Passer au playerPasser au contenu principal
  • il y a 3 jours
Anne Bassi donne la parole à Marie-Anne Barbat-Layani, Présidente de l'Autorité des marchés financiers pour un échange autour des livres qui ont façonné son regard sur le monde. De Montaigne à Philippe Sands, en passant par la littérature anglo-saxonne qu'elle affectionne particulièrement, elle raconte les lectures qui l'ont accompagnée dans sa vie personnelle et professionnelle. Avec "Retour à Lemberg", elle évoque la rencontre entre la grande Histoire, la mémoire familiale et la construction du droit. Avec Montaigne, elle revient sur l'humilité, le doute et la nécessité de rester fidèle à ses valeurs.

Catégorie

🗞
News
Transcription
00:03C'est une femme au parcours exceptionnel. Aujourd'hui présidente de l'autorité des marchés financiers,
00:10Marianne Barbalayani a construit sa carrière au plus haut niveau de l'état et de la finance.
00:15Mais quels sont les livres qui l'ont inspiré ? Et accompagné tout au long de son parcours,
00:19Anne Bassi est allée lui poser la question.
00:22Merci Sybille, bienvenue dans ces livres qui comptent. Bonjour Marianne Barbalayani.
00:27Bonjour Anne Bassi. Alors Marianne, vous avez un parcours extraordinaire.
00:32Vous êtes haute fonctionnaire. Vous avez un parcours à la fois dans la fonction publique et dans le service privé.
00:40Vous avez été au Trésor public, vous avez été à Bruxelles, vous avez été directrice adjointe du cabinet du Premier
00:47ministre.
00:48Et aujourd'hui, vous présidez l'autorité des marchés financiers.
00:52Votre métier consiste à protéger l'épargne des Français, à veiller à l'intégrité des marchés,
01:00à leur bon fonctionnement, mais également à informer les investisseurs
01:04et à préserver quelque chose de très précieux, à savoir la confiance.
01:09Les marchés financiers reposent d'abord et aussi sur la confiance.
01:14Et je vois un lien tout à fait particulier avec la littérature, puisque selon moi, le lecteur lit avec confiance
01:24un ouvrage
01:26et suit l'auteur pendant des centaines de pages.
01:29C'est vrai.
01:30J'ai une première question. Est-ce que les livres vous ont appris quelque chose sur la matière de construire
01:36ou de déconstruire la confiance ?
01:39Alors, les livres apprennent beaucoup de choses. Je pense qu'ils apprennent à réfléchir.
01:47Et ils apprennent aussi à, je dirais, dans notre vie qui est autour d'un certain nombre de réalités, du
01:56moment, etc.,
01:57ils apprennent à réfléchir un peu en dehors de la boîte.
02:01Ils apprennent à avoir plusieurs vies, mais aussi à s'inspirer de ce qu'on a pu voir autour.
02:05Et sur le fait de se dire, est-ce que les livres apprennent à construire ou à déconstruire ?
02:10Moi, j'ai été très frappée par un bouquin que j'ai lu il y a une petite dizaine d
02:13'années,
02:14d'une autrice américaine qui s'appelle Valérie Martin.
02:17Le livre s'appelle Property.
02:19Et que raconte ce livre ?
02:21Il parle, il est dans la tête d'une femme, la narratrice est une femme qui vit dans une plantation
02:31dans le sud des États-Unis, où elle a des esclaves.
02:35Et ça raconte sa vie, qui n'est pas si facile, mais la vie des gens autour d'elle n
02:39'est pas du tout facile.
02:40Vu de nous aujourd'hui, c'est insupportable.
02:44Mais ce que j'ai trouvé très intéressant dans ce livre, c'est qu'il nous amène à nous questionner
02:51sur qu'est-ce qu'il y a autour de nous aujourd'hui, qui nous paraît tout à fait naturel,
02:55parce que cette femme, ça lui paraît tout à fait naturel, qu'il y ait des esclaves dans sa plantation,
03:00qu'est-ce qui nous paraît tout aussi naturel et qui est tout aussi révoltant, insupportable, inadmissible
03:07et qui peut-être dans 50 ans ou dans 100 ans nous fera passer pour des gens abominables.
03:14C'est vrai que la littérature, elle nous aide à ça, parce que quand on voit dans les livres d
03:20'histoire
03:20que l'esclavage a existé, on se dit que c'est inimaginable.
03:23Comment des êtres humains peuvent se comporter comme ça vis-à-vis d'autres êtres humains ?
03:28Et puis, cette autrice a réussi à reconstituer ce qui pouvait être l'univers mental d'une femme de cette
03:34époque.
03:35Et là, tout d'un coup, vous vous dites, mais au-delà du jugement qui est sans appel,
03:41nous, qu'est-ce qu'on ne voit pas ?
03:43Qu'est-ce qu'on supporte ? Qu'est-ce qu'on vit au quotidien qui est en réalité inadmissible
03:48et insupportable ?
03:49Alors, ce qui me permet de faire le lien justement sur le jugement et sur Montaigne.
03:54Vous m'avez indiqué que vous aimiez beaucoup Montaigne.
03:57Alors, ce qui frappe chez Montaigne, bien sûr, c'est la méfiance à l'égard des certitudes.
04:04Et les essais sont traversés par cette idée que le doute protège des jugements.
04:10Dans votre parcours, est-ce que vous avez le sentiment que c'est davantage le doute ou vos certitudes
04:17qui vous ont permis de prendre certaines décisions ou peut-être vos meilleures décisions ou les moins bonnes ?
04:23Alors, pour aller vite, je dirais qu'il faut douter énormément avant d'arriver à une décision.
04:31Moi, j'ai exercé des métiers et progressivement, j'ai eu de plus en plus de responsabilités.
04:37Et parfois, dans les métiers que j'ai exercés, vous devez prendre des décisions très vite sur des sujets très
04:46lourds.
04:46C'était notamment le cas quand j'étais directrice adjointe du cabinet du Premier ministre.
04:50On passe son temps à faire ce qu'on appelle des arbitrages, c'est-à-dire à prendre des décisions.
04:54Parfois, il faut aller très vite, etc.
04:57Je pense que d'avoir eu cette construction intellectuelle dans laquelle, effectivement,
05:02toute notre éducation en France nous apprend l'esprit critique, Montaigne nous apprend le doute.
05:08Montaigne nous apprend aussi, je le dis au passage, de ne jamais se prendre trop au sérieux.
05:13Moi, la phrase préférée de Montaigne, c'est « D'essi haut que soyons assis, nous ne sommes jamais que
05:18sur notre cul ».
05:19Je crois qu'il faut s'en souvenir tout le temps.
05:22Et je pense que cette notion de se dire, on n'a pas la science infuse, il faut regarder ce
05:30qui se passe autour de soi,
05:32mobiliser justement tout ce qu'on a pu vivre, entendre, apprendre, et puis mobiliser l'AMF que je préside,
05:42elle a une force extraordinaire, c'est que comme toutes les autorités indépendantes,
05:46elle est gouvernée par un collège. Tous les 15 jours, je réunis 16 personnes, et je peux vous dire que
05:52ce ne sont pas des bénis-ouis-ouis,
05:54et il y a des débats extrêmement approfondis, et ensuite, on décide.
05:59Et on prend des décisions qui sont parfois extrêmement lourdes pour la vie d'une entreprise,
06:05pour la réglementation, la façon dont les choses vont se passer,
06:08des décisions qui sont très importantes, qui ont des impacts de vie quotidienne, etc.
06:12Et je pense qu'il faut douter beaucoup, donc nos débats sont très longs,
06:15moi j'aime beaucoup ces moments, je laisse vivre le débat,
06:18nos réunions sont peut-être parfois un petit peu longues du coup,
06:20parce que je pense qu'il faut qu'on puisse tous apprendre les uns des autres,
06:25s'écouter, c'est très important, on est souvent aujourd'hui dans une société où on ne s'écoute plus
06:30assez,
06:31c'est parfois pénible d'entendre des gens qui ne sont pas d'accord avec vous,
06:34mais qu'est-ce que ça fait du bien ?
06:35Et donc, je pense que oui, cette approche, avec toujours un peu de distance,
06:40cette espèce d'ironie de ramener les choses quand même,
06:45qui est la marque de fabrique de Montaigne.
06:47Moi, Montaigne, ce que j'ai aimé chez Montaigne,
06:49j'ai été amoureuse de Montaigne et je mourrai amoureuse de Montaigne toute ma vie,
06:52c'est son humour.
06:54Il m'a fait rire beaucoup plus que des auteurs comiques.
06:58Et évidemment, il m'a fait penser, il m'a fait douter, il m'a rassurée,
07:02parce qu'il a aussi dit, n'ayant point de chagrin, qu'une heure de lecture ne m'ait ôtée.
07:07Et je pense que c'est peut-être pas tout à fait vrai, mais c'est quand même assez vrai.
07:12Donc, Montaigne nous amène à ça.
07:14Montaigne nous amène à relativiser, Montaigne nous amène à chercher l'équilibre,
07:18à chercher la tempérance, le milieu, à nous méfier du pouvoir,
07:23qui peut nous amener à être ivre du pouvoir et à ne plus avoir les pieds dans la glaise.
07:33Donc, je pense que Montaigne a fait des choix qui lui étaient aussi permis par sa condition sociale.
07:39Il s'est retiré, il était magistrat, c'est-à-dire qu'il avait des grandes responsabilités à Bordeaux.
07:44Il aurait pu avoir une carrière politique très importante.
07:47Il a fait le choix de se retirer.
07:49Il a aussi fait le choix de se retirer parce qu'il voyait autour de lui des choses épouvantables.
07:53Il y avait des guerres, etc.
07:55Donc, c'était un autre contexte.
07:58Mais je pense que cette pensée, qui est très profondément ancrée dans notre pensée à nous Français,
08:05nous aimons cette tempérance, nous aimons l'esprit critique,
08:09nous aimons une forme de franchise, nous aimons une forme d'approche un peu carnavalesque,
08:14c'est-à-dire qu'il faut quand même aussi garder, raison garder et pas se laisser enivrer complètement par
08:21les positions au pouvoir.
08:22J'aime cette pensée française, je l'aime très profondément.
08:26Merci beaucoup.
08:28Dans un autre genre, vous m'avez dit que vous aimiez à la fois la poésie, en particulier Aragon,
08:33et vous avez été touchée par un roman assez récent, de retour à Landberg.
08:39Qu'est-ce qui vous a particulièrement plus ou bouleversé dans ce roman ?
08:43Alors, le retour à Landberg, c'est un roman qui est pour moi déjà profondément marqué par l'amitié.
08:50Il m'a été offert par un ami très cher, qui vient de prendre de très grandes responsabilités,
08:55d'ailleurs dans le monde de la régulation financière,
08:59et il me l'a donné en me disant juste,
09:04et j'ai vu qu'il ne pouvait pas en dire plus parce que l'émotion était forte,
09:07il m'a dit « ce livre m'a bouleversée ».
09:11Puis, point barre.
09:13J'ai mis un petit moment à l'ouvrir,
09:14et quand j'ai lu ce livre, j'ai été bouleversée.
09:18Et j'ai été bouleversée pour plein de raisons,
09:21par la pudeur qui cache l'ampleur des émotions et l'ampleur des tragédies qui y sont décrites,
09:31par le fait que cet auteur qui s'appelle Philippe Sands,
09:34qui est un avocat en fait, a été capable de faire de l'histoire de la création de notions juridiques,
09:43une des histoires les plus passionnantes.
09:45Je pense qu'il n'y a pas un roman policier qui est plus passionnant que ce qu'il décrit
09:50sur la façon dont, après la guerre, il y a eu cette espèce de bataille pour définir le crime contre
09:56l'humanité,
09:56le génocide, et comment ces auteurs qui travaillaient sur ces sujets n'étaient pas des êtres désincarnés,
10:05c'étaient des personnes qui avaient vécu ce qu'elles avaient vécu.
10:08Tout converge autour de Lemberg, puisqu'en fait, il y a cette université de Lemberg où ils ont tous été
10:12formés.
10:14Donc, j'ai trouvé ça extraordinaire.
10:16Puis, il y a aussi l'histoire qui est derrière, puisqu'il a fait la connaissance du fils, je crois,
10:24du chef de la commandant tour nazie qui commandait Lemberg,
10:29qui a été quand même à l'origine du massacre de sa famille,
10:32et il a développé avec lui, il l'a écrit d'ailleurs ensuite, il a écrit des choses là-dessus,
10:36une espèce d'amitié qui s'est heurtée, finalement, au moment où ce monsieur,
10:44qui s'appelle Horst, je ne sais plus comment, doit être confronté.
10:50Il a été très très loin dans l'acceptation du dialogue et de la connaissance de ce qui s'est
10:55passé
10:56à la génération de leur père, et tout d'un coup, il est confronté au fait que son père
11:01n'était pas uniquement un grand militaire de la Wehrmacht qui n'avait fait aucune exaction
11:07dans le cadre de l'action des nazis vis-à-vis des juifs, ou des polonais d'ailleurs,
11:12puisque Philippe Sands lui montre une photo où son père est présent,
11:19on ne peut plus nier, et là, quelque chose se brise.
11:22Et donc, il y a non seulement ce qu'il a raconté dans le retour à Lemberg,
11:26mais il y a tout ce que ça a enclenché derrière,
11:28qui est une extraordinaire aventure humaine, et qui est très touchante, évidemment.
11:33Moi, ce qui m'a le plus touchée dans ce roman, c'est la relation entre l'intime
11:37et la construction du droit, qui se retrouve.
11:41Oui, tout à fait. C'est vrai qu'on voit ces deux grands juristes
11:44qui, à l'issue de ce moment historique absolument effroyable,
11:51où il faut que le droit change pour intégrer le droit,
11:56c'est une matière fantastique, qui est perçue comme technique,
11:58mais en fait, c'est une matière vivante en permanence.
12:00Le droit doit changer pour tenir compte de ce que l'humanité a fait.
12:07Et donc, ils ont tous les deux leur idée.
12:09Il y en a un qui défend plutôt la notion de crime contre l'humanité,
12:13l'autre qui défend plutôt la notion de génocide.
12:15On voit ensuite comment ça se cristallise autour du procès de Nuremberg, etc.
12:19Et c'est vrai que ça incarne le droit de manière extraordinaire.
12:23Tout à fait. Merci beaucoup, Marianne Barbaliani.
12:25Je rappelle que vous êtes présidente de l'Autorité des marchés financiers
12:29et je vous remercie infiniment pour cet échange.
12:31Merci, Anne.
Commentaires

Recommandations