00:00Bienvenue à l'heure des livres, Vincent Crouzet.
00:02Bonjour Anne Fulda.
00:03Alors, on vous connaît, on vous a déjà reçu, vous êtes romancier,
00:06mais vous avez eu une vie avant, vous étiez un agent, un espion, comme on dit.
00:11Vous avez déjà publié beaucoup de livres, mais sous le nom de Victor K.
00:15Beaucoup d'entre eux, Le Seigneur d'Anvers, Comment vivre dans un monde en guerre, Cible Sierra.
00:20Et là, vous venez de publier un livre qui s'appelle Le jour où je suis devenu espion,
00:24un livre qui est publié aux éditions de l'Observatoire,
00:26dans lequel vous racontez votre parcours, un récit autobiographique,
00:31qui peut être aussi un guide pour ceux qui souhaiteraient un jour changer d'orientation et devenir espion.
00:39Alors, effectivement, ce n'est pas votre premier livre.
00:42Une question, cette reconversion dans l'écriture,
00:45est-ce que c'est un moyen pour vous de maintenir cette adrénaline
00:50que vous avez eue obligatoirement durant toutes ces années durant lesquelles vous étiez en service ?
00:55Ça me permet de retrouver les sentiers de travers, c'est de repartir en voyage, mais différemment.
01:00Donc, de compenser quelque part une frustration,
01:02qui est de ne plus partir en voyage sur ces théâtres d'opération.
01:07Donc, soit à travers la série sur le service d'action de la DGSE,
01:11qu'à travers finalement cette autobiographie, je repars en voyage, mais différemment.
01:16Et puis, dans la fiction, je compense une autre frustration.
01:20Vous savez, quand on a un agent d'enseignement, on est dans un couloir de nage,
01:22on a des orientations très précises, on n'a pas le spectre total de la mission.
01:28Et dans mes fictions, je suis mon propre directeur des opérations.
01:31Et donc, là, c'est génial, je m'éclate.
01:32Alors, revenons sur les fonctions qui étaient les vôtres.
01:36Donc, j'ai été recruté à la fin des années 80,
01:39comme d'autres jeunes, sachant voyager, ayant une bonne capacité d'adaptation,
01:44dans un service qui s'appelait le service clandestin,
01:46qui n'apparaissait pas sur l'organigramme de la DGSE.
01:50Et donc, voilà, j'avais un officier traitant auquel je rendais compte régulièrement
01:54de mes voyages, de mes projections.
01:58Et j'ai eu cette activité pendant près de 25 ans.
02:02Alors, a priori, à vous dire, rien ne vous prédestinait à ce métier,
02:09on peut appeler ça un métier, finalement.
02:11Sauf, peut-être, à vous lire la bibliothèque de votre grand-mère Juliette,
02:16que vous compulsiez avec ardemment pour lire notamment les James Bond.
02:21Beaucoup trop jeune, parce que j'avais 10-11 ans.
02:23C'était certainement une lecture transgressive pour mon âge.
02:27Effectivement, j'ai découvert dans la commode de ma grand-mère l'œuvre des James Bond.
02:31Et donc, j'ai commencé par le premier, Casino Royale,
02:34dans lequel j'ai découvert la silhouette d'un agent de renseignement
02:37qui était James Bond, mais qui n'est pas vraiment le même personnage
02:40que dans la filmographie, qui est un personnage beaucoup plus sombre,
02:43beaucoup plus noir, qui est un anti-héros dans les livres,
02:47alors que c'est un super-héros dans les films.
02:49Oui, super-héros, grand séducteur.
02:51Bon, mais quand vous lisez les livres de Ian Fleming,
02:54vous vous dites, outre effectivement cette impression de transgression,
02:59de lire ce que vous ne devriez pas lire,
03:01vous avez tout de suite l'impression que vous aimeriez faire ça ?
03:04Non, pas nécessairement.
03:06Je n'ai pas la vocation d'entrer,
03:08mais néanmoins, je rentre dans le monde du renseignement
03:10à travers la fiction, comme énormément de monde,
03:13puisque dans notre imaginaire, les services secrets,
03:16c'est avant tout la fiction, ce sont les films,
03:18c'est Missions Impossible, etc.
03:20Et effectivement, je rentre dans le monde du renseignement à travers la fiction,
03:23et souvent la fiction est une arme de guerre pour les services de renseignement,
03:27les anglo-saxons l'ont très bien compris,
03:30justement en accompagnant de grands auteurs célèbres,
03:33notamment les britanniques, Graham Greene, John Le Carré, Ian Fleming lui-même.
03:40Alors, on le disait, vous n'étiez pas vraiment prédestiné à faire ce métier,
03:45puisque vous commencez par faire Sciences Po, Grenoble.
03:47Oui.
03:48Ensuite, vous effectuez votre service national comme officier à Villacoublet,
03:54de l'armée de l'air.
03:54Oui, à Villacoublet, pas très loin d'ici.
03:56Pas très loin d'ici.
03:57Et c'est à ce moment-là que vous recevez un coup de fil d'un homme qui vous appelle
04:04de la part de votre adjudant-chef.
04:06De l'ancien adjudant-chef de la sécurité militaire sur la base aérienne.
04:11Et donc, il me propose de venir à un rendez-vous à Paris, je ne sais pas qui c'est.
04:15Je subodore, je m'en doute et je me retrouve dans un bistrot du 8e arrondissement au métro Saint-Philippe
04:22-du-Roule,
04:22qui s'appelle l'idéal, en fond de salle, avec un type un peu sec qui essaye de me déstabiliser,
04:27mais qui d'entrée me dit, voilà, dans le cadre de la constitution d'une nouvelle unité,
04:32nous recherchons des jeunes qui sont capables de s'adapter, de bien voyager, d'ouvrir les yeux sur le monde.
04:38Et voilà, on aimerait vous proposer cette activité-là, ce travail-là.
04:43Il essaye de me déstabiliser, moi, d'entrer, comme je ne suis pas demandeur,
04:48j'essaye de me détacher, de prendre la distanciation par rapport à cet entretien qui est un petit peu serré.
04:54Et je le détends et je me détends.
04:56Et tout se passe bien et je prends ma décision très rapidement.
04:58Oui, alors parce qu'il vous pose plein de questions, il vous dit en même temps,
05:01bon, qu'il n'est pas sûr que vous ayez finalement les compétences pour ce métier.
05:06Il vous questionne, c'est assez intéressant, il vous questionne sur les filles, sur vos amours.
05:10Alors, parce que c'est important, parce que pour un espion, sa vie sentimentale,
05:14elle peut influer sur sa vie professionnelle.
05:16Oui, effectivement, il veut savoir si j'ai une relation avec quelqu'un,
05:23si je fréquente quelqu'un, puisqu'à l'époque on fréquentait quelqu'un.
05:27Donc c'est une expression qui est passée de mode.
05:30Non, non, c'est un entretien de sécurité d'ailleurs, qui allait assez loin.
05:35Je ne me suis pas du tout laissé démonter par les questions.
05:38Alors, vous rentrez dans la danse, si je puis dire.
05:42C'est quoi la formation pour devenir espion ?
05:45Alors, il y a différentes formations.
05:47Les officiers traitants, ceux qui passent le concours de catégorie A pour rentrer à la DGSE,
05:51ils ont une formation extrêmement complète, extrêmement longue, dense,
05:55à la fois sur la technologie, sur les méthodes humaines du renseignement.
06:00Moi, à l'époque, j'ai eu une formation un petit peu sur le tas, une formation de bon sens,
06:04avec un formateur formidable, que j'appelle Gaëtan, dans le livre,
06:09et qui m'a surtout appris les règles de bon sens.
06:12Vous savez, quand on a 25, 26 ans, il faut savoir sortir de sa coquille.
06:15Et donc, ce sont des stages de désinhibition, si j'ose dire.
06:19Ce sont des exercices de désinhibition pour sortir de sa coquille,
06:23communiquer avec les autres, savoir se déplacer en ville, etc.
06:27Alors, vous évoquez certaines de vos missions, notamment en Afrique.
06:32Le livre commence par une scène où vous vous retrouvez tout nu,
06:35au fond d'un conteneur, dans un pays...
06:38À la frontière entre la Zambie et la République démocratique du Congo.
06:42Alors, quelles sont, dans votre carrière, les missions ou les personnages qui vous ont le plus marqués ?
06:47Alors, le personnage qui m'a le plus marqué, indéniablement,
06:50c'est le chef de la guérilla angolaise, Jonas Savimbi.
06:52Ça a été ma première projection importante,
06:55avec laquelle je ferai un long bail.
06:57Je ferai près d'une dizaine d'années, même un peu plus, auprès de lui.
07:02Donc, au départ, il faut gagner sa confiance.
07:04Et je l'ai rencontré le soir de son anniversaire, début août.
07:07Et je lui ai offert les mémoires d'outre-tombe de François René de Chateaubriand,
07:11sachant que mon officier traitant m'avait dit qu'il est féru d'Histoire de France.
07:15Et essayons avec les mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand.
07:18Effectivement, ça a énormément marqué.
07:19Et des années plus tard, il m'a confié qu'il voyageait en permanence avec ces deux tomes de la
07:25pléniade.
07:27Alors, un espion, obligatoirement, ça apprend à vivre dans la clandestinité,
07:31donc dans le mensonge.
07:33Donc, en fait, est-ce qu'on peut vous faire confiance ?
07:36Absolument pas.
07:37Non, c'est ça ?
07:38Absolument pas.
07:39Non, mais le mensonge ne doit pas être un mensonge complexif.
07:40À l'époque, on ment par nécessité pour se protéger, pour protéger les autres, pour protéger les siens,
07:47et pour protéger surtout le service de renseignement pour lequel on travaille.
07:51Donc, c'est une schizophrénie qui est organisée.
07:54Alors, il y a eu un article de L'Express qui est sorti,
07:57dans lequel certains remettaient à contester la vérité de votre récit.
08:01Et pourtant, et d'ailleurs, il le disait dans l'article,
08:04le service de renseignement à la boîte, c'est ça que je m'appelle,
08:08a pourtant validé le contenu de votre livre.
08:11Oui, c'est une polémique qui n'a pas de sens,
08:13parce que j'ai joué le jeu,
08:15et donc j'ai soumis le texte,
08:18je l'ai fait évaluer et valider par la DGSE,
08:21et pour moi, le plus important, c'était d'être en accord avec la DGSE,
08:24pour lequel j'ai énormément de gratitude et de reconnaissance.
08:27Et c'est quelque chose de courant ?
08:29Certains passent outre cette...
08:31Oui, d'où justement l'obligation d'une nouvelle loi qui va passer,
08:35donc l'article 17 sur la loi de la préservation des intérêts de la nation,
08:41et qui va porter obligation à tous les anciens des services de renseignement,
08:45justement, de soumettre leur texte,
08:47afin qu'ils soient validés par la DGSE,
08:49comme je l'ai fait moi-même à l'automne dernier.
08:52Alors, est-ce que, juste là c'est la dernière question,
08:56vous pourriez reprendre du service,
08:58vous n'allez pas me dire oui ou non, mais peut-être ?
09:01C'est possible, dans l'absolu, c'est possible ?
09:03Dans l'absolu...
09:04Est-ce qu'il me dit que vous ne l'avez pas repris du service ?
09:06Dans l'absolu, oui, mais non.
09:09Non, parce que j'aime maintenant être plutôt sédentaire,
09:13et puis il y a un temps pour tout,
09:15et puis quand on a 60 balais,
09:17c'est plus difficile de récupérer,
09:19c'est plus difficile de voyager,
09:20et puis moi je suis grillé,
09:21parce que voilà, quand on tape mon nom,
09:24tout de suite il y a un acronyme en quatre lettres,
09:26qui sort derrière,
09:27donc ce serait impossible pour moi
09:29d'être à nouveau un agent d'enseignement.
09:31Alors on attend le prochain livre,
09:33en attendant, c'est à lire,
09:35ça s'appelle Le jour où je suis devenue espion,
09:36c'est un livre qui est paru aux éditions de l'Observatoire,
09:39merci beaucoup Vincent Crouzet.
09:40Merci Yann.
09:42Merci Yann.
09:45Sous-titrage Société Radio-Canada
09:46Sous-titrage Société Radio-Canada
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