00:007h, 9h, Europe 1 Matin.
00:02Il est 7h11 sur Europe 1, Dimitri Pavlenko, vous recevez ce matin le chef économiste d'études et de prospectives
00:08des chambres d'agriculture de France.
00:10Bonjour Thierry Pouche, bienvenue sur Europe 1.
00:12On savait la ferme France en crise depuis longtemps, mais voilà que les canicules, la sécheresse, les incendies de cet
00:18été qui a été particulièrement mauvais sont venus aggraver un peu plus encore la situation
00:22avec des baisses record de rendement dans presque tous les secteurs.
00:26A gros trait Thierry Pouche, quel est l'état des lieux ce matin de la ferme France ?
00:30Elle est dans une situation un petit peu préoccupante puisque l'originalité de la crise climatique de cet été, c
00:37'est qu'elle a touché à peu près tous les départements et à peu près toutes les productions.
00:41A l'exception peut-être des oléagineux, colza et tournesol qui s'en sortent un petit peu mieux, mais sinon
00:46c'est à peu près en production végétale comme en production animale, c'est à peu près le recul généralisé
00:52des productions.
00:52Qu'est-ce qui vous inquiète le plus ? Les récoltes qui sont perdues cette année ou bien que certains
00:57agriculteurs n'aient plus les moyens de repartir l'an prochain ?
01:00C'est la petite musique qu'on entend en cette rentrée et on va dire que c'est un peu
01:05nouveau à ce niveau-là, à ce niveau sonore-là.
01:08C'est un peu nouveau mais il faut peut-être apporter une nuance parce que quand vous prenez la filière
01:12céréales oléoprothéagineux, on voit bien que depuis trois ans, les résultats courants avant impôts étaient vraiment très mauvais.
01:19Il y avait eu des baisses successives de 83 et 75% de ces résultats avec une chute de l
01:26'excédent brut d'exploitation, c'est-à-dire l'indicateur de rentabilité quand même.
01:30Donc on est quand même sur une trajectoire, 2024 avait été une catastrophe aussi du fait de la pluviométrie excessive.
01:37Donc on est là effectivement sur une année qui risque d'entraîner à la fois des problèmes d'inflation, c
01:43'est déjà un peu le cas puisque l'INSEE a annoncé une augmentation de 5,8% pour le mois
01:48d'août sur les produits frais par exemple et en particulier les légumes.
01:51Et puis le deuxième point noir qui nous inquiète c'est l'évolution du commerce extérieur.
01:56On sait que l'année dernière on avait connu une chute assez vertigineuse de notre solde excédentaire.
02:02Là, s'il n'y a pas de disponibilité, pas suffisamment de volume, ça risque d'aggraver évidemment notre balance
02:09commerciale qui pourrait là basculer dans le déficit.
02:12Oui, et ça ce serait une première ?
02:15Alors déjà l'année dernière, il faut se mettre d'accord, si on rajoute les produits issus de la mer,
02:20on était dans le déficit à 350 millions d'euros.
02:24C'était la première fois depuis 1978.
02:27Si les statisticiens ont toujours des problèmes de nomenclature, si on retirait les produits de la pêche, là on était
02:33encore dans un léger excédent, c'était pas grand chose.
02:36Mais donc depuis 1978 où on s'était confortablement installé dans l'excédent, on était une grande puissance agricole, on
02:43a décliné d'année en année à partir en gros du début des années 2000.
02:47Donc là le gouvernement vient d'annoncer un milliard d'euros d'urgence vendredi.
02:51On connaît l'état des finances publiques, on imagine que ça a dû déjà être difficile d'aligner une telle
02:57somme.
02:57Bon, la FNSEA dit non, la crise c'est plutôt 5 milliards qu'il faudrait.
03:01C'est quoi ? C'est un plan de sauvetage ou c'est un chèque pour passer l'hiver ?
03:05Thierry Pouche très concrètement.
03:06Si vous prenez l'exemple de la récolte de maïs, elle va être aux alentours de 7-8 millions de
03:11tonnes, c'est-à-dire en gros moitié moins que ce qu'on a en moyenne habituellement.
03:15A peu près, oui. Donc si vous prenez le cours du maïs à 280 euros la tonne actuellement, vous faites
03:22la multiplication, vous êtes déjà pas très loin des des milliards d'euros.
03:26Donc vous voyez, rien que sur une seule filière, le plan du gouvernement, même s'il répond quand même à
03:31un certain nombre de préoccupations, il va apporter un peu un soulagement.
03:35Pour les éleveurs notamment, qui vont pouvoir acheter du fourrage, c'est quand même très important parce que les prairies
03:40avaient quand même brûlé du fait de la canicule.
03:43Et puis les récoltes céréalières et oléagineuses qui servent aussi de fourrage, pour certaines, vont manquer.
03:50Donc effectivement, le gouvernement ne pouvait pas faire autrement que d'aller puiser dans ce qu'il pouvait malgré l
03:56'état des finances publiques.
03:58En revanche, ce qui est inquiétant, comme vous l'avez dit, c'est qu'effectivement, il va y avoir un
04:03problème de récolte là, maintenant.
04:05Les problèmes de production animale aussi. Il y a eu une mortalité assez importante en volailles et en porcins notamment.
04:12Mais il va falloir se projeter maintenant sur l'année prochaine.
04:15Est-ce que les agriculteurs vont avoir les moyens de rebondir ?
04:19De racheter des semences ?
04:20De racheter des semences, etc.
04:22Avec l'aléa climatique qui est toujours en suspens évidemment.
04:25Et puis, on chiffre quand même à 35-40 000 exploitants le risque qu'ils fassent faillite.
04:32Donc 10% de la profession ?
04:33Donc c'est à peu près 10% des effectifs d'agriculteurs.
04:36C'est un plan social massif pour l'agriculture française potentiellement.
04:39On sait que les effectifs d'agriculteurs sont quand même dans une forme de déclin depuis maintenant des années.
04:46Bon, ça risque d'aggraver effectivement les choses et le renouvellement des actifs.
04:51Alors, il ne faut jamais oublier aussi, parce que vous dites que la production va s'effondrer,
04:55dans un marché fermé, moins de production, ça voudrait dire des prix qui vont monter.
04:59Mais là, on est quand même dans un marché mondial, donc les prix ne bougent pas.
05:01Donc ce sont pratiquement, pas pour toutes les productions, mais on ne va pas rentrer trop dans le détail.
05:05Mais malgré tout, c'est un peu la logique dans laquelle opèrent aujourd'hui les agriculteurs.
05:09Comment on réforme ça, Thierry Pouche ?
05:11Parce que, je disais tout à l'heure, cette crise agricole, ça fait 50 ans qu'elle dure.
05:15Elle prend diverses formes selon les événements, que ce soit le Mercosur, de nouvelles normes ou une zoonose.
05:22Comment on réforme ça ?
05:23Alors, c'est d'une complexité inouïe, évidemment.
05:27On ne va pas régler les problèmes comme ça.
05:31Sur les prix, je précise quand même qu'ils ont tendance un peu à remonter,
05:35du fait des tensions en mer Noire, entre la Russie et l'Ukraine.
05:40Mais il n'en reste pas moins que, parallèlement, les coûts de production augmentent.
05:43Puisque l'engrais, lui aussi, l'énergie, le GNR par exemple, le gazole non routier, a tendance à remonter aussi.
05:49Donc, ce qui va être récupéré comme hausse de prix peut être largement compensé par les coûts de production.
05:56Alors, comment faire ? C'est un peu la quadrature du cercle.
05:59Je crois qu'il y a quand même peut-être une issue sur laquelle il faudrait se pencher.
06:05C'est la contribution des citoyens français.
06:08L'impôt sécheresse, vous proposez les jeunes agriculteurs, comme en 1976.
06:12Vous, vous êtes plutôt favorable ?
06:13Non, mais vous croyez que les gens vont accueillir ça favorablement ?
06:15Ce n'est pas une question d'être favorable ou pas favorable.
06:18J'avance, c'est une question extrêmement corrosive.
06:21Ça, je veux bien le concevoir.
06:22La filière automobile va mal, on ne va pas créer un impôt automobile.
06:25Oui, sauf que vous pouvez peut-être, dans l'absolu, vous passer de rouler.
06:29Alors que vous ne pouvez pas vous passer de manger.
06:32Ça, c'est quand même un point important.
06:34Donc, par définition, le test serait de dire aux Français, puisque vous êtes attaché à votre souveraineté alimentaire,
06:41que vous déplorez parfois le fait qu'on importe trop, notamment des fruits et légumes ou de la viande de
06:47volaille.
06:47On est quand même à 52% de taux d'importation, alors qu'on était au début des années 2000
06:52à moitié moins.
06:53Oui, mais les prix sur les étiquettes, quand vous voyez cet été, par exemple, des pêches à 10 euros le
06:57kilo, des pêches françaises,
06:58et les mêmes espagnoles à 3 euros, c'est ça l'impôt ?
07:00Non, même l'Espagne a été touchée à peut-être un peu moins.
07:04Je le fais à 4 euros.
07:05Mais malgré tout, vous voyez cette différence de prix, ce différentiel, c'est ça l'impôt agricole en France, finalement
07:11?
07:11Et là, si vous voulez, la situation est telle que je pense que la question mérite d'être examinée, quand
07:16même.
07:16Vous pensez à quoi, quand vous imaginez un impôt agricole ? À quoi ça ressemblerait ?
07:21Soit un prélèvement obligatoire sur un an, de façon à renflouer les trésoreries des exploitations agricoles,
07:28parce que sinon, on vient de l'évoquer, les pertes vont être quand même assez colossales, y compris du point
07:33de vue humain.
07:35Et ensuite, peut-être, un emprunt obligatoire, comme ça avait été un peu fait aussi en 1976,
07:40il y avait eu les deux aspects.
07:41En 1976, on avait quand même récupéré 1,5 milliard d'euros.
07:46Ça avait quand même permis de maintenir l'outil de production.
07:50Et même s'il faudrait faire des calculs savants,
07:53deux ans après, on basculait dans l'excédent commercial agroalimentaire dont on vient de parler, justement.
07:58Donc voilà, je crois qu'il faudrait mettre en cohérence l'état d'esprit des citoyens
08:03qui défendent les agriculteurs lorsqu'ils sont sur les ronds-points ou sur les autoroutes,
08:06et les actes précis, concrets, qu'il faudrait mener auprès d'eux,
08:12avec un exercice peut-être de pédagogie,
08:14dans un journal radio, un journal télévisé,
08:17il faudrait que la ministre, voilà, exactement,
08:20convaincre les Français qu'il faut faire un geste pour sauver leur agriculture.
08:23C'est intéressant.
08:24Merci en tout cas d'être venu nous exposer le projet,
08:26d'avoir parlé de l'agriculture française ce matin.
08:28Thierry Pouch, je rappelle, vous êtes le chef économiste des Chambres d'agriculture de France.
08:32Bonne journée.