00:04Et l'invité d'RTL Matin à 7h44, comment revenir dans la course ?
00:09C'est la question qui s'impose à une Europe qui semble aujourd'hui dépassée.
00:12Bonjour Jean Tirole.
00:13Bonjour.
00:14Après Nobel d'économie 2014, vous publiez avec Karine van der Straten
00:17« Économie du désordre mondial », c'est chez Albin Michel Puff.
00:21Et vous nous emmenez dans la savane.
00:24Savane où nous, les Européens, sommes des zèbres, cible idéale des lions
00:28que sont aujourd'hui les Etats-Unis et la Chine,
00:30et voué, vous nous le dites, si nous ne réagissons pas très vite, à être dévoré.
00:35Tout à fait.
00:36Dans ce livre avec Karine van der Straten, nous insistons sur la perte de compétitivité.
00:42On parlait de l'Allemagne il y a quelques minutes.
00:44La perte de compétitivité de l'Europe due à des choix technologiques qui n'étaient pas optimaux.
00:50Donc ce qui s'est passé, c'est qu'on a investi beaucoup dans ce qu'on appelle le mid
00:54-tech,
00:54c'est-à-dire des technologies intermédiaires, comme l'automobile.
00:58C'est ça, François Lambert en parlait à l'instant.
01:00On a misé sur la voiture, là où les autres prenaient des longueurs d'avance avec l'intelligence artificielle, par
01:04exemple.
01:05Exactement.
01:05Donc un tiers de l'ARD européenne, en fait, privée, concerne l'automobile.
01:12Alors que les Américains, c'est 85% dans la tech.
01:16Donc ça veut dire qu'on est en retard dans l'IA, très en retard.
01:21On espère que Mistral va rattraper ce retard.
01:24Dans les biotechs qui sont maintenant entièrement chinoises et américaines.
01:29Vous parlez de Mistral, entreprise trécolore.
01:31Le ministre de l'économie, Roland Lescure, dit
01:33« Si l'IA européenne se résume à Mistral, on est fichu ».
01:37C'est le même sentiment pour vous ?
01:39Oui, il y a une chaîne de valeur.
01:41Donc il faut être présent sur cette chaîne de valeur.
01:43Et nous sommes absents pratiquement partout.
01:45Dans les semi-conducteurs, par exemple.
01:47Il y a toute une série d'investissements à faire que nous n'avons pas fait.
01:51Donc on s'est concentré sur des emplois qui sont facilement remplaçables,
01:56où la concurrence se fait sur les coûts, les coûts salariaux, les coûts de l'énergie,
02:00où on n'a pas un grand avantage en Europe.
02:03Et on se trouve dans une situation où finalement,
02:05cette tech qui est très importante pour le pouvoir d'achat,
02:08mais aussi pour l'indépendance de nos pays, est manquante.
02:13L'intelligence artificielle, menace de mort pour l'humanité.
02:18C'est ce que disait Jacob Coxon,
02:20chercheur qui a travaillé dans les maisons-mères de Chajipiti et de Claude,
02:23qui assure que ces systèmes pourraient nous tuer demain, d'ici la fin de la décennie.
02:28Vous êtes inquiet ? Vous y croyez à cette menace-là ?
02:30Alors, la réponse est oui, mais attention.
02:34Ça ne veut pas dire qu'on ne doit pas faire de l'IA.
02:37En fait, on doit la réguler.
02:38Et pour l'instant, on ne va pas la réguler,
02:40puisque l'IA se passe dans deux pays, la Chine et les Etats-Unis,
02:44qui n'ont pas d'intérêt à réguler l'IA.
02:46Et donc, si nous, on n'est pas à la table des négociations,
02:50il n'y a aucune régulation.
02:51Pour qu'on ait une régulation de l'IA,
02:53effectivement, il va y avoir des problèmes avec des dangers,
02:57que ce soit le bioterrorisme ou la manipulation des croyances des gens.
03:03On va être dans une situation difficile.
03:06Mais si c'est l'étranger qui nous contrôle, c'est très grave.
03:09Il faut que nous soyons présents dans l'IA.
03:11Un autre domaine dans lequel on est très dépendant de l'étranger,
03:15comme vous le qualifiez, c'est la santé, les biotechnologies.
03:18Là aussi, les Etats-Unis et la Chine sont loin devant.
03:20La Chine qui fait aujourd'hui 40% des nouveaux essais cliniques en oncologie.
03:24Ça veut dire que demain, dans nos pays européens,
03:27on risque de ne plus être capable de soigner nos ressortissants de manière autonome ?
03:32Oui, ça veut dire qu'effectivement, la Chine et les Etats-Unis pourront nous menacer,
03:36comme Trump l'a fait avec les droits de douane asymétriques,
03:40et avec notre politique intérieure et extérieure.
03:43La Chine pourra faire ça exactement.
03:46C'est-à-dire qu'elle pourrait très bien dire,
03:48vous n'aurez pas les derniers traitements contre le cancer,
03:51vous n'aurez pas les vaccins contre une pandémie,
03:54vous n'aurez pas les bons antibiotiques.
03:57Autrement, vous acceptez nos conditions.
03:59Et donc, nous vivons dans un monde de politique...
04:03On risque d'être soumis à un chantage face auquel on n'aura pas de réponse à apporter.
04:07Et on a besoin de monnaie d'échange.
04:09Et ces monnaies d'échange, c'est effectivement qu'on puisse dire à Donald Trump, par exemple,
04:13si vous mettez des droits de douane asymétriques, par exemple,
04:16on va vous priver de ça.
04:18Mais aujourd'hui, de quoi ?
04:20Pour ça, il faut qu'on puisse toucher leur appareil productif,
04:23ou alors toucher leur santé ou leur sécurité militaire.
04:27Et aujourd'hui, on n'est pas capable de faire ça.
04:28On a des très belles entreprises.
04:30Mais si on les prive de luxe, par exemple, ou de Blablacar ou de Spotify,
04:35ce n'est pas ça qui va les empêcher de continuer.
04:37Jean Tirole, vous, le prix Nobel d'économie, vous dressez un tableau assez noir,
04:41mais vous appelez aussi à un sursaut, sursaut européen.
04:44Avec quels moyens ?
04:45Regardez en France aujourd'hui la difficulté qu'on a pour boucler un budget,
04:49pour contenir le déficit public.
04:50Alors, c'est vrai qu'on a perdu des marges de manœuvre,
04:54puisqu'on a accumulé beaucoup de dettes.
04:56Et la dette, ce n'est pas seulement les 120%.
04:58Il ne faut pas oublier que la dette, c'est aussi l'éducation.
05:02Nos résultats à PISA, c'est-à-dire qu'on sacrifie la qualité.
05:06On n'en a pas cette semaine, oui.
05:06Oui, effectivement.
05:07Et la science, parce qu'on n'investit pas beaucoup dans la science de nos enfants.
05:12C'est les retraites, la réforme de retraite qui, honnêtement, n'a pas été faite.
05:17Et donc, beaucoup d'autres choses.
05:20L'université, donc on a toutes ces échéances,
05:23parce que nous avons créé ces bombes à retardement.
05:27Et maintenant, il va falloir investir.
05:28Ceci dit, on a des atouts.
05:30En Europe, on a quand même des valeurs.
05:34Ça, c'est très important.
05:35Ce ne sont pas ces valeurs qui vont nous protéger,
05:37mais elles sont importantes dans le long terme.
05:39Les valeurs de démocratie.
05:40De démocratie, de liberté, de droit de l'homme,
05:45de protection des salariés aussi, il faut bien le dire.
05:49Mais on a aussi de très bons scientifiques.
05:51Seulement, ces scientifiques...
05:52Ils s'en vont souvent.
05:52Ils s'en vont et quand ils restent, leur recherche est utilisée en Chine
05:57et aux Etats-Unis et pas en Europe.
05:59Donc, c'est très grave.
06:00Je reviens à ce sursaut que vous appelez de vos voeux.
06:02Il va falloir pour ça une adhésion des populations.
06:06Vous parlez des retraites.
06:08Quand vous voyez l'émotion que suscite dans le pays
06:09une possible désindexation des pensions les plus aisées,
06:13comment faire pour que la population soit prête à des sacrifices
06:16pour qu'on retrouve notre rang, nous, les Européens ?
06:18Alors, avec Karine van der Straten,
06:20on essaie d'avoir un appel aux armes, d'une certaine manière.
06:24Notre livre n'est pas un programme électoral.
06:26Non, vous n'êtes pas candidat, en précisant.
06:28Non, mais nous serons heureux, effectivement,
06:30si les politiques le lisent,
06:32et encore mieux, s'ils l'utilisent.
06:35Mais disons qu'il faut que les citoyens
06:37se rendent compte de la situation.
06:39Là, on vit depuis quelques années,
06:40même depuis beaucoup plus longtemps,
06:41dans le court terme.
06:42On essaie de...
06:44Enfin, ce qu'on a appelé...
06:46Déplacer les...
06:47On déplace les transats
06:48pendant que le Titanic est en train de couler.
06:50Vous avez l'impression que vous êtes face
06:50à des générations d'égoïstes
06:52qui refusent de penser aux enfants à naître,
06:55aux petits-enfants à naître ?
06:55Je pense qu'on est entré dans une négociation permanente
06:59où, finalement, le bien commun,
07:02l'investissement dans l'avenir de nos enfants
07:04a disparu.
07:05Quand on voit, par exemple, les dernières élections,
07:08c'était éventuellement...
07:08Est-ce qu'on va augmenter le salaire d'un tel,
07:10diminuer la retraite d'un tel ?
07:12C'est important.
07:14Mais ce n'est pas à la hauteur du moment.
07:16Aujourd'hui, on est dans une nouvelle économie.
07:19Le monde a changé.
07:21Nous sommes menacés.
07:22Il faut que nous changions.
07:24Et donc, notre rôle en tant qu'économiste
07:27et en tant qu'universitaire,
07:28c'est de faire prendre conscience aux gens
07:31que nous sommes dans un nouveau monde.
07:33Économie du désordre mondial,
07:36le constat, il est dans ce livre
07:38que vous publiez chez Albain Michel
07:39avec Karine Van der Straten.
07:40Merci beaucoup, Jean Tirole.
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