du récit de soi.
19:47Et puis l'exofiction,
19:49si vous voulez,
19:49c'est un dérivé
19:50de la biographie.
19:51Les gens ne veulent plus lire
19:52de biographie de toute façon,
19:53à part quelques lecteurs
19:56qui pourraient prendre le temps
19:58de lire ce qu'on appelait
19:59les biographies à l'anglo-saxonne,
20:00ce qu'il appelle de notes,
20:01milliers de pages, etc.
20:03Les gens ne veulent plus lire ça.
20:03Ce qu'ils veulent lire,
20:04c'est des portraits enlevés,
20:06vivants, des biopics.
20:07En fait,
20:07ils veulent lire
20:08ce qu'ils peuvent voir
20:09au cinéma
20:09qui sont des biopics.
20:11Donc ce genre est florissant
20:12de l'exofiction.
20:13Quand je dis,
20:16un peu par provocation,
20:17pourquoi les auteurs
20:19se lancent là-dedans
20:20et c'est parce que ça marche.
20:21Effectivement,
20:22ça peut marcher,
20:22mais parce qu'ils n'ont plus
20:24de vie intérieure.
20:25En fait,
20:26on s'aperçoit d'une chose,
20:26c'est que la littérature,
20:27elle avait toujours été basée
20:28sur un certain rapport au temps.
20:34En France aussi,
20:35il y a une grande tradition
20:36de la littérature,
20:37qu'elle soit du genre mémorialiste
20:38ou qu'elle soit du genre chronique,
20:41si vous voulez,
20:41de Céline à Proust
20:42en passant par Chateaubriand
20:44et les autres.
20:44Il y a cette dimension
20:45de raconter sa vie
20:46ou de traverser le temps
20:47ou de raconter quelque chose
20:49du temps,
20:50de plonger dans des strates
20:51de la mémoire
20:52qui sont celles de l'enfance,
20:53qui sont celles de la vie,
20:54de subvertir la chronologie,
20:57etc.
20:58Et en fait,
20:59on s'aperçoit
20:59qu'au plan romanesque,
21:03si on fait ça aujourd'hui,
21:04c'est trop compliqué.
21:07Alors,
21:08ce qui est très bizarre,
21:08c'est qu'on l'accepte beaucoup
21:09des anglo-saxons,
21:10on l'accepte beaucoup
21:11de la littérature étrangère.
21:12Mais en France, non.
21:13Et là, moi,
21:13ça m'intéresse.
21:14Pourquoi on accepte
21:15d'écrivains étrangers
21:17des choses très ambitieuses,
21:19très vastes,
21:21très complexes ?
21:23Et pourquoi, en France,
21:25on est dans ce calibrage,
21:26ce formatage
21:27de la fiction,
21:28250 pages,
21:29300 pages,
21:30que le truc aille tout droit,
21:31qu'on puisse le pitcher
21:31en 5 minutes ?
21:33Pourquoi ?
21:33Parce que sans doute
21:34qu'aujourd'hui,
21:37la littérature
21:37doit,
21:38de manière fatale,
21:40aboutir au cinéma,
21:41non ?
21:41Oui, mais on pourrait penser
21:42que le cinéma
21:43étant une industrie planétaire
21:44et c'est distinguo,
21:46si vous voulez,
21:47de frontières et de pays
21:48n'ayant pas à avoir lieu
21:52dans la mesure où,
21:52si vous voulez,
21:53l'industrie du spectacle
21:54est tout à fait transnationale
21:55et planétaire,
21:56on pourrait se dire
21:56que c'est la même chose.
21:58Alors, c'est vrai
21:58que la fiction américaine
22:00est calibrée
22:00d'une certaine façon
22:01parce qu'il y a des agents
22:02qui, avant,
22:04chaque personne
22:05qui aspire à écrire
22:06et produit un manuscrit
22:07doit passer par le filtre
22:08d'un agent
22:09pour accéder
22:09à une maison d'édition,
22:10ce qui n'est pas le cas en France.
22:12Donc, c'est vrai
22:12que la fiction américaine
22:13a une forme de calibrage aussi.
22:15Mais ce que je veux dire,
22:16c'est que dans certains...
22:19En ce qui concerne
22:20certains livres,
22:22je crois qu'on accepte
22:22beaucoup plus de l'étranger
22:24que ce qu'on laisserait
22:25plus difficilement passer
22:27en France.
22:28Bon, ceci étant,
22:29en France,
22:29il y a aussi des...
22:31Je ne voudrais pas
22:31trop noircir le tableau.
22:33Il y a de très grands livres,
22:34il y a de très grands écrivains.
22:37Ce n'est pas le...
22:38Alors, oui,
22:38cette tendance à l'exofiction,
22:40oui, cette tendance
22:41aux faits divers.
22:42On s'aperçoit aussi
22:43que biberonnés
22:43depuis des années
22:44à l'autofiction,
22:45finalement,
22:45le public français,
22:46les lecteurs,
22:47ils aiment bien aller voir
22:48ce qu'il en est.
22:49Il faut payer un peu
22:50sa livre de chair
22:50au pas du lecteur
22:51et qu'en fait,
22:52tout ce qui était
22:53l'imaginaire antérieur
22:54du roman,
22:55en fait,
22:55c'est réfugié
22:56dans d'autres genres
22:56qui ne sont plus forcément
22:58cette littérature.
22:59Ça s'est réfugié
23:01beaucoup dans le roman historique,
23:02beaucoup dans le roman policier.
23:04J'ai l'impression,
23:05je n'en lis pas énormément,
23:06mais j'ai l'impression
23:06que c'est le roman policier
23:07qui assume toute la part
23:09balsacienne,
23:10entre guillemets,
23:11de l'investigation sociale
23:12et politique du monde,
23:14en fait.
23:15Ce n'est plus le roman roman...
23:17Comme ça a toujours été le cas.
23:18Comme c'était le cas
23:19au 19e siècle.
23:20Absolument.
23:20Est-ce qu'il y a aussi
23:21des plaques tectoniques
23:22qui bougent ?
23:24Alors, quand vous dites
23:26que vous ne répondez pas
23:26forcément aux questions
23:27que vous posez,
23:28je démons.
23:29Je vous lis.
23:30L'industrie éditoriale
23:31repose sur une économie
23:32de l'offre,
23:33d'où cette production
23:34pléthorique déferlante
23:35en flux tendu aux étals,
23:37ingérable pour tout le monde.
23:38D'où aussi
23:39cette triste vérité
23:41que moult mauvais livres
23:42sont imprimés pour rien
23:43et mains excellents
23:45publiés mornées.
23:46Car un spectre
23:47aussi angoissant
23:48que celui de Mrs. Bates
23:49dans Psychose,
23:50hante l'offre de livres,
23:52de films, d'expos,
23:53d'émissions de radio-télé
23:54et d'articles de presse.
23:55Le contenu,
23:56promotion comprise,
23:57que la régie marchande
23:58impose de rendre
23:59toujours plus facile
24:00et accessible
24:01au temps de cerveau
24:02disponible du grand public.
24:04Vous prenez quoi ?
24:06Moins de livres ?
24:07Plus de meilleurs,
24:08j'ai compris.
24:09Mais ça,
24:10c'est un peu pieux.
24:11Ça, c'est une conversation
24:13que j'ai avec beaucoup,
24:14beaucoup de gens
24:14et j'avoue que je ne crois pas
24:16que ça soit possible
24:17ou on a essayé de me prouver
24:18que ça n'était pas possible
24:19ni souhaitable.
24:20C'est-à-dire que,
24:21si vous voulez,
24:22la doxa,
24:23le bon sens,
24:24et là,
24:24je me ferais l'avocat
24:25de la doxa,
24:26du bon sens
24:27et de l'idée reçue.
24:28On a tendance à penser,
24:30nous,
24:30qui rentrons dans les librairies,
24:31et comme les libraires,
24:32j'imagine,
24:33qui reçoivent des cartons,
24:34et comme les critiques
24:34qui reçoivent des piles,
24:35et comme les membres
24:36des jurés littéraires
24:37qui reçoivent aussi des piles,
24:38on aurait tendance à penser,
24:39si vous voulez,
24:40que c'est une folie,
24:42toute cette offre,
24:43parce que forcément,
24:46elle excède les possibilités humaines
24:48de lecture dans un temps donné,
24:50et que si on a plus de 500 livres
24:52à la rentrée littéraire en septembre,
24:54qui vont recommencer en janvier,
24:57dans à peu près les mêmes proportions,
24:59qui n'est capable,
25:00effectivement,
25:01de lire tout ça,
25:02personne.
25:02Donc, en fait,
25:03un écrémage se fait immédiatement,
25:05on sort toujours,
25:06à chaque rentrée,
25:07si vous voulez,
25:07les 20, 25 livres,
25:0930 livres,
25:09disons,
25:10dont on parlera,
25:11et tous les autres
25:13tomberont aux oubliettes,
25:13donc ils seront d'une certaine façon
25:14mornés.
25:16Alors,
25:16quand vous dites ça aux éditeurs,
25:17vous vous allez dire,
25:17mais il y a quand même un peu trop de livres,
25:18est-ce qu'on ne pourrait pas alléger
25:19un peu la voilure et tout ça ?
25:21On vous est dit,
25:22la pandémie,
25:22c'est génial,
25:23en fait,
25:23ça désorganise tout,
25:24c'est terrifiant pour les auteurs
25:26qui sortent des livres
25:27au moment où tout le monde s'enferme
25:29et où les libraires ne veulent pas ouvrir,
25:32mais ça va permettre un peu de...
25:33Et en fait,
25:34pas du tout.
25:35C'est-à-dire qu'en fait,
25:36on se retrouve à cette rentrée 2020
25:38avec autant de livres,
25:39peut-être à 15 près,
25:41si vous voulez,
25:41que l'année précédente.
25:44Donc,
25:44rebelote,
25:45on se dit,
25:45mais comment faire ?
25:48Alors,
25:49les éditeurs,
25:49eux,
25:50répondent quand on leur dit ça,
25:51parce que j'en parle souvent avec eux,
25:52ça m'intéresse,
25:52cette question,
25:53parce que...
25:55vous n'êtes pas à l'abri
25:56qu'un jour,
25:56votre livre soit dans le flux,
25:58oublié,
25:59etc.
26:01Mais ils disent,
26:03l'édition,
26:03c'est une économie de l'offre,
26:05c'est quand même grandiose
26:06qu'on puisse comme ça
26:08avoir tout ce choix.
26:09C'est un peu un argument
26:10de mauvaise foi,
26:11parce que si beaucoup d'éditeurs
26:12publient des tas de livres
26:13en se disant,
26:13on va lancer comme des courses
26:14de petits chevaux
26:15et puis on verra bien celui
26:16qui arrive sur la ligne d'arrivée
26:18ou dans un prix
26:19ou en termes de vente,
26:21etc.
26:21Et puis les autres seront
26:22sacrifiés.
26:24bon, c'est difficile.
26:25Alors, si je prends
26:27la première partie
26:28de notre discussion
26:28et que je la raccroche
26:31à ce qui vient d'être dit,
26:33parce que vous expliquez bien
26:35aussi que
26:38les bons livres
26:39peuvent aussi passer
26:40aux oubliettes,
26:41ça veut dire qu'un livre
26:41qui va être exigeant
26:42du point de vue de la langue
26:44et donc qui va toucher
26:45un public plus restreint,
26:47parce que la langue
26:48de l'écrivain
26:49va être particulièrement riche,
26:51parce que son vocabulaire,
26:52parce que le style,
26:53vous savez,
26:55Flaubert disait,
26:56je crois,
26:56à l'exécration inconsciente
26:58du style.
26:59Donc,
27:00un écrivain
27:00qui a une langue exigeante,
27:02un style,
27:03un univers,
27:04etc.,
27:04a beaucoup plus de chances
27:05de passer à la trappe
27:07dans cette époque uniformisée.
27:09Oui,
27:10à ceci étant,
27:11il y a toujours des,
27:12comment dire,
27:13il y a toujours des alibis
27:16et il y a toujours,
27:16si vous voulez,
27:17l'exception
27:18qu'on sort de son chapeau
27:20pour montrer à quel point
27:23tout ça n'est pas si mauvais,
27:24etc.
27:25Donc,
27:25il y a des auteurs
27:26qui ont du style,
27:27qui ont une langue
27:28et qui sont distingués
27:29et qui sont lus
27:30et dont on parle.
27:32Alléluia,
27:32c'est très bien.
27:33Effectivement,
27:34il y en a d'autres.
27:35Alors là,
27:35si vous voulez,
27:36je pense à un auteur,
27:36par exemple,
27:37c'est votre question
27:38qui m'y fait penser.
27:41Il y a un auteur français
27:42qui s'appelle Paul Lafargue.
27:44Oui.
27:45Non,
27:45pas Paul Lafargue.
27:46Parce que Paul Lafargue,
27:47c'était...
27:47Non,
27:48Paul Lafargue,
27:48c'était le Jean de De Marc.
27:49Oui.
27:50Pierre Lafargue.
27:51Pierre Lafargue a écrit,
27:54je dirais,
27:55une quinzaine de livres,
27:56une vingtaine de livres.
27:57C'est un styliste
27:59hors de pair.
28:00C'est un auteur
28:03absolument inouï.
28:04Oui.
28:06Il est passé totalement...
28:07C'est le secret
28:08le mieux gardé
28:09de la littérature française.
28:10Oui.
28:11Là, il sort un livre
28:12en cette rentrée,
28:13Époule portugaise,
28:15qui va en parler.
28:16Oui.
28:16J'espère qu'on va en parler.
28:17Mais j'espère bien aussi.
28:18Mais effectivement, oui.
28:19Alors, Paul Lafargue,
28:21pardon.
28:21Pierre Lafargue.
28:21Pierre Lafargue, pardon.
28:22Est-ce que ce n'est pas,
28:23est-ce que ce n'est pas,
28:24là, pour le coup,
28:25une affaire de mode ?
28:26Ou tout simplement,
28:27du marketing ?
28:29Écoutez, je ne sais pas,
28:30ce n'est pas une affaire de mode.
28:31Écoutez, il n'est pas dans les radars.
28:32Il y a des gens qui ne sont pas dans les radars.
28:34Il y a des gens qui ne sont pas lus,
28:38qui ne sont pas dans le...
28:44Qui ne sont pas dans les radars.
28:46Oui, vous avez parfaitement raison.
28:48Ça arrive.
28:49Mais vous citez, je crois,
28:50dans votre livre,
28:51je ne crois pas, je suis certain,
28:52vous citez Guy Dupré.
28:54Bon, alors, Guy Dupré,
28:55il était très, très rare
28:56en termes de publication.
28:58Il a écrit assez peu de livres.
28:59Il a écrit assez peu de livres.
29:02Il est connu que d'un petit nombre,
29:05vous me direz,
29:05être connu d'un petit nombre,
29:06c'est déjà pas mal.
29:07Oui, bon, alors,
29:08il a commencé à écrire dans les années 50
29:09et puis il était dans un petit cénacle
29:11et puis il a écrit très peu.
29:12C'était un auteur rare
29:13et qui ne cherchait pas à être...
29:14Voilà, qui ne cherchait pas...
29:16Alors, effectivement,
29:16il est devenu cette espèce d'auteur un peu culte
29:18pour et à Happy Few.
29:20Il y a aussi ce genre de stratégie,
29:23honnêtement,
29:24qui connaissait Jean-Jacques Chul
29:25avant qu'il obtienne le Goncourt
29:26pour Ingrid Cavend.
29:27Personne, il n'avait écrit deux livres.
29:30Donc, il y a aussi ces écrivains
29:31qui sont destinés,
29:34si vous voulez,
29:34à être...
29:35qui ne cherchent même pas,
29:35si vous voulez,
29:36ni à être connus,
29:37ni à être vendus.
29:38Qui sont clairement pour les Happy Few.
29:39Oui, oui, oui.
29:40Voilà, qui sont clairement pour les Happy Few.
29:43Alors, vous,
29:46vous n'y allez pas de main morte
29:47sur l'époque
29:48et notamment sur la restriction des libertés.
29:51C'est l'une des...
29:52Alors, comment l'analysez-vous,
29:54cette restriction des libertés aujourd'hui ?
29:56Et que voulez-vous dire exactement
29:57lorsque vous dites
29:59nos libertés individuelles sont menacées ?
30:02À quoi faites-vous référence ?
30:03Comment sentez-vous cela ?
30:06Bon, écoutez,
30:07je pense qu'on peut faire une analyse,
30:08disons, politique, législative,
30:12en fonction des différents contextes
30:13qu'est connus la France
30:14qui ont abouti de facto,
30:15et les avocats célèbres en ont parlé aussi,
30:18à des restrictions des libertés publiques
30:21ou des restrictions temporaires
30:23de libertés publiques
30:24qui ont été versées,
30:24si vous voulez,
30:25dans la législation générale
30:27et qui ne se justifient plus
30:29par des circonstances exceptionnelles,
30:31mais qui ont glissé,
30:31comme après le terrorisme
30:33et comme peut-être aussi
30:34après la pandémie,
30:35ont glissé dans le...
30:39dans une restriction plus grande
30:41des libertés publiques.
30:42Bon, on a bien vu pendant la pandémie
30:43que les libertés publiques
30:44étaient restreintes
30:45et pas seulement pour les citoyens
30:47dans la mesure où,
30:49pour leur santé,
30:50on les empêchait de sortir,
30:53on les a obligés
30:53à mettre un masque,
30:54etc.,
30:54et on les a confinés.
30:55Pas seulement ça,
30:56je parle aussi
30:56de tout ce qui a été
31:00les procédures judiciaires
31:01pendant ce temps-là,
31:02etc.,
31:03et toute une série
31:03de questions techniques.
31:05D'une certaine façon,
31:06en fait,
31:07l'État,
31:08il est dans la nature
31:09de l'État
31:10de restreindre
31:10la liberté publique.
31:12C'est une pente naturelle,
31:13d'une certaine façon,
31:14on ne peut pas
31:16s'en étonner trop.
31:18Après,
31:19c'est le consentement
31:19des individus
31:20à la restriction
31:21de leur liberté
31:22qui pose problème.
31:23Qui est plus troublant,
31:24oui.
31:25Et notamment,
31:26alors quelque chose
31:26qui m'a beaucoup frappé,
31:27si vous voulez,
31:28et qui est une question
31:29évidemment qui dépasse
31:30le débat des libertés publiques
31:32pour aller sur un terrain
31:32plus métaphysique,
31:33c'est que,
31:35pendant la pandémie,
31:36je parle de la pandémie
31:37parce qu'en fait,
31:38ces chroniques s'échelonnent
31:39sur deux ans de...
31:42Septembre 2017
31:42à septembre 2019.
31:43De chroniques dans la croix,
31:45mais avant de publier ce livre,
31:46j'ai écrit six chroniques inédites
31:48au moment du déconfitement
31:49et sur le thème de la pandémie.
31:51On y reviendra à la fin.
31:52Et évidemment,
31:54sur cette question
31:55de la restriction
31:55et de ce à quoi
31:56on consent
31:57en termes de liberté publique,
31:59il y a aussi quelque chose
32:00qui concernait la mort
32:03et qui concerne l'idée
32:05qu'on se fait de sa propre vie.
32:06Voilà.
32:08Nous rentrons,
32:09nous sommes depuis longtemps,
32:11c'est lié à la biopolitique
32:12analysée par Foucault,
32:14analysée par Debord,
32:16analysée par Giorgio Agamben.
32:18On rentre dans un moment,
32:19si vous voulez,
32:20où l'État
32:21sait mieux que nous
32:22ce qui doit en être
32:23de notre propre vie
32:24et qui réduit la vie
32:25à simplement
32:25sa dimension biologique.
32:27Or, la vie biologique
32:29n'est pas tout
32:30et elle n'est même rien
32:32dans certaines circonstances.
32:35Chacun peut vivre
32:36sur l'horizon de son risque
32:38de manière aventureuse
32:40et se confronter au tragique.
32:43On n'est pas forcément,
32:45on n'a pas forcément
32:46envie de vivre
32:47dans une bulle,
32:48un cocon
32:49avec toutes les sécurités possibles
32:50car ça dénature
32:53l'idée même
32:54qu'on peut avoir
32:55de l'existence
32:56qui n'est pas
32:56de la vie biologique.
32:57L'existence,
32:58exister,
32:59être vivant,
33:01avoir une forme de vie.
33:03Vivre,
33:03c'est avoir une forme de vie,
33:04c'est un art de vivre.
33:06Tout ça va évidemment
33:07à l'encontre
33:07de l'art de vivre
33:08très français.
33:09C'est un art de vivre
33:10et pas que français
33:11mais très français
33:12d'une certaine façon.
33:15Censure,
33:15on disait
33:16réduction des libertés,
33:17vous écrivez
33:17car côté censure
33:19la cause est entendue
33:20hormis quelques associations
33:21de moralité familiale
33:22et ou catholiques
33:23s'excitant ponctuellement
33:24pour faire interdire
33:25certaines œuvres théâtrales
33:26ou d'art contemporain,
33:27il y a belle lurette
33:29que l'ordre moral est mort
33:31et que la censure
33:32à l'ancienne administrative,
33:33juridique
33:34est quasi éteinte.
33:35Ce qui ne signifie pas
33:37qu'elle ne prenne pas
33:38d'autres formes,
33:39notamment économiques,
33:40rentabilité
33:41et profitabilité
33:42servant à évaluer
33:44ce qui peut être lu,
33:45montré ou pas,
33:46mais aussi celle
33:47de l'autocensure
33:48encore plus pernicieuse
33:49car procédant
33:50d'une véritable
33:52intériorisation
33:52des dictates en cours
33:54à commencer par
33:55ceux du politiquement correct
33:56qui font trembler
33:57le monde
33:57à travers les réseaux sociaux
33:59lesquels s'avèrent toujours
33:59d'une tartufferie
34:01extraordinaire.
34:02Vous n'y allez pas
34:02avec le dos de la cuillère
34:03et c'est cette langue
34:04qu'on aime vous voir
34:06emprunter,
34:06c'est ce véhicule
34:07si j'ose dire
34:08qu'on aime vous voir emprunter.
34:11Là, vous y allez
34:12depuis le traitement
34:14qu'on a réservé
34:15en images
34:16à l'origine du monde
34:17de Courbet
34:17à cette manière
34:18de revisiter l'histoire.
34:20C'est l'une des questions
34:23de Roux Libre,
34:24de ce livre.
34:25Oui, je pense
34:26que c'est une question
34:26absolument centrale
34:28et on en a des exemples
34:28tous les jours,
34:29c'est-à-dire
34:30au nom du multiculturalisme,
34:33au nom des dominations
34:34qu'on ne veut plus
34:35voir perdurer,
34:36à juste titre,
34:37car il n'est pas question
34:38de défendre
34:39des dominations
34:41qu'on ne veut pas
34:42voir perdurer,
34:43certains aspects
34:45du patriarcat,
34:47certains aspects,
34:47si vous voulez,
34:48du néocolonialisme,
34:50tout ça,
34:50évidemment.
34:51On ne veut pas voir
34:52se perpétuer
34:53ces dominations,
34:54mais au nom
34:55aussi du défense
34:56des minorités,
34:57si vous voulez,
34:57de ce multiculturalisme
34:59qui se déchaîne
34:59partout et très importé
35:02par les études
35:03et les débats américains,
35:06anglo-saxons,
35:08on aboutit,
35:09si vous voulez,
35:10à une sorte
35:10d'inculpation rétroactive
35:12de toute l'histoire
35:16et de toute l'histoire
35:17de l'art
35:17et de toute l'histoire
35:18des représentations
35:19et même avec des excès
35:21de délire.
35:23Je pense à Philippe Brunet
35:24qui a été le metteur
35:26en scène
35:26de cette tragédie
35:28déchille
35:28et qui a été
35:31combattu
35:31par des associations
35:33et des groupes
35:36antinécrophobie,
35:37etc.,
35:37sous prétexte
35:38qu'il avait fait
35:38un blackface
35:39en maquillant de noir
35:42ses actrices.
35:43Alors que c'est un homme
35:44qui a monté
35:45les tragédies,
35:46qui,
35:46contre les tenants,
35:47si vous voulez,
35:48de l'indo-européanisme
35:49pur et dur
35:50est quelqu'un
35:50qui montre
35:51en quoi
35:52dans l'héritage grec
35:53et dans ce brassage
35:55méditerranéen,
35:56il y a forcément
35:56de l'Afrique
35:57et de toute façon,
35:58le propos n'était pas là.
36:00Donc cette espèce
36:00d'inculpation rétroactive
36:02du passé,
36:03de l'histoire,
36:03de l'art,
36:04de ses productions,
36:04de ses représentations,
36:05me semble complètement aberrant
36:06parce que l'histoire,
36:07l'universalisme,
36:09si vous voulez,
36:10est un produit
36:10de l'histoire.
36:12Ce n'est pas quelque chose
36:14qui existe de toute évidence
36:15et qui,
36:17c'est un produit
36:17de l'histoire.
36:18Et donc on ne peut pas relire
36:19et on ne peut sûrement pas
36:21condamner
36:21des œuvres d'art
36:23au nom.
36:24Alors évidemment,
36:28ce qui existe aujourd'hui
36:30et ces prises de conscience
36:31aujourd'hui
36:32d'un certain nombre
36:33de stéréotypes,
36:34d'un certain nombre
36:35de dominations,
36:36nous font lire aussi
36:37les œuvres
36:38d'une certaine façon.
36:39Je ne vous cache pas
36:40que cet été,
36:41j'ai relu
36:41un livre de Nabokov
36:43que j'ai relu,
36:44que je n'avais pas lu
36:45depuis 23 ans
36:46et que j'ai relu
36:48avec un œil différent
36:49puisqu'entre-temps,
36:50mon esprit
36:50a été baigné
36:51par tous ces nouveaux débats,
36:53toutes ces nouvelles problématiques
36:56autour de la pédophilie.
36:58Ce n'était pas l'Olythin,
37:00mais autour de la pédophilie,
37:02autour de...
37:04Mais il faut distinguer
37:05ce qui est une création d'art
37:06et ce qui est la vie
37:07d'un individu.
37:08Absolument.
37:10Vous continuez le combat
37:12et je continue
37:12à dégrainer votre livre.
37:14Il n'est pas admissible
37:15que la pensée
37:16soit aux ordres
37:17de l'argent,
37:17protesté de conserve
37:19André Breton
37:20et Louis Aragon
37:20dans la Révolution surréaliste
37:22en 1926.
37:23Que dirait-il
37:2495 ans plus tard
37:26alors que l'argent
37:27est devenu
37:28l'échelle planétaire,
37:31est devenue
37:32à l'échelle planétaire
37:32la seule pensée,
37:33la pensée des riches
37:34et la pensée des pauvres.
37:36La pensée
37:37de ceux qui en ont,
37:38raisonnablement,
37:39trop ou jamais assez,
37:40comme la pensée
37:41de ceux
37:42qui n'en ont jamais eu
37:43ou en manqueront toujours
37:44les uns et les autres,
37:45partageant avec tous
37:47ceux qui ne sont
37:48ni riches
37:49ni pauvres
37:50la pensée permanente
37:51qu'il leur en faudrait davantage.
37:52Que l'argent
37:53soit désormais
37:54l'unique pensée
37:55président à chaque décision
37:56humaine d'organisation,
37:58de régulation,
37:59de production,
37:59de consommation,
38:00qu'il soit l'opérateur
38:02métaphysique universel
38:03présent dans chaque pulsion
38:04comme dans chaque action
38:06contaminée par la logique du gain
38:07ou celle d'une marchandise
38:08monnayant jusqu'à la gratuité
38:10elle-même.
38:10C'est aussi évident
38:12que la ventilation des poumons
38:13sert à respirer
38:15et cet air
38:16a beau être irrespirable,
38:17aucune protestation
38:18n'y changera rien.
38:19Alors, il n'y a rien à faire.
38:21J'en ai une tournite.
38:23C'est totalement désespéré.
38:24Alors, vous combattez en vain.
38:27Vous savez qu'il n'y a rien à faire.
38:29Si vous voulez,
38:29ça ne sert à rien de combattre.
38:31Ça ne sert à rien de s'indigner.
38:33Ça ne sert à rien de se mettre en colère.
38:35Ça ne sert à rien de combattre.
38:36Ah si, c'est salutaire.
38:37Quand on lit votre livre,
38:38on respire mieux.
38:39Ça fait plaisir à certains.
38:41Mais si vous voulez,
38:41dans le fond, spirituellement,
38:42je pense que ça ne sert à rien
38:43et que je suis assez contente
38:45de ne plus faire ces chroniques
38:45parce que j'aspire justement
38:48à être beaucoup plus taoïste.
38:50Simplement.
38:51Là, je vous confirme,
38:53vous ne l'êtes pas.
38:53Non, non, parce que quand on fait des chroniques,
38:55on est obligé, si vous voulez,
38:56d'une forme d'engagement
38:58qui est un peu surjouée aussi.
39:01Je sens que des choses m'énervent,
39:02comme tout un chacun.
39:03Oui.
39:04Non, pas comme tout un chacun.
39:05C'est enfoncer une porte ouverte
39:07de dire que l'argent,
39:08si vous voulez,
39:09c'est l'air qu'on respire.
39:11Métaphysiquement parlant,
39:12rien ne se produit,
39:14rien ne se décide,
39:15rien n'existe
39:17hors de cet arbitrage
39:18qui est entre vendre,
39:20acheter, gagner, perdre.
39:23Oui, mais alors justement,
39:24il faut se mouvoir
39:25dans la sphère de la gratuité.
39:27La sphère de la gratuité,
39:28elle existe.
39:28Oui, c'est l'amour.
39:29Il y a l'amour,
39:30il y a la poésie,
39:31il y a la beauté,
39:32il y a l'art,
39:33il y a des tas de choses.
39:37Oui, arrêtons-nous une seconde
39:38sur l'amour
39:39parce que ça devient
39:40quand même très compliqué
39:42puisque là,
39:44on en a parlé,
39:45mais revenons là-dessus
39:46parce que c'est un trait d'époque,
39:48la guerre des sexes
39:48fait rage quand même.
39:50Oui, la guerre des sexes fait rage
39:50mais la guerre des sexes,
39:51c'est social.
39:52Relisez cette chronique
39:53sur les amours féériques
39:54et vous verrez
39:55les lettres de Vera et de Nabokov,
39:57de Soler,
39:57de Rolinde,
39:58de Paul Claudel.
40:00Donc l'amour,
40:01c'est hors social,
40:02si vous voulez,
40:02c'est hors champ,
40:03c'est clandestin,
40:04c'est ailleurs.
40:05La poésie...
40:06Enfin, c'est clandestin
40:06ou pas.
40:07Oui, oui, ou pas.
40:08Mais si vous voulez,
40:09l'amour, c'est comme...
40:10Si vous voulez,
40:11l'amour, c'est comme la poésie,
40:12l'ivresse,
40:13l'art thoromachique.
40:14C'est le domaine de la joie,
40:16c'est le domaine de la gratuité,
40:17c'est le domaine de quelque chose
40:18qui est ou éphémère ou dur
40:20et qui est un des derniers lieux,
40:23mais un lieu impalpable,
40:25immatériel, indissible,
40:26de joie réelle.
40:27Mais est-ce que l'amour,
40:28c'est pas justement
40:30dans cette gratuité même,
40:32c'est pas justement
40:33le rêve réalisé de l'égalité ?
40:38Vous, là, vous me demandez
40:39quelle est la clé de l'amour réussi ?
40:42Oui, je pense qu'effectivement,
40:43tout amour doit reposer,
40:45enfin, repose sur une forme
40:46de connivence égalitaire.
40:48Voilà, bon,
40:48cette connivence égalitaire
40:49qu'on n'arrête pas de demander,
40:51etc.,
40:52on la demande, à mon sens,
40:53en vain,
40:54puisque c'est dans l'amour
40:55qu'elle peut se réaliser précisément.
40:57Si c'est vraiment...
40:58Si l'amour est l'art de dire,
41:00alors là, voilà,
41:01on va être dans à la fois
41:02une égalité de discours,
41:03une égalité de comportement,
41:05il n'y aura plus cette guerre,
41:08c'est le temps de la paix,
41:09quoi, l'amour.
41:11Oui.
41:12Entre les sexes.
41:12De l'harmonie,
41:13oui, de l'harmonie,
41:14de la complémentarité,
41:16mais aussi pour que ça existe,
41:17il faut que chaque sexe
41:20sache qu'il est aussi double.
41:23Oui.
41:23Alors, je vous lis.
41:24Contrairement à ce qui est martelé
41:26depuis quelques temps
41:27à la faveur des récents développements
41:28de la guerre des sexes,
41:30le concept clé permettant de comprendre
41:32la remarquable spécificité
41:34de l'érotisme français
41:35tel qui s'est donné court
41:37au siècle des Lumières
41:38tient moins à la galanterie
41:39et à la séduction,
41:41même si elles en participent,
41:43qu'au libertinage,
41:45à savoir une pratique
41:46de la liberté indissociable
41:48de la séquence historique singulière
41:51qui s'est épanouie
41:52à partir de la Régence
41:53jusqu'à la Révolution française.
41:55Un long moment
41:56d'insubordination
41:57comparable pour d'autres
41:59aux années 20,
42:0060s et 70s
42:01du XXe siècle.
42:02Or, aussi ringard
42:03pour les jeunes femmes
42:04d'aujourd'hui
42:05qu'il est demeuré
42:06incompris de leurs aînés,
42:07toujours rabattu
42:08sur le droit de cuissage,
42:09le troussage des soubrettes,
42:10on en parlait,
42:11et autres privautés criminelles
42:12de l'increvable mâle
42:14dominateur, exploiteur
42:15quand il ne sert pas
42:16à désigner l'addiction sexuelle
42:17d'un DSK,
42:18aussi bien que le goût
42:19des partouces,
42:19des soirées bunga-bunga
42:21berlusconiennes,
42:22tout autant que
42:22les pratiques échangistes,
42:23le mot est depuis toujours
42:25méconnu et méjugé,
42:26pour ne pas dire refoulé,
42:28nier et pour cause,
42:29savoir ce qu'il en est
42:30du libertinage
42:31implique de lire
42:32beaucoup, à fond,
42:34pas danonner
42:35des couplets pauvrés
42:36sur Sade ou Casanova,
42:38avoir vaguement regardé
42:39l'étoile de Boucher
42:40et cette grisée
42:41de films en costume.
42:42Lire, oui, lire
42:44Gervaise de Latouche,
42:45Godard d'Aucourt,
42:46Monnier,
42:46tous les romanciers
42:47du précisément
42:49de ce XVIIIe siècle,
42:50Duclos,
42:51Nertia et bien d'autres.
42:52Soit les romans
42:53et le théâtre de ce temps,
42:54mais aussi les mémoires
42:55et les lettres de ceux
42:56qui, avant d'être des auteurs,
42:58furent d'abord et surtout
42:59des acteurs énergiques
43:00et mobiles
43:00de cette formidable
43:02expérience humaine
43:03sans la connaissance
43:04de laquelle
43:04ils n'auraient rien écrit
43:06d'aussi vif
43:07et vrai.
43:09Et là, on sent à la fois
43:11toute la passion
43:12que vous avez
43:12pour ce siècle
43:13et peut-être,
43:14et peut-être,
43:15pourquoi ne pas le dire,
43:16une certaine nostalgie.
43:18Je ne vous sens pas
43:19parfaitement
43:20ni heureuse
43:21ni épanouie
43:22dans l'époque
43:23dans laquelle nous sommes.
43:24– Si, si,
43:24je suis très heureuse.
43:25– Non, non,
43:26mais vous êtes peut-être...
43:27– Non, mais c'est vrai
43:28qu'on ne peut
43:29qu'être éblouie
43:31et stupéfait
43:32quand on voit
43:33effectivement
43:34l'existence
43:35de ces êtres
43:36qui ne se sont pas
43:37contentés.
43:37Parce que ça,
43:38c'est ça qui me fascine
43:38aussi et qui me passionne
43:39quand la phrase
43:41que vous disiez
43:42le montre.
43:42C'est-à-dire
43:42que ce ne sont pas
43:43seulement des êtres
43:44qui ont écrit
43:44cette prose effervescente
43:46électrique
43:46qui nous enchante
43:48avec cette vivacité,
43:49ce staccato, etc.
43:50C'est aussi des gens
43:51qui, dans leur existence,
43:54étaient des sortes
43:55de philosophes en action.
43:56On a dit
43:56que Casanova
43:57était un philosophe en action,
43:58mais eux aussi,
43:59ils étaient...
44:00Et j'avais un projet,
44:01d'ailleurs,
44:01j'avais fait une confidence,
44:02mais j'avais un projet,
44:04il y a quelques années
44:05à l'arsenal
44:05sur des aventuriers
44:06méconnus des Lumières.
44:08Je me suis plongée
44:09dans leurs existences.
44:10C'est absolument incroyable.
44:11C'est-à-dire que déjà,
44:12leur vie est un roman.
44:14Donc après,
44:15ils peuvent écrire
44:16effectivement des romans
44:17qui sont...
44:18Leur vie est un roman,
44:19leur vie est romanesque,
44:20leur corps est déjà
44:22expérimenté
44:22tout ce qui va pouvoir
44:25après être transposé.
44:27Et ça,
44:28c'est quand même rarissime.
44:30Et ça,
44:30on n'en a plus
44:31tellement d'exemples,
44:32effectivement.
44:34Mais Aragon a écrit
44:35un très beau livre
44:35qui s'appelle
44:36Le Libertinage.
44:37Oui,
44:37mais qui est un livre
44:39libertaire, en fait.
44:40Oui.
44:40Est-ce que les écrivains
44:44de cette époque,
44:45c'est-à-dire ceux
44:46que vous aimez particulièrement,
44:47puisqu'on parlait
44:47de corporés tout à l'heure,
44:49est-ce qu'au premier rang
44:50de leur préoccupation
44:51et de ce qu'ils écrivent,
44:53il n'y a pas le corps,
44:54précisément ?
44:54Est-ce qu'il ne faudrait
44:55pas s'intéresser de près
44:56au corps des écrivains
44:58et pouvoir par conséquent
44:59démontrer que la plupart
45:00du temps,
45:00aujourd'hui,
45:01les écrivains que nous lisons
45:02n'ont pas beaucoup de corps ?
45:05Oui, oui, oui, bien sûr
45:06que le corps...
45:07Je dis les écrivains,
45:08hommes et femmes.
45:09Oui, oui, bien sûr.
45:10Oui, bien sûr.
45:11Non, mais de toute façon,
45:12on sent très bien,
45:13si vous voulez,
45:14quand un écrivain a un corps
45:15ou pas,
45:16parce que ça passe
45:16dans sa langue.
45:17La façon de corporer
45:18dans la langue
45:18est tout de suite,
45:19je veux dire, audible.
45:21Même les yeux fermés,
45:23c'est-à-dire qu'il y a un rythme,
45:25il y a un rapport aux mots,
45:27il y a une rythmique,
45:28il y a une musique,
45:29il y a un staccato,
45:30il y a quelque chose.
45:31Alors, moi, c'est vrai
45:35que j'aime les écrivains
45:36qui font preuve
45:37d'une certaine énergie
45:38dans le corps
45:39et dans leur langue,
45:41mais aussi,
45:41à contrario,
45:42si vous voulez,
45:43dans des longues phrases
45:44qui coulent.
45:45On sent le corps aussi.
45:47Bien sûr.
45:47C'est toujours l'idée du corps.
45:49Le corps est très présent
45:50chez Proust, par exemple.
45:51Voilà, mais alors justement...
45:52Qu'on n'attend pas
45:52comme un auteur libertin.
45:54Et...
45:54Alors, Proust, asthmatique,
45:57malade, etc.,
45:57on fait des longues phrases
45:58où il n'arrive pas
45:59à reprendre son souffle, etc.
46:00Mais bien sûr qu'il y a toujours
46:01une façon de corporer
46:02dans sa langue.
46:03Alors, vous parlez aussi
46:05beaucoup de la langue de Macron.
46:07Je ne parle pas beaucoup,
46:08je consacre une chronique
46:10à la langue de Macron.
46:11Non, non, il y a deux chroniques
46:13sur lesquelles vous vous intéressez
46:14à la langue de Macron
46:17en disant
46:17« Mais finalement,
46:18Macron est un littéraire,
46:20sa langue me... »
46:22Oui.
46:23Vous trouvez plutôt littéraire.
46:24Parce que les expressions
46:25que vous citez,
46:26moi, je ne suis pas
46:27tout à fait d'accord.
46:28vous lui prêtez,
46:30effectivement,
46:31il revient
46:31au grand guignolesque.
46:33Non, non, mais il y a deux choses
46:34chez Macron.
46:35Chez Macron, il y a deux choses.
46:36Bon, d'abord,
46:36on a vécu un tel effondrement,
46:38si vous voulez,
46:39de la langue de François Hollande
46:40que quand Macron est arrivé,
46:42on a eu l'impression
46:42que c'était beau sué.
46:45Il est vrai que Macron
46:46est un littéraire,
46:47il ne s'en cache pas.
46:48Il est vrai qu'il a beaucoup lu.
46:49Il est vrai qu'il parle
46:50un français excellent.
46:52Et il y a eu un tel contraste,
46:54si vous voulez,
46:54avec ses prédécesseurs
46:55et même Nicolas Sarkozy
46:56que tout de suite,
46:57c'était devenu éclatant.
46:59Alors, Macron a comme Chirag,
47:01a comme De Gaulle,
47:02si vous voulez,
47:02des expressions un peu désuètes
47:03qui sont amusantes,
47:05qui sont charmantes,
47:06croquignolesques,
47:07je vous fiche mon billet, etc.
47:08Bon, ce dont je m'inquiétais
47:10dans cette chronique,
47:11si vous voulez,
47:11je rappelais tout ça
47:12et je disais que c'était
47:13plutôt bien d'avoir
47:14un président littéraire
47:15qui sache ce que c'est
47:16que le français,
47:16puisque le français
47:17a une vocation esthétique
47:18et comme disait Ponge,
47:21qui parle un bon français
47:22sert la République,
47:23il y a une vocation aussi
47:24politique de la langue.
47:26Donc, Macron utilise
47:27ce petit français sur Année,
47:29ses expressions,
47:30c'était charmant.
47:32Mais ce qui était angoissant,
47:34si vous voulez,
47:34c'est que les journalistes
47:36avaient l'air de dire
47:37qu'ils utilisaient des mots
47:38complètement abscons
47:39alors qu'il s'agissait
47:40de mots simplement,
47:41bon, un peu plus soutenus
47:42que ce qu'on entend d'habitude
47:43mais enfin qui n'avaient rien.
47:44– Et aussi un peu plus désuètes.
47:45– Qui n'avaient rien d'hermétique.
47:46– Oui, oui, non.
47:46– Quand on dit fainéant
47:47ou quand on dit logoré,
47:49bon, la régie médiatique,
47:51s'étonnait en disant
47:52on n'y comprend rien.
47:53Bon, ça c'est déjà inquiétant
47:54s'il montre que la régie médiatique
47:55est un symptôme elle-même
47:56d'un effondrement du niveau…
47:58Bon, ça c'était une chose.
48:00Après, il y a le Macron,
48:01si vous voulez,
48:02qui n'est plus celui du symbolique
48:04et du registre jupitérien,
48:05qui est celui de ses députés,
48:08de ses réformes.
48:09Et là, on tombe dans la langue techno
48:11de la plus belle facture
48:12et du plus ancien monde,
48:14tu meurs, si vous voulez,
48:15qui est de cette langue
48:17des ressources humaines,
48:18du management,
48:19qui est la langue de l'euphémisation
48:20pour désigner des choses désagréables,
48:22que Macron manie admirablement,
48:24comme tous ses ministres,
48:26aussi technocratiques.
48:27Et donc là, si vous voulez,
48:28il y a une sorte de…
48:29Il faut discerner les deux choses.
48:31Discerner les deux langues de Macron.
48:33Oui.
48:33Je termine par une chose
48:37qui me semble importante.
48:40Vous liez dans…
48:42Enfin, vous analysez le catastrophisme ambiant
48:47lié à deux choses.
48:49La restriction des libertés publiques
48:52dont nous avons parlé.
48:53Et puis, vous utilisez l'expression
48:55de pulsion de mort.
48:56Et là, au moment du Covid,
48:58on l'a vu.
48:59Donc, que voulez-vous pointer
49:02exactement par pulsion de mort ?
49:05Et voyez-vous une hystérisation de la société ?
49:09Par conséquent, ma question vient de cette expression.
49:12Que la société soit hystérisée dans ces débats
49:15et tout ça, nous l'avons déjà dit,
49:16c'est vrai.
49:17Maintenant, quand on parle du catastrophisme
49:19et de la catastrophe,
49:19c'est beaucoup plus profond.
49:22Cette pulsion de mort,
49:23elle s'enracine, si vous voulez,
49:26dans le nihilisme tel qu'il est à l'œuvre
49:29pour certains, selon les siècles,
49:32depuis plusieurs siècles.
49:34Parce qu'après tout,
49:34si l'homme a déséquilibré
49:36les équilibres de la nature,
49:37s'il creuse son propre tombeau
49:39en ayant brisé tous les équilibres naturels
49:42et les ressources, etc.,
49:43tout ça vient du maître et possesseur
49:45de la nature depuis Descartes, etc.
49:47Enfin, ça peut venir aussi
49:48de plus loin, de la Renaissance,
49:50quand l'homme se met au centre,
49:51si vous voulez, du système cosmique,
49:54quand il tue Dieu.
49:55Bon, il y a beaucoup d'analyses possibles.
49:59La pandémie a montré
50:00qu'effectivement,
50:01quand certains disaient
50:03« Mais après tout, les épidémies,
50:04on en a toujours connu,
50:05nous avions simplement le privilège
50:08et la chance de ne pas en avoir connu
50:09de notre vivant depuis très longtemps, etc. »
50:11D'autres ont dit « Mais oui,
50:12mais cette pandémie vient aussi du fait
50:16qu'il y a des équilibres naturels
50:19qui sont rompus
50:20et des choses qui se passent,
50:22notamment en Chine,
50:23avec les espèces animales. »
50:25Donc, on a ce genre de double débat.
50:27Or, ce qui me frappe moi,
50:28si vous voulez,
50:28c'est que les catastrophes
50:30se sont enchaînées beaucoup,
50:32au cours du XXe siècle notamment,
50:34et que finalement,
50:36c'est la toile de fond
50:38de ce qu'est l'histoire de l'humanité,
50:40ces catastrophes successives.
50:41la Shoah, Hiroshima,
50:45les catastrophes nucléaires.
50:46Et en fait,
50:48on continue.
50:49On continue, oui.
50:50Et il y a une sorte comme ça
50:51de déni, de dénégation.
50:53La musique est toujours la même.
50:55Le fond musical.
50:56Alors qu'on avance sur fond,
50:57mais vraiment de monstruosité,
50:58de désastre.
51:00Et même quand il n'y a pas
51:02la catastrophe évidente,
51:04du style une catastrophe nucléaire
51:05ou une bombe atomique, etc.,
51:08en fait,
51:08l'air qu'on respire,
51:09c'est quand même celui
51:10de la catastrophe.
51:11C'est quand même celui
51:12de cette pensée
51:14qui ne tourne qu'autour de l'argent,
51:15cet opérateur métaphysique
51:16qui est de l'argent, etc.
51:17Bon, ça nous entraînerait
51:18dans des conversations plus longues,
51:20mais c'est ça que je voulais dire.
51:22Et en fait,
51:22j'ai aimé finir sur cette chronique
51:24du catastrophisme,
51:25parce qu'il se trouve
51:26que pendant le confinement,
51:27j'ai vu la série sur Tchernobyl
51:28et ça m'a beaucoup frappée.
51:29Parce qu'en fait,
51:30il y avait beaucoup d'analogies,
51:31si vous voulez,
51:31entre ce Tchernobyl,
51:35matériaux nucléaires confinés
51:37et puis les liquidateurs
51:38qu'on envoyait au Caspip,
51:39comme certains des hérités
51:43sont allés au Caspip
51:44pendant que nous,
51:44on était confinés,
51:45les éboueurs,
51:47les gens qui étaient
51:48en première ligne.
51:49Oui, bien sûr.
51:50Alors, je voudrais aussi
51:52ne pas manquer de dire,
51:54pour terminer,
51:54que si votre livre
51:56est un livre de combat,
51:57comme je le disais,
51:59si vous vous y employez
52:02à décrire minutieusement
52:04en chacune de vos passions,
52:06de vos énervements,
52:07c'est aussi un livre
52:09qui parfois est très positif.
52:11Il y a de très jolies pages
52:12sur Venise,
52:13il y a de très jolies pages
52:14sur le couturier Alaya,
52:16donc c'est aussi un livre
52:17et vous défendez,
52:18dans ce livre même,
52:20un certain nombre d'auteurs,
52:21un certain nombre de livres,
52:22parfois des auteurs
52:23très méconnus,
52:24parfois des auteurs
52:25assez connus
52:26mais dont le livre
52:27est passé d'une certaine façon
52:28à la trappe,
52:29dont vous dites beaucoup de bien
52:30et vous êtes capable,
52:32alors ça, je trouve
52:33cette idée très originale,
52:34vous êtes capable
52:35sur un même livre
52:36de revenir dans une chronique
52:38mais plusieurs fois.
52:39Vous le faites notamment
52:40pour Jean-Michel de Lacomté,
52:41je crois,
52:42tout au début,
52:42vous revenez plusieurs fois
52:43sur son livre,
52:45d'abord parce qu'il est symptomatique
52:48de ce que vous recherchez
52:50et puis vous le prenez
52:52dans différentes chroniques
52:53sous un angle
52:54chaque fois un petit peu différent.
52:55Oui, c'est-à-dire
52:56que quand j'ai eu un livre
52:58qui me passionne,
52:59parfois l'espace d'une chronique
53:00et pourtant j'avais beaucoup de place
53:02pour écrire ces chroniques,
53:02c'est des vrais textes,
53:03c'est assez long.
53:05Parfois j'ai prouvé le besoin
53:06donc je revenais la semaine d'après
53:07et je précisais
53:07qu'il y aura un deuxième volet.
53:09J'ai fait ça pour Jean-Michel de Lacomté,
53:10notre langue française,
53:11j'ai fait ça pour Marc Weitzman,
53:12un temps pour haïr,
53:14qui est son grande enquête
53:14sur l'antisémitisme français,
53:16j'ai fait ça pour les diableries
53:18du vrai et du faux, etc.
53:19Oui, absolument.
53:21En fait, ce côté combat
53:22dont vous parlez,
53:23si vous voulez,
53:23j'ai l'impression
53:23qu'il est lié au fait
53:24que les chroniques
53:25sont maintenant rassemblées
53:27par thème
53:28alors qu'elles étaient éparpillées
53:29sur deux ans.
53:30Et quand plus c'est un choix.
53:31Alors qu'en plus c'est un choix,
53:32j'en ai pris que 70
53:34au lieu de 90.
53:35Donc tac,
53:36ce resserrement
53:37en fait crée
53:38une sorte comme ça
53:39de rouleau compresseur
53:40sur un certain nombre de thèmes.
53:42Oui, mais c'est salutaire.
53:43Sur les jardins secrets,
53:44sur l'art du désir,
53:46sur les choses comme ça,
53:47oui, je vais,
53:48mais en fait,
53:48moi je pense que tout peut se,
53:50si vous voulez,
53:51tout peut se rassembler
53:51en fait sous l'idée
53:52d'une certaine défense
53:55de la civilisation,
53:56de la beauté,
53:57de...
53:57Absolument.
53:59J'aurais tendance à penser
54:00que je suis plutôt progressiste
54:02politiquement,
54:02mais culturellement
54:03plutôt conservatrice
54:04et je ne vois pas
54:06avec plaisir
54:07se défaire
54:07un certain nombre de liens
54:09que l'humanité entretenait
54:10effectivement
54:11avec l'histoire,
54:12la mémoire,
54:12l'art,
54:12le langage
54:14au nom de,
54:15voilà,
54:16d'un néo-monde
54:19infesté de virtualité,
54:21de désincarner
54:22ou l'incarnation,
54:23la corporation,
54:24le corps,
54:24tout ça n'existe plus
54:25et les échanges humains
54:27aussi se disloquent
54:30à travers
54:31des réseaux sociaux
54:36ou des moyens
54:38de communication.
54:38C'est le monde
54:39dans lequel nous vivons.
54:40Si vous voulez
54:40vous en échapper,
54:42eh bien ce livre
54:43est à conseiller,
54:44vous allez pouvoir
54:45respirer mieux.
54:46Ça s'appelle
54:46Roues libres,
54:48c'est écrit
54:49par Cécile Gilbert
54:50que je recevais
54:50aujourd'hui,
54:51c'est publié
54:52chez Flammarion.
54:54Ruez-vous sur ce livre,
54:55vous y prendrez
54:56beaucoup de plaisir,
54:57vous y apprendrez
54:57beaucoup de choses
54:58car c'est aussi
54:59un livre savant
55:00mais qui n'est pas pédant.
55:02Donc allez-y,
55:03c'est sans problème
55:04et nous,
55:05nous nous retrouverons
55:06la semaine prochaine
55:06pour une autre émission
55:07d'Au pied de la lettre.
55:08Sous-titrage Société Radio-Canada

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