00:00Quand nous entrons dans un musée de l'esclavage, on s'attend souvent à être bouleversé.
00:05On parle de chaînes, de cales de navires, de noms effacés, de corps brisés, des familles séparées.
00:13Et oui, l'émotion est intense et nécessaire.
00:15Parce qu'on ne peut pas raconter l'esclavage colonial comme une simple suite de dates, d'événements, de lois
00:22ou de chiffres.
00:22Non.
00:22Mais j'ai envie de vous poser cette question.
00:25Est-ce que les musées doivent seulement nous faire pleurer?
00:27Ou est-ce qu'ils doivent aussi nous apprendre à comprendre, à transmettre et surtout à agir?
00:33C'est exactement ce que pose une recherche de Sarik Van Sloten sur la manière dont les musées exposent l
00:40'esclavage et le passé colonial.
00:42Parce qu'il y a un risque très concret quand vous regardez bien.
00:44À force de montrer uniquement la souffrance qui en faisait partie, bien évidemment,
00:50on peut finir par enfermer les personnes esclavagisées dans un seul rôle, c'est-à-dire celui de victime.
00:56Or, les personnes esclavagisées n'ont jamais été seulement des victimes.
01:01Ils ont résisté, ils ont fui, ils ont manipulé, ils ont créé des familles, ils ont transmis des langues, des
01:07cultures, des chants, des croyances, des savoirs.
01:09Ils ont construit des communautés.
01:11Et pour aller plus loin, je pourrais même dire qu'ils ont aussi fabriqué de la liberté dans un système
01:17qui voulait les réduire absolument à des marchandises.
01:20Donc, un musée de l'esclavage ne devrait pas seulement dire, je pense, regarder ce qu'on leur a fait.
01:26Il devrait aussi dire regarder ce qu'ils ont réussi à préserver, à inventer, à transmettre malgré la violence.
01:34Et c'est là que la manière d'exposer devient essentielle.
01:37Qui raconte l'histoire ?
01:39L'institution ?
01:39Les descendants ?
01:41Les chercheurs ?
01:42Les artistes ?
01:43Les communautés concernées ?
01:44Parce qu'un musée peut être très impressionnant visuellement, mais s'il ne laisse pas de place aux voix africaines,
01:52caribéennes ou jasporiques en règle générale,
01:54il risque de reproduire tout simplement une vieille logique, c'est-à-dire parler des dominés sans les laisser parler
01:59eux-mêmes.
02:00Et il y a aussi une différence entre immersion et spectacle, vous comprenez ?
02:04Faire ressentir l'horreur de l'esclavage, ce n'est pas transmettre la souffrance en attraction, c'est donner un
02:10cadre, expliquer les systèmes, nommer les responsables,
02:13montrer les résistances, relier le passé au présent.
02:17Parce qu'à la fin d'une visite d'un musée de ce type, le visiteur ne devrait pas seulement
02:21sortir en se disant « c'était terrible »,
02:23il devrait, à mon goût, ressortir en se demandant « qu'est-ce que cette histoire explique encore aujourd'hui
02:29? »
02:29Quels sont les retombées ? Quels sont les héritages ?
02:31Racisme, inégalité, réparation, mémoire forcément, patrimoine culturel volé, silence éducatif, donc scolaire.
02:40Un bon musée de l'esclavage ne doit pas seulement bouleverser, il doit transformer notre manière, notre vision de regarder
02:47notre monde.
02:48Parce que transmettre l'esclavage, ce n'est pas seulement exposer la douleur, c'est aussi rendre aux personnes esclavagisées
02:55leur humanité, leur résistance et leur puissance historique.
02:59Sous-titrage Société Radio-Canada