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  • há 16 horas
Anita Conti a traversé le XXe siècle mue par trois passions : l'océan, la photographie et la littérature. Elle a été tour à tour journaliste, océanographe, photographe, écrivaine, poétesse. Dès les années 1930, elle devient une pionnière de l'océanographie. Elle a été, avant tout le monde, convaincue que l'océan devait nourrir les hommes. Elle parcourt les mers en partageant de long mois les conditions de vie des pêcheurs au large de l'Afrique ou du Canada, risque sa vie pour détruire les mines maritimes allemandes au tout début de la Seconde Guerre mondiale puis participe dans les flammes à l'évacuation de la poche de Dunkerque.
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00:00Musique
00:46Sur le port de Fécamp, dans un froid printemps de 1939,
00:50les marins s'apprêtent à partir loin, au nord de la Norvège, pour pêcher la morue, le cabillaud.
00:56Les cales des navires à vapeur sont pleines de sel, de gasoil ou de charbon,
01:00et de vivre pour quatre mois de mer.
01:03Les familles de marins habituées à l'absence des hommes sont descendues sur les quais pour un adieu.
01:10Dans les bassins, le départ du chalutier viking est inhabituel.
01:15Pour la première fois de l'histoire, le capitaine a embarqué une femme.
01:20Elle s'appelle Anita Conti.
01:24Les familles murmurent, une femme, seule, avec des ternevas, est-elle seulement folle ?
01:30D'ailleurs, c'est-elle ce qui l'attend ? C'est Anita.
01:35Pour les Fécampois, cette petite femme d'un mètre cinquante est une photographe.
01:39Les jours précédant le départ, ils l'ont aperçue grimper dans les portiques du viking, agile comme un singe.
01:56Avant de poser son sac à bord du viking, Anita Conti a écrit dans son journal.
02:02« La raison n'a jamais entraîné quoi que ce soit. Seule la passion le permet. Il faut faire parler
02:08les passions. Ne jamais écouter la raison. Et de temps en temps, atteindre quelques lambeaux de rêve. »
02:20Anita Conti est une pionnière de l'océanographie, la première femme embarquée dans le monde clos des grands marins.
02:26Pour vivre sa passion et nous raconter l'univers inaccessible des pêcheurs, Anita Conti a tout sacrifié.
02:33Rien ne l'a prédestiné à vivre son extraordinaire destin.
02:36Elle nous a légué plus de 50 000 photographies exceptionnelles, ainsi que des films et d'inoubliables livres.
02:57Anita Conti est née le 17 mai 1899 dans une famille bourgeoise.
03:03Son père, Léon Caracoccian, est un médecin hygiéniste réputé, promoteur de la vie au grand air et d'une éducation
03:10sportive.
03:13Il élève ses deux enfants avec des principes sévères « On n'a jamais faim, on ne pleure pas et
03:19surtout, on ne demande rien. »
03:25Sa mère, Alice Lebon, est une riche héritière dont la famille a fait fortune dans la construction des chemins de
03:30fer français.
03:36Fidèle à ses principes hygiénistes, Léon Caracoccian plonge Anita en corps nourrisson dans l'eau froide de la baie de
03:42l'Orient.
03:44Un peu d'eau salée, ce serait, dit-on, mêlé au sang de cette petite bébé nageuse.
03:51Anita ne va pas à l'école.
03:53Pour Léon, les enfants confrontés aux expériences de la vie apprennent mieux que les autres.
03:57Avec son frère, ils étudient à la maison ou en voyage.
04:07Pour leur apprendre le monde, Léon emmène toute sa famille en croisière une année entière en mer Méditerranée.
04:22À bord du paquebot Léonie, au départ de Marseille, ils vont découvrir Athènes, Constantinople, puis la mer Noire.
04:35Anita prend ses premières photos.
04:38Plus encore que par les escales, elle est fascinée par le monde des grands navires.
04:54En 1914, quand l'armée allemande s'approche dangereusement de Paris,
04:59la famille quitte la capitale et se réfugie au bord de la mer, sur l'île de Léon, où il
05:04s'installe le temps de la guerre.
05:11Sur la plage, sa mère et ses amis prennent du bon temps loin de l'enfer des tranchées.
05:18Anita s'émancipe de cette belle société dans laquelle ses parents sont si à l'aise,
05:22et préfère observer la faune du rivage.
05:25Elle patauge de flaque en flaque, attirée par les secrets de la vie marine.
05:38La famille, toujours en mouvement, séjourne ensuite quelques temps à Roscoff.
05:46Ce port du Finistère Nord abrite une station de biologie marine réputée.
05:53Anita rencontre Édouard le Danois.
05:55Il a navigué sur le navire, pourquoi pas, du commandant Charcot,
05:59et vient de recevoir le premier prix d'océanographie.
06:02Édouard le Danois est scaphandrier.
06:04Il raconte ses plongées sous-marines à Anita, qui est fascinée.
06:23La parenthèse maritime s'interrompt avec la fin de la Première Guerre mondiale.
06:27La mère n'est pas un univers pour une jeune femme bourgeoise.
06:30Elle rentre à Paris.
06:35En 1927, elle a 28 ans et se résout à épouser Marcel Conti,
06:39dont elle gardera le nom pour la postérité.
06:43Il est secrétaire d'ambassade à Vienne.
06:46Une fois par mois, elle le retrouve en Autriche.
06:49Marcel est, elle le reconnaît, un homme gentil.
06:53Mais Anita ne rêve pas d'une vie d'épouse.
07:03Elle trouve un travail dans l'univers du livre.
07:06Elle devient une relueuse d'art appréciée du tout Paris mondain que sa famille fréquente.
07:13Les auteurs et les éditeurs lui confient leurs ouvrages et elle leur invente des carapaces.
07:21Devant une équipe des actualités cinématographiques de l'époque,
07:24Anita présente son art.
07:27Une relue doit être plus qu'une enveloppe.
07:31Elle doit être l'évocation extérieure de l'ouvrage.
07:34Ainsi, mes croix de bois,
07:37ce qui ne doit pas l'empêcher d'être en même temps une protection solide.
07:41C'est d'ailleurs ce qui a déterminé ma technique.
07:44Je m'inspire de la pensée de l'auteur pour composer mon projet de décoration.
07:49Ainsi, Thomas Lagnolet avec son oriflame de corsaire.
07:54Cette réussite artistique ne la comble pas.
07:56Trop futile.
07:58Trop égoïste, pense-t-elle.
08:00Anita veut s'en sauvager.
08:02Elle vit avec un renard et rêve d'aventure.
08:07Édouard le Danois, qu'elle a croisé à Roscoff,
08:09est devenu directeur de l'Office scientifique et technique des pêches maritimes.
08:13Il lui propose de l'accompagner.
08:15Nous sommes au début des années 30.
08:19Vous vous ennuyez à Paris, lui aurait-il dit.
08:21Rejoignez-moi.
08:24Le Danois l'emmène dans un long voyage initiatique.
08:27Anita a juste 30 ans et pour la première fois de sa vie s'affranchit de sa famille et de
08:32son mari.
08:33En mer, elle découvre un univers inconnu.
08:36Un monde d'hommes.
08:38Celui des travailleurs de la mer.
08:44Édouard le Danois conduit tout d'abord Anita sur les drifteurs,
08:47ces chalutiers qui, depuis Boulogne-sur-Mer où Dieppe, pêchent le harang.
08:51Avec ses deux appareils photos, elle mitraille et noircit des pages de carnet de notes.
09:00Si je veux m'intégrer à un équipage, je ne dois jamais déranger une manille, je ne dois jamais me
09:05plaindre.
09:06Je ne dois jamais voir un homme qui est dérangé par un besoin quelconque.
09:09J'ai le regard à six pas et la peau habituée à n'importe quelle température.
09:26Brutalement, ma pensée s'arrachait à la terre du fond.
09:28Tout l'avenir serait en eau libre.
09:40Anita a le pied marin et son enthousiasme réjouit l'océanographe.
09:45Il décide d'aller encore plus loin et lui propose de le suivre à bord d'un navire de surveillance
09:49des pêches en patrouille dans l'Atlantique Nord.
09:57Anita rencontre ainsi les aristocrates de la mer, comme on appelle les pêcheurs de morue.
10:02A l'époque, certains naviguent encore à la voile autour de l'Islande et de Terre-Neuve.
10:14En route pour le Groenland. Un frisson secoue mon échine. Je crois que j'ai tremblé.
10:19Ce n'est pas de la joie, c'est une émotion tellement aiguë et en même temps si profonde qu
10:24'elle emporte tout en son flot.
10:26Je la sens battre comme la vie.
10:28Oui, c'est cela vivre, avec les ailes furieuses du vent et les chocs de l'eau.
10:40Qui sont ces hommes qui vivent plus de neuf mois par an au large, dans des conditions de vie si
10:44difficiles ?
10:45S'interroge-t-elle.
10:47Comment ces hommes racontent le monde ?
10:50Ils nourrissent les terriens, et pourtant on ne sait rien d'eux.
11:02Le monde de la pêche devient son obsession.
11:09La vie parisienne, bourgeoise et privilégiée, lui paraît sans saveur, inutile.
11:15Elle sait que pour retrouver ce monde qui la fascine tant, elle doit se former, apprendre avec acharnement.
11:23Alors elle devient journaliste et se spécialise dans le maritime, bien décidée à devenir la meilleure.
11:29L'écriture sera l'outil de son émancipation, et son talent lui ouvrira les portes du monde de la mer.
11:46L'obsession d'Anita frappe Édouard le Danois.
11:49Il l'embauche à l'Office scientifique et technique des pêches maritimes.
11:54Anita est chargée de faire connaître au grand public les travaux de l'Institut.
11:59Il faut justifier de l'acquisition du premier grand navire de recherche français, le président Théodore Tissier, qui étudie les
12:06fonds marins.
12:06L'océanographie est une science indispensable, mais encore balbutiante.
12:12Avec les chercheurs, elle observe et compile des données relevées par les marins du bord.
12:17Mesure les offures et les bestioles des grands fonds.
12:22Édouard le Danois partage la passion d'Anita.
12:25Il lui confie une mission délicate, celle qu'elle espérait.
12:28Un embarquement de plusieurs mois au départ de Fécamp sur un chalutier.
12:33Aucune femme ne l'a jamais fait, et cette navigation va orienter toute sa vie.
12:40Elle part en juin 1939 pour témoigner de la vie du bord et étudier les captures de poissons.
12:48Elle accède enfin à son rêve et embarque sur le viking.
12:55J'étouffe d'angoisse et de fierté intérieure.
12:58Ce voyage peut durer 50, 60, 100 jours de haute mer.
13:03C'est à la marine marchande et à l'office scientifique et technique qu'il me faudra faire honneur.
13:34Les quatre mois passés à bord du viking de Fécamp,
13:36c'est elle son destin.
13:38Elle a 40 ans et sur le pont du chalutier, partie pêcher loin au-delà du cercle polaire,
13:43elle oublie le monde doré de la bourgeoisie.
13:53Anita découvre les marins.
13:55Elle observe leur obsession de la pêche, leur dureté au travail, leur lutte permanente contre la fatigue.
14:02Ils sont tous originaires de Fécamp, le bateau et leur village,
14:05dans lequel ils ont leurs codes et leurs usages qu'elle apprend à respecter.
14:11Elle est fascinée par le spectacle permanent qu'offre un chalutier de grand large.
14:39Les odeurs ici sont un corps à force d'être intenses.
14:43Oui, elles ont des formes.
14:44Les hommes sont des êtres privés de leur famille,
14:48des corps empaquetés de vêtements qui n'ont plus de visibles que des mains et des visages.
14:53Alors des hommes qui ne sont plus que des gestes et des regards,
14:57enfermés entre ces tôles de métal portés par 1250 chevaux vapeur,
15:01ces hommes-là, qu'ils soient de pensées délicates ou grossières,
15:04sont toujours en quelque sorte dédoublés.
15:07Leurs âmes sont ailleurs.
15:16Après quatre mois de pêche dans ces eaux lointaines,
15:19la cale déborde de morue.
15:22C'est le moment attendu où le capitaine donne l'ordre de rentrer.
15:26Les marins nettoient le bateau de fond en comble
15:28et l'ambiance change, du tout au tout.
15:32Anita ressent les angoisses cachées des marins qui ressurgissent.
15:35Tous savent que les sombres rumeurs de la Seconde Guerre mondiale les attendent à terre.
15:40D'autres tempêtes terribles s'annoncent.
15:44Aujourd'hui, nous caressons l'Europe.
15:46La rumeur allemande gronde.
15:48Celle de la Pologne est une plainte.
15:50Entre les ours et le Spitzberg,
15:52notre radio avait capté les messages, mais nous étions à la pêche.
15:56À l'approche du continent,
15:58notre réalité accoste celle des nations.
16:01Sortant du grand cirque des bancs,
16:03on entre dans la ronde.
16:04Nous marchons vers le pays,
16:06vers les familles.
16:08Et les nouvelles du monde sont mauvaises.
16:10L'Europe.
16:11L'Europe, avec une chaudière au milieu.
16:14La puissance explosive d'une Germanie en délire.
16:17Et moi ?
16:18Le retour ?
16:19Retour vers quoi ?
16:21Et soudain la terreur de rentrer.
16:23Des visages verdissent,
16:24des boyaux se tordent et personne ne se moque.
16:31Anita retrouve les quais de Fécamp en septembre 1939,
16:34quelques jours avant le début de la Seconde Guerre mondiale.
16:51Les chalutiers sont réquisitionnés par la Marine Nationale
16:54et immédiatement peints en gris et armés.
17:05Anita refuse de quitter ses amis pêcheurs mobilisés.
17:09Alors elle va se battre avec les autorités
17:11et obtenir l'impensable.
17:13Le droit, en tant que femme,
17:15de participer à la guerre contre les mines magnétiques allemandes
17:18qui menacent les ports français.
17:24Je ferai humainement de mon mieux jusqu'à la mort.
17:28Après, à votre grâce, mon Dieu,
17:31faites de la poussière ou de l'engrais avec votre créature.
17:34Ce n'est plus moi.
17:44Elle est formée par la Marine Nationale,
17:46puis embarque sur les navires de pêche
17:48et apprend à son tour aux équipages à traquer les mines.
17:51Mines d'abord !
18:14Le Floride a sauté à dix mille de nous,
18:16à l'endroit où nous avions travaillé toute la matinée.
18:19Les mots continuent de résonner.
18:21Je ne sais plus rien.
18:22Je ne vois plus qu'un visage tourmenté,
18:24un pâle visage,
18:25aux cheveux bruns bouclés,
18:27aux yeux meurtris de froid,
18:29de vent dans une nuit d'hiver.
18:30J'ai mal.
18:32Adieu que j'ai mal.
18:38Pendant les huit mois de la drôle de guerre,
18:40infatigable Anita passe d'un bateau à l'autre
18:42et poursuit ses opérations de déminage.
18:50En mai 1940,
18:52la guerre ravage le pays.
18:54Anita est à Dunkerque
18:55et participe à l'évacuation
18:56de plus de 300 000 soldats anglais
18:58pris au piège de l'avancée des troupes allemandes.
19:03Les mille des champs,
19:04torpilleurs,
19:05est le dernier à être évacué.
19:06Il est coulé,
19:07avec 400 hommes à bord.
19:09Anita connaissait l'équipage.
19:11Elle pleure le disparu.
19:13La guerre,
19:15le gâchis,
19:16la guerre,
19:17le pire des luxes,
19:18celui de tout gâcher,
19:19de dépenser sans compter jusqu'à son existence.
19:22La guerre me dégoûte,
19:24parce que c'est crétin.
19:25Le vainqueur est toujours aussi ruiné que le vaincu.
19:28Autant d'efforts pour ravager.
19:37En pleine débâcle,
19:38elle retrouve la terre de France
19:39qui se révèle aussi dangereuse que le large.
19:45La voilà sur les routes de l'Exode,
19:48où elle retrouve les attaques des chasseurs allemands
19:49qui mitraillent les familles en fuite.
19:53Elle marche vers le sud
19:55où s'est réfugiée sa famille.
20:00Elle rejoint Cannes
20:01où Pacrète de Quénétin,
20:03sa meilleure amie,
20:04abrite dans sa luxueuse villa de Lunanova,
20:06la famille d'Anita.
20:10Pacrète et son ancrage à terre,
20:12sa bouée de sauvetage,
20:14celle à qui elle pense
20:15quand elle est loin en mer.
20:18Anita retrouve son renard,
20:20mais ne renoue pas
20:21avec le luxe feutré de la bourgeoisie.
20:23Son mari est là, lui aussi,
20:25mais les deux époux
20:25ne partagent plus rien ensemble.
20:27Après avoir vécu tant de dangers,
20:29le doux répit de la côte d'Azur
20:31la lasse vite.
20:33Sa tête est ailleurs.
20:35Elle est restée avec ses amis les pêcheurs.
20:39Quand elle apprend que des chalutiers
20:41venus de l'Atlantique
20:42ont rejoint la zone dite libre,
20:44Anita retrouve vite
20:45les marins à Marseille.
20:48Elle est missionnée
20:49par le ministère de la Marine
20:50pour embarquer sur le volontaire,
20:52un chalutier de Saint-Malo
20:54avec 45 hommes à bord.
20:57Le blocus maritime
20:59leur interdit de pêcher
20:59en Atlantique,
21:00alors ils vont,
21:01sur ordre de Vichy,
21:03se rendre au large
21:04des côtes de l'Afrique occidentale
21:05pour repérer
21:06de nouvelles zones de capture.
21:08La France a faim,
21:09il faut la nourrir.
21:13La mission est périlleuse.
21:14Il faut repasser
21:15par le détroit de Gibraltar
21:16qui grouille de navires britanniques
21:17et de sous-marins allemands.
21:21Le volontaire m'écape au sud.
21:24Direction le large
21:25de la Mauritanie,
21:26du Sénégal
21:26et de la Guinée
21:27avec deux écueils
21:28dressés devant le navire.
21:31Les zones de pêche
21:32sont mal cartographiées
21:33et personne ne sait
21:34comment les chaires denses
21:35des poissons tropicaux
21:36vont se conserver.
21:40La mission s'apparente plus
21:41à une exploration
21:42qu'à une habituelle campagne
21:43de pêche.
21:52On rencontre ici
21:53des animaux très variés.
21:55C'est une galerie
21:56de portraits et de caricatures.
21:58N'avez-vous pas remarqué
21:59que beaucoup de poissons
22:00rappellent des figures humaines ?
22:02Les pagres ont des figures roses
22:04de vieux gourmands apoplectiques.
22:06Les tassargales sont minces
22:08et féroces.
22:08Ce sont des chasseurs
22:09en surface.
22:10Ils poursuivent
22:11les pauvres petites carangues.
22:13Et au milieu de ces masses
22:15aux couleurs arc-en-ciel
22:16il y a des sirènes.
22:17Les grandes sirènes
22:18qui paraissent taillées
22:19dans du bronze
22:20à reflet d'argent.
22:22Et nous
22:23on fait mourir
22:24ces belles bêtes.
22:36Les débuts de la mission
22:37sont compliqués.
22:38Les chaluts traînés au fond
22:40se déchirent
22:40et se perdent
22:41sur des roches inconnues.
22:42les poissons exotiques
22:43ne se conservent pas
22:44et pourrissent.
22:46Anita
22:47expérimente
22:47et parvient
22:49à adapter
22:49les techniques
22:50de conservation
22:50par le sel
22:51à ces espèces tropicales.
22:57Après quatre mois
22:58de navigation au large
22:59le volontaire rentre
23:00à Marseille
23:00les cales
23:01pleines de 320 tonnes
23:02de poissons salés.
23:03En cette période
23:04de rationnement
23:04la mission est un succès.
23:07Anita vient d'ouvrir
23:08une voie maritime.
23:09un mois plus tard
23:10en octobre 1941
23:1312 chalutiers de Fécamp
23:14et Saint-Malo
23:14mettent cap sur la Mauritanie
23:16dont les eaux sont décrétées
23:17les plus poissonneuses du monde.
23:21Anita passe d'un chalutier
23:22à l'autre.
23:23Elle forme les équipages
23:24à cette pêche nouvelle
23:25et huit mois s'écoulent
23:27sans qu'elle ne revoie la terre.
23:31Je n'ai jamais navigué
23:33sur ce bâtiment
23:33mais il est du même type
23:35que les 50 autres.
23:37Je refais les mêmes gestes
23:38pour éviter de me brûler
23:39les mains à la cheminée
23:40en montant à la passerelle.
23:44Cap Fanié
23:45ou Viking
23:47parcelle de province
23:48village
23:49dont on ne voit
23:50que les mâles.
23:51Ils portent la vision chérie
23:53de tous ceux
23:53qu'ils ont laissés
23:54dans les maisons
23:54dont ils rêvent.
24:23Combien de ces chalutiers
24:24et combien d'hommes
24:25courageux
24:25qui composaient leurs équipages
24:27dorment à présent
24:28leur dernier sommeil
24:29au fond des océans.
24:36Le volontaire
24:37le chalutier pionnier
24:39des missions africaines
24:40sur lesquelles
24:40elle avait embarqué
24:41est coulé en Méditerranée
24:43par un sous-marin allemand
24:45sans aucun survivant.
24:57Oui, le chagrin
24:58m'a fait souffrir
24:58d'une douleur horrible.
25:00C'est la peau
25:00qui se déchire,
25:01toute la peau
25:02et la chair dessous.
25:04Cela est ressenti
25:04par la bête
25:05et la bête crève
25:06ou bien elle continue
25:07sa route.
25:08Alors j'ai bouclé
25:09ma cravate,
25:10serré mon bonnet
25:11et la vie a continué.
25:201942, Dakar.
25:22L'amirotier lui confie
25:23une nouvelle mission
25:25améliorer le régime alimentaire
25:26des provinces misérables
25:27de l'Afrique de l'Ouest.
25:29Vous commencerez
25:30où vous voulez
25:30dit l'amiral Collinet.
25:33Tout est à faire.
25:36Anita n'aime pas Dakar.
25:39La capitale
25:40de l'Afrique occidentale française
25:41est pour elle
25:41une banlieue de l'exil
25:42sans courage,
25:44sans grâce intérieure.
25:46Mais elle est cette terre
25:47qu'elle a tant désirée.
25:53Anita embarque seule
25:54avec ses appareils
25:55de prise de vue
25:56en direction
25:57des marécages
25:58de Unium Bateau.
25:59Un marin l'avertit.
26:01Ici,
26:02personne ne peut
26:02te retrouver
26:03si tu te caches.
26:04Tu peux marcher
26:05toute ta vie
26:06sans mettre ton pied
26:06sur la terre véritable.
26:08Il n'y a pas
26:09de route de terre.
26:10Seulement
26:11la route des pirogues.
26:13Ici,
26:14tu es dans
26:14le pays des eaux.
26:37Anita entraîne
26:38des hommes
26:39à la pêche.
26:40Ici,
26:41ils n'ont
26:41que de simples pirogues
26:42et un matériel
26:43rudimentaire
26:44fait d'hameçons
26:44gros comme
26:45des crocs de bouchée,
26:46de harpons
26:47et quelques filets
26:48à portée de France.
26:59Ici,
27:00je suis seule
27:00avec les arbres
27:01et la terre
27:02et la mer.
27:03Seule avec
27:04les hommes noirs
27:05et leur famille.
27:07Seule avec
27:08les bêtes
27:08qu'il faut approcher
27:09dans leur élément
27:10à elles,
27:10chez elles.
27:21Bien obligée
27:22de l'avouer,
27:22c'est l'aventure.
27:24Elle m'a prise
27:25dans son jeu.
27:30Avec ses marins,
27:32Anita chasse
27:32des poissons énormes,
27:34les géants
27:35des mers chaudes.
27:36Requin-marteau,
27:37requin-sabre
27:38et raie
27:39de plus de 2 mètres
27:40d'envergure.
27:47Peu importe
27:48les dangers,
27:49il faut réussir,
27:50pêcher
27:50et tuer.
27:54En mer,
27:55les pirogues
27:56prennent l'eau,
27:56les requins
27:57brisent les cordages,
27:59tordent les hameçons.
28:06J'ai regardé
28:07se tordre
28:08et mourir
28:08sur la mer
28:09le splendide animal
28:10que je lui avais pris.
28:11Est-ce du vol
28:12ou de l'assassinat ?
28:14J'ai mal aux yeux,
28:16ma tête
28:17est desséchée
28:17de chaleur,
28:19nos pirogues
28:19glissent
28:20sur de la lumière.
28:21Je suis rompu
28:22de fatigue
28:23et j'ai faim.
28:25Oui,
28:26j'ai faim.
28:27Pourquoi pas ?
28:28Tout se mange
28:29et s'entremange.
28:31Ici,
28:32ailleurs,
28:33partout.
28:53En 1945,
28:55la guerre se termine.
28:58Avec la victoire
28:59et la fin
28:59de l'État français
29:00aux mains de Vichy,
29:01le contrat d'Anita
29:02est annulé.
29:10Comble du désarroi,
29:11elle apprend
29:12qu'elle ne fait plus partie
29:12de l'office scientifique
29:13et technique
29:14des pêches maritimes.
29:16Alors que faire,
29:17se demande-t-elle ?
29:18Rejoindre la métropole ?
29:20Mais à quoi bon ?
29:24Elle se sent seule,
29:26loin des siens.
29:29Quand elle apprend
29:29que le mari
29:30de sa meilleure amie,
29:31Alain de Quénétin,
29:32est décédé,
29:34elle invite Pacrète
29:35à la rejoindre en Guinée.
29:42Les deux femmes
29:43s'installent
29:43à Conakry.
29:48Elles vivent
29:49entourées d'animaux.
29:50Pacrète adopte
29:51un chimpanzé.
30:01Anita apprivoise
30:02le piton
30:02qui ne l'acquittera plus.
30:04Elle le baptise
30:05Éliodore,
30:06née du soleil.
30:10Avec l'argent
30:11de Pacrète,
30:12les deux femmes
30:13créent leur propre entreprise,
30:14la Compagnie Générale
30:15des Pêcheries d'Outre-mer.
30:21Anita veut nourrir
30:21les populations africaines.
30:23Elle est convaincue
30:24que la lutte contre la faim
30:25est la clé du développement.
30:31Pacrète l'assiste en tout
30:32et travaille
30:33à aider les femmes
30:34à l'orphelinat.
30:42Leur idée
30:42est d'apporter
30:43des protéines
30:43aux populations
30:44dénutrées
30:45et de produire
30:46de l'huile
30:46à partir
30:47des foies de requin.
30:55En vérité,
30:56tuer ne me paraît
30:57pas très grave.
31:00C'est créer
31:01de la douleur
31:01qui me semble criminelle.
31:03Oui, c'est vrai.
31:03La mort n'est pas
31:05bien redoutable,
31:06c'est le risque quotidien.
31:10Chaque créature vivante
31:11est faite pour mourir
31:12un jour ou l'autre.
31:13La mort est inéluctable.
31:16Ce que l'on peut éviter,
31:17c'est la souffrance.
31:23Les remous politiques
31:24des indépendances
31:25qui s'annoncent
31:26épouvantent les financiers
31:27qui avaient promis
31:28de les soutenir.
31:30Et en 1950,
31:31les pêcheries
31:32sont liquidées.
31:34Pour Anita
31:34et Pacrète,
31:35la déception est énorme
31:36et le retour en France
31:38difficile.
31:48Je fus seule,
31:50comme un arbre oublié
31:51dans une forêt abattue
31:52ou un arbre tout seul
31:54dans une pleine déserte.
31:57Qu'importaient mes muscles
31:58vigoureux qui voulaient
31:59poursuivre un effort utile ?
32:01J'étais seule,
32:02en face de milieux
32:04devenus sourds
32:04ou anonymes.
32:05Il fallait tout recommencer.
32:11De retour à Paris,
32:13elle achète avec Pacrète
32:14un petit appartement
32:15rue de Rivoli.
32:18Édouard le Danois,
32:19l'océanographe
32:20qu'elle n'a pas revu
32:20depuis 1939,
32:22lui suggère
32:23dans une lettre
32:23de tourner le dos
32:24à la mer
32:24et de reprendre
32:26son activité
32:26de reliure.
32:28Vous n'avez pas le droit
32:29d'oublier
32:29que vous êtes
32:30une grande artiste.
32:33Anita lui répond
32:34que c'est trop tard,
32:35qu'il est même responsable
32:36de sa passion dévorante
32:37pour le large.
32:39Elle espère repartir
32:40et en attendant,
32:42filme les Parisiens
32:43et les bateaux
32:43qui croisent sur la Seine.
32:45Son besoin d'aventure
32:46est plus fort que tout.
32:47Pour les Parisiens,
32:48elle est moitié
32:49grande dame,
32:50moitié sauvage.
32:53J'aimerais que vous nous parliez
32:55de ces géants
32:55des mers chaudes
32:56et j'ai aperçu
32:57tout à l'heure
32:57un appendice,
32:58si je puis m'exprimer ainsi,
33:00qui est très impressionnant.
33:01Le rostre d'un poisson-ci.
33:03En effet.
33:04Mais il est puissamment armé,
33:05dites-moi.
33:06Ah oui.
33:06C'est une bête
33:07assez combative,
33:08mais qui n'est combative
33:10que pour son avantage personnel.
33:13Un poisson-ci,
33:13il n'est pas très dangereux
33:15pour les êtres humains.
33:16Tenez, regardez-le
33:18comme ceci.
33:18Il n'est pas très dangereux
33:19pour les êtres humains
33:20parce qu'il ne les attaque pas.
33:22Malgré ses dents.
33:23Malgré ses dents.
33:23Ce ne sont pas les dents,
33:24ce sont des cornes.
33:25Et on en trouve encore
33:26dans les mers actuelles
33:27d'énormes exemplaires
33:29qui atteignent
33:305, 6 et 7 mètres.
33:32Quelquefois,
33:33vous voyez cette tête
33:35qui sort de l'eau
33:36et puis,
33:37ce gros œil passe
33:38et disparaît dans l'eau.
33:39La première fois que ça m'éclame.
33:40Terrible, terrible et passionnant
33:41à la fois.
33:44Anita est baptisée
33:45la femme pêcheuse de requin.
33:49Elle sera la dame de la mer.
33:52Celle qui demeure fidèle
33:53à son destin.
33:54Celle qui choisit
33:55de repartir.
33:58Le 15 juillet 1952,
34:00le chalutier,
34:01le bois rosé,
34:02sort des passes
34:02du port de Fécamp
34:03et elle est à bord.
34:06L'armateur Joseph du Hamel
34:08et le capitaine Eugène Rocher
34:10sont de vieilles connaissances.
34:12Elle embarque cette fois
34:13pour écrire un livre
34:14et pour filmer.
34:17Cette campagne sera pour elle
34:19une résurrection.
34:29Le bois rosé porte le nom
34:30d'un autre chalutier
34:31coulé pendant la guerre.
34:32Il est neuf
34:33et il est le fleuron
34:34du port de Fécamp.
34:37Anita veut montrer
34:38le travail des hommes.
34:39Cet engagement passionné
34:41nécessaire pour remplir
34:42la cale du bois rosé.
34:46La France est toujours rationnée.
34:47Il faut la nourrir.
34:49Les armateurs le savent.
34:51Les capitaines, eux,
34:52savent où trouver le poisson.
35:04Le navire commence son voyage
35:06par la longue traversée
35:07de l'Atlantique Nord.
35:09Direction les bancs poissonneux
35:10au large de Terre-Neuve.
35:19La machine bat.
35:21L'eau à 2,8 degrés
35:22passe au long de nos flancs.
35:24Tomber dedans,
35:25c'est s'enfermer dans la mort.
35:26Le mufle du bateau
35:28avance à peine.
35:29Il tient tête
35:30à ce flot glacial.
35:31Chaque l'âme
35:32a sa personnalité,
35:33pourtant,
35:33elle est pareille
35:34à toutes les autres.
35:35Elle passe,
35:36nos portes
35:36et retombes.
35:37Elle est sans nom.
35:50Sur cette mer froide,
35:52pendant trois mois,
35:53ils vont arpenter le néant,
35:54traquer un seul
35:55et unique poisson,
35:56la morue.
36:01Nous sommes des joueurs,
36:03c'est vrai,
36:03des joueurs acharnés,
36:05des aristocrates
36:06de l'océan,
36:06ceux du large.
36:16Anita est un marin
36:17comme les autres,
36:18habillée du même ciré
36:19que les hommes
36:19qui dégoulinent
36:20d'un mélange
36:20de tripagnes,
36:21de sang et d'huile
36:22qu'elle a baptisé
36:23le sangouin.
36:30Depuis hier soir,
36:31le bois rosé
36:32prend son allure
36:33de métier,
36:34les rambards
36:34de cent la morue,
36:36la graisse des câbles
36:37colle tous les montants
36:38d'échelle,
36:39l'huile de foie
36:40dégouline.
36:41C'est normal,
36:43cela n'a pas d'inconvénient
36:44pour les humains,
36:45mais c'est mortel
36:46pour la photographie
36:47qui exige
36:48des mains propres.
37:09Mes yeux étaient irrités
37:11et douloureux.
37:13Mon corps intérieur
37:14baignait d'une chaleur
37:15ardente.
37:18J'étais enveloppée
37:19de nylon,
37:20bardée de ciré,
37:20rien ne pouvait m'atteindre
37:21que le vent
37:22sur un visage nu,
37:24dégoulinant d'eau froide
37:25et folle
37:26d'un plaisir terrifiant.
37:31Le capitaine
37:32Eugène Rocher
37:33appelle le pont
37:33le cirque.
37:36Alors Anita
37:36en Madame Loyale
37:37filme les hommes
37:38par ordre d'apparition.
37:41Voici l'ébrouilleur
37:42qui vide les morues.
37:43Puis vient celui
37:44qui coupe les têtes,
37:45le décolleur.
37:47Le trancheur
37:48est un virtuose.
37:49Il retire
37:50l'arête centrale
37:51du poisson
37:51d'un seul coup de couteau.
37:54Il ouvre
37:55jusqu'à 700 morues
37:56à l'heure
37:56et donne le rythme
37:57à tout le pont.
37:59Le bois rosé
38:00est un abattoir flottant.
38:08Sous la filière
38:09des lampes,
38:09je regarde courir
38:10les gestes.
38:12La cadence m'attire.
38:13Elle s'allie
38:14au choc de la mer
38:15sur les flancs du bateau.
38:17Elle suit sa poussée.
38:19Autour de nous,
38:19dans la nuit,
38:20la volaille trace
38:21des éclairs blancs.
38:23Tout près,
38:24celui des tranchoirs
38:25et d'acier
38:26et la peau
38:27des bêtes
38:27glisse avec
38:28des lueurs verdâtre.
38:33Je croquais
38:34les cœurs de morue
38:35avec une lente
38:36douceur émerveillée.
38:39C'était un mets
38:40barbare
38:40et subtilement délicat.
38:43Les dents crevaient
38:44une toute petite chose
38:45qui n'avait pas
38:45atteint sa vraie mort.
38:48On l'avait tuée.
39:03Anita s'intègre
39:04à merveille
39:04dans cet équipage
39:05de corsaires
39:06partie chercher
39:06la fortune
39:07au-delà de l'Atlantique.
39:16La pitié n'est pas court
39:17à bord d'un ternevin.
39:22Nous sommes des tueurs
39:24d'Anita.
39:27Le navire
39:28est un abattoir.
39:30Ici,
39:30produire,
39:31ce n'est pas faire naître.
39:32C'est tuer.
39:40Elle s'accommode
39:41de tout.
39:44Mais un dégoût
39:45l'apprend
39:45quand les marins
39:46pêchent des oiseaux
39:47pour le simple plaisir
39:47de manger de la volaille.
40:05Je n'en peux plus
40:05de voir mourir
40:06ces oiseaux.
40:07Je mets toute ma force
40:08à retenir la vie
40:09qui s'éloigne progressivement.
40:12On dira que c'est
40:13un but bien médiocre.
40:14C'est vrai.
40:16Pourtant,
40:16cette lutte m'épuise
40:17parce que je ne vois
40:18que ce but immédiat.
40:24À bord,
40:26Anita lutte
40:27pour sauvegarder
40:27sa part d'humanité.
40:29Les mousses
40:30s'efforça du bord
40:31les meufs.
40:42Le mousse,
40:44d'aux enfants timides
40:45et parfaites
40:45bonnes à tout faire,
40:47frotte les vitres
40:47de la passerelle,
40:48astique les cuivres
40:49des compas,
40:50met la table,
40:51apporte les plats,
40:53grimpe les seaux d'eau
40:53et fait la vaisselle
40:54dans la timonnerie,
40:55lave le parquet
40:56et apprend à raccommoder.
40:59Siffle dans les tubes
41:00pour annoncer le dîner.
41:02Le mousse rit
41:03comme une jolie femme
41:04avec de grandes oreilles
41:06avec des roses coquillages,
41:07transparentes.
41:26Après 140 jours de mer,
41:27le bois rosé rentre à Fécamp.
41:38Anita retrouve la terre ferme.
41:40Son corps,
41:41dégagé des mouvements
41:42permanents du navire,
41:43lui paraît bien léger.
41:46Après des mois
41:47d'un roulé incessant,
41:49marcher semble si facile.
41:58Son livre,
41:59Racleur d'océan,
42:00sort au printemps 1953.
42:02Elle le dédicace
42:03à tous les marins
42:04du bois rosé.
42:05Ces hommes qui passent
42:06plus de neuf mois par an
42:07en mer,
42:08loin de leur famille,
42:09sont ravis de pouvoir
42:09enfin,
42:10grâce à la plume d'Anita,
42:12faire comprendre
42:12leur métier à leurs proches.
42:15Son livre devient
42:16un best-seller.
42:17Avec un style incomparable,
42:18elle a écrit un chef-d'oeuvre
42:20de la littérature maritime.
42:21Les médias s'intéressent à elle
42:23et elle travaille sa légende.
42:26Dites-moi, Anita,
42:27si nous parlions un peu
42:28de votre vocation,
42:30je crois que vous êtes intéressée
42:31très tôt à tout ce qui touche
42:33à l'histoire naturelle
42:34appliquée au monde marin.
42:36Oui, exactement.
42:37Et que vous avez fait
42:38des études d'océanographie.
42:40Forcément.
42:41Anita Conti a de nouveau
42:42un serpent autour du cou.
42:44À dire vrai,
42:44je l'ai toujours vue
42:45avec un serpent autour du cou.
42:47Votre amitié,
42:48n'oublie pas.
42:49Dites-moi,
42:50celui-là s'appelle
42:51Eliodore 22, je crois.
42:52Et c'est votre 22e piton.
42:55Oh oui,
42:55c'est-à-dire que le chiffre 22,
42:57je ne compte plus très bien.
42:58Il y en a trop.
42:58Il y en a trop.
42:59Mais c'est un dernier cadeau.
43:00Celui-ci, il est très gentil.
43:02Vous ne l'avez pas trouvé
43:02dans la brousse, celui-là ?
43:03Non, j'avais trouvé dans la brousse
43:05le très grand
43:05que vous avez vu
43:06il y a deux ans
43:07et qui a fini séjour
43:08au Muséum d'Histoire Naturelle.
43:09Très tristement.
43:10C'est une noble fin,
43:11dirons-nous.
43:13Dites-moi, Anita,
43:14je crois que vous avez
43:15navigué
43:15sur près de 40 chalutiers.
43:1740, 30, 40, 50,
43:20on ne compte pas.
43:20Des grands et des petits.
43:22Mais oui,
43:23c'est-à-dire
43:23les chalutiers
43:24de la flottille française,
43:26tous les types de chalutiers,
43:28ceux qui s'en vont
43:28pour 8, 10 jours,
43:29ceux qui s'en vont
43:30pour un mois
43:31et ceux qui s'en vont
43:32pour 3, 4 et 5 mois
43:35sans toucher terre.
43:37C'est un peu long,
43:38ça, j'imagine.
43:39Ce sont des joueurs,
43:40les hommes qui s'en vont
43:41à bord d'un bateau
43:42et qui reviennent
43:42des mois après.
43:43n'ont qu'une idée,
43:44c'est de réussir,
43:45d'avoir un bateau lourd
43:46de façon,
43:47en rentrant,
43:48à être orgueillus,
43:49à pouvoir briller
43:50quand ils reviennent
43:51chez eux.
43:51C'est une question
43:52de fierté.
43:52Ah, oui.
43:53L'orgueil et l'amour
43:54de la famille,
43:55ce sont vraiment
43:55les leviers
43:56qui font manœuvrer
43:57ces hommes.
43:57Ce ne sont pas
43:58des leviers médiocres.
44:00Devenue une personnalité
44:01du monde de la mer,
44:02en 1957,
44:04elle publie un nouveau livre,
44:06Géant des mers chaudes,
44:07dans lequel elle relate
44:08son expérience
44:08dans les marées du Sénégal.
44:11Elle est maintenant écrivaine.
44:13En février 1959,
44:15au large du Cap Ferrat,
44:17elle retrouve le navire
44:18océanographique français,
44:19le président Théodore Tissier.
44:22Entourée de chercheurs,
44:23elle assiste à une campagne
44:24d'exploration
44:25des fonds sous-marins.
44:29Elle va plonger
44:31à bord de la tourelle
44:31Galeazzi.
44:33Anita s'est installée
44:34à son bord.
44:36Les marins ont refermé
44:37sur elle
44:38les coutilles boulonnées.
44:40Elle descend seule
44:42et enfin découvre
44:43ce monde de la mer
44:45qui la fascine
44:45et auquel
44:47elle a dédié sa vie.
44:58Pour elle,
44:59qui depuis des années
45:00traque l'inconnu
45:00qui se cache sous les flots,
45:03l'émotion est intense.
45:05Cette plongée
45:06est un accomplissement.
45:17Cette plongée
45:18dans cette nacelle hermétique
45:19et balancée
45:20au bout de son fil
45:21fut exactement
45:22ce que sont les rêves.
45:25Des suites
45:26de visions ahurissantes
45:27que rien ne permet
45:29de diriger
45:29ni de saisir.
45:33Par la double couronne
45:35des hublots,
45:36je voyais tournoyer
45:37des légions de bêtes.
45:41Le feu les attirait.
45:43Leur nombre
45:44était difficile
45:45à évaluer,
45:45peut-être 200
45:46ou 500
45:47ou 1000
45:48au mètre cube
45:48pendant quelques secondes.
45:51Puis elle s'éparpillait
45:52comme une grenade
45:53qui explose
45:54et l'eau
45:55brusquement dépeuplée
45:56scintillait
45:57de bulles ascendantes.
46:06Anita remonte
46:07de cette plongée
46:07bouleversée
46:08par la beauté
46:09du monde du silence.
46:11Elle demeure convaincue
46:13de la nécessité
46:13de la pêche
46:14mais après
46:15ces années
46:16de tuerie,
46:17la destruction brutale
46:18et sans la raison
46:19de nourrir les hommes
46:19la heurte
46:20plus que jamais.
46:28Elle se passionne
46:29pour le requin flâneur
46:30de son vrai nom
46:31requin pèlerin
46:32qui se nourrit
46:33de planctons.
46:34Ces grands poissons
46:35lui rappellent
46:36les requins du Groenland
46:37tués pour leur foi
46:38sur les chalutiers
46:39Terre-Neuva.
46:47En Bretagne
46:48les pèlerins
46:49sont chassés
46:49comme les baleines
46:50aux harpons.
46:52Plus de mille
46:53sont tués
46:53tous les ans
46:54dans les années 60.
46:57Les pêcheurs bretons
46:58les massacrent
46:59au printemps
46:59quand ils croisent
47:00dans leurs eaux.
47:02Ils sont sacrifiés
47:03pour leur graisse
47:03et leur cuir
47:04et leur chair
47:05sans valeur
47:06ne sert qu'à nourrir
47:07le bétail.
47:48Leur dépouille
47:49ensanglante
47:49les quais
47:50de Concarna.
48:02Ce massacre
48:03révolte Anita.
48:04Elle décide
48:05d'étudier
48:05ses animaux
48:06pour sa simple curiosité
48:08parce que
48:08personne ne l'a
48:09paix pour le faire.
48:13Elle souhaite
48:14les approcher
48:15les toucher.
48:17Sur le tohi
48:18un requin
48:19vite repéré
48:19par le guetteur
48:20se frotte
48:20contre la coque
48:21du navire.
48:23Inoffensif
48:23il cherche
48:24à décoller
48:25de son flanc
48:25d'horribles créatures
48:26qui lui pompent le sang.
48:32Il vient gratter
48:33ses puces
48:33dit un marin
48:34tu parles
48:35de puces.
48:36Ce sont des lamproies
48:38des sensus marines
48:39capables
48:39de tuer le géant.
48:41Anita décolle
48:42les plus petites
48:42de son gigantesque corps.
48:51Anita n'arrêtera pas
48:52le massacre
48:53des requins pèlerins.
48:54D'ailleurs
48:55quel marin
48:56la suivrait
48:56dans ses pensées
48:57naturalistes ?
49:00Dans les années 60
49:00la souffrance animale
49:02n'émeut personne.
49:24Toute sa vie
49:25Anita a vu
49:26des marins
49:26pêcher
49:26des tonnes
49:27de poissons
49:27indésirables
49:28qu'ils rejettent à l'eau.
49:32Les réserves
49:33de l'océan
49:33paraissent sans limite.
49:35Ils passent
49:35un coup de jet
49:35sur le pont
49:36et le problème
49:37n'existe plus.
49:40Cette immense
49:41gâchie
49:41la révolte.
49:43Elle sera
49:44la première
49:44à le dénoncer.
49:56dans le golfe
49:57de Gascogne
49:57proche
49:58des côtes
49:58espagnoles
49:58l'équipage
49:59du deux amis
50:00remonte
50:00des poissons
50:01sabres.
50:07Le capitaine
50:07crie à la malédiction
50:09deux tonnes
50:09de faux poissons
50:10comme on appelle
50:10ces espèces
50:11qui ne se vendent
50:11pas à la crier
50:13deux tonnes
50:14de tuer
50:14pour rien.
50:16Sur les conseils
50:17d'Anita
50:18le cuisinier
50:19du bord
50:19prépare
50:20cette espèce
50:20des grands fonds.
50:22L'équipage
50:23se régale.
50:25Anita convainc
50:26le capitaine
50:27de garder
50:27ces poissons
50:28et de les vendre
50:29à terre.
50:30On ne résiste pas
50:31à Anita Conti.
50:33Elle en fera
50:34la promotion
50:34promet-elle.
50:35Le sabre
50:36a le goût
50:37de la sole.
50:53Malgré ses travaux
50:54et son engagement
50:55Anita n'obtiendra
50:57jamais de reconnaissance
50:58officielle.
50:59L'académie de Marine
51:01écartera sa candidature
51:02sûrement parce qu'elle
51:03est une femme
51:04et une autodidacte.
51:07Ou bien était-ce
51:08sa passion
51:08qui faisait peur.
51:13Les marins
51:14la soutiendront
51:16toute sa vie.
51:19Anita embarquera
51:21jusqu'à ses 80 ans.
51:23Elle attend
51:24à raconter.
51:25Tente à partager.
51:27Et elle adore
51:28ses hommes.
51:38Les journées
51:39passées en mer
51:39par Anita
51:40se chiffrent
51:40en années.
51:42Des milliers
51:43et des milliers
51:43de mille marins
51:44parcourus.
51:45Des instants
51:46loin de la terre
51:47à réfléchir
51:48à la condition
51:49de l'homme.
51:50Elle sera aussi
51:51la première
51:51à évoquer
51:52la vulnérabilité
51:53de l'océan.
51:54Cet espace gigantesque
51:55toujours fantasmé
51:57et si mal connu.
51:59Son regard
52:00est porteur
52:01de vérités essentielles.
52:02C'est pour cela
52:03qu'Anita
52:03qui est décédée
52:04en 1997
52:05à Douarnenez
52:06continue à nous fasciner.
52:09et éclairer notre route.
52:13Il faut agir.
52:15Dès que vous agissez,
52:17vous oubliez
52:17l'excès de réflexion
52:18qui ne mène à rien.
52:20Et rien n'est valable
52:21que ce que l'on atteint
52:22et qui dépasse
52:23la réflexion
52:25qui est l'action
52:25enivrante
52:26et véritable.
52:28C'est-à-dire
52:28la folie de vivre.
52:30C'est-à-dire
52:33la folie de vivre.
52:33C'est-à-dire la folie de vivre.
52:44C'est-à-dire la folie de vivre.
53:12Sous-titrage Société Radio-Canada
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