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Avant Joann Sfar, il y avait Lilou, sa mère, chanteuse disparue à seulement 26 ans. Christophe Conte raconte comment cette absence et le mensonge qui l’a entourée ont nourri l’imaginaire du dessinateur, peuplé de souvenirs, de fantômes et d’idoles.

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Amusant
Transcription
00:00Il a changé de jour pour venir vous voir, Christophe Conte, c'est pas du tout son jour aujourd'hui,
00:04mais il a...
00:04Mais c'est jamais son jour !
00:05Quelque chose à vous dire !
00:08Jamais !
00:10Christophe, c'est un rapport avec notre invité, ce que vous êtes venu nous raconter.
00:13Eh oui, Maïténa, je vous ai préparé un blind test, mais un peu bizarre, parce que c'est un blind
00:17test où je suis certain que seul Johan Svart aura la bonne réponse.
00:21On écoute.
00:24Ça, c'est ma mère.
00:26Exactement.
00:27Voilà, il s'agit de votre maman, Liliane Hoftel, qui a connu une brève carrière de chanteuse sous le nom
00:33de Lilou.
00:34Le morceau que l'on vient d'entendre, « Si tous les hommes étaient français », date de 1973.
00:38Je l'ai retrouvé dans un coin secret de la discothèque de Radio France.
00:42Alors c'est léger, insouciant, un peu comme ça se faisait à l'époque, mais en réalité, l'histoire de
00:47votre mère est tragique, vous l'avez abordé tout à l'heure,
00:50puisqu'elle est morte dans son sommeil à l'âge de 26 ans, deux ans seulement après la chanson pleine
00:55de vie que l'on entend derrière.
00:57Alors vous étiez enfant, Johan, vous n'aviez même pas 4 ans, vous l'avez dit, et pour vous préserver,
01:03on vous a dit à l'époque que Liliane, Lilou, était partie en voyage.
01:07Ce qui est assez courant, ce genre de non-dit à cette époque, lui-même encore aujourd'hui.
01:10Oui, c'est vrai, ce sont des bobards qu'on raconte aux enfants, mais dans votre cas, Johan, comme on
01:14vous a révélé la vérité que bien des années plus tard,
01:17je crois que c'est le grand-père, votre grand-père maternel, de Liliane, qui vous a donc vendu la
01:22mèche,
01:22et en fait, vous avez construit une partie de votre œuvre sur ce double trauma, la perte de votre mère
01:28et la dissimulation de la mort,
01:30qu'on a voulu, pour votre bien, transformer en quelque chose de plus féerique, en l'occurrence, un voyage, peut
01:36-être un voyage au Brésil,
01:37parce que si on retourne le 45 tours, on trouve une autre chanson intitulée « Ça ne vaut pas l
01:42'amour » sur un air de samba.
01:44J'ai vu partout des chis bien extraordinaires, des choses qui vous font monter le sang dans le désartère, j
01:51'ai vu le premier métro, elle est trop carré...
01:54Alors, même si votre mère était brune, Johan, on ne peut pas ne pas songer à Brigitte Bardot, quand on
02:01l'écoute chanter,
02:02elle aurait pu, elle aussi, croiser la route de Serge Gainsbourg, faire partie de cette vie héroïque que vous avez
02:07portée à l'écran.
02:09Cette disparition et la dissimulation qui a suivi, vous considérez ça comme un acte fondateur de votre travail.
02:16Vous avez dit « Dès lors, j'ai su que les adultes étaient incapables d'affronter la cruauté du monde.
02:21Mon imaginaire est né de cette démission devant le réel. » C'est une belle phrase.
02:26Magnifique.
02:26On trouve ainsi plusieurs motifs récurrents dans votre œuvre qui sont directement liés à ça.
02:32Les adultes qui cachent la vérité aux enfants, les morts qui continuent à exister parmi les vivants,
02:37le rapport obsessionnel aux souvenirs, y compris ceux que l'on n'a pas, les femmes idéalisées, fantomatiques
02:43et surtout l'idée de raconter, dessiner, filmer et que cette idée permet de reconstruire ce que la réalité a
02:49détruit.
02:49Vous attribuez d'ailleurs à cet impossible souvenir d'une mère que vous n'avez pas connue
02:54votre rapport obsessionnel aux chanteurs, notamment à Gainsbourg ou encore à Brassens.
02:58Vous aviez créé la scénographie pour une exposition consacrée à Brassens, à la Philharmonie.
03:03Dans l'album « Gainsbourg hors champ », vous avez publié en parallèle au film dont on a parlé,
03:08il y a des tas d'images, de croquis, de storyboards et vous avez glissé parmi tout ça la pochette
03:12du 45 tours de Lilou
03:13qu'on vient d'entendre, peut-être pour lui accorder une place qu'elle n'a pas eu, faute de
03:17temps, mais qu'elle aurait pu avoir.
03:20Un vide, ça se remplit, c'est ce que vous a dit un jour votre psy.
03:23A l'heure de cette phrase, vous avez fait un autre album, Les Idolâtres, il y a deux ans,
03:27où vous abordez explicitement la disparition prématurée de Liliane Hoftel, dite Lilou,
03:33et de ses absences que l'imaginaire seul permet de combler.
03:38Je ne m'attendais pas à ce que ce soit émouvant ce matin, je vous remercie infiniment.
03:42Tout ça va se clore à la fin de l'année avec un livre que je prépare depuis de longues
03:45années,
03:45qui s'appelle « Les Compagnons », où je raconte comment les dessinateurs et les dessinatrices m'ont soigné,
03:49parce qu'on a des traumas communs.
03:51Et je parle, il y a en particulier, plus d'une cinquantaine de pages sur Marjane Settrapi.
03:57Et est-ce qu'on n'a pas tous des blessures communes quand on se retrouve à raconter des histoires
04:00?
04:01Et c'est sûr que sur ces contresens, je pense aussi à Mireille Dark, que j'ai connue jusqu'à
04:05ces derniers jours,
04:05et c'est sur ces contresens qu'on parvient à se rencontrer.
04:09Donc, merci beaucoup, c'est bouleversant.
04:11Moi, je venais pour me marrer, vous faites un peu chier.
04:13C'est sympa, c'est sa signature.
04:16J'essaie de faire marrer, voilà.
04:18Et t'es venu prêt pour ça, pour plomber l'ambiance.
04:21Exactement.
04:21Quand tu veux, vous en aviez besoin.
04:23Mais si je peux me permettre, merci infiniment, Christophe.
04:26Dans le rire, il y a aussi la tendresse et l'émotion.
04:28Et si, effectivement, vous partagez des traumas avec d'autres,
04:31tout le monde n'a pas la chance d'entendre la voix de sa maman
04:34et de la garder présente.
04:36Et ça, c'est assez extraordinaire.
04:37C'est très étrange, oui.
04:38Et c'est mon papa qui composait et qui jouait.
04:40Donc, c'est doublement bouleversant.
04:43Merci beaucoup.
04:43Merci beaucoup.
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