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  • il y a 2 jours
Pour ce cinquième rendez-vous de l'émission des livres de l'Humanité, Vincent Roy reçoit Jacques Weber pour la sortie de son roman "Paris - Beyrouth" (Editions du Cherche-midi).

Retrouvez chaque jeudi à 19h une nouvelle mouture de l'émission.

Retrouvez toutes les émissions (liste de lecture) :
➡️ https://frama.link/AuPied2LaLettre
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Émission n° 1 - jeudi 24 sept. 2020 : Josyane Savigneau & Philippe Sollers
➡️ https://youtu.be/qulyGYdu0DA
Émission n° 2 - jeudi 01 oct. 2020 : Cécile Guilbert
➡️ https://youtu.be/jFABG41EE0o
Émission n° 3 - jeudi 08 oct. 2020 : Mohammed Aïssaoui
➡️ https://youtu.be/cT1mQcc83nk
Émission n° 4 - jeudi 15 oct. 2020 : Belinda Cannone
➡️ https://youtu.be/Z7J8q0hpXwY


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Transcription
00:03Générique
00:09Bienvenue au Pied de la Lettre, l'émission littéraire de l'humanité.
00:13Je reçois aujourd'hui, j'en suis ravi, Jacques Weber.
00:16Je vais dire d'emblée, cher Jacques Weber, que vous êtes acteur,
00:19mais ça, tout le monde le sait, chacun vous aura vu,
00:22dans un inoubliable Cyrano.
00:24Vous êtes aussi réalisateur et scénariste, mais c'est l'écrivain.
00:27Et j'insiste sur ce point que je reçois,
00:30parce que je dois dire que votre texte Paris-Béroute,
00:33celui dont nous allons largement parler
00:34durant les 52 minutes que nous allons passer ensemble,
00:37et qui est édité aux éditions du Cherche-Midi,
00:40est beaucoup mieux écrit que beaucoup d'écrivains de métier.
00:44C'est ce qui m'a frappé d'emblée, et on va en parler.
00:48Alors, je vous rappelle que ce n'est pas votre premier livre,
00:52vous avez écrit bien d'autres ouvrages,
00:54mais d'emblée, ma question est rituelle,
00:57alors j'avoue qu'aujourd'hui, elle est un peu décalée
00:59compte tenu de l'actualité,
01:00mais je pose toujours la même question à tous mes invités,
01:03comment ça va la société en 2020, ce gros animal,
01:08comme l'appelait, ou plutôt, la raillet Nietzsche ?
01:11Comment ça va, Jacques Weber, la société en 2020,
01:15à l'heure où nous parlons ?
01:16– J'ai la sensation profonde qu'il faut à tout prix observer nos racines,
01:25pour que l'arbre bourgeonne, il lui faut des racines,
01:28et c'est la seule façon d'être encore utopiste,
01:32donc positif.
01:36– Bref, on est condamné à l'utopie,
01:39et on est condamné aussi à ne pas oublier
01:42que toutes les clés de la lecture du monde
01:46sont dans la littérature, sont dans les cultures les plus anciennes,
01:51et peut-être beaucoup plus dans la littérature,
01:53et les cultures et la philosophie que dans les religions.
01:56Je crois que c'est ça que j'ai envie de dire d'abord,
01:59je crois que c'est un des…
02:01– C'est Malraux qui avait parlé de « ça sera le siècle de Dieu ».
02:05– Oui, le siècle sera religieux ou non.
02:09– Et religieux, hélas, parce que le « ou non » est très bizarre,
02:13le religieux, c'est terrible qu'il soit le siècle de la religion,
02:17enfin voilà, donc le monde va très mal, on le sait,
02:21il va de plus en plus mal, car il va mal depuis déjà très longtemps,
02:26pourquoi ? Parce qu'il faut savoir qu'avant d'être français,
02:29nous sommes terriens, et nous sommes de plus en plus
02:32que la fraternité est un des mots totalement effacés
02:35des frontons de nos mairies et nos municipalités,
02:39lors même que n'oublions jamais quoi qu'il nous arrive
02:44dans notre ville ou dans notre pays,
02:47que la misère, la pauvreté a désormais bouffé
02:51plus des deux tiers du monde.
02:53Moi, lorsque je suis né, c'était le tiers monde,
02:55on disait maintenant, c'est deux tiers et même plus.
02:58Donc, à partir de ce moment-là, c'est très invivable,
03:01sauf si on décide de se battre et de continuer à se questionner,
03:04à se battre, c'est totalement invivable de savoir que des femmes
03:08ont leur bébé qui meurt accrochée à des seins tout plats,
03:12qui crèvent de faim, qui crèvent de soif,
03:13qui sont sous les bombardements jour et nuit,
03:16c'est inadmissible.
03:17Donc, je pense qu'il nous manque deux éléments dans le monde,
03:21c'est la relativisation de nos propres malheurs,
03:23et de savoir qu'on ne peut plus du tout ignorer le malheur de l'autre,
03:27qui n'est pas que français, mais qui est sur toute la terre.
03:30Absolument.
03:31Et nous allons parler en fin d'émission,
03:34on parlera, puisque là, on débute, c'est l'actualité,
03:36on débute un nouveau confinement,
03:38et pour le monde de la culture,
03:40et pour celui du théâtre dont vous êtes,
03:42évidemment, c'est un drame,
03:43on en parlera à la fin de l'émission.
03:44Mais d'emblée, je voudrais aborder votre livre,
03:48je campe très rapidement le décor,
03:50nous sommes au début des années 80,
03:51enfin en 84 exactement,
03:53vous jouez Cyrano à Mogador,
03:56c'est bien ça ?
03:57Vous jouez Cyrano à Mogador,
03:58c'est un immense succès,
04:01mais il s'avère que votre voix va vous jouer des tours,
04:05elle va s'effacer peu à peu,
04:07vous parlez dans ce livre d'une phobie vocale,
04:11vous avez 33 ans,
04:13votre femme 26, pourquoi je dis ça ?
04:15On va voir, votre fils a un an et demi,
04:19et voilà qu'on vous propose,
04:21alors même que votre voix est vraiment,
04:24il y a un vrai problème,
04:26on vous propose d'aller tourner un film au Liban,
04:31direction Beyrouth.
04:32Et là, alors même, je le répète,
04:35que votre fils a un an et demi,
04:37qu'il a besoin de son père et de sa mère,
04:39vous décidez tout de même de partir,
04:42de le laisser à sa grand-mère, je crois,
04:45de le laisser à sa grand-mère,
04:46et votre femme dit,
04:47mais Jacques, je vais avec toi.
04:50Donc déjà le début de cette histoire,
04:52la voix, le fait que vous preniez la décision
04:54de partir pour Beyrouth,
04:56c'est déjà un contexte particulier,
04:58pourquoi avoir attendu tant de temps,
05:01puisque nous sommes aujourd'hui en 2020,
05:03pour avoir raconté cette histoire ?
05:04– Je crois qu'il fallait,
05:06de même que j'ai choisi l'écriture pour la raconter,
05:11il fallait une distance élégante
05:14par rapport à quelque chose que je continue à vivre
05:17comme quelque chose de plus intime que spectaculaire,
05:21quand bien même les événements que je raconte
05:24pourraient passer pour spectaculaire.
05:26Mais moi, je l'ai vécu dans ma chair,
05:28c'est la première fois de ma vie
05:29que j'ai eu peur physiquement et concrètement,
05:33que c'est la première fois de ma vie
05:34que j'ai eu peur très concrètement pour mon épouse,
05:38pour l'amour de ma vie,
05:40avec aussi immédiatement qu'il vient dans la tête
05:43l'enfant d'un an et demi que l'on a quitté.
05:45Pourquoi on l'a quitté ?
05:47Il y a trois éléments très simples.
05:48Un, c'est qu'un père sans voix est un père muet,
05:52que j'étais si mal qu'il fallait que je sois réparé,
05:55donc j'avais la permission d'aller me réparer
05:58et surtout en n'oubliant jamais
06:01ce regard sur l'autre monde,
06:04ce monde inconnu.
06:05Aller se réparer à Beyrouth.
06:07Oui, mais c'est très évident,
06:09c'est que je savais que si on se regarde moins le nombril,
06:11ça va déjà mieux.
06:12Si on regarde plus l'autre, on va toujours mieux,
06:14même pour les maladies les plus graves,
06:16et je peux en être témoin.
06:18Et puis d'autre part,
06:19je sais que la grand-mère a une fonction
06:22extraordinairement importante,
06:23et là on avait une grand-mère géniale,
06:25maman de ma femme absolument magnifique.
06:28Et donc, je suis parti comme ça.
06:31Alors après, ce temps que j'ai pris,
06:33c'est deux choses très simples.
06:34Je me suis, petit à petit,
06:36j'ai eu la sensation de mieux écrire,
06:38d'être plus simple,
06:40de dégorger un peu,
06:44de désadjectiver un peu les choses,
06:46et d'être plus simple,
06:48d'écrire mieux tout simplement.
06:49Et je pensais que ce sujet
06:52qui me tenait vraiment à cœur
06:53avait besoin de ça,
06:54avait besoin de...
06:55Oui, je répète ça,
06:57de rapport d'élégance,
06:59ce que permet l'écriture.
07:01L'écriture, c'est le propre du...
07:02Il y a le sale de l'oral
07:04et le propre de l'écrit, comme on dit.
07:06Et moi, j'aime bien le propre de l'écrit.
07:08Alors, vous parlez,
07:09et on en a parlé juste un petit peu
07:11au début de l'émission,
07:12vous parlez de votre écriture
07:14comme d'une recherche d'élégance.
07:16J'ai bien entendu.
07:17Alors, moi, je ne la vois pas du tout comme ça.
07:19Je vois au contraire.
07:20Alors, élégance, oui, certes,
07:22mais ce n'est pas du tout ce qui me frappe.
07:27Encore une fois,
07:28je ne...
07:30Oui, j'associe élégant,
07:35sans doute, à autre chose.
07:37C'est beaucoup plus intense que ça.
07:39Et d'ailleurs, je vous lis.
07:40Vous arrivez au Liban, à Beyrouth.
07:43Par la vitre baissée,
07:44ce ne sont plus des images,
07:45mais une réalité qui nous prend les yeux.
07:47Des palmiers pourrissent debout.
07:49Une carriole transporte des bidons d'eau.
07:51Des guimbards de pétarades sans pare-brise.
07:54Des camionnettes clodiques,
07:55comme des oiseaux mazoutés.
07:57Un vieil homme vend des journaux.
07:59Il n'y en a qu'un en français,
08:00l'orient le jour.
08:01Des enfants, des pastèques géantes.
08:02Certains s'entassent à trois
08:03sur une mobilette des années 60.
08:06Le chauffeur allume la radio.
08:07Une musique arabe danse, lente.
08:11Les voix enveloppent des percussions de cordes.
08:14Je pose ma tête sur l'épaule de Christine.
08:17Nous nous volons un baiser.
08:19Mon ventre est chaud.
08:20Amour et désir.
08:21La survie s'installe dans mes chaires.
08:24Voilà, de l'écriture pulsée, là.
08:27Alors, je ne sais pas si on parle d'élégance.
08:29En tous les cas, il y a un rythme.
08:31Je sens, moi, que c'est écrit à l'oreille.
08:33Oui, oui, oui.
08:34Mais justement, c'est le gueuloir de Flaubert.
08:37Enfin, ça me passionne beaucoup,
08:38qu'on parle comme ça.
08:40Parce que ce que j'entends quand vous le dites,
08:43toute proportion gardée,
08:46mais je repensais à certains verres de racines.
08:52Pardonnez-moi, je ne fais pas la compréhension.
08:56Où le cru, les ronces.
09:02Ça va me revenir.
09:03Enfin, bon, bref.
09:04Le cru qu'il y avait avant chez Sénèque.
09:07Oui.
09:08Et là, mais dans une rythmique.
09:11Oui.
09:11Et ça, c'est peut-être mon côté très classique chez moi.
09:14Il y a une rythmique et une mélodie
09:16qui donnent l'élégance à la cruauté.
09:18C'est le...
09:18Et c'est pour ça que je dis le mot élégance.
09:20Alors, il y a peut-être...
09:21Beaucoup de gens ont dit que c'était une écriture sensuelle.
09:24Sans doute.
09:25Oui.
09:25Mais je ne sais pas.
09:26Mais je sais que toutes ces images qui me viennent,
09:31je ne peux les entendre que si elles sont dans un rythme.
09:34Et vous parlez de Flaubert, qui est mon auteur de prédilection.
09:37Parce que l'avant-dernier livre, c'était Flaubert.
09:39C'était Flaubert.
09:40C'était Vivre en bourgeois, penser en milieu.
09:41Et alors, lui, même dans sa correspondance qui paraît fouillie,
09:46foutoir, foutoir gigantesque et qui nous passionne,
09:49il y a quand même toujours ce sens du rythme.
09:53Bien sûr.
09:53Et je pense que quand même, qu'on le veuille ou non,
09:55le rythme, c'est peut-être plus, lui, l'élégance que la mélodie.
10:01Enfin, ça, c'est tout un machin qui me passionne.
10:03Oui.
10:04Vous tenez à ce mot d'élégance.
10:06Je ne le revendique pas.
10:07Je essaie de l'expliquer.
10:09Je vous laisse.
10:10Non, mais ça me…
10:11Voilà, cette écriture à l'oreille m'a tout de suite,
10:15d'autant que vous débutez le livre, par une sorte de long poème,
10:18si j'ose dire, à votre voix, qui n'est plus là.
10:23Il y a une chose qui m'intéresse beaucoup.
10:24Je pense qu'on se trompe, et votre livre en est la preuve formelle,
10:28quand on dit que, et quand vous dites,
10:31j'avais besoin d'aller me faire réparer ailleurs,
10:35et d'aller voir, d'aller penser à l'autre,
10:38plutôt que d'être sur mon nombril.
10:40On se trompe quand on dit que, et encore une fois, j'insiste,
10:43votre livre en est la preuve, y compris par le truchement de l'écriture,
10:47car c'est net ce que vous écrivez de la voix,
10:49c'est ce qui m'a beaucoup intéressé,
10:51c'est qu'on se trompe en disant que c'est la voix qui sort du corps.
10:56Votre livre est la preuve que c'est le corps qui sort de la voix,
10:59parce que ce que vous écrivez, c'est du corps.
11:01Et même dans vos passages les plus crus,
11:03que je vais me faire un plaisir de citer tout à l'heure,
11:06parce qu'il y en a quelques-uns qui sont absolument formidables,
11:09on va constater ce phénomène.
11:11Mais bon, on en parle tout à l'heure.
11:13Vous voici donc arrivés à Beyrouth,
11:15premières images terribles dès l'aéroport.
11:17D'abord, il y a un type mort dans la rue,
11:20et puis on vous dit, tu vois Jacques,
11:23Chabra et Châtilla.
11:24– C'est pas loin, c'est là.
11:25– C'est là.
11:26C'est terrible quand même.
11:28– Et ça vient en deux temps, puisqu'on me dit,
11:30non, non, t'inquiète pas, c'est juste une risque entre taxis,
11:32à propos du mort qu'entre deux taxis.
11:34Et après on me dit, tiens, Sabra et Châtilla, c'est là.
11:37Et là, je me souviens très bien de m'être rappelé
11:39de ce film de Lanzmann,
11:41où d'un seul con, on nous disait,
11:43il y avait des chants avec des petits oiseaux,
11:45la vie avait repris ses droits, sa force.
11:49Et le silence disait tout, disait le passé.
11:53Et là, ça m'a frappé,
11:55parce que Sabra et Châtilla, qu'on me montre,
11:57c'est redevenu tout ce que je raconte,
12:00c'est-à-dire les marchands d'orange, la pastèque,
12:02le bordel, le grand bordel.
12:03– Le grand bordel.
12:04– Et il n'y a plus une trace de sang.
12:05– Oui, oui.
12:06– Et ça, ça m'a énormément frappé
12:08dès les premiers instants de…
12:10– C'est très… oui, oui, oui.
12:12Et dans votre livre, c'est très frappant.
12:14Alors, je veux quand même vous interroger,
12:15parce que j'ai scruté, pour le coup, votre écriture.
12:19Je vous cite un passage,
12:21et j'ai besoin d'une explication.
12:24Je pense à cette phrase de Beckett,
12:26qui dit, je serai là si vous avez besoin d'obscurcissement.
12:28Elle fouille dans son sac,
12:32en sort quelques feuilles pliées en quatre,
12:33ce sont vos laissés-passer, il y en a plusieurs.
12:36Pourquoi plusieurs ?
12:37Et pour aller où ?
12:38Questionne Christine, presque amusée.
12:40Je le suis moins.
12:41Je perds tout,
12:43et n'ai jamais eu de laisser passer de ma vie.
12:46Et je trouve que la phrase, si on la lit,
12:49je n'ai jamais eu de laisser passer de ma vie.
12:52Qu'est-ce que ça veut dire ?
12:53C'est pas simplement de laisser passer.
12:54Qu'est-ce que ça veut dire ?
12:55C'est, bravo.
12:58Parce que c'est très signifiant pour moi.
13:00Oui, mais je me rends compte que ça l'est.
13:04C'est vrai que j'ai eu toujours l'impression,
13:08l'un des textes qui m'a le plus bouleversé dans Beckett,
13:11c'est l'innommable,
13:12et qui commence par,
13:14je suis devant la porte,
13:15c'est peut-être la porte,
13:16c'est peut-être moi,
13:16ça a été moi,
13:17quelque part ça a été moi,
13:18c'est moi devant la porte,
13:19quelle porte,
13:19ce n'est plus un autre, etc.
13:21Et c'est vrai que j'ai toujours eu cette sensation
13:24d'être devant une porte
13:25et qu'il fallait, entre guillemets,
13:29qu'on me laisse passer.
13:30Mais sinon, je ne pouvais pas passer.
13:33Donc se laisser est accordé par qui ?
13:36Dieu, j'en veux pas, j'en veux plus.
13:38Les curés, je les hais,
13:40même si c'est une généralité dont je me méfie énormément,
13:42parce qu'il y en a des formidables.
13:44Mais moi, j'ai tout, j'ai tout, voilà.
13:45Je ne sais pas pourquoi je commence par là.
13:47Ah, j'ai un père qui méprise un peu les gens.
13:52D'abord ma maman, et puis nous, de facto.
13:55Et tout ça, il y a peut-être,
13:57enfin là, je fais de la psy à deux balles,
13:59mais c'est peut-être tout ça
14:00qui m'a quand même énormément marqué.
14:03Et puis il y a aussi cette,
14:05pour aller très loin,
14:06alors là, on va très loin,
14:07mais après tout, pourquoi pas,
14:09cette sensation de la falsification.
14:11C'est-à-dire, la voix,
14:12pourquoi c'est la voix qui prend ?
14:13La voix ne peut pas mentir.
14:15Elle ment pas.
14:16Le regard peut mentir.
14:17Une voix ne ment pas.
14:18Le moindre grain témoigne de quelque chose.
14:20Et c'est en cela que c'est le corps.
14:22Bien sûr.
14:22Et c'est le corps qui ne peut pas mentir,
14:24qui ne peut pas,
14:26qui n'accepte plus le mensonge.
14:27Or, moi, j'ai toujours eu cette sensation.
14:30C'est sans doute pourquoi, d'ailleurs,
14:32comme les gens en contrafobie,
14:34que je plonge dans l'eau parce que j'en ai peur,
14:35je vais au théâtre parce que j'ai peur
14:37de la falsification et du faux.
14:39Enfin, il y a quelque chose de cet ordre-là.
14:41Et ce qui est vrai, c'est que très jeune,
14:42j'ai senti ça,
14:43puisque j'étais un faux beau garçon.
14:45Alors, je m'explique, c'est tout ça.
14:46Pas peur du tout de le dire.
14:48J'avais un visage magnifique.
14:50J'avais un corps pas trop dégoûtant.
14:52Enfin, pas très bien.
14:53Mais j'avais d'énormes problèmes cutanés dans le dos.
14:56Donc, j'ai eu cette sensation très vite.
14:59Bah, pourquoi tu gardes ta chemise
15:01alors qu'il fait soleil ?
15:03Et ça, c'est une chose,
15:05mais je ne sais pas pourquoi je raconte ça maintenant, d'ailleurs.
15:07Mais vous avez touché quelque chose, sans aucun doute.
15:10Et donc, il y a toujours, en effet, ce droit de passage.
15:14Ce droit de passage, oui.
15:14Et c'est d'ailleurs, par exemple, par rapport au livre,
15:16d'un seul coup, et je vous le dis avec beaucoup d'émotion,
15:21enfin, je suis très content d'en parler comme ça
15:23parce que j'ai toujours l'impression
15:25qu'on ne me laisse pas passer dans le monde de la littérature.
15:28Non, parce que vous êtes un acteur.
15:29Voilà, parce que je suis un acteur.
15:30Mais parce qu'on est dans une société extrêmement cloisonnée.
15:34Si on est acteur, on ne peut pas écrire.
15:36Bon, vous me direz que je ne tombe pas tous les jours
15:41sur le livre d'un acteur comme celui-ci.
15:43Mais c'est vrai que les gens sont mis dans des cases
15:45parce que c'est commode et qu'on marche comme ça.
15:49Alors, quand même, à Beyrouth, il y a mille choses.
15:54Mais il y a, donc il y a, on va y rentrer, on va y venir,
15:58il y a la guerre, il y a plein.
16:00Et puis il y a la mer.
16:03Et puis on peut regarder la mer.
16:04Et là, on a, parce que vous avez différents, j'ai relevé,
16:08vous avez différents niveaux de langue.
16:09C'est là où ça commence à devenir captivant.
16:11On a aussi le Weber lyrique, mais lyrique dans le bon sens.
16:16Toujours sec, mais lyrique.
16:18Ça, c'est prodigieux.
16:19Regarder la mer, c'est tourner le dos à la guerre.
16:23C'est un décor, un tissu de mensonges avec ses vagues cousues de fil blanc.
16:29Nous marchons vite, la mer n'est pas démontée,
16:32l'air du grand large claque comme un grand drapeau.
16:36Le soleil baisse doucement, s'enfuit dans les duvets roses de l'horizon.
16:41Les voitures font le tour de la corniche,
16:43klaxonnent et les moteurs calaminés fanfaronnent.
16:46L'espoir a trouvé son quartier à Beyrouth.
16:49Certains vendent des fruits, des cigarettes de contrebande,
16:52des bâtons de colle sans plastique et des pistaches fraîches.
16:55Le long du trottoir, des camionnettes stationnent.
16:58De leur cul grand ouvert, débordent des cafetiers,
17:02des bouilloires de fer, des sodas.
17:04Des tables de fortune et des pliants se serrent en petites terrasses au soleil.
17:09Nous nous installons la Méditerranée devant,
17:12de l'autre côté, l'Europe en paix.
17:15C'est-à-dire que vous délimitez d'une certaine façon Beyrouth,
17:19dont vous faites avec Beyrouth en pleine guerre,
17:24une sorte de géographie intime.
17:25C'est-à-dire que vous allez mesurer votre corps,
17:29c'est-à-dire votre voix, à un autre univers.
17:33Et vous allez vous mesurer à la fois à l'histoire du monde.
17:36Ah, c'est ça ce livre d'abord.
17:39On va en arriver à l'amour, à ce que vous vivez avec Christine,
17:42que vous allez mesurer à la guerre aussi d'une certaine manière.
17:45Mais comme si vous aviez besoin à ce moment-là
17:49d'une mise en danger peut-être plus réelle,
17:54peut-être plus forte que celle du théâtre.
17:58Ben, oui, c'est... Comment dire ?
18:01Oh là là, je suis très étonné parce que...
18:03C'est le livre que vous écrivez.
18:04Non, non, mais c'est formidable.
18:05Je ne fais que vous lire.
18:05C'est très... Oui, oui, c'est très...
18:07Mais c'est très juste dans un sens...
18:09Enfin, j'ai envie d'être...
18:11Je n'ai pas réfléchi à ça.
18:13Mais en tout cas, ce que je savais,
18:14c'est que lorsque j'étais là-bas,
18:16j'étais et l'étranger,
18:20et l'homme qui...
18:22Comment dirais-je ?
18:23Qui ne peut ne parler...
18:28Ne parler que par rapport à son regard.
18:31Et que tout le reste n'est que vanité aux prétentions
18:33d'oser parler du haut de quelque chose,
18:37c'est de la fausse poésie.
18:39Le rapport poétique avec les choses,
18:41c'est d'accepter d'abord qu'on est étranger au monde
18:45dans lequel on rentre.
18:46Je ne sais pas, c'est encore une histoire de laisser passer, d'ailleurs.
18:48Non, mais c'est intéressant.
18:49Mais ce qui est vrai, c'est que là, dans ce que je réentends,
18:53parce que je ne l'avais jamais réentendu,
18:56je sens que j'accepte totalement cette...
19:00Et cette immersion,
19:02et cette légère distance de l'étranger.
19:05Je ne sais pas comment expliquer ça.
19:06Et ce qui est vrai, c'est que ce monde...
19:08Alors ça, d'ailleurs, ça pose un vrai problème.
19:10Pour nous tous, c'est...
19:13Comment vivons-nous l'événement d'une façon générale ?
19:16Ne sommes-nous pas toujours les événements...
19:20Pardon, les étrangers d'un événement qui nous fait prisonnier.
19:24Voilà.
19:25Et en ce moment, c'est...
19:26Alors là, par exemple, c'est très intéressant.
19:29Et c'est vrai que la seule honnêteté, si on en parle,
19:33c'est de ne pas, à partir de là,
19:35tirer des plans sur les comètes.
19:37N'est pas Tolstoy qui veut, enfin, ou Hugo.
19:40Et moi, je...
19:41Voilà, j'ai dit, je ne peux pas aller plus loin que ça.
19:45Que cette déflagration intime, quoi.
19:47Voilà, je ne peux pas aller plus loin.
19:48En tout cas, c'est ce que j'essaie de...
19:50Et c'est vrai que ce que vous avez dit
19:52est une des choses les plus inouïes qui soit à Beyrouth.
19:55C'est cette baie niçoise.
19:58Enfin, je dis toujours Nice.
19:59Alors un jour, on m'a dit,
20:00mais enfin, quand même, comparé à Beyrouth, à Nice.
20:03Enfin, bref, c'est...
20:05Je l'ai fait exprès, bien évidemment.
20:07Mais c'est vrai qu'il y a une majesté, une désinvolture.
20:11Et en même temps, le grand large de Hugo.
20:15Vous n'arracherez pas le bleu du ciel.
20:20C'est magnifique.
20:22Et c'est le poumon de la ville.
20:25Ça devient donc le poumon de la ville et le vôtre.
20:27S'il n'y a pas la mer...
20:29D'ailleurs, vous avez vu, tous les gens se barrent de Paris en ce moment.
20:31Ils vont voir, comme disait De Vos,
20:33je voudrais voir la mer, mais la mer, elle est montée.
20:35Vous la remontez quand ?
20:36C'est formidable, ça.
20:37Ou les arbres.
20:38Ça veut dire quoi ?
20:39Ça veut dire qu'on est vraiment des cons.
20:40Puisque c'est nous qui les avons détruits, qui les salopons.
20:44On devrait quand même réfléchir à ça.
20:45On est d'accord.
20:46On est fou alliés.
20:47On est d'accord.
20:48Puisque la première chose qu'on fait, c'est de tirer vers la mer.
20:50On est d'accord.
20:50Et à Beyrouth, c'était très, très, très incroyablement imprécieux.
20:54Et d'autant plus que, par exemple, je ne sais pas si je le mets là,
20:57mais dans cette mer, d'un seul coup, il y avait des espèces de gros rats.
21:02Pour moi, les bateaux, les croiseurs et tout ça,
21:04ça avait une forme très grise, comme ça.
21:07Et c'était des frégates israéliennes qui, de temps en temps,
21:09boum, foutaient des coups de canon.
21:10Mais vraiment, pour dire, on est là.
21:12On va en parler.
21:13C'est terrible, ça.
21:14Alors, tout Paris-Beyrouth aurait pu n'être qu'un récit.
21:23Et là où, c'est-à-dire le récit du tournage de Jacques Weber
21:28qui vient avec sa femme tourner avec Beyrouth
21:30en laissant son petit garçon à Paris, à sa grand-mère.
21:33Bon, tout ça, très bien.
21:34Sauf que là, vous allez à la fois par le style, par le souffle,
21:42vous allez écrire, vous allez quasiment écrire un roman.
21:49Moi, au bout d'un moment, je me suis laissé aller
21:53à lire un roman avec des personnages.
21:55Donc Christine, la femme de Weber,
21:58Jocelyne, la réalisatrice du film,
22:00Asma, la directrice de production du film,
22:02Willy, le caméraman canadien,
22:05Selim, l'homme à tout faire,
22:06Daniel, un reporter,
22:08Samir, le professeur d'arabe,
22:10et sa femme Mona, qui est superbe.
22:12On est donc en 1984.
22:14Vous tentez de comprendre quelque chose en même temps
22:17à la situation de Beyrouth.
22:19Enfin, vous tentez surtout de comprendre quelque chose
22:23à celui que vous êtes.
22:25Le soir de votre arrivée,
22:27vous allez dîner dans un restaurant italien
22:29et je voudrais...
22:30Vous avez envie de pâte à la...
22:32la rabiata, je crois.
22:34Si je me souviens bien, c'est à la rabiata.
22:36Et je voudrais encore une fois
22:42citer votre commentaire là-dessus.
22:44Toutes les communautés chiites,
22:46druses, sunnites, sont musulmanes.
22:48Vous verrez la frontière,
22:49si on peut appeler ça comme ça.
22:51C'est quelqu'un qui...
22:51C'est Daniel qui vous parle.
22:52Ce sont des barrages dangereux.
22:54On appelle ça la ligne verte.
22:56Il y a souvent des combats là-bas.
22:57De l'autre côté, c'est l'Est.
22:58Il y a les chrétiens, les maronites
23:00et les confessionnalistes.
23:02Jocelyne prend le bras de Christine.
23:03C'est beaucoup plus calme maintenant.
23:05Asthma semble tendue.
23:07Nous n'avons rien à voir avec les sunnites ou les chiites.
23:10Ce sont eux qui vous empêchent de boire.
23:13Elle a dégainé ses mots en militienne.
23:15Ici, on tire ou on chante, gueule ouverte.
23:19La terre exale les sédiments fratricides d'un peuple.
23:24Ça, c'est l'analyse.
23:26Non, mais c'est vous qui écrivez.
23:27Je suis étonné.
23:28Ce n'est pas moi qui invente le truc.
23:30Je vous vois étonné.
23:33Là, voilà.
23:34Vous tentez de comprendre cette...
23:38Parce que c'est une histoire, l'histoire de Beyrouth
23:40et de Beyrouth en guerre, y compris en 1984.
23:42C'est une histoire extrêmement complexe.
23:44On va s'en apercevoir.
23:46Voilà.
23:46Vous tentez de donner des éléments.
23:51Avant que n'arrive une expérience tout à fait étonnante,
23:55c'est qu'après ce repas, où vous avez toutes ces discussions,
23:58où vous tentez de comprendre, où on voit bien que vous ne comprenez pas tout,
24:01j'ajoute au passage que vous avez un art non dissimulé du dialogue.
24:05Ça, ça doit venir du théâtre.
24:07Ça va très vite.
24:08Et vos personnages dialoguent avec une très grande facilité.
24:13Vous ne perdez pas le rythme.
24:14Après le dialogue, vous trouvez le moyen de resserrer tout ça.
24:19Après le repas, vous avez rendez-vous chez Samir,
24:21qui est votre professeur d'arabe, car vous devez tourner en arabe.
24:24Et là, il va se passer une scène absolument stupéfiante
24:29que je ne peux pas ne pas lire pour que nos futurs lecteurs
24:35puisent dans ce livre tout de suite.
24:37Je ne vais pas donner la page parce qu'ils la trouveront eux-mêmes.
24:39Soudain, des pneus crissent, une voiture s'arrête.
24:42Des mômes de 15-16 ans en sortent à grand bruit, armés jusqu'aux dents.
24:46Ils crient très fort et nous menacent, à peine plus grands
24:48que leur Kalachnikov.
24:51Jocelyne parlemente, Asma, tant des documents qu'ils ne veulent pas lire,
24:55l'un d'eux pointe son arme entre les seins de ma femme.
24:58Ça hurle dans mon crâne.
25:00Pourquoi ? Mais pourquoi ?
25:01Mais ça te fait bander.
25:02Tu joues à la guerre.
25:03Il n'y a pas bien longtemps, tu avais une mitraillette en bois
25:05et des pistolets à eau.
25:07Je pense que je pense à côté.
25:11Je pense que je pense à côté.
25:14Que la majeure partie de mon cerveau est paralysée comme le reste de mon corps.
25:19Je porte la main à ma poche intérieure.
25:20J'ai un réflexe de parisien.
25:21Je veux à tout prix montrer mes papiers.
25:23En une seconde, un canon est sur ma tempe.
25:26Le gamin m'engueule avec la voix pleine de poussière.
25:28Les cris crépident de partout.
25:29Pourtant, j'entends un bris minuscule tout près de mon oreille.
25:32Un doigt.
25:33C'est con, un doigt.
25:34Le doigt d'un gosse s'est glissé contre la gâchette.
25:37Mes jambes flageolent.
25:39Un demi-millimètre, un sursaut.
25:40Un tremblement plus fort.
25:42Car il tremble déjà, ce con.
25:44Et ma tête explose.
25:46Des bouts de cerveau iront sur la bagnole, comme Kennedy.
25:49Asma leur hurle dessus.
25:51Elle est cinglée.
25:51Elle va les rendre fous de rage.
25:53Je suis sûr que c'est la fin.
25:54Et puis rien.
25:55L'espace se dégonfle comme un ballon crevé.
25:58Une colonie de fourmis rouges me bouffent les boyaux.
26:01Des portes claquent.
26:03Ma femme se tient la poitrine.
26:05Je la rejoins et n'ose pas la toucher.
26:06Comme si mon corps était piégé.
26:09Je crois entendre son cœur.
26:11Et c'est le mien.
26:13Cette expérience-là, qui est folle, d'avoir un flingue sur la tête, de voir votre femme,
26:22elle va courir tout le livre.
26:24Oui.
26:24Elle est fondatrice.
26:26C'est peu de temps après votre arrivée.
26:28Jocelyne, la réalisatrice, vous avez dit, non mais tu vas voir, tout va bien se passer.
26:31Beyrouth, ce n'est pas ce qu'on croit.
26:32C'est assez calme.
26:33Vous vous retrouvez dans cette scène.
26:35Vous êtes d'ailleurs furieux.
26:36On va voir qu'à la fin du livre, vous allez être totalement furieux.
26:40Parce qu'on vous a, d'une certaine manière, menti en vous disant, tu vas voir, c'est cool, etc.
26:45Et là, vous vouliez mettre, d'une certaine manière, votre corps à l'épreuve,
26:49lui faire éprouver d'autres sensations, malgré vous, vous êtes en plein dedans.
26:53Vous n'allez plus vivre de la même manière ensuite.
26:56Plus jamais.
26:57Plus jamais.
26:59Je crois aussi que ce qui est très important dans cette histoire,
27:02c'est que tout, encore une fois, encore une fois, part d'un mensonge.
27:07C'est-à-dire que je ne pars pas en pleine conscience.
27:10Quand je pars à Beyrouth, je pense que je vais partir dans un endroit pacifié.
27:14Même relatif, mais pacifié.
27:17Lors même que dès les premières heures, je suis confronté à la mort des autres,
27:22à l'histoire sanguignolante de Sabra Shadila.
27:25Et puis le soir même, le soir même, à la mort en direct, la mort concrète, la mort palpable,
27:33le corps à corps, le corps à corps.
27:35Et ça, c'est...
27:36Et en effet, ça détermine tout, mais je dirais presque jusqu'à ma vie.
27:42Et il y a une chose que je trouve très troublante, c'est que, encore maintenant,
27:47encore maintenant, comme si, si vous voulez, comme si j'étais dans une sorte...
27:53Je dis, mais pourquoi ne suis-je pas parti dès le lendemain ?
27:57Toujours, encore maintenant.
27:59Parce que, enfin, c'est terrible, quoi.
28:01J'ai le droit, le soir même, de dire, écoutez, vous me trouvez un avion, etc.
28:04Mais moi, je ne veux plus...
28:05Ça serait très, très légitime.
28:07Non, je ne pars pas.
28:08Alors, j'ai des réponses rapides à ça.
28:10La première, c'est que, je ne sais pas pourquoi, mais ma femme étant là,
28:14les choses ne sont plus vues de la même façon.
28:17Alors là, ça re-questionne ce que peut être l'amour en pareil cas.
28:23C'est tout à fait surprenant.
28:25Alors même qu'elle risque sa vie aussi.
28:26Oui.
28:27Mais que vous la faites risquer sa vie.
28:29Je fais risquer sa vie.
28:30Mais il y a un truc qui est tout à fait étonnant.
28:33C'est comme si cette épreuve qu'ont connue, par exemple, d'Ostoyevski ou d'autres,
28:38dans les fausses morts qu'ont eu des gens ces derniers temps,
28:42qui étaient des otages,
28:45cette fausse mort qu'il vous est donnée comme ça,
28:47on croit qu'on va mourir,
28:49fait comme si après, on était,
28:53je fais très attention,
28:56dans une autre dimension qui n'est pas le rêve,
28:58mais qui n'est plus, en tout cas, la réalité que vous aviez vécue avant.
29:04Quelque chose s'est décalé.
29:05Quelque chose s'est décalé.
29:07C'est décalé le rapport d'abord avec la réalité.
29:11Il y a une chose que j'ai entendue, là, dans ce que vous avez lu,
29:14qui me frappe, c'est cette façon de vouloir comprendre dans le restaurant.
29:19On comprend, on s'engueule, on discute.
29:22Je dis décidément, nous sommes des nains,
29:24toujours pris dans la serre de l'histoire.
29:28Et voilà.
29:29Et puis, on discute.
29:31On discute.
29:32Et d'un seul coup, la réalité, elle est là.
29:34Il n'y a plus une hydruchite,
29:36il n'y a plus des théories sur ceci, sur cela, sur cela.
29:38Il y a un môme de 15 ans, totalement irresponsable,
29:41totalement fou.
29:42Peut-être qu'il a fumé, peut-être qu'il a bu,
29:43peut-être que pas, même pas, peut-être que simplement, ça l'amuse.
29:47Et vous, vous êtes là, vous savez ce que ça représente.
29:49Et vous allez tout à fait risquer votre vie.
29:51C'est-à-dire l'extinction, le rideau rouge, c'est fini.
29:54Il n'y a plus rien.
29:55C'est conclu.
29:56C'est le noir.
29:57Le noir total.
29:59Ce n'est pas le bon Dieu et les petits ors.
30:00Non, ce n'est plus rien.
30:01C'est fini.
30:02Ça, cette prise de conscience que tout,
30:06sur un incident, sur une chausette,
30:08disait, je ne sais plus,
30:09il y a un philosophe qui a parlé de chausette,
30:12Pouf !
30:13C'est fini.
30:14C'est fini.
30:15Il n'y a plus rien.
30:15La conscience n'existe plus.
30:17Ça, ça reste à vie.
30:19Et vous le sentez bien, puisque vous dites,
30:21je pense que je pense à côté.
30:23Oui, je pense que je pense à côté.
30:24Et ce qui est vrai, c'est que,
30:26et ça, alors là, c'est là où ça me passionne
30:28de vous entendre et de reparler de tout ça,
30:30c'est que je repense au fait qu'au théâtre,
30:35il nous arrive de dire,
30:38je joue que je joue à côté,
30:39ou je pense que je joue à côté.
30:42Et on pense toujours qu'on pense à côté au théâtre.
30:44Parce qu'il y a ce dédoublement,
30:46il y a cette extraordinaire conscience
30:50de la falsification,
30:52du moment où on est très exact sur une seconde,
30:55et on ne l'est plus sur une demi-seconde.
30:57On est conscient de tout avant même
30:59que les grands singes,
31:01les macaques de la critique parisienne
31:02vous assassinent.
31:05C'est absolument incroyable.
31:07Je suis conscient de tout avant tout le monde.
31:09Je le dis peut-être solennellement
31:10et avec prétention, mais je le sais.
31:13Et ça, c'est quelque chose
31:16qui rappelle le rapport concret
31:21et non religieux avec l'existence.
31:24Il y a quelque chose de cet ordre-là
31:25qui me passionne beaucoup,
31:26qui m'intéresse beaucoup.
31:27Oui, mais ce n'est pas étonnant.
31:29Alors j'ajoute qu'au cours de ce tournage,
31:32comme on l'a vu,
31:34il se passe des choses,
31:35que ce n'est pas simple du tout
31:37de tourner dans ces conditions.
31:38Mais surtout, votre femme, par exemple,
31:41doit se rendre,
31:42pour avoir des nouvelles de votre fils,
31:43ça revient aussi beaucoup.
31:45Vous avez besoin d'avoir des nouvelles
31:46de ce petit gamin qui s'appelle Tommy.
31:49Votre femme doit partir à l'AFP
31:51seule pour téléphoner,
31:53puisque là-bas, il y aura un téléphone
31:54et que c'est compliqué d'aller à l'AFP.
31:56Elle a une voiture, elle peut être contrôlée.
31:58Elle a une voiture déglinguée.
32:00D'ailleurs, à un moment,
32:00on la prend pour une terroriste.
32:02Enfin, on se dit,
32:02qu'est-ce qu'il y a de cette voiture ?
32:03Elle est toute déglinguée.
32:04Et tout ça, vous tournez le film
32:07dans une angoisse absolument incroyable.
32:11Et pourtant, au fil de ces jours,
32:17votre voix va aller mieux.
32:20Et là, je vous cite,
32:23vous me dites,
32:23oui, mais ce n'était pas gagné dès le départ.
32:28Ma voix, planquée depuis Cyrano,
32:31sort des abris,
32:32encore convalescente.
32:33Elle soutient mes phrases timidement,
32:36mais sans soubresaut.
32:37Il m'arrive même de fredonner à Paris
32:39en imitant Yvesmontant.
32:40Ma peur s'est déplacée.
32:44À moi, Beyrouth fait du bien.
32:47Ma peur s'est déplacée.
32:49Elle s'est déplacée d'où à où ?
32:53– Eh bien, est-ce que vous me permettrez
32:56cette grossièreté ?
32:59J'ai envie de vous dire,
33:00il y a le cerveau et le trou du cul.
33:02– Oui.
33:03– Non mais, elle s'est déplacée de la bouche au cul,
33:05mais au sens propre du terme.
33:07– Oui.
33:07– C'est-à-dire que ce qui ne se coinçait que,
33:11comment dirais-je,
33:12ça se décoinçait ici,
33:14et bizarrement, ça se rééquilibrait aussi en bas.
33:17– En bas, oui.
33:17– C'est-à-dire que tout le corps retrouvait une espèce de,
33:21de, comment dirais-je,
33:23de, oui, d'équilibre, enfin, de réalité.
33:26Ce qui est vrai, c'est que c'est un formidable apprentissage
33:34que de connaître la différence,
33:37ne serait-ce pas au détriment de votre vie
33:39ni de la vie de ceux des autres,
33:41mais la différence entre la peur.
33:46Je crois que c'est Freud qui disait la différence entre la peur.
33:49J'ai peur, parce que je ne l'ai pas lue,
33:50j'ai des vieilles phrases que j'ai prises à droite à gauche,
33:53mais il me semble bien qu'il faisait la différence
33:55entre visualiser réellement le tigre et l'imaginer.
33:58– Et l'imaginer, oui.
33:59– C'était la différence entre la peur et l'angoisse,
34:00c'est quelque chose de cet ordre-là.
34:02– Oui, absolument.
34:02– Et alors ça, c'est très, très passionnant,
34:04parce que nous sommes tous au moins, peu ou prou,
34:06condamnés aux images qui nous angoissent.
34:11Mais lorsque la peur nous saute à la gueule,
34:13de façon très concrète,
34:15tout, tout s'inverse, tout bascule.
34:17Et je pense que la pensée est totalement…
34:21C'est très curieux.
34:22que cette histoire de penser à côté,
34:24parce que c'est presque une façon de vous interdire
34:26de penser à côté.
34:28Un fusil vous interdit de penser à côté.
34:31Voilà, c'est ça que je crois qui est très intéressant.
34:33– Oui, oui, absolument.
34:34Et alors, il y a des ambiances,
34:36il y a des scènes de romans.
34:39Je pense notamment au verre que vous allez prendre avec Juliette,
34:43une actrice venue de Paris,
34:45tournée avec vous dans le film de Jocelyne,
34:47et de M. Nader, qui est le directeur d'un ancien grand hôtel.
34:51Et c'est M. Nader qui parle.
34:53« Sans la paix, même la mer n'est pas belle. »
34:56Alors ça, c'est Weber qui…
34:58Il fait parler Nader.
35:00Enfin, c'est du Weber dans le texte.
35:02« Sans la paix, même la mer n'est pas belle.
35:04Ma famille a fui.
35:05Je l'ai même supplié de partir.
35:07Mon aîné est au Canada,
35:08ma fille fait ses études de droit à Paris,
35:10mon autre fils a été tué par les phalangistes
35:12dans l'hôtel même. »
35:13Il parle de son hôtel.
35:14Là, vous prenez un verre.
35:16« Beyrouth, sept fois détruite et sept fois reconstruite. »
35:18C'est une légende populaire.
35:20« Nous en sommes à la septième.
35:22On ne reconstruit pas une vie détruite. »
35:26Juliette et moi, nous taisons.
35:28En compteur, M. Nader redonne au lieu une part de sa magie perdue.
35:33Une fusillade nous fait sursauter.
35:35Juliette palit.
35:36M. Nader lui prend la main doucement, lui sourit,
35:38et continue son récit.
35:40À une rafale de mitrailleuses,
35:41plusieurs rafales répliquent.
35:43Un homme s'effondre sur le quai,
35:45tout près de nous.
35:47M. Nader rappelle son employé et déclare
35:48« Je crois qu'il faut que nous reculions un peu. »
35:52Il se lève,
35:53le barbier recule le fauteuil de quelques mètres,
35:56le combat se poursuit,
35:57et l'homme vénérable continue son histoire.
35:59Beyrouth, mille fois morte et mille fois revécue,
36:02comme dit la poétesse Nadia Twainy,
36:05« Rien ne peut arriver avec l'homme au fauteuil rouge. »
36:08« Bientôt, nous allons prendre le large pour Bérythe,
36:11un petit port phénicien.
36:12C'est à 5000 ans avant Jésus-Christ. »
36:17M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader.
36:36M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader,
36:40M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader,
36:40M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader,
36:45M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader,
36:50M. Nader, M. Nader, M. Nader, M. Nader, M
37:05Là où quand même, il nous faut accepter que rien ne soit, c'est le début de la compréhension du
37:12monde.
37:13C'est-à-dire, on ne peut pas voir un monde plus blanc que blanc.
37:15On tombe dans le totalitarisme absolu.
37:17Il y a un mélange permanent de l'horreur et du...
37:23Mais ce qu'il faut dire, ce n'est même pas un mélange.
37:25C'est que malgré l'horreur, la poésie toujours peut renaître et soudre.
37:30Absolument.
37:30Alors, Christine va partir pour Paris, retrouver votre fils.
37:35Le tournage va bientôt se terminer.
37:37Elle reviendra.
37:38Elle revient à Beyrouth.
37:39Et là, vous écrivez, selon moi, un passage assez cru, mais tout à fait merveilleux, qui montre une fois de
37:51plus.
37:51Et là, je crois que c'est...
37:52Enfin, j'ai trouvé le...
37:55Selon moi, je peux me tromper, mais j'ai cité plusieurs passages.
37:58Mais là, le moment où votre écriture arrive à son point de combustion extraordinaire.
38:11Donc, votre femme est partie à Paris, elle revient.
38:12Je pensais au retrouvaille.
38:14À l'éclat de ces secondes.
38:16La beauté, la douceur.
38:19Pourquoi Christine revenait-elle ?
38:22Serais-je revenue ?
38:23Elle avait vu son fils, retrouvé son antre, l'expresso, la baguette au pavot grillé, Tommy qui sourit, rit aux
38:31éclats, s'endort contre sa poitrine, suce son pouce.
38:34Comment pouvait-elle revenir ?
38:37Elle sait où est sa place, sa vie.
38:40C'est tout.
38:41Neuf mois à porter, abriter, protéger, être à la proue du monde.
38:45Forcément, elle sait ce que j'ignorerai toujours.
38:50J'adore la Bretagne et elle, la terre chaude.
38:53J'adore Cyrano et son contraire comme elle adore Duras et son contraire.
38:57C'est-elle souvenu, comme moi, tous les jours, qu'après avoir eu le pistolet sur la tempe et la
39:04kalachnikov sur la poitrine, je bandais, elle mouillait.
39:07Sa touffe de noir Jésus, la pudeur se faufilait dans nos larmes.
39:12Fallait-il avoir eu très peur pour vivre et s'aimer plus ?
39:15Fallait-il la piteuse aventure de la guerre pour frémir plus ?
39:20Tout près de la souffrance, des amputés, des orphelins, des veufs, faire l'amour, c'était se remettre au monde.
39:31Là, c'est votre point, là, vous touchez à quelque chose qui est l'aventure du corps.
39:36C'est-à-dire, moi, je pense que les écrivains n'écrivent pas avec leur cerveau, ils écrivent avec leur
39:41corps.
39:42Bon, là, c'est pourquoi...
39:44Excusez-moi, mais c'est ce que je dis toujours aux acteurs, jouer avec votre corps.
39:49Nous, chez nous, le cerveau suit le...
39:53Je disais, mais c'est le corps qui fait tout au théâtre.
39:58Le corps est l'entier.
40:00Arrêtez de diviser le cerveau et les...
40:02C'est ça qui...
40:02Alors, je voudrais quand même...
40:04Alors, voilà, là...
40:07Pour ce qui concerne ce passage, je crois qu'il est, en effet, le...
40:13Comment dirais-je ? La clé de voûte.
40:15Enfin, c'est ça que j'ai envie de poser comme question.
40:18Oui, non, mais c'est le passage fondateur du livre.
40:21Parce que, comme je vous le disais, il y a...
40:23Voilà, on vous pointe avec...
40:26On vous met une kalachnikov sur la tempe.
40:28À votre femme, entre les seins, on pointe le canon.
40:31Et cette scène va revenir dans tout le...
40:34Je l'ai dit tout à l'heure.
40:34Mais quand même, tout près de la...
40:36Parce que la phrase a une sorte d'universalité
40:41qui, selon moi, la fait sortir du livre.
40:43Tout près de la...
40:43On peut l'enlever de Paris-Bérout, celle-ci.
40:47Tout près de la souffrance, des amputés, des orphelins, des veufs,
40:53tout près de la souffrance.
40:55Faire l'amour, c'est se remettre au monde.
40:59Oui.
40:59Voilà.
41:00C'est une définition possible de l'amour.
41:02De l'amour.
41:03Pas de faire l'amour, de l'amour.
41:04De l'amour, tout simplement.
41:05De l'amour, tout court.
41:06Enfin, c'est en tous les cas, votre définition de l'amour.
41:09C'est formidablement vu.
41:12C'est exactement ça que je veux dire.
41:14C'est ça que vous voulez dire.
41:14C'est la seule vie possible, la seule façon de ne pas subir une fin d'avenir.
41:29d'être toujours, de penser toujours en avant.
41:33Oui.
41:33L'amour vous donne un futur, oui.
41:35L'amour donne un futur, l'amour donne la vie.
41:37C'est l'amour qui donne la vie.
41:38D'ailleurs, alors, non mais ce qui est formidable, c'est que ce n'est pas de la littérature.
41:41C'est concret.
41:42Oui, non mais...
41:43C'est quand même par un acte d'amour que la vie naît.
41:45Oui, à condition de savoir l'écrire.
41:47D'où, nous ignorons tout, nous sommes des morts de faim, des anthropophages.
41:51C'est plus loin dans le texte.
41:52Ça a l'air de rien comme ça, mais en fait, les deux textes sont reliés.
41:55Celui que je viens de dire et le nouveau que je lis.
41:57Nous ignorons tout, nous sommes des morts de faim, des anthropophages.
42:00On pétrit nos corps, on les lisse et on les abricote comme les tartelettes amandines de Ragnaud.
42:06On décolle, on vole, on s'écrase, on répare, on répare.
42:11On repart, on mermose, on l'inbergue.
42:14Je suis content, je suis content, c'est bien écrit, c'est très clair.
42:17Oui, c'est très clair.
42:18On répare et on répare.
42:19Et on répare.
42:21On répare.
42:21Donc on touche, etc.
42:24Il y a presque un caractère tomaturge.
42:26C'est-à-dire qu'on s'auto-soigne.
42:28C'est pour ça que j'ai dit abricoter, vous savez ce que ça veut dire ?
42:30Abricoter, ce qu'il y a des gens qui ne savent pas, c'est faire ça.
42:33Bien sûr.
42:34Parce qu'un jour, je jouais sur un nom depuis des années,
42:36puis je disais, mais je ne sais pas ce que ça veut dire abricoter,
42:38mais il faudrait quand même que je m'enseigne.
42:39Il y a un pâtier qui m'a dit, mais c'est un geste comme ça.
42:41Pour, tu vois, remettre bien en place la pâte, la réparer.
42:46Absolument.
42:47On répare.
42:48Donc là, c'est assez…
42:50Voilà.
42:51Et là, il y a, dans la remise au monde, il y a aussi…
42:55Il y a remise, il n'y a pas mise au monde, il y a remise au monde.
42:58Ça veut dire qu'il y a eu réparation, que les corps, en se frottant,
43:03que les corps, par l'amour, se réparent et se remettent capables d'une vie future.
43:09C'est ce que vous disiez.
43:10C'est exactement ça.
43:10Et tout le livre, au lieu d'être un livre, certes, un livre d'amour,
43:15parce que vous y parlez très tendrement de Christine, votre femme,
43:18mais au lieu d'être un livre sur l'amour, c'est…
43:20Au lieu d'être un livre d'amour, c'est un livre sur l'amour.
43:23Sur l'amour, oui, je pense.
43:23Vous donnez votre définition de l'amour.
43:25Dans un univers, c'est d'autant plus étonnant, dans un univers dévasté.
43:29Comme si vous disiez, écoutez, dans un univers dévasté,
43:32il ne reste pas grand-chose, des scènes d'une folie incomparable, etc.
43:36Il reste un truc, c'est l'amour.
43:37Il reste un truc, c'est tout.
43:38Et si vous n'avez pas ça, vous n'êtes pas remis au monde.
43:41Et je pense que, sans être moraliste, parce que ça me court très peur,
43:44mais il y a, c'est aussi, je parle de presque de la fraternisation des corps.
43:49Oui, absolument.
43:50Un des grands drames du Covid à l'heure actuelle, c'est que,
43:54parce que ça démarque, les choses commencent physiquement.
43:57Et ce que je dis aux acteurs, ça m'est revenu, c'est le cerveau su, le corps pense.
44:02Le corps pense, le corps s'il ne fraternise pas, mais concrètement, c'est toujours ça.
44:07Et vous savez, les grands maîtres de théâtre, c'est de là que j'ai sorti ça.
44:11C'est de ça que j'ai sorti.
44:13C'est toujours par le concret, toujours par le concret.
44:17Il y a deux choses qu'on m'a dit, Streller, les plus grands, Peter Stein,
44:22c'est « on n'y arrive pas mais on continue », j'adore cette phrase.
44:25Et puis, concret, c'est-à-dire, il n'y a pas de grande théorie, il y a machin.
44:30À un moment, je me suis fait engueuler par un metteur en scène qui me disait,
44:33mais enfin, tu prépares le poison, c'est très rare de préparer un poison.
44:38Et si tu dis, je dois compter 9 gouttes, si tu fais 1, 2, 3, 4, 5, 6, 5, 6,
44:427, 9, 8, c'est de la connerie.
44:43Concret.
44:44Est-ce que tu as vu déjà quelqu'un préparer un poison ?
44:46Alors regarde les films de…
44:48– Et c'est très concret, c'est très con ce que je dis,
44:51mais c'est physiquement qu'on éprouve les choses,
44:55et c'est physiquement qu'on peut en parler.
44:57Et si mon écriture a peut-être quelque chose qui devient,
45:02c'est qu'elle est de plus en plus près du corps, justement, voilà, c'est peut-être ça.
45:05Et c'est ça peut-être que j'appelle l'élégance, voilà.
45:07– Et vous savez pourquoi ?
45:08– C'est l'acceptation de son corps, l'élégance.
45:09– Et vous savez pourquoi elle est près du corps,
45:11je vais vous le dire si vous ne le savez pas, mais peut-être le savez-vous,
45:14parce que vous écrivez, et vous allez voir comment on revient au début,
45:17parce que vous écrivez de la voix.
45:19Et vous écrivez précisément dans ce livre la voix que vous avez perdue,
45:22la voix que vous avez perdue dans Cyrano.
45:25Et là, la boucle est bouclée, vous commencez par ce poème,
45:27c'est tellement vrai que la guerre vous devient tellement insupportable,
45:31que ce que vous allez vivre vous devient tellement insupportable,
45:34même au milieu de paysages sublimes,
45:37quand vous allez à Balbeck, quand vous allez à Biblos,
45:43les paysages deviennent sublimes,
45:44mais ils ont beau être sublimes, ça ne vous empêche pas tellement c'est insupportable,
45:50pour vous échapper, outre l'amour, de fumer, d'abondance, de l'herbe,
45:54ou de boire de trop, parce que vous ne supportez plus.
45:57Le corps, là, a besoin de quelque chose pour le faire s'échapper,
46:03et là, vous ne supportez plus.
46:05– Oui, et puis la beauté devient aussi prestigieuse, aussi belle,
46:09devient une espèce, mais bande de cons,
46:11qu'est-ce que vous foutez à tout démolir ?
46:13Enfin, il y a aussi ça, donc le corps se…
46:16Moi, je me souviens que j'étais comme ça, devant Balbeck et devant Biblos,
46:19j'avais l'impression qu'il y avait…
46:21Les pierres me parlaient, me disaient, mais bande d'imbéciles,
46:23mais comme la montagne, quand je suis dans Savoie,
46:25et que je vois des vaches me regarder bizarrement,
46:27je me rappelle que les Grecs disaient que le plus beau compliment,
46:30c'était dire à une femme qu'elle avait des yeux de vache,
46:33c'est extraordinaire.
46:34Et je vois ces vaches qui me regardent,
46:36et je vois des statues encore toutes grêlées par le temps,
46:41comme ça, qui vous regardent avec des gueules moches,
46:44et vous vous dites, mais on est en train de me dire,
46:46mais qu'est-ce que vous faites comme connerie,
46:47mais qu'est-ce que vous êtes en train de tout gâcher ?
46:50Et ça, c'est… tout ça, oui, oui, me laboure les côtes, quoi,
46:54mais c'est peut-être pour ça que je ne joue pas trop mal la comédie, quoi,
46:57c'est peut-être aussi pour ça,
46:58et que de temps en temps, il m'arrive de bien écrire,
47:00mais en tout cas, ce qui est extraordinaire,
47:01je peux vous dire qu'il se passe un événement aujourd'hui,
47:04c'est que vous êtes en train de me mettre un coup de pied au cul
47:08en me disant, continuez d'écrire.
47:11– Ah, ben c'est clair.
47:11– C'est ça que j'entends, et ça, alors là…
47:13– Ah, ben c'est clair.
47:14– Parce que vous savez, moi, j'ai…
47:16enfin bon, je ne vais pas raconter tout,
47:17mais si je peux, mais c'est vrai que j'ai un manque de confiance par rapport à ça,
47:22parce que quand on dit, ah ben oui, les acteurs qui écrivent,
47:24moi avant, mon père me disait,
47:26t'es vraiment qu'un petit imbécile, t'es vraiment pas un intellectuel,
47:29et tout ça, ça…
47:31– Oui, oui, ça pèse.
47:32– Ça abîme la bête, ça abîme la bête.
47:33Mais là, ça me donne du…
47:35– Écoutez, si je peux vous donner un laisser-passer, là, je…
47:38– Oui, voilà, c'est ça, vous pouvez me donner un grand laisser-passer.
47:42– Je vous le donne, alors, il n'y a aucun problème, je vous le donne.
47:45Alors, le tournage va évidemment se terminer,
47:50enfin, c'est une histoire avec ce qui vous est arrivé,
47:52c'est un tournage qui ne va pas se…
47:55Alors, je laisse aux lecteurs le soin de découvrir quand même,
47:58quand vous allez vous balader, enfin, vous balader,
48:00quand vous allez à Balbeck, tout ça, enfin, un soir,
48:03la danse du foulard avec les types qui laissent leur kalachnikov au milieu des tables.
48:10Je veux aussi que vos futurs lecteurs aillent voir cette scène
48:15où, pour les besoins du film, vous allez interpréter du Beckett dans un théâtre,
48:19le problème, c'est qu'il y a des milices qui rentrent,
48:21qui s'affrontent, car un type s'est réfléchié dans le théâtre,
48:24tout le monde se planque derrière les décors,
48:26il y a des tirs, puis les milices repartent.
48:28Là, vous n'en pouvez plus, votre colère éclate auprès de la réalisatrice.
48:32Bon, voilà, c'est un livre absolument incroyable,
48:36qui est un livre sur Beyrouth et pas du tout sur Beyrouth,
48:40comme je le dis, c'est un livre sur ce qu'est l'amour,
48:43sur l'amour, sur la manière qu'on a ou non de se remettre au monde.
48:49Mais sur les quelques minutes qui nous restent,
48:51je ne voudrais pas oublier de vous parler de ce confinement,
48:56du monde de la culture dont vous êtes et du théâtre vivant,
49:00qui va avoir beaucoup de mal à s'exprimer encore pendant un mois, peut-être plus.
49:05Vous me disiez tout à l'heure dans la conversation que nous avons eue avant l'émission,
49:08peut-être jusqu'au mois de janvier,
49:10est-ce qu'il ne faudrait pas que vous, acteurs, vous trouviez de nouvelles formes
49:14pour continuer à exercer votre part ?
49:15– Vous me coupez l'herbe sous le pied, c'est exactement ce que je n'arrête pas de dire,
49:18c'est que, un, d'abord, je ne supporte plus les commentaires multiples et variés
49:22et totalement incohérents de nous tous,
49:26nous sommes tous forcément ignorants et incohérents.
49:28Et même dans le milieu scientifique, qui est d'ailleurs, je le rappelle,
49:31c'est la science, c'est le contraire de l'exactitude,
49:33c'est une recherche permanente, donc il faut accepter ça.
49:36Bon bref, en deux mots, j'accepte toutes les décisions,
49:39même s'il y en a qui me paraissent abracadabrantesques, comme disait l'autre,
49:44incroyable, l'histoire des librairies, tout ça, c'est assez répugnant,
49:47enfin, assez effrayant, on ne comprend pas bien.
49:50Mais, pour ce qui concerne le théâtre, à la limite, je peux comprendre,
49:55même si je pense que c'est un des endroits les plus sécurisés,
49:57mais n'entend pas dans les spécificités de chacun.
50:00Bon, le théâtre, il en est là.
50:02Alors, qu'est-ce qu'on fait ?
50:04Eh bien, je crois que, justement, ça nous permet de réfléchir,
50:07à distribuer, partager la forme théâtrale,
50:14c'est-à-dire qu'elle raconte et qu'elle regarde, d'une autre façon.
50:18Et là, il y a plein de moyens.
50:19D'abord, il y a ce problème des horaires.
50:21Tout le monde a gueulé.
50:22Je rappelle, si vous faites à 7h, si vous faites à 10h,
50:24dans les pays nordiques, par exemple,
50:26on a déjà, depuis longtemps, institué, même au déjeuner,
50:29des formes théâtrales de 20 minutes.
50:30– Bien sûr.
50:31– Même le matin.
50:32Donc, tout ça est à réfléchir.
50:34– Voilà, naturellement, au début, ah, mais on n'aura pas un chat.
50:36Bien sûr qu'au début, c'est compliqué, qu'il faut séduire, reprendre le terrain.
50:41Mais, encore une fois, c'est une conquête de terrain
50:44sur lequel tous, nous devons enlever nos tristes et nos heureuses habitudes.
50:49– Absolument.
50:49– Voilà, je crois que c'est comme ça qu'il faut réfléchir.
50:51Et puis, savoir que tout ça aura une fin, forcément,
50:56avant même, espérons-le, notre propre fin.
50:58Voilà.
51:00– Bon, écoutez, je pense que, enfin, j'espère en tous les cas
51:03que tout le monde a vu le plaisir que j'ai pris à lire Paris-Beyrouth,
51:10le plaisir que j'ai eu à vous recevoir.
51:13Je remontre la couverture, mais je pense que tout le monde l'a vu.
51:16C'est immanquablement le livre d'un écrivain,
51:20c'est-à-dire de quelqu'un qui écrit avec son corps.
51:23C'est publié au Cherche-Midi.
51:26Dès que les librairies sont ouvertes,
51:28il y a des libraires indépendants qui ont un site aussi
51:30sur lequel on peut procurer le livre.
51:33J'encourage tout le monde à se le procurer
51:35et à se ruer sur cette écriture,
51:39dont je peux dire qu'elle est absolument magnifique.
51:43Très bonne journée à vous et à la semaine prochaine.
51:45À moi, c'est une bonne journée pour moi.
51:47Merci.
51:48Merci.

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