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En 1989, la chute du mur de Berlin bouleverse le travail des services secrets français. Deux générations avaient été formées à la confrontation avec les services de l'Est. Désormais, les agences s'engagent dans l'espionnage économique en modernisant leur structure et en se dotant d'outils nouveaux comme les satellites d'observation. L'appareil de renseignement bascule ensuite vers la lutte antiterroriste.
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00:05Est-ce que, pour la raison d'État, j'ai le droit de commettre un certain nombre d'actes ?
00:10Et est-ce que je peux le faire face à ma propre conscience et à ma propre morale ?
00:18On a décidé à l'époque de monter un service d'exécution
00:23que j'ai appelé tout de suite Murder Incorporated.
00:27On a le droit de commettre toutes les turpitudes à condition de ne pas se faire prendre.
00:32C'est ça la grande morale.
00:36Un service de renseignement ne peut pas être dirigé comme un service ordinaire.
01:10Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin s'effondre, 28 ans après avoir été construit.
01:18Cet événement, l'un des tournants du 20ème siècle, survient sans que les services occidentaux l'aient annoncé.
01:26C'est un choc.
01:34La chute du mur est un chamboulement total, non seulement pour notre maison, mais pour la plupart des services occidentaux.
01:40Vous avez dans tous les services de contre-espionnage une génération entière, voire deux,
01:45qui ont été formés uniquement à la guerre froide et la confrontation avec les puissants, les très puissants services de
01:56l'Est.
02:02Il y a eu une période de doute, il y a eu une période d'incrédulité,
02:06et très vite on s'est quand même rendu compte que le mur aurait été vraiment tombé.
02:12Un an après l'effondrement de l'Union soviétique, un événement incroyable se produit.
02:17Evgeny Primakov, le nouveau patron du SVR, nouveau nom des services de renseignement extérieur russe,
02:24entre dans la cour de la DGSE avec une demi-douzaine d'anciens du KGB.
02:29Un nouveau climat semble régner entre des services qui s'étaient affrontés pendant près d'un demi-siècle.
02:36Les hommes qui sont venus, ils étaient assez nombreux ce jour-là,
02:40étaient ceux-là même qui s'étaient battus, il n'y avait aucun changement à l'intérieur de la maison,
02:46aucun changement.
02:48Et donc, on les connaissait pratiquement tous sur papier.
02:53Mettre un visage sur eux, ah c'est lui !
02:57Tout le monde était aux fenêtres, je me souviens, ça c'était grandiose.
03:01J'ai même été reçu au comité central du Parti communiste, au Kremlin, s'il vous plaît, excusez du peu,
03:07il n'y avait pas beaucoup de gens qui étaient reçus au Kremlin.
03:09Et j'ai eu droit à toutes les attentions que les soviétiques réservent à leurs bons camarades, toute rancune but.
03:15Il faut se souvenir que pendant cette période, tout le monde parlait des dividendes de la paix.
03:21Mais les Russes, ils m'ont tempéré un peu notre ardeur démocratique, si vous voulez, en disant, vous savez, quand
03:31on a appris à faire du renseignement, c'est comme quand on a appris à nager, c'est pour toute
03:36la vie.
03:36On n'a jamais cru à la DST, je crois que personne n'a jamais cru, que ça allait être
03:42un long fleuve tranquille, où le monde entier allait être en paix pour l'éternité, c'était pas la fin
03:48de l'histoire.
03:49L'ennemi héréditaire a disparu, mais les espions vont se reconvertir.
03:54Aux États-Unis, sous l'impulsion des présidents George Bush puis Bill Clinton, le renseignement entame une autre conquête, celle
04:01des marchés.
04:02La prospérité n'est-elle pas une composante de la sécurité d'un État ?
04:07Aux États-Unis, l'économie est synonyme de priorité nationale.
04:11La voie est ouverte pour l'espionnage entre alliés.
04:16En France, c'est dans les années 80 que sous l'impulsion du nouveau directeur Pierre Marion, la DGSE s
04:22'oriente vers le renseignement économique.
04:24Des rencontres régulières ont lieu entre le directeur de la DGSE et les entreprises.
04:29Les enjeux dans les années 80, c'était de soutenir un certain nombre de grandes signatures, qu'on appelle aujourd
04:34'hui du CAC 40,
04:35qui étaient pas mal mis en difficulté par la concurrence internationale, qui était assez brutale quand même à cette époque
04:41-là.
04:42Il y avait des relations qui existaient, régulières, entre les patrons de ces entreprises et les patrons de cette maison.
04:49Ils se voyaient, se rencontraient, déjeunaient ensemble, etc.
04:51Ça permettait aussi de revalider à chaque fois le quai des charges, les préoccupations, enfin les enjeux sur lesquels les
04:58uns et les autres étaient.
05:00Quand je suis parti, il y avait une bonne centaine de personnes qui travaillaient sur ces dimensions-là.
05:06Les bonnes affaires demeurent secrètes.
05:09En 1981, l'avionneur Dassault vend 50 Mirage 2000 à l'Inde.
05:14La DGSE a pu récupérer les offres des concurrents américains et russes et les transmettre à l'industriel, qui a
05:20su adapter les siennes.
05:22Mais on ne gagne pas à tous les coups.
05:24Au début des années 80, la DGSE entreprend d'infiltrer 49 sociétés américaines de haute technologie, dont Texas Instruments, IBM,
05:33Hewlett-Packard, Corning Glass.
05:36Des ingénieurs de haut niveau s'y font embaucher pour avoir accès à des secrets industriels.
05:40Mais la CIA obtient la liste des cibles françaises.
05:45Les Américains portent plainte.
05:48C'est le monde à l'envers.
05:49Après avoir agi ensemble contre le communisme, les services français s'attaquent à leurs frères d'armes.
05:56L'affaire très confidentielle atterrit sur le bureau du Premier ministre Michel Rocard.
06:01Il doit négocier avec les États-Unis une sortie de crise honorable.
06:05La DGSE n'est pas très bien prise.
06:08Enfin, ils se sont fait prendre la main dans le sac, qui était évidemment désagréable.
06:12C'est une mauvaise manière.
06:13Ça a été très aigre.
06:14Ils ont voulu nous faire paraître devant les tribunaux.
06:16J'ai été plusieurs fois à Washington avec la CIA.
06:20Et pour voir, finalement, on est arrivé à régler ça et à considérer que c'était du passé.
06:26Et ça s'est fini quand même, après pas mal de pression et de désagrément,
06:29par une espèce de deal avec une promesse de ne plus continuer et un effacement des comportements mutuels.
06:38L'affaire est étouffée, réglée à l'amiable en 1989, entre gentlemen, conformément aux usages non écrits.
06:46Deux ans plus tard pourtant, l'ex-directeur de la DGSE, Pierre Marion, prend une initiative saugrenue.
06:53Il confirme tout, à plusieurs reprises, à la télévision américaine.
06:57C'est-à-dire qu'il y a des espèces américaines dans les entreprises américaines?
07:01Ça a fait.
07:02Ça a fait.
07:04Ça a fait un peu de cas específice.
07:06Dans le champ de computer, peut-être ?
07:09Oui.
07:09Texas Instruments ?
07:11Oui.
07:13IBM ?
07:14Oui, oui.
07:28Les médias américains en font aussitôt des gorges chaudes.
07:32Les Français sont étriers.
07:34Et il y a un nouveau type de guerre à s'appuyer, un guerre économique qui s'appuie par la
07:38France contre les États-Unis.
07:40Pour des années, les États-Unis ont accusé les Français de l'industrie industrielle,
07:44aimant principalement à l'industrie de l'aérospace.
07:47La CIA a dit que les Français ont même mis les compagnies de la première-class compartments
07:51sur les flights de France, pour eavesdrops sur les ex-exécutifs américains.
07:55On avait bien conscience de cela.
07:58On n'aimait pas ça.
07:59Et on a donné des avertissements aux sociétés américaines.
08:05This video, produced by Hughes Aircraft to highlight the danger, reenacts what can happen.
08:11The scene, a Paris hotel room.
08:13The victim, an American businessman.
08:15The prize, a valuable jet fighter contract sought by France and the U.S.
08:28Dans les hôtels, les moyens de transport, tout est bon pour recueillir de l'information naturellement et sans difficulté.
08:37Vous savez, dans le monde de renseignement, les opérations faciles ont un certain attrait.
08:45Les gens n'imaginent pas tout ce qu'on peut récupérer.
08:50Sans avoir besoin de passer par de la contrainte ou de la brutalité.
08:54Non, non.
08:55Tout en finesse.
08:57Tout en finesse.
09:01Quelques années après s'être indignés des pratiques françaises,
09:05les Américains sont pris à Paris la main dans le pot de confiture.
09:09La CIA veut connaître les intentions françaises dans les grandes négociations internationales.
09:16Dès 1992, la DST découvre qu'une Américaine, Mary Ann Baumgartner, est en contact avec un jeune conseiller d'État,
09:24Henri Plagnol.
09:25En fait, il a été tamponné, comme disent les espions.
09:29La jeune femme travaille pour la CIA.
09:31Elle se présentait comme chargée de représenter à Paris une fondation américaine.
09:40On sympathise et elle me dit, ça m'intéresserait d'en savoir un peu plus sur ce que vous avez
09:47comme regard sur les relations transatlantiques.
09:51C'était encore très, très général, très vague.
09:54Madame Baumgartner me propose d'être rémunérée pour les rencontres que j'avais avec elle.
10:00Au début, c'était très modeste.
10:03C'était quelque chose comme 500 francs pour un déjeuner.
10:12Et c'est devenu autour de 5000 francs.
10:15La DST a vite compris le petit jeu de la CIA.
10:18Plagnol n'y voit que du feu et continue à fournir des informations à son amie américaine.
10:23Mais quand en 1993 il devient conseiller du nouveau premier ministre Édouard Balladur,
10:28le contre-espionnage trouve que la plaisanterie a assez duré.
10:31Des secrets d'État pourraient être évontés.
10:34Plagnol est convoqué à la DST.
10:36À partir de là, ça devenait dangereux.
10:38On en a parlé à M. Plagnol,
10:42qui a été d'abord surpris de voir qu'on était au courant de ce contact.
10:50J'ai expliqué assez facilement, d'ailleurs, sans problème,
10:55ce qui m'a incité à lui demander de poursuivre et ce qu'il a accepté.
11:01Il m'a tout de suite dit « On peut avoir besoin de vous ».
11:03Et 15 jours après ou 3 semaines après,
11:07Nart me rappelle et à ce moment-là, j'accepte cette fois-ci d'être en mission.
11:14Deux semaines après être entré à Matignon,
11:17Henri Plagnol doit quitter ses fonctions.
11:19Il n'interrompt toutefois pas ses contacts avec son officier traitant
11:22qu'il continue à alimenter en information.
11:25Seule différence, elles sont fausses et fabriquées par la DST.
11:30Dans le jargon de l'espionnage, on dit que Plagnol est devenu une chèvre.
11:34Son action permet à la fois d'intoxiquer les Américains
11:37et de connaître leur centre d'intérêt.
11:39L'enjeu est énorme puisque les deux pays sont engagés
11:43dans les difficiles négociations commerciales au GATT.
11:46La CIA veut connaître à l'avance les positions françaises.
11:49Des milliards de francs sont en jeu.
11:52Monsieur Plagnol a parfaitement joué le jeu
11:56et c'est la DST, avec l'aide de spécialistes,
12:01qui a rédigé les réponses qu'il remettait à son contact.
12:06Et donc, au lieu de donner ce qui était la réalité,
12:14on donnait une autre version qui avait, elle, pour objectif
12:19de brouiller un petit peu les pistes
12:21et éventuellement de rétablir la situation en mode faveur.
12:24Moi, j'ai tout de suite dit à la DST, mais ça ne marchera jamais.
12:27C'est passé comme une lettre à la poste.
12:31Lors des négociations du GATT,
12:33complexe accord sur le commerce international,
12:35Édouard Balladur obtient un compromis satisfaisant
12:38et préserve les intérêts français.
12:41Mais Henri Plagnol n'était pas l'unique cible des Américains.
12:45Ils ont également tenté de placer les communications de Matignon sur écoute.
12:49Si les Français n'avaient pas été exemplaires
12:52en espionnant les entreprises d'outre-Atlantique,
12:54les Américains déchirent à leur tour un contrat tacite entre alliés.
12:58La règle est la même pour tout le monde.
13:00Si on est pris, on paie les conséquences.
13:04En charge du contre-espionnage,
13:06le ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua, est informé.
13:11J'ai convoqué l'ambassadrice des États-Unis.
13:14Elle me dit, mais ce n'est pas possible.
13:15J'ai dit, oui, c'est pourtant la réalité.
13:18J'ai dit, vous devriez faire en sorte que les responsables
13:26retournent aux États-Unis.
13:27Ce serait de loin préférable.
13:30J'ai laissé tout le temps nécessaire aux Américains
13:34pour régler cette affaire.
13:36Ils ne l'ont pas fait.
13:37A partir du moment où ils ne l'ont pas fait,
13:39chacun a pris sa responsabilité.
13:41Coup de froid entre Paris et Washington.
13:43La France demande aux États-Unis le rapatriement
13:45de cinq ressortissants américains
13:47soupçonnés d'espionnage au profit de la CIA.
13:50La nouveauté dans cette affaire est que les agents de la CIA
13:52se sont livrés à l'espionnage politique
13:54en tentant de recruter de hauts fonctionnaires français.
13:58Autre fait inhabituel, le ministre de l'Intérieur
14:01convoquant l'ambassadeur d'un pays ami
14:03comme un ambassadeur soviétique au pire moment de la guerre froide
14:06pour lui demander de rapatrier ses agents
14:09alors qu'ils sont démasqués et donc devenus inoffensifs.
14:13Enfin, tout aussi troublante est la révélation de l'affaire
14:16dans un grand quotidien du soir.
14:18Ce genre de problème se règle d'ordinaire en famille.
14:21J'étais furieux. J'étais furieux.
14:23Je vois tout ce qui permettait de m'identifier à la une du monde
14:28et j'appelle immédiatement Nart en lui disant
14:30« Mais enfin, qu'est-ce qui se passe ? C'est tout de même insensé. »
14:33Et à ce moment-là, lui-même est manifestement un peu malheureux
14:35de cette situation, un peu embarrassé.
14:38Et il me dit « Écoutez, nous-mêmes, on ne comprend pas. »
14:41Les espions ont des usages.
14:44Les politiques n'ont pas leur scrupule.
14:46Une bonne affaire se médiatise pour peu qu'elle intervienne dans un contexte électoral.
14:51Pour Charles Pasqua, il s'agit de mettre en avant la vigueur de son candidat Édouard Balladur
14:56à l'élection présidentielle au mépris de l'opération de la DST.
15:01Une affaire d'espionnage est mêlée aux jeux politiciens.
15:06C'est un coup politique ?
15:08Oui.
15:09La DST ne travaille pas pour elle-même, par définition.
15:14Donc après, vous ne pouvez pas empêcher le politique et les politiques
15:20d'en faire l'usage qu'ils estiment devoir en faire.
15:24Les politiques, personnellement, je m'en suis toujours éloigné et méfié.
15:31Et dans mes comptes rendus, quand j'ai suffisamment gravi la hiérarchie
15:38où j'étais en contact parfois avec des ministres,
15:41je tournais ma langue plusieurs fois dans la bouche avant de parler
15:47parce que je les considérais comme des gens dangereux.
15:53Et il ne faut pas tout leur dire.
15:55Tout le monde est d'accord sur le principe.
15:58On n'espionne pas ses alliés.
16:00Pourtant, rien n'est plus fréquent dans le monde des services secrets
16:03où l'on doit savoir assumer des pratiques peu convenables
16:06avec un seul mot d'ordre, pas vu, pas pris.
16:10Dans les années 90, les services de renseignement
16:13ne se sont pas seulement intéressés à l'économie.
16:16Pour les services français, il a fallu s'adapter dans l'urgence.
16:19Un événement considérable avait révélé de sérieuses carences
16:23dans l'appareil national de renseignement
16:24mettant en cause des pans entiers de la stratégie française.
16:39Moins d'un an après la chute du mur,
16:41dans la nuit du 1er au 2 août 1990,
16:45les troupes irakiennes franchissent la frontière du Koweït
16:48puis atteignent rapidement Koweït City.
16:52Saddam Hussein annonce la fusion totale et irréversible des deux pays.
17:09Avec un mandat de l'ONU,
17:11les États-Unis organisent et dirigent une coalition
17:13que la France rejoint avec la division d'Aguet
17:16comptant 12 000 hommes pour libérer le Koweït.
17:29Les troupes françaises sont placées sous commandement américain.
17:34Hélas, les Français ne sont pas du tout au point.
17:38Cette guerre du Golfe a été vraiment un choc, je pense,
17:42pour l'armée française, pour l'organisation militaire française.
17:46Tout de suite, ce que j'ai vu, c'est qu'on avait des photos aériennes extrêmement médiocres
17:52quant à l'échelle et quant à la qualité.
17:54Je ne dirais pas qu'on était aveugles, mais pas loin.
17:56On était plutôt myopes qu'aveugles,
17:58parce qu'on savait quand même beaucoup de choses.
18:01Mais de là à être capable de mener des opérations par nous-mêmes, non,
18:07on n'aurait pas pu le faire.
18:10Le général Schwarzkopf, qui était un grand colosse, très sympathique d'ailleurs,
18:15m'a emmené dans la salle des cartes, dans sa cahute.
18:17À un moment, il y a une carte.
18:18« This one, I can't show it to you.
18:20Celle-là, je ne peux pas vous la montrer. »
18:22Alors je lui dis « Pardon ? »
18:24« Beg your pardon ? »
18:25« Non, non, j'ai... »
18:26Alors j'ai tourné l'étalon, je lui dis « Je m'en vais. »
18:29Il me dit « Qu'est-ce qui se passe ? »
18:31« Moi, je parle bien anglais. »
18:32Il me dit « Mais qu'est-ce qui se passe ? »
18:33Je lui dis « Mais à partir du moment où il existe ici un seul renseignement que vous ne pouvez
18:38pas montrer,
18:38je m'en vais et je rentre à Paris dans l'heure. »
18:40Et j'explique pourquoi.
18:41Alors il a tout de suite, il m'a montré les cartes, etc.
18:44Mais ces militaires américains avaient vraiment l'idée qu'on n'était pas du tout des alliés,
18:48on était des fournisseurs de quelques milliers d'hommes.
18:50Et moi, j'étais un visiteur de marque, très bien.
18:53Il fallait me recevoir poliment, m'offrir du Coca-Cola frais.
18:58Mais ils pouvaient me cacher des choses.
19:00Nous étions complètement dépendants de ce que nous disaient les Américains pour intervenir quelque part.
19:09Le président François Mitterrand a également ressenti la faiblesse du renseignement français.
19:16Avant l'offensive aérienne, l'attaché de défense américain à Paris, l'amiral Philippe Dur,
19:21lui a présenté des dossiers d'objectifs afin qu'il approuve les cibles
19:25que la coalition souhaitait confier à l'armée de l'air française.
19:30Ces photos, réalisées par les satellites américains, sont d'une précision étonnante.
19:35A la fin de l'entretien, l'amiral refuse de laisser au président français
19:39ces images classées « secrets ».
19:44Ceci a conforté le président dans l'idée que les moyens de détection par satellite
19:51étaient extrêmement importants.
19:55Et qu'en réalité, l'indépendance, l'autonomie de décision de la France
20:01ne serait vraiment satisfaisante, complète,
20:06que lorsque nous détiendrions ces moyens.
20:31En mai 1991, la guerre du Golfe est terminée.
20:34La coalition a remporté la victoire.
20:38François Mitterrand, Pierre Jox et l'état-major en conviennent.
20:41Il est plus que temps de réagir et de réorganiser le renseignement militaire
20:45en l'unifiant dans une nouvelle structure.
20:49J'ai rencontré M. Jox qui m'a dit qu'il avait l'intention de monter un dispositif
20:58qui est digne de ce nom, de renseignement digne de ce nom,
21:02pour corriger complètement cette carence.
21:08Et il m'a dit « et je vous désigne pour monter ce dispositif ».
21:14Je pense, Mathilde Libre, il n'avait pas d'autres questions à poser.
21:17Quand il m'a dit ça, je lui ai dit « non, pas d'autres questions, je vais le faire
21:21».
21:21Mitterrand vous suit dans ce choix ?
21:23Ah oui, je l'allais dire aveuglément, d'autant plus qu'il n'y connaissait rien,
21:27il n'y comprenait pas grand-chose et il voyait que j'avais raison.
21:29Donc vraiment, je n'ai pas eu de problème de ce côté-là.
21:33M. Jox a une personnalité telle qu'il arrive sans problème à imposer sa volonté.
21:43La France sait maintenant qu'elle a besoin d'une capacité autonome de renseignement militaire.
21:49Le nouveau service s'appellera DRM, Direction du renseignement militaire.
21:54Il est créé le 16 juin 1992.
21:58Quand François Mitterrand prend la décision de lancer un satellite militaire d'observation de la Terre,
22:03il sait qu'il sera mis en orbite quatre ans plus tard par son successeur.
22:08Jacques Chirac est élu en mai 1995.
22:13Dès le mois d'août suivant, il sera le premier président français à posséder un œil dans l'espace.
22:20Son nom, Hélios, du nom de ce dieu grec qui voit tout, qui sait tout,
22:26à qui rien n'échappe et qui rend toute chose visible et présente.
22:31Dès 1995, la France entre dans le club très fermé des nations pouvant prendre des clichés ultra précis depuis l
22:40'espace.
22:41La résolution exacte de ces images demeure un secret d'état.
22:45Elle est de quelques dizaines de centimètres.
22:49À partir de ce moment-là, la position de la France était totalement différente.
22:54Nous n'avions pas des renseignements, évidemment, sur l'ensemble du monde.
23:00Mais la grande différence, c'est que les autres ne savaient plus ce que nous savions.
23:06Et par conséquent, leur attitude vis-à-vis de nous était totalement différente.
23:11Parce qu'ils pouvaient toujours s'imaginer qu'on savait.
23:13Et nous, on laissait toujours entendre qu'on savait.
23:17Hélios prend des images de jour dans le spectre visible, mais aussi dans l'infrarouge.
23:22Vu de l'espace, une centrale nucléaire ne montre que son béton.
23:26Mais grâce à l'infrarouge, il est possible de détecter la chaleur qu'elle émet et d'en déduire son
23:32activité réelle.
23:34Les nouvelles capacités du renseignement français provoquent parfois des petits incidents entre alliés.
23:40Les Américains de la Defense Intelligence Agency appellent un soir le général Heinrich, alors patron de la DRM.
23:47C'était un vendredi soir, c'est toujours à ce moment-là qu'arrivent les affaires.
23:51J'ai eu un appel du directeur de la DIA qui m'a dit « Restez bien à votre bureau,
23:58je vais vous envoyer l'attaché de défense américain avec une photo. »
24:03Et il est arrivé rapidement, c'est attaché de défense, un peu affolé, en disant « Voilà une photo, et
24:09voilà, il y a une nouvelle offensive irakienne vers le Koweït. »
24:15Regardez la photo, sur la photo, vous savez qu'on n'est pas expert, vous voyez des colonnes de chars,
24:20d'accord, ok ?
24:21Donc j'ai appelé mes experts, bon, l'Américain est reparti, et mes experts sont revenus cinq minutes après avec
24:28les mêmes photos.
24:30Mais en me disant « Vous voyez, ces photos, nous on les avait vues, mais on n'a attaché aucune
24:35importance,
24:35parce que c'était une manœuvre irakienne, et là, sur ces photos, ils remontent vers le nord, donc vers Bagdad,
24:42alors que les Américains nous disaient qu'ils descendaient vers le sud, vers Koweït. »
24:47Entre-temps, d'ailleurs, j'avais eu un appel du chef des services allemand, complètement enfolé,
24:55qui m'a dit « Écoutez, je dois vous dire quelque chose, les Américains, voilà ce qu'ils m'ont
24:59dit,
25:00et nos hommes politiques commencent à s'inquiéter. »
25:03Je dis à ce moment-là aux Allemands « Écoutez, rassurez vite vos hommes politiques,
25:09dites-leur que c'est un faux renseignement, qu'il ne se passe rien, nous avons toutes les preuves. »
25:14Bon, j'ai dû lui répéter trois fois pour qu'il soit bien sûr,
25:18mais lorsque j'ai rappelé les Américains, ils ont un peu hésité,
25:23puis ils m'ont rappelé en me disant « Écoutez, c'est une erreur effroyable de nos experts,
25:29globalement ils ont confondu le nord et le sud. »
25:31Bon, par courtoisie, j'ai fait semblant de le croire,
25:35mais je connais la qualité des experts américains, ils ne confondent rarement le nord et le sud.
25:43Avec des moyens techniques énormes, les services de renseignement informent l'État,
25:48préviennent les menaces contre le territoire, traquent les guerriers de l'ombre.
25:52Mais le dernier secret, l'indice insoupçonnable, la planque introuvable,
25:57reste du domaine de l'agent sur le terrain, du facteur humain.
26:02Il sera décisif dans la traque d'un terroriste international,
26:06dont les méfaits avaient défrayé la chronique dans les années 70.
26:10Son nom, Illich Ramirez Sanchez, alias Carlos.
26:15Son refuge est à Paris.
26:17La DST l'a découvert.
26:21Le 27 juin 1975, deux fonctionnaires de la DST se rendent rutouillés pour l'arrêter.
26:27Ils leur tirent dessus à bout portant et s'enfuient.
26:30Raymond Douce et Jean Donatini succombent, ainsi que leur informateur.
26:35La traque commence.
26:37Elle durera 19 ans.
26:38Pour nous, la capture de Carlos était quelque chose d'extrêmement important,
26:45dans la mesure où il avait assassiné deux de nos anciens.
26:49Chaque fois qu'on rencontrait les Américains, ou les Algériens, ou les Syriens même,
26:55et Carlos, vous l'avez vu, vous savez où il est,
26:58« Ah ben, on a entendu dire qu'ils pourraient être là. »
27:00Non, on ne sait pas.
27:02Ça faisait partie d'un bruit de fond, si vous voulez, dans l'activité du service.
27:11En août 1994, Carlos est en retraite du terrorisme
27:15et coule des jours paisibles à Khartoum, au Soudan.
27:18Mais les services américains l'ont repéré.
27:21Il donne sa position aux Français.
27:24Le général Philippe Rondeau, affecté à la DST, part sur place.
27:28Il rapporte à Paris la preuve de son existence
27:31et propose une opération osée.
27:35Il propose de le rapatrier.
27:39Je ne sais pas si le terme est parfaitement exact.
27:41Certains diront le kidnapping, d'autres comme ils le voudront.
27:45Rester à mettre en œuvre une manière élégante de le sortir du pays.
27:51L'occasion s'est présentée, à la suite d'une hospitalisation,
27:55et après anesthésie, il s'est retrouvé immédiatement dans un avion.
28:02Pendant toute la durée du vol, les gens qui étaient avec lui n'ont jamais parlé.
28:07Tout le monde était cagoulé, et donc il ne savait pas du tout entre les mains de qui il était.
28:11Dans ses oreilles, on lui faisait passer de la musique israélienne.
28:14Alors, il croyait qu'il allait être tombé chez les israéliens,
28:18ouf de soulagement quand il s'est retrouvé à Vélizy.
28:24Il l'a réalisé quand il a été dans la geôle de la DST.
28:28Et là, il a dit, chapeau.
28:31J'ai donc appelé le président, je lui ai dit qu'on avait arrêté Carlos,
28:37et qu'on l'avait remmené.
28:38Alors, il y a eu un petit moment de silence à l'appareil.
28:43Puis, il m'a dit, est-ce que c'est le résultat d'une longue traque,
28:47ou l'effet du hasard, etc.
28:48Et j'ai dit, vous savez, monsieur le président,
28:51c'est pas à vous que je dirais qu'il y a toujours un peu de deux dans ce genre
28:55d'opération.
28:57Après 20 ans de traque, de cache-cache avec les services de police,
29:00Carlos est à part, d'abord conduit dans les locaux de la DST.
29:044 heures après, il est emmené en trombe à la prison de la santé.
29:08Ce soir, l'ennemi public numéro 1 dormira derrière les barreaux,
29:11la cavale du sanglant mercenaire est terminée.
29:16On a réglé nos comptes, on ne laisse rien derrière nous.
29:19On se téléphone en se disant, bravo, c'est 10 ans ou 15 ans de cavale qui se termine,
29:25et 10 ans ou 15 ans de recherche qui se termine avec succès.
29:28Carlos en prison illustre la fin d'une époque, celle du terrorisme de la guerre froide,
29:33un ultime effet de la chute du mur.
29:35Mais de nouvelles formes émergent dès 1994.
29:38Si la France est toujours la cible, les tireurs de ficelles sont ailleurs.
29:45En Algérie, le premier tour des élections législatives de 1991
29:49annonce une victoire des islamistes du Front Islamique du Salut, le FIS.
29:56L'ancienne puissance coloniale ne veut pas d'une république islamique à sa porte.
30:01Elle accorde tacitement son soutien aux généraux algériens.
30:07Entre le premier et le second tour, il y a des contacts auxquels je participe modestement
30:15entre les généraux et la France.
30:21Et je suis à l'Elysée deux ou trois fois, et Mitterrand donne son accord de manière
30:30sibylline mais très claire, pas de manière formelle mais très claire, donne son accord
30:38pour que le deuxième tour n'ait pas lieu.
30:39Les généraux algériens annulent le second tour et font leur coup d'État en janvier 1992.
30:46La France n'a pas tenté de les dissuader.
30:49Elle devient la cible d'attentats des islamistes, notamment signés par le groupe islamique armé,
30:54le GIA.
30:55Les attentats antifrançais se produisent en Algérie en 1994.
30:59En décembre, le GIA détourne un Airbus vers Marseille.
31:04Puis des attentats à Paris se succèdent.
31:07La situation n'avait jamais été aussi grave depuis la vague terroriste des années 80.
31:13La DST adopte une stratégie délicate de coopération avec les généraux algériens,
31:18experts en manipulation et acteurs sanguinaires de la guerre civile.
31:22Ils sont suspectés d'avoir été mêlés à des actions antifrançaises,
31:26dont la mort tragique des moines de Tibirine.
31:32On nous a accusés d'être les porte-flingues des services algériens,
31:39d'avoir été manipulés par les services algériens.
31:42Je suis tout à fait opposé à cette théorie.
31:47Je crois que nous avons exploité avec précaution l'ensemble des renseignements
31:53qui nous ont été communiqués.
31:54Et nous, ça nous intéressait.
31:56Tout ce qu'ils pouvaient nous dire concernant la préparation d'actions violentes en France,
32:03c'était pas à nous bien.
32:05Il valait mieux qu'on le sache.
32:07Vous savez, on n'est pas dans une situation...
32:09C'est pas un travail d'enfant de cœur, tout ça.
32:14La stratégie est payante.
32:16Progressivement, à Paris, Lyon, Lille, Marseille,
32:21des réseaux islamistes algériens tombent.
32:25C'est au cours de ces années que les Français repèrent une nouvelle filière.
32:30Elle conduit de jeunes musulmans en Afghanistan.
32:38Nous prenons conscience qu'il y a un risque potentiel
32:41qui est en train de se mettre en place dans la zone afghane.
32:44Des gens vont s'entraîner, reviennent en France et vont devenir des terroristes potentiels.
32:50Et puis quand on a estimé que les réseaux terroristes passaient par Peshawar, c'est-à-dire au Pakistan,
32:58avant de se rendre en Afghanistan, nous avons développé des contacts avec les services pakistanais.
33:09Évidemment, c'était pour nous un enjeu absolument majeur,
33:12parce que dès le printemps 1998, nous avons adressé à nos autorités la première monographie sur Ben Laden.
33:18Si vous cherchez un peu dans vos souvenirs, pas grand monde ne parlait à l'époque de Ben Laden.
33:24Simplement, pour l'anecdote, je vous dirais que pendant un ou deux ans,
33:28nous avons utilisé l'expression de mouvance islamiste internationale
33:34pour découvrir plus tard qu'on devait l'appeler Al-Qaïda.
33:37Mais ce n'est pas grave.
33:38On savait très bien ce dont on parlait.
33:41La filière afghane, on savait ce que ça représentait comme danger.
33:53Nous avons quand même été exposés, je vous le dis maintenant,
33:57à des dangers quand même assez sérieux.
34:00Et nous avons dû donc démonter pas mal de risques d'attentats contre le pays.
34:07La coopération internationale porte ses fruits.
34:09Elle permet de déjouer un très gros attentat contre le marché de Noël à Strasbourg
34:14qui aurait pu faire des centaines de victimes.
34:20En décembre 2000, la DST avertit les services allemands
34:24qu'une cellule islamiste de Francfort semble préparer une opération.
34:31Une concertation s'ouvre avec les Allemands,
34:34avec comme toujours le même dilemme,
34:36qui est classique dans ce genre de circonstances,
34:40est-ce qu'on attend un peu pour en savoir un peu plus
34:43et mesurer le risque réel ?
34:45Ou bien est-ce qu'on considère que le risque est tel
34:49qu'on doit intervenir tout de suite ?
34:51Les Allemands ont considéré qu'il fallait intervenir.
34:54Les Allemands, parce que la législation les autorisait,
34:58un jour sont rentrés dans un appartement qu'on leur avait désigné,
35:01clandestinement,
35:02et ils ont découvert des explosifs.
35:06Il n'y avait personne, pour une raison très simple,
35:08c'est que les auteurs étaient en train de faire une reconnaissance d'objectifs,
35:12et quand ils sont revenus, on les a arrêtés,
35:14on a retrouvé cette fameuse cassette
35:16où on avait tout l'itinéraire de leur parcours
35:19pour partir depuis l'Allemagne,
35:21arriver au poste frontière à Strasbourg.
35:38On trouve une vidéo avec un repérage de la quatrale de Strasbourg,
35:42des propos très inquiétants.
36:03On comprend évidemment qu'une action se prépare.
36:06On était à quelques jours de l'attentat,
36:09qui aurait fait probablement plus de 100 morts.
36:22La police allemande arrête le groupe de Francfort.
36:25Ils seront jugés en France et condamnés en 2004.
36:30Les renseignements ont été le fruit d'une coopération quadrilatérale,
36:34c'est-à-dire qu'il y avait des renseignements que nous échangions avec les Algériens,
36:40des renseignements que nous échangions avec les Anglais,
36:42que nous échangions avec les Allemands, que nous échangions avec les Italiens.
36:45Tout le monde détient un morceau du puzzle.
36:47Si on veut avoir l'ensemble de la figure, il faut mettre les morceaux du puzzle sur la table.
36:51Il est évident qu'aujourd'hui, devant confronter une menace planétaire,
36:54éclater polymorphe, il faut...
36:56S'il n'y a pas de coopération internationale, ça ne marche pas.
37:00Aucun pays ne peut avoir la prétention, et là,
37:02de dire qu'il peut seul régler le problème.
37:05Quand l'expertise française est reconnue internationalement,
37:09la CIA ou le FBI sont en retard,
37:12alors qu'une affaire aurait dû les alerter.
37:15Aux Etats-Unis, maintenant, l'arrestation à Seattle d'un Algérien
37:19avec en sa possession des explosifs.
37:21Sous très haute protection policière,
37:23Ahmed Ressam, un Algérien de 29 ans,
37:25arrive hier soir au tribunal de Seattle, sur la côte ouest des Etats-Unis.
37:28C'est mercredi soir, à l'arrivée d'un ferry boat en provenance de Vancouver,
37:31que les douaniers sont intrigués par son comportement nerveux.
37:35Il est le dernier à débarquer du ferry,
37:37et le garde-frontière va vouloir fouiller le coffre
37:41qu'on trouve dans la roue de secours de l'explosif qu'il avait fabriqué lui-même.
37:45L'objectif, d'après les enquêteurs,
37:48était l'une des tours de Seattle,
37:49où 250 000 personnes sont attendues pour le réveillon
37:52et où Ahmed Ressam avait réservé une chambre dans cet hôtel.
37:55Selon un expert, si Ahmed Ressam avait pu mettre son projet à exécution,
37:59les dégâts auraient été considérables.
38:03La CIA est complètement en dehors du coup.
38:05Et là, c'est la panique.
38:06La panique parce que tout d'un coup,
38:08on a un individu qui ne dit rien, de l'explosif, une réalité.
38:11Les Américains ont débarqué pendant une fin de semaine complète
38:16au siège de notre service.
38:18C'est tout juste qu'on n'a pas dû les coucher,
38:21les héberger au service,
38:23parce qu'ils découvraient ce qu'ils croyaient être le risque algérien.
38:27Et ils se disent, mais qu'est-ce qu'on a à voir, nous, Américains,
38:31avec le GIA algérien ?
38:32On n'a aucune relation avec le GIA algérien.
38:35Alors qu'on leur a expliqué qu'Amed Ressam était algérien, ok,
38:39mais il y avait une autre dimension d'Amed Ressam.
38:41Il faisait partie, justement, de ce que nous commencions à appeler à l'époque
38:45la mouvance islamiste internationale.
38:47On leur dit, non, messieurs, vous vous trompez.
38:49Ça, c'est lié à la mouvance de Ben Laden.
38:52Et pour eux, c'est aussi une surprise,
38:54parce que, pour eux, j'allais dire, un homme de Ben Laden,
38:57ça devait être un homme originaire d'Afghanistan,
39:00originaire du Pakistan, mais pas un Algérien.
39:02Un Algérien, c'était pour nous, Français,
39:04un homme qui commettait des attentats pour le compte du GIA,
39:07pour le compte du GSPC.
39:08Il a fallu que la France, là, apporte un concours
39:10qu'elle a fait volontiers, moi en particulier,
39:13alors dans des milliers de documents,
39:14et puis en acceptant d'aller témoigner d'avoir des cours américaines
39:17à la demande de la tournée générale des États-Unis
39:20pour convaincre un jury de ce qu'il ne s'agit pas simplement
39:23d'un transport d'armes et de munitions,
39:24mais bien d'un complot Al-Qaïda contre les États-Unis.
39:27Bref, on leur a fait découvrir à l'époque
39:30toute une dimension qu'ils ignoraient.
39:40Ressam était au trou, mais dans le système sécurité américain,
39:43ça n'a pas eu valeur d'indice d'alerte.
39:50Les Américains avaient déjà été touchés
39:52par plusieurs attentats à l'extérieur de leur territoire,
39:55mais ils n'imaginaient pas qu'une attaque terroriste
39:57aurait lieu sur leur sol.
39:59Et ça, c'est quelque chose qui me fait un petit peu de peine,
40:02parce qu'on leur disait, faites attention,
40:04vous êtes vraiment parmi les premiers visés.
40:07Il y a deux ou trois pays, évidemment,
40:10qui constituent les cibles prioritaires.
40:12Il y a vous, il y a le Royaume-Uni,
40:14il y a la France, on se mettait en troisième position
40:16à égalité avec l'Allemagne.
40:19Faites attention, faites attention.
40:37Oh mon Dieu !
40:40Oh mon Dieu !
40:43C'est ce qui c'est vrai !
40:49Pour les services français, le 11 septembre n'est pas un tournant.
40:53C'est un attentat de plus parmi tous ceux qu'on a eu à gérer depuis des années.
40:58Pour nous, il y a, si vous voulez, un changement de degré, mais pas de nature.
41:03Le 11 septembre, ce n'est pas un accident historique.
41:06Le 11 septembre, c'est la résultante d'une évolution complexe qui s'est faite à bas bruit depuis les
41:11années 90-91, partout dans le monde.
41:21Même si les services de renseignement étaient sensibilisés, les politiques n'avaient pas forcément compris l'état des lieux.
41:31A l'été 2001, on m'a demandé de reconvertir la moitié de mes effectifs antiterroristes à l'immigration clandestine.
41:42Ordre des plus hauts échelons de l'État.
41:44Comme à l'époque, on sentait quand même que ça chauffait beaucoup dans le domaine du terrorisme,
41:49j'ai fait ce que fait n'importe quel fonctionnaire d'autorité dans ces cas-là.
41:52C'est-à-dire, je ne vous entends pas, faible et brouillé, vous pouvez répéter la question, etc.
41:58J'ai traîné les galoches et bien m'en a pris.
42:01Parce qu'évidemment, le 12 septembre, on m'a demandé de doubler mes effectifs antiterroristes,
42:07dont on avait d'ailleurs oublié qu'on m'avait demandé de les diviser par deux un mois avant.
42:10Donc, il fallait que je double mes effectifs antiterroristes au 12 septembre,
42:14sachant bien que l'expert antiterroriste pousse comme les champignons au pied des platanes du boulevard mortier.
42:21Il suffit de se baisser pour les ramasser.
42:24Ces attentats ont eu pour effet d'améliorer les relations entre les services transatlantiques.
42:31Pour les Américains, les Français redeviennent des partenaires dignes de confiance.
42:37Ils apprécient que Jacques Chirac soit le premier chef d'État étranger à se rendre à New York.
42:43Mais les attentats se poursuivent, provoqués par la même mouvance islamiste radicale.
42:50Le terrorisme devient la principale priorité des services du monde entier.
42:58En mai 2002, après sept ans à l'Élysée, Jacques Chirac est réélu.
43:03Le premier des Français fut secrétaire d'État sous Charles de Gaulle,
43:07ministre de l'Intérieur de Georges Pompidou,
43:09premier ministre de Valéry Giscard d'Estaing, maire de Paris.
43:13Aucun rouage de l'État n'a de secret pour lui, pas même les services de renseignement.
43:18Mais à leur égard, il n'éprouve qu'un sentiment, la méfiance.
43:22On prête à M. Chirac la phrase suivante
43:25« Les services spéciaux ne font pas partie de ma politique ».
43:30Et je n'ai jamais entendu dire qu'il se soit intéressé de près à la question ni au service.
43:37En politique, Jacques Chirac a tout d'un prédateur.
43:40Son fort instinct de survie lui impose de s'appuyer sur son entourage.
43:45À la mairie de Paris, il prend en 1984 pour chef de cabinet
43:48un ancien du SDEC, Michel Roussin.
43:51à qui il demande parfois quelques menus-services.
43:56J'ai des impressions curieuses dans mon bureau.
43:59Je pense qu'il faudrait le faire dépoussiérer rapidement.
44:03Merci.
44:04Il a quelques réflexes d'hygiène et de précaution.
44:08Il entend des grésillers dans son téléphone et il m'avait demandé effectivement de faire en sorte que tout ça
44:13soit insonorisé.
44:15Or, je vous rassure, vous pouvez toujours décrocher votre téléphone,
44:18qu'il y ait des grésillements ou pas.
44:20De toute façon, quand vous êtes écouté, il n'est pas possible de le détecter à partir de votre poste
44:25téléphonique.
44:26Ça se passe ailleurs.
44:29Quand il recevait des personnes dans son bureau à l'Elysée, en tant que président de la République,
44:34il mettait la télé un peu fort pour brouiller.
44:39Pour Jacques Chirac, les services semblent n'être qu'une source de complications.
44:44Dans la ténébreuse affaire du compte japonais, surtout liée à des querelles intestines à la DGSE,
44:49il est persuadé que le service complote contre lui.
44:53Pourtant, grâce au service de renseignement,
44:56Jacques Chirac va prendre l'initiative la plus spectaculaire de son second mandat.
45:01L'information est une arme.
45:04En 2003, avec les photographies du système Elios fourni par la DRM,
45:08Chirac sait fort bien que Saddam Hussein a renoncé depuis longtemps aux armes de destruction massive.
45:15Quoi qu'en dise le secrétaire d'État américain Colin Powell,
45:19venu à la tribune des Nations Unies le 5 février 2003,
45:22pour vendre au monde l'invasion de l'Irak.
45:42Je me rappelle avoir vu Powell mentir à la télévision
45:45en montrant les histoires sur les armes de destruction massive.
45:48Je savais qu'il mentait, je voyais qu'il savait qu'il mentait.
46:00Ce sont précisément nos photos de notre système Elios à nous,
46:04qui a permis au gouvernement français de savoir que les Américains gardaient des blagues.
46:09Et donc, d'avoir une base technique, militaire, stratégique,
46:14pour une décision politique, qui était de ne pas s'associer à cette opération.
46:19On a donné à l'exécutif français à l'époque les arguments suffisants
46:24pour qu'à la tribune de l'ONU, Dominique de Villepin puisse annoncer que non,
46:32on voulait bien jouer dans la cour, mais pas sur la base d'un mensonge.
46:36L'usage de la force ne se justifie pas aujourd'hui.
46:41Il y a une alternative à la guerre.
46:45Désarmer l'Irak par les inspections.
46:48De plus, un recours prématuré à l'option militaire serait lourd de conséquences.
47:05Le refus de Jacques Chirac de participer à la guerre d'Irak
47:08est le coup d'éclat de son second mandat.
47:13Pourtant, il tient les services à bout de gaffe
47:16et n'a jamais eu, pas plus que François Mitterrand,
47:19la moindre intention de réformer le système.
47:22Je leur ai dit à tous les deux que le système français,
47:26tel qu'il était organisé,
47:29ne m'apparaissait pas convenable.
47:32Donc, à chacun, j'ai proposé une étude
47:36pour améliorer le fonctionnement des services.
47:40Tous les deux m'ont donné l'autorisation de faire ces études.
47:43J'ai consulté les plus grands experts.
47:45Je suis allé aux États-Unis, je suis allé en Grande-Bretagne,
47:48je suis allé partout pour voir comment ça fonctionnait.
47:51Donc, j'ai fait un rapport au président Mitterrand
47:54et j'ai fait un rapport au président Chirac.
47:57Ces deux rapports ont eu le succès inespéré
48:00de se retrouver dans un tiroir. Il ne s'est rien passé.
48:03François Mitterrand et Jacques Chirac
48:05se sont finalement bien accommodés de l'organisation
48:08mise en place en 1945 par le général de Gaulle.
48:12Mais une réforme est dans l'air.
48:22Quand l'ancien ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy,
48:26entre à l'Élysée en juin 2007,
48:28il a son point de vue sur la manière dont l'État doit s'informer.
48:33L'anticipation et le renseignement
48:35sont élevés au rang de priorité stratégique
48:37par le nouveau Livre Blanc de la Défense et de la Sécurité.
48:41Il double rapidement les moyens accordés aux renseignements techniques
48:44pour les faire passer à un milliard d'euros par an.
48:49Pour tenter d'améliorer la lutte contre le terrorisme,
48:52les renseignements généraux et la DST sont fusionnés à l'été 2008
48:55au sein de la nouvelle DCRI, Direction Centrale du Renseignement Intérieur.
49:02Surtout, le président crée un Conseil National du Renseignement
49:06où les différents services se rencontrent enfin.
49:09À ses côtés, il nomme un coordonnateur Bernard Bajolet.
49:13Dans la chaîne française du renseignement,
49:15la politique fiction prévalant depuis le début de la Vème République
49:18a disparu.
49:20Le gouvernement n'est plus un fusible.
49:22Le seul patron, c'est le chef de l'État.
49:26L'initiative est bonne, mais auprès de qui doit être placée
49:31cette coordination du renseignement, ça c'est un vrai problème
49:34parce que le renseignement, c'est aussi prendre des risques.
49:41Et est-ce qu'il faut qu'un homme politique placé comme est placé
49:46le président de la République soit éventuellement éclaboussé
49:50par une affaire liée au service de renseignement ?
49:53Le pouvoir politique, jusqu'à Nicolas Sarkozy,
49:57a tenu le renseignement à distance.
50:01C'est-à-dire que le pouvoir politique, au fond,
50:04utilisait en tant que de besoin le renseignement,
50:11mais dégageait sa responsabilité dès qu'un incident arrivait.
50:16Je considère important que le pouvoir politique assume le renseignement,
50:23de la même façon qu'il assume les forces armées,
50:28il assume l'administration.
50:31Le renseignement n'est pas quelque chose de sale, de honteux.
50:34C'est quelque chose qui fait partie de l'État,
50:37qui agit dans l'intérêt de la nation.
50:40Il y avait là, au contraire, une lacune à combler.
50:48Forgé par le général de Gaulle pendant la Seconde Guerre mondiale,
50:51les services de renseignement modernes
50:53sont des instruments de puissance et d'influence,
50:56dont l'organisation est demeurée inchangée
50:58jusqu'à la réforme de 2008.
51:01Dès leur création, les pouvoirs s'en sont méfiés,
51:04parfois à tort, souvent à raison.
51:08La relation n'a jamais été simple.
51:11Qu'en sera-t-il dans l'avenir ?
51:14Trouveront-ils dans l'État la place incontestable qu'ils revendiquent,
51:18qui doit demeurer respectueuse de l'esprit des institutions ?
51:24N'oublions jamais cette vieille injustice.
51:27Des services secrets, nous ne savons que les échecs,
51:30et rarement les succès.
51:33Si l'échec provoque l'anathème,
51:35l'ingratitude est fille de la victoire.
51:38Quant à la gloire, il faut l'oublier.
51:41Elle est pour les autres.
51:47Là, je ne peux pas vous répondre.
51:49Je ne peux pas vous répondre et je ne vous répondrai jamais.
51:52Ma propre famille, je ne lui ai pas dit,
51:53je ne vais pas vous le dire à vous.
51:56Ça, je ne peux pas vous répondre.
51:58Non, ça a été raconté.
52:00Mais peut-être...
52:04Est-ce que vous pouvez nous en parler ?
52:05Non.
52:09Non, parce que là, on entre vraiment dans le domaine
52:11des informations totalement classifiées.
52:14Là, je ne peux pas en parler.
52:16Là, c'est quand même couvert par le secret.
52:19Vous ne l'enregistrez pas, hein ?
52:20Sinon, je vous fais un procès, là.
52:22Mais vous avez bien compris que, de toute manière,
52:25je reste fidèle à ma règle.
52:27Sous-titrage Société Radio-Canada
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