00:00Christophe, je ne sais pas trop où vous nous emmenez aujourd'hui, mais je crois qu'il est question d
00:03'un train, Christophe.
00:04Alors, pour être honnête, Maïténa, moi non plus, je ne sais pas bien où je vais, mais je vous demande
00:08de me suivre.
00:09On est là.
00:09J'en reçois Judith Goderèche pour son adaptation de Mémoire de fille d'Annie Ernaud.
00:14Je me suis penché sur les relations entre la prix Nobel de littérature et la chanson.
00:19Alors, j'avais ce souvenir que dans les années, son livre fresque de 2008, que j'ai lu il y
00:23a des années,
00:25les chansons occupaient une place importante comme marqueur temporel.
00:30Pour chaque époque traversée, elle citait des titres de chansons, parfois des choses un peu oubliées,
00:34que les mémoires avaient mises à l'épreuve, ainsi mises à l'épreuve, retrouvées dans leur tréfonds,
00:39à la façon des madeleines de ce cher Marcel.
00:41Vous reprenez d'ailleurs ce principe, Judith, dans votre film avec Jean-Le Brassens, Dalida, etc.
00:48Dans un autre de ses livres, L'usage de la photo, publié un peu avant, dans l'année 2005, je
00:54crois, avec le photographe Marc-Marie,
00:56elle avait cette phrase très éclairante, je trouve, « La chanson et le sentiment heureux du temps, la photo sont
01:03tragiques ».
01:04J'ai retrouvé un entretien de Annie Arnault dans la revue des sciences sociales qui date de 2022.
01:08Elle précise « La chanson dit-elle, c'est le temps humain mis en abîme, car elle court vers sa
01:14fin,
01:15mais dans cette brève durée, elle suscite ou réitère des sensations, elle est résurrection, elle est du côté de la
01:21vie ».
01:21Et dans ce même entretien, figurez-vous, elle parlait d'un vieux chanteur totalement oublié des années 40-50,
01:28André Claveau, l'interprète de cette chanson.
01:30« Un petit train s'en va dans la campagne, un petit train s'en va de bon matin »
01:40Ces derniers jours, on a parlé d'André Claveau suite à la disparition de Catherine Ringer.
01:46Et c'était à l'origine une chanson pour enfants que les Rita Mitsuko ont reprise en 88,
01:51en la modifiant légèrement pour évoquer les trains de la mort,
01:55car le père de Catherine Ringer, Samuel Ringer, qui était peintre, avait été déporté.
02:00Et dans leur version, il y avait cette supplice pour que cela ne se reproduise plus.
02:18Et puisqu'il est question de train, Maïténa, de cette chanson qui avance vers la vie,
02:23comme dirait Annie Arnault, je voulais y raccrocher un autre wagon.
02:27À la mort de Catherine Ringer, on a loué l'immense chanteuse, la performance de génie,
02:31et puis c'était fatal, on a parlé des zones plus sombres.
02:34On a notamment évoqué son adolescence, où elle a quitté son foyer pour mener une vie plus exaltante
02:39et au tournant de rencontres pas très heureuses,
02:42qui l'ont conduit notamment à tourner dans des films porno.
02:46Catherine Ringer ne s'en est jamais cachée, ça fait partie de sa vie.
02:49Elle avait même dit un jour, avec désinvolture dans une émission de Mérille Dumas,
02:53que ça avait été son service militaire.
02:55Et puis plus tard, à la faveur d'un changement d'époque salutaire sur ces questions,
02:59elle évoquait l'emprise dont elle avait été l'objet de la part d'un homme de 45 ans,
03:03qu'elle qualifiait de pervers narcissique et qui avait abusé d'elle de l'âge de 13 ans et demi
03:08jusqu'à ses 20 ans.
03:10Elle parlait de viol, de cette contrainte de tourner dans les films porno,
03:14et désormais elle épousait avec force le combat des femmes qui ne voulaient plus se taire.
03:19Au micro de France Inter, en 2024, elle répondait à Aléa Salamé,
03:23et elle avait dit qu'elle s'était retrouvée dans ce que vous-même vous aviez dénoncé, Judith Gorderech.
03:28Il y a même sur ce thème une chanson très explicite de Catherine Ringer.
03:32Ça date de 2017 et je vous propose d'en écouter un extrait.
03:35C'était dans le temps qu'elle était démolie
03:43Préparée mais comment
03:48Comment guérir
03:51Elle s'est piaillée, s'est forcée
03:55Pendant tellement d'années
03:58Voilà, c'est ici que s'arrête mon train après quelques virages curieux, j'avoue,
04:03mais pour saluer au passage la mémoire d'une fille formidable
04:06qui était comme ses chansons et comme dirait Annie Arnault du côté de la vie.
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